SUICIDE
§ I. On ne peut refuser à la philosophie moderne le talent et la gloire d'enfanter de grands projets ; rien n'y manque ordinairement que la possibilité de l'exécution. 11 ne s'agit de rien moins, dans ce chapitre, que de refondre entièrement le'genre humain , de peupler la terre d'une r^ce nouvelle, de changer les opinions, la moraie, le gouvernement de tous les peuples de l'univers. L'entreprise est belle, sans doute; il a fallu un vaste génie pour la concevoir, une âme hardie pour la tenter, un courage supérieur pour en, espérer le succès : sans doute, l'abondance et la facilité des moyens répondront à la sublimité de l'idée; il est glorieux pour un philosophe d'opérer, ia plume à la main, tout ce que peut faire la souveraine puissance du Créateur. Chez toutes les nations du monde, sans exception, l'èdùcition ne vaut rien, il faut la réformer; le gouvernement est vicieux, il faut le changer; !» politique est. mauvaise, il est question de la rectifier; la morale défectueuse, il s'agit d'en substituer une autre. Tous les hommes ont la fureur d'avoir une religion, et il n'en faut point; ils ont la faiblesse de croire un Dieu, et il n'y en a point; d'espérer une vie future, et c'est une chimère. Us se flattent d'être libres , et ce sont des automates ; d'avoir une Ame, et ils ne sont que de la matière; ils croient produire des pensées, et ils ne font que du mouvement. Il est donc nécessaire de changer leurs idées, leurs
mœurs , leurs lois, leurs habitudes, et en imaginaires. Les hommes auraient été plus
quelque manière leur nature : rien ne doit vertueux, plussages, plus dociles, meilleurs
être plus aisé. Tel est le dessein du Système citoyens, si on ne leur avait jamais parlé de
de la nature et de YEssai sur les préjugés. Dieu, de sa loi, de ses châtiments ni de ses
(Chap. 3, p. 82.) récompenses. Cette prétention des matéria-
Avant que d'examiner comment l'auteur listes est sans doute un chef-d'œuvre d'intel-
doit s'y prendre pour réussir, il y a deux ligence et de sagesse; c'est dommage qu'au-
ou trois difficultés à éclaircir. I! a dit qu'il cun législateur n'ait pu l'imaginer; que tous
est presque aussi difficile de nous faire ceux qui ont civilisé les nations dans tous
changer d'opinions que de langage, parce que les opinions tiennent au tempérament et à l'organisation. (Chap. 9, p. 139^j)t c. 10, p. 132.) Il se propose donc de nous donner une organisation nouvelle et un tempérament tout différent, pour nous faire changer d'opinions. 11 a soutenu dans le chapitre précédent, que c'est toujours la nécessité qui fait agir les hommes comme ils font. (Page 284.) Ce doit être aussi la nécessité qui les fait penser comme ils pensent : pour leur inspirer d'autres pensées, il saura donc les soustraire à l'empire invincible de la nécessité. Il a objecté que la religion, quoique ajoutée à l'éducation, à la morale, aux lois civiles, aux peines et aux récora-
les temps et dans tous les lieux, l'aient con damnée par leur conduite.
§ IL L'ajteur accorde d'abord un grand pouvoir à l'éducation, et en cela il ne sa trompe point; mais il veut que la religion n'y entre pour rien. « C'est la nature, dit-il, qui enseignera aux hommes ce qu'ils se doivent à eux-mêmes, et la loi leur montrera ce qu'ils doivent aux corps dont ils sont membres. » (Pag. 291.) Dès que la nature d'un côté et la loi d'un autre apprendront à l'homme tous ses devoirs, on ne voit pas trop ce qui reste à faire à l'éducation.
D'ailleurs le grand objet de celle-ci doit être sans doute de montrer aux jeunes gens
penses temporelles, ne peut venir à bout de la vérité, et en particulier toutes les vérités
contenir les hommes ; et il prétend que ces différents mobiles, séparés de la religion , produiront infailliblement l'effet qu'ils n'ont pas pu opérer en agissant de concert avec la religion. Il est un peu difficile de comprendre comment des forces séparées peuvent avoir plus d'effet quo lorsqu'elles sont réunies. Mais passons sur ces difficultés, il en reste assez d'autres pour nous arrêter.
