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vage, barbare, indomptable et malheureux. Telle est l'expérience de tous les lieux et do tous les temps.
2° Plus la religion d'une nation est pure, plus ses lois, sa morale, ses connaissances sont parfaites; plus aussi les vertus sociales y sont communes et populaires. Quelle est celle de toutes les nations anciennes ou modernes, qui puisse l'emporter, à l'égard de ces divers objets, sur les nations cnrétiennes? (Apol. de la relig. chrét., ch. 11, etc. ) Nos philosophes atrabilaires s'épuisent en déclamations contre nos lois, notre politique, nos mœurs, nos usages: enfants ingrats qui outragent leur patrie, que ne vontils vivre ailleurs sous un ciel plus heureux à leur gré?
3° De tous temps les philosophes, surtout les matérialistes, se sont érigés en censeurs et en réformateurs de leur siècle, et quel a jamais été le fruit de leurs travaux? Nous cherchons vainement dans l'histoire la république qu'ils ont policée, la terre qu'ils ont défrichée, le peuple qu'ils ont civilisé et rendu heureux. Leurs idées gauches et outrées n'ont jamais servi a rien.
k" Ils crient continuellement que la religion rend l'homme malheureux. Puisqu'ils sont sans religion, ils doivent donc être les plus heureux individus de l'espèce; et l'on voit par le fiel de leur caractère, par la noirceur de leurs idées, par la violence de leur haine, qu'ils ont l'Ame tourmentée et le cœur déchiré. La plus belle fin de leur bonheur est le suicide ( Voyez le chap. suiv.) ; qu'ils se tuent tant qu'ils voudront, mais qu'ils laissent vivre les autres.
§ VII. L'auteur a fait un effort d'imagination, pour découvrir comment les hommes sont parvenus à se figurer après cette vie un état heureux et un état malheureux.
C'est, dit-il, parce que l'homme ayant connu par expérience le bonheur et le malheur pendant sa vie, il a cru que ces deux états continueraient encore après la mort; telle est l'origine de l'Elisée ou du Tartare chez les païens, du paradis et de l'enfer chez les autres peuples. De là encore l'opinion de la résurrection, de la métempsycose ou transmigration des âmes, etc. (Pages 275 et 276.)
Cette découverte sublime ne nous apprend rien, et ne porte sur aucun fondement. Le dogme des peines et des récompenses de la vie future est dérivé de l'idée naturelle que nous avons de la sagesse et de la justice de Dieu. Quant à l'espèce et à la durée de ces récompenses et de ces peines, nous ne pouvons les connaître que par révélation. C'est Jésus-Christ qui irous a enseigné que la félicité des bienheureux consiste à voir Dieu et à l'aimer; que le supplice des méchants est le feu, et que ces deux états doivent durer éternellement. Nous ne sommes point responsables des f.-rtisses idées (pue les païens ont pu en avoir.
11 n'y a rien de commun entre cette créance et les expiations par le feu, ou le supplice du feu (pie l'on fait subir à certains crimi-
nels. C'est une calomnie d'avancer que les prêtres du Dieu de paix ont la cruauté de faire périr par les flammes, ceux qui n'ont pas de la Divinité les mêmes idées qu'eux. (Note, p. 276.) Il est notoire que l'on ne punit par le feu que ceux qui sont coupables d'aspostasie ou do profanation.
Tous les peuples qui ont une religion comprennent combien elle est nécessaire, combien il importe qu'elle soit respectée; ils en concluent que les crimes directs contre la religion méritent le plus rigoureux supplice; tels sont le sacrilège, le blasphème, le vol des églises. C'est une étrange morale d'enseigner que les voleurs d'église ne font tort à personne, parce qu'ils ne font tort qu'à la société: mais ce n'est pas chez les matérialistes qu'il faut chercher la morale.