Les plus sages politiques, les fondateurs des républiques et des empires, ont trèsbien senti quel était le motif le plus efficace pour faire agir les hommes. En leur donnant
intéressantes de morale que l'auteur nous enseigne dans son ouvrage On aura donc soin de leur apprendre de bonne heure que tout est nécessaire; que l'homme est un instrument passif entre les mains de la nécessité (page 301) : que ses pensées et ses désirs, ses penchants et ses passions, ses vertus et ses vices, sont une suite nécessaire de son tempérament et de son organisation (eh. G, p. 75, Contagion sacrée, ch. 10, p. 64); que les effets des passions sont aussi involontaires , aussi impossibles à éviter quo ceux d'un transport au cerveau ou de l'i-
des lois, ils leur ont montré quelles étaient vresse (chap. 11, p. 201); que c'est la nature
les actions utiles et les actions nuisibles ; ce qui distribue de la même main ce que nous
qui pouvait contribuer au bonheur de la so- appelons l'ordre et ce que nous appelons le
ciété, et ce qui devait lui causer du domina- désordre (chap. 12, p. 248); qu'il est dans
ge ; la conduite qu'un citoyen était obligé l'ordre que le méchant nuise, parce qu'il
d'observer, pour procurer son propre avantage et concourir au bien public. A cet intérêt inséparable de la nature des choses, ils ont ajouté un mobile plus puissant, les peines et les récompenses temporelles, mais ils n'en sont pas demeurés là. Ils ont compris que la fraude ou la violence viendraient souvent à bout d'éluder ou de braver les lois ; qu'il fallait opposer aux passions humaines une plus forte .'barrière, le respect et la crainte de la Divinité. C'est sur cette
est de son essence de nuire. (Chap. 5, p. G5.) On ne manquera pas de leur enseigner que le but de l'homme, dans la sphère qu'il occupe, est de se conserver et de rendre son existence (heureuse ; qu'ainsi la vertu est tout ce qui est vraiment et constamment utile aux êtres de l'espèce humaine (chap. 9, p. 134; Contagion sacrée, ch. 10, p. 59 etG3); que lorsque les effets de nos passions sont toujours utiles pour nous, nous n'avons point de remords (chap. 12, p. 137); qu'il
base qu'ils ont fondé la législation ; celle-ci serait inutile, et peut-être injuste, de deman
fut toujours étroitement liée à la religion. Pour imprimer aux lois un caractère sacré, ils ont persuadé aux peuples qu'elles étaient un présent du ciel, l'expression même delà volonté de Dieu; qu'il se réservait d'en punir l'infraction, et d'en récompenser la pratique, ou en cette vie ou en l'autre.
Selon la manière de penser de notre auteur, ces prétendus sages, loin d'avoir été les bienfaiteurs de l'humanité, en ont été les corrupteurs; ils ont détourné son attention des biens et des maux présents, pour la subjuguer et l'asservir par des terreurs
der à un homme d'être vertueux, s'il ne peut l'être sans se rendre malheureux. (Chap. 9,' p. 152.)
Un jeune homme imbu de ces maximes comprendra fort aisément qu'il se doit à luimême tout ce qui peut contribuera rendre^ son existence heureuse, et la nature ne manquera pas de le lui faire .sentir, lorsque le sang allumé dans ses veines lui inspirera des passions brutales et des désirs honteux: pourrait-il les réprimer sans se rendre malheureux? Un instrument passif entre lefl mains de ia nécessité n'est pas obligé de se
Mo
frire violence ni de contrarier la sature; nous laissons à penser ce qui en résultera.
11 n'aura pas puis de peine à concevoir qu'il doit seulement aux autres ce qui peut lui concilier leur bienveillance et leur estime, ce qui peut les rendre favorables à ses intérêts. Pourvu qu'il obéisse extérieurement aux lois, qu'il ait les dehors de la vertu, les hommes n'ont rien à voir dans l'intérieur de son cœur; pourvu qu'il soit assez heureux ou assez habile pour cacher profondément ses crimes, il n'a rien à redouter ni delà société qui les ignore, ni de la nature qui les inspire, ni de Dieu auquel il ne croit pas. Une éducation formée sur ce plan ne peut manquer d'opérer des prodiges de vertu.
§ III. Un gouvernement juste, éclairé, vertueux, vigilant, qui se proposera de bonne foi le bien public, n'a pas besoin de religion pour gouverner des sujets raisonnables, instruits de leurs devoirs, soumis par intérêt à des lois équitables, capables de sentir le bien qu'on veut leur faire; ainsi le pense notre auteur. (Pages 2, 11 ; Contagion sacrée, eh. G, p. 121; c. 15, p. 181; Essai sur les préjuges, c. 3, p. 58.)