§ VIII. Ils sont révoltés du dogme do l'éternité des peines de l'enfer. Notre auteur prétend, 1° que très- peu d'hommes sensés y ajoutent foi; et comment peut-il le savoir? 2" -Que s'ils y croient, c'est que l'atrocité de cette notion est contrebalancée par l'idée de la miséricorde de Dieu. Nouvelle contradiction avec le reproche qu'il a fait à la religion, de représenter Dieu comme un tyran. 3° Que jamais les peuples ne se sont rendu compte des objets de leur foi. Et quel compte peut-on se rendre de ce que Dieu a révélé, sinon de peser les preuves de la révélation? 4° Que l'on n'envisage la damnation que dans le lointain, et qu'on la craint encore moins que le néant. Mais du moins, ceux qui se sentent prêts à mourir ne la voyent plus dans le lointain : et s'il y en a qui poussent le désespoir et la fureur jusqu'à en braver le péril, ils préféreraient sûrement d'être anéantis. Toutes ces rcmarques'de l'auteur n'ont ni justesse ni solidité.
Dans quel symbole, dans quel monument a-t-il découvert que nous croyons les tourments de l'enfer infinis pour la durée et pour Yintensitc? Leur durée est infinie , puisqu'elle est éternelle; mais on ne peut pas dire, sans abuser des termes, que leur intensité ou le degré de leur rigueur est aussi infini, puisqu'il est susceptible déplus ou de moins.
Si Dieu, dit-il, perpétue l'existence des damnés, il perpétue aussi l'existence du péché; ce qui ne s'accorde pas avec l'amour de l'ordre qu'on lui suppose. (Note, p. 277.) Conséquence ridicule. L'existence du péché n'a pas besoin d'être perpétuée ; il existe, quoique passé, tant qu'il n'a pas été effacé. On ne peut pas supposer que ce qui a existé une fois n'ait pas existé. C'est par amour de l'ordre que Dieule punit.
11 est faux que la maxime enseignée dais l'Evangile, que Dieu viendra comme un voleur, soit destructive de toute société, propre à décourager et à désoler les nom nies (Page 278.) Elle signifie qu'ordinairement la mort est imprévue; et peut-on en disconvenir? Elle doit donc nous engager à éviter le mal et à faire le bien : elle ne peut eau-
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ser aucun mauvais effet, et jamais elle n'en a produit.
§ IX. Les fondateurs des religions, les législateurs;, les philosophes mêmes ont-ils eu tort de regarder le dogme de la vie future, comme le frein le plus puissant pour contenir les passions, et pour détourner les hommes du crime? 11 est faux que ce dogme, sorti de l'école de Platon, ait engagé les Grecs et les Egyptiens à se tuer. Ce n'est point la créance de l'immortalité de l'âme qui produisit ce mauvais effet, mais la peinture pleine d'enthousiasme des plaisirs delà vie future. ( Voy. l'argument du Phédon de Platon, traduction de Dacier.) L'auteur des Recherches philosophiques sur les Américains , a très-bien observé que les abus sont nés, chez jles différents peuples , du dogme de la résurrection des corps mal entendu. (Tome II, p. 219.) M. de Montesquieu a fait la même remarque (Esprit des lois, l. xxiv, ch. 19) ; mais il reconnaît en même temps que la religion chrétienne, en épurant ce dogme, a obvié à tous les inconvénients.
La créance de l'immortalité de l'âme est plus ancienne que Platon chez les Grecs, et elle a toujours subsisté chez les Egyptiens. Vainement on a voulu en assigner l'origine chez un peuple particulier; elle a toujours été universelle depuis la création du monde. Si elle a quelquefois opéré des effets fâcheux, ce n'a pu être que sur des cerveaux dérangés, ou par quelque fausse addition que l'on y avait faite. L'auteur lui-même reconnaît que le suicide est l'etfet de la mélancolie, du désespoir, et d'un tempérament vicié (chap. 11, p. 179) : cette maladie a pu régner dans certains temps et chez différents peuples, sans que le dogme y ait eu aucune part.
11 est ridicule d'assurer que la créance d'une autre vie n'a été utile qu'aux prêtres, et qu'avec cette opinion ils ont asservi les peuples et les rois.