11 supppose donc une nation de philosophes, dont les uns gouvernent et dont les autres se laissent gouverner ; et nous demandons 1° si celle nation est possible, si elle a jamais existé, si en général les philosophes sont des êtres fort dociles et fort enclins k se laisser conduire? 2° Si l'on a jamais connu en quelque lieu du monde un gouvernement juste, vertueux, zélé pour le bien public, et qui n'eût point de religion? 3° S'il peut y avoir un peuple raisonnable, instruit de ses devoirs, capable de sentir le bien qu'on veut lui faire, surtout lorsqu'il aura reçu une éducation telle que nous venons de la décrire? 4° Si les lois, quelque multipliées, quelque sages qu'on les suppose, peuvent prévenir ou punir généralement toutes les actions nuisibles à la société, et récompenser toutes les vertus dont un bon citoyen est capable.
Cent fois les philosophes ont tracé des plans de politique et de gouvernement, alitant de fois ils y ont échoué; parce qu'ils les ont toujours dressés pour les hommes tels qu'ils les imaginaient, c'est-à-dire pour les hommes tels qu'ils ne sont pas et tels qu'ils ne seront jamais. Nous avons déjà démontré dans un autre ouvrage l'impossibilité ou former une société et un gouvernement sans religion. (Apol. de lareliy. chrét., ch. 11, S G et 7; ch. lG,2el3.)
Jl n'eu coûte rien de déclamer avec amertume contre ceux qui gouvernent. Il ne faut pas de grands efforts de génie pour et rue que « nous ne voyons sur la face de ce glohe que des souverains injustes, incapables, amollis par Je luxe, corrompus par la llatterie, dépravés par- la licence et par l'impunité, dépourvus de talents, de mœurs et de vertu, indifférents sur leurs devoirs que souvent ils ignorent, très-peu occupés du bien-être de leurs peuples, » etc. (Page 21)1 ;
Essai sur les préjugés, c. 2, p. 25.) Ces invectives indécentes ne feront jamais honneur à ceux qui se les permettent, et ne peuvent produire aucun bien. Les anciens philosophes, si l'on en excepte les cyniques, étaient plus modérés que ceux d'aujourd'hui, quoiqu'ils vécussent la plupart sous un gouvernement républicain. Ils laissaient aux poètes comiques le soin de déclamer contre les vices de ceux qui étaient à la tête des affaires.. Us ne prêchaient point la sédition, mais l'obéissance aux lois, et ils en donnaient l'exemple. S'ils avaient vécu dans un Etat monarchique ils auraient sans doute enseigné qu'il faut respecter les souverains: il est triste que cette sage maxime ne se trouve plus dans les livres écrits contre la religion.
§ IV. On ne doit pas faire plus d'attention aux plaintes amères que fait l'auteur sur l'imperfection de la morale, sur la dépravation des mœurs, sur la multitude des crimes causés par une fausse politique et par des institutions vicieuses. D'après le tableau que nous avons exposé ailleurs des mœurs des peuples anciens, tel que l'histoire nous le présente (Apol. de la relig. chrét., ch. 11), il est démontré que les grands crimes sontinliniment plus rares chez les nations chrétiennes, qu'ils ne l'ont jamais été chez les autres; que la police y est plus éclairée et plus exacte, le gouvernement plus sage et plus modéré, et les peuples généralement plus paisibles et plus heureux. 1-1 y a de la lolie à vouloir détruire une religion à laquelle nous sommes redevables de ces précieux avantages.
La morale serait sans doute plus parfaite, si elle était abandonnée aux spéculations et aux raisonnements des philosophes; l'expérience nous a déjà convaincus des prodiges qu'ils peuvent Opérer dans ce genre. Quoique les stoïeiens aient été regardés comme les meilleurs moralistes de l'antiquité, Zenon et Chrysippe approuvèrent l'impudence de Diogène et des cyniques : Chrysippe enseigna qu'il était permis de manger les cadavres ; que l'inceste n'était point un «rime; mit dans ses livres des obscénités que l'on ne peut lire sans rougir. (Bayle, Dict. rrit. art. Ilipparchia, rem. D, et Chrysippe dans Je tcxle, et rem. K. Voyez les autres défauts de la morale des stoïciens, Nonv. démonsir. évang. de Leland; tome 111, p. 314. et 390.)
A quoi sert de répéter dix fois que, pour rendre l'homme vertueux, il faut lui faire voir la société armée contre ceux qui la troublent, lui montrer les conséquences de la haine de ses associés, lui apprendre à sentir le prix de leur affection, à s'estimer lui-même, lui inspirer l'ambition de mériter l'estime des autres. Est-ce une maxime nouvelle et inconnue qui nous avertit que, poui obtenir l'estime de nos semblables, il faut avoir de la vertu, et que l'homme veitueux, dans une société b.en constituée, n'a rien à craindre, m des hommes, ni des dieux.