1° 11 faudrait supposer que les prêtres, en l'enseignant aux autres, ne l'ont pas crue eux-mêmes. S'ils y ont ajouté foi, ils ont dû en être effrayés les premiers, et ils n'ont pu en abuser, sans s'exposera en porter la peine éternelle. Les philosophes , toujours pleins de charité et d'indulgence pour leurs frères, ne manquent jamais d'établir pour maxime, que tous les prêtres sont des hypocrites et des scélérats. Us ne songent pas sans doute que c'est là prononcer dans sa propre cause, et autoriser les mêmes accusations contre eux-mêmes.
2° L'auteur lui-même, remontant à l'origine du sacerdoce et du pouvoir qu'il a exercé chez tous les peuples, * attribue ce pouvoir à la confiance que l'on a toujours eue aux lumières (les anciens : ce n'est donc pas l'usage que les prêtres ont fait du dogme delà vie future, qui est la première source de leur crédit. (Tome II, ch. 1, p. 15.)
3* L'on a peine à concevoir comment l'auteur, ennemi déclaré du pouvoir monarchique et très-éloquent à en déplorer les abus, peut encore trouver mauvais que les peuples
y aient opposé une espèce de contre-poids par la religion, et un frein pour en prévenir les excès. Pour rendre les rois impeccables, faut-il qu'ils n'aient rien à craindre, ni en ce monde, ni en l'autre ? On a posé pour principe, que tout homme qui na rien à craindre devient bientôt méchant (tome I , ch. 9, p. 145); à présent on soutient que, pour rendre les rois et les peuples vertueux et sages, il faut les délivrer de la crainte d'une autre vie. Toujours la même inconséquence et les mêmes absurdités.
On ne peut pas les pousser plus loin, qu'en disant que le dogme d'une autre vie rend les hommes enthousiastes, inutiles, lâches, atrabilaires, forcenés? Us ont donc été tels sans exception depuis Je commencement du monde, puisque de tout temps ils ont espéré une autre vie. Selon notre auteur, cette espérance vient du désir naturel que nous avons d'exister toujours. Assurément ce désir est aussi ancien que la nature humaine; le dogme qui en est une conséquence a donc la même antiquité : les prêtres ni les philosophes n'en sont pas les auteurs.
Si nous étions d'aussi mauvaise humeur que lui, nous pourrions lui dire qu'il s'est peint lui-même sous les traits dont il noircit tous les hommes.
§ X. Il nous oppose de nouveau l'inutilité de la croyance d'une autre vie, pour réprimer les passions des hommes. 11 y ades'crimes, dit-il, et de grands crimes chez les nations mêmes les plus persuadées du dogme redoutable des peines et des récompenses futures : ce dogme ne fait impression que sur ceux qui seraient déjà retenus d'ailleurs par leur tempérament , par la crainte des lois et du blâme. (Pages 281 et suiv. ; Contag. sac, ch. 15, p. 162.)
1* Si ce dogme n'opère rien sur le commun des hommes, comment donc le sacerdoce a-t-il pu s'en servir si utilement pour les subjuguer et les asservir? Par quelle fatalité ce dogme est-il moins puissant pour dompter les autres passions, que pour réprimer l'amour naturel de l'indépendance?
Voilà un mystère que l'auteur aurait dû éclaircir.
2° Nous voyons les crimes que l'on commet malgré la religion ; mais voyons-nous de même ceux qu'elle empêche tous les jours de commettre? Lisons-nous dans le cœur et dans la conscience de ceux qui sont si souvent arrêtés par ce frein salutaire? Il y a de l'entêtement à soutenir que ceux qui se croient retenus par la crainte d'une autre vie, s'en imposent à eux-mêmes, et qu'ils sont réellement conduits par d'autres motifs. (Page 283.) Un philosophe sait-il mieux ce qui se passe en nous que nous ne le savons nous-mêmes?
3° Parce qu'une créance religieuse n'est pas assez efficace pour étouffer toutes les passions, pour prévenir tous les crimes , doit-on conclure qu'elle ne tient en bride aucune passion > qu'elle n'empêche aucun crime? On peut argumenter de même con-
trc la morale, contre les lois, contre les supplices; prétendre qu'ils sont absolument inutiles, parce qu'ils ne font pas autant d'effet que nous pouvons le souhaiter.