(Pag. 295.)
Cetie doctrine n'est enseignée nulle part avec aulant de soin que '.liez nous, et jamais
TEUVRES COMPLETES DE BERUILR.
la religion ne s'y est apposée. Assurément les malfaiteurs n'ignorent point qu'en troublant la société, ils doivent s'attendre à la roue et au gibet, et qu'ils sont l'objet de l'exécration de leurs semblables. On ne défend à personne de s'estimer lui-même, quand il fait le bien; mais quelle estime pourrait -il mériter, s'il le faisait nécessairement? Dans le chapitre 12 notre auteur a dit que « le fataliste n'est point en droit d'être vain de ses propres talents ou de ses "vertus, qu'il doit être humble et modeste >par principe. » (Page 241.) Comment cette modestie est-elle compatible avec la haute estime de soi-même qu'il vout inspirer à l'homme?
Est-ce le moyen d'apprendre à l'homme à s'estimer lui-même, que de lui persuader que sa nature n'est point supérieure à celle des brutes, qu'il doit mourir tout entier comme elles, qu'il est destiné à jouir sur la terre d'un bonheur plus imparfait que le leur. (Seconde part., p. 155.) Lorsque la religion nous commande l'humilité, les matérialistes l'accusent d'énerver le courage, quand il faut nous exciter à la vertu, ils affectent de nous dégrader. Le seul principe qu'ils n'abandonnent jamais est l'esprit de contradiction.
C'est la religion même qui nous enseigne que nous devons veiller sur notre réputation, qu'il ne faut scandaliser personne par de mauvais exemples, que nous ne pouvons goûter sur la terre la paix et le bonheur que dans la pratique de la vertu et dans la soumission h la loi divine : Pax mulla diligentibn* tegem tuam. (Ps. cxvni, 105.) Non-seulement elle assare l'homme vertueux qu'il n'a rien à craindre de la part de Dieu, mais qu'il doit tout en espérer : Qui salvos facis sperantes in te (Ps. xvi, 7); Prulector est omnium sperantium in se. (Ps. xvn, 31, et alib.)
§ V. Après avoir entendu l'auteur déclamer contre la croyance d'une vie future, on sera bien surpris de le voir s'épanouir sur le désir de l'immortalité, dont les grandes âmes sont éprises, et vanter les prodiges que ce désir a produits chez tous les peuples; mais il sait allier les sentiments les plus incompatibles de la même main dont il détruit toutes les vérités de la religion, il canonisera, si l'on veut, toutes les chimères de l'imagination.
A Dieu ne plaise que nous blâmions l'ambition de vivre dans la mémoire des hommes; ce désir bien réglé et surtout sanctifié par la religion, peut enfanter les actions les plus généreuses et les vertus les [dus héroïques. La vénération pour les grands hommes qui nous ont précédés, qui ont été nos bienfaiteurs et nos modèles, est un tribut que le christianisme nous ordonne de leur payer; aucune religion n'a jamais montré autant de zèle à honorer la mémoire des morts. Laudemus vh'os gloriosos, parentes nostros in geiierationc sua... Nomen eorum vivit in geverationem et generationem. (Eccli. xliv, f, i'k.) Memoriajusti cum laudibus. (Prov. x, 7, et alib.
Ce zèle a lin fondement réel et solide lors •• qu'il est appuyé sur la créance de l'immortalité de l'âme; nous croyons que les hommes vertueux, jouissant dans le sein de Dieu du bonheur éternel , ne cessent point d'être sensibles aux effets que produisent leurs exemples sur la terre, ni aux honneurs que nous rendons à leur mémoire. C'est dans cette persuasion que nous respectons leurs cendres, que nous, leur élevons des monuments, que nous célébrons leurs bienfaits, que nous nous excitons à la vertu par leurs exemples. Cet usage, répandu de l'une des extrémités du monde à l'autre, atteste clairement le dogme d'une autre vie, et c'est ainsi que les philosophes anciens et les législateurs l'ont envisagé.
Si l'homme meurt tout entier, quelle raison y a-t-il d'honorer une cendre froide et insensible, de rendre des hommages a un être qui n'est plus? Autant vaudrait respecter la pluie qui nous a donné une récolte abondante, ou le vent favorable qui nous a procuré une heureuse navigation. L'auteur qui tourne en ridicule ce culte frivole dans la seconde partie de son ouvrage (chap. 1 et 2), peut-il approuver, sans se contredire, les honneurs que l'on rend à des hommes qu'il regarde comme anéantis?