C'est aussi le raisonnement de notre auteur. « 11 n'y a rien, dit-il, ni dans ce monde ni dans l'autre, qui puisse rendre vertueux celui qu'une organisation malheureuse, un esprit mal cultivé, une imagination emportée, des habitudes invétérées, des exemples funestes, des intérêts puissants, invitent aux crimes de toutes parts. » (Page 28i; Contagion sacrée, ch.10, p. 69; De (esprit, quatrième discours, ch. 11 , p. 16i.)
Par conséquent il faut supprimer les lois, la morale, les châtiments, les récompenses , aussi bien que la religion, puisque « c'est toujours la nécessité qni fait agir les hommes comme ils font. » (Page 284. ) Voilà la conclusion h laquelle nous avons dû nous attendre, et le dernier trait de perfection ajouté au système de l'auteur. Ce serait perdre le temps que de s'arrêter à en démontrer l'absurdité.
Avons-nous eu tort de soutenir que le système de la fatalité est l'anéantissement formel de toute morale, de toute police, de toute société? L'auteur en fait équivalemment l'aveu et confirme toutes nos réflexions.
A-ton connu dans l'univers un peupl policé, sage, heureux ,, vertueux, sans croire un Dieu, une religion, une vie future? Quand on nous en aura indiqué un saul , nous pourrons douter alors si cette créance est utile ou non. Quand nous aurons vu une nation athée et matérialiste, exempte des vices qui régnent parmi nous, on pourra nous persuader que c'est la religion qui rend les peuples insensés, farouches, fanatiques, inutiles et méchants.
(Page 287; Contagion sacrer, c. 9, p. 4; Essai sur les préjuges , ch. 13, p. 338.)
L'auteur prétend avoir [trouvé que la crainte d'une autre vie ne sert de rien pour contenir les souverains; « le seul frein, ditil. capable de les empêcher de nuire à la société et d'abuser de leur pouvoir, c'est de Jes soumettre aux lois de la société. » (Page 285; Contagion sacrée, c. 6, p. 119; Essai sur les préjugés, c. 2, p. 4-2.)
Il aurait dû faire attention , i" qu'un souverain soumis aux lois de la société, de la manière qu'il l'entend, n'est [dus souverain ; c'est tout au plus le premier citoyen, ou le premier magistrat de la république : alors le gouvernement est démocratique ou popupire. 2' L'on sait par expérience à quels inconvénients ce gouvernement est sujet, quelle a été la destinée des anciennes républiques de la Grèce et des autres, comment ont conduits les Gaulois nos ancêtres, lorsqu'ils ont vécu en petits corps de répuoiique. Ce gouvernement ne convient qu'aux Lt.its de peu d'étendue, et ils sont continuellement exposés à devenir la proie du premier conquérant. 3" Puisque c'est la nécessité qui conduit toutes choses, e'est elle q>i a établi le pouvoir monarchique dans
OEUVRES COMPL. DE Bf.BGIER. I.
une partie du momie , et le gouvernement
républicain dans une autre; c'est elle qui produit les fautes des souverains dans le premier, et les folies populaires dans le second ; c'est elle qui a fait naître la religion chez tous les peuples, et c'est encore elle qui la rend inutile. Tout est donc bien, puisque tout est nécessaire; un projet do réforme est une absurdité.
Qu'importe que plusieurs anciens philosophes aient nié la vie future, sans être moins vertueux pour cela? Les philosophes anciens, non plus que les modernes, n'ont jamais agi conséquemment; jamais ils n'ont suivi leurs propres principes , et souvent c'est ce qu'ils ont fait de mieux. Us ont été forcés de conformer leur conduite à celle de la société dans laquelle ils vivaient, et de contredire dans la pratique ce qu'ils enseignaient dans leurs écoles. Ce n'a jamais été sur les opinions des philosophes que les peuples ont réglé leurs lois , leur gouvernement, leur morale; et en cela ils ont agi très-sagement. Le meilleur parti que nous puissions [Tendre est d'avoir pour les idées des philosophes d'aujourd'hui la môme indifférence; et, s'il faut trancher le mot, le même mépris que l'on a eu autrefois pour celles de leurs prédécesseurs.