D'ailleurs l'homme, persuadé qu'il ne restera rien de lui-même après sa mort, peut-il être affecté pendant sa vie par l'espèce de culte qu'il recevra de la postérité? 11 n'y sentira plus rien ; ce qui se {tassera sur la terre, lorsqu'il aura disparu, n'a pas plus do rapport à lui qu'aux habitants d'un autre monde, ou qu'aux premiers citoyens qui ont peuplé nos contrées, et dont nous ne connaissons pas seulement les noms.
Le dogme de l'anéantissement des âmes n'est donc propro qu'à étouffer dans l'homme toute espèce d'ambition et d'égards pour le tendre souvenir de ses descendants; dans la société, toute espèce de vénération pour la mémoire de ses pères, tous les travaux, tous les soins, toutes les vertus dont le désir de l'immortalité est la source. Lorsque l'auteur nous peint avec enthousiasme « ces esprits énergiques qui s'élancent au delà de leur existence actuelle, et qui, peu contents d'exciter l'admiration et l'amour de leurs contemporains, veulent encore arracher les hommages des races futures (pag. 295 et suiv.); » quand il dit que cette passion noble est fondée sur notre nature, il avoue clairement que la nature dépose contre lui. L'étalage pompeux qu'il fait (les talents, des vertus, des travaux, des projets pour l'avenir, dont le genre humain est redevable au désir que la nature lui inspire de perpétuer sa gloire, fournit autant de nouvelles preuves contre le système meurtrier dont il veut nous infatuer; des exhortations pathétiques pour exciter, pour enflammer en nous ce désir, sont des paroles en l'air, c'est nous exhorter clairement à nous contredire et à nourrir en nous un préjugé contraire au bon sens.
La perdant de vue l'existence de Dieu, on peut n'être pas surpris de voir la naturar
humaine abusée par un désir chimérique,
et la société gouvernée par une illusion; mais quand on pose pour principe qu'un bien sage et bon nous a crées tels que nous sommes, on comprend qu'il n'a pas pu nous rendre les jouets d'une inclination vaine et trompeuse, fonder la vertu et le bien de la société sur un gonl insensé. Ce rayon d'immortalité qu'il l'ait briller dans nos Ames, est un témoignage clair et ineffaçable de la grandeur de notre destinée.
Que notre matérialiste accumule les contradictions tant qu'il lui plaira ; qu'il blâme l'espérance d'une vie future, et qu'il en approuve le désir; qu'il tourne en ridicule une passion raisonnable et fondée, pour mettre à sa place une fantaisie bizarre, et qui ne porte sur rren ; qu'il veuille se plonger dans le néant, et subsister encore dans la mémoire des hommes, nous n'en serons pas émus; il reste démontré que l'attente d'une antre vie est le cri de la nature, le dogme de l'humanité, l'aliment de l'industrie et de la vertu; que détruire ce puissant ressort, ce serait anéantir la société et abrutir le genre humain.
§ VI. Trouverons-nous plus de raison et de bon sens dans l'apologie du suicide? Nous avons déjà remarqué que si l'homme vertueux n'est pas maître de ses actions; si « par la combinaison bizarre de circonstances inopinées, il peut devenir en un instant l'homme le plus criminel (chap. 12, p. 25) ; » il n'a rien de mieux à faire que de se détruire, de peur de devenir vicieux malgré lui. Le méchant, au contraire, qui n'a souvent rien à craindre dans cette vie, et qui ne peut être puni dans l'autre, doit, s'il agit conséquemment, jouir, le plus longtemps qu'il pourra, du fruit de ses crimes ; les multiplier, pour rendre son existence heureuse, et se roidir contre les remords. Nous avons vu que l'auteur a posé pour principe, que tous les êtres tendent naturellement à se conserver; conséquemment il attribue le suicide au désespoir, a la mélancolie, à un tempérament vicié. (Chap. 11, p. 196; De l'esprit, troisième discours, eh. 13, p. 161.) Il en parle encore de même, page 309. Il serait fort étrange qu'après de pareils (aveux, on pût parvenir à le justifier; mais, dès que tout est nécessaire, il n'y a plus de crime, par conséquent plus de vertu, et l'auteur part de ce principe pour raisonner sur le suicide. (Page 30i.)
Nous n'avons aucun intérêt à savoir que les'drecs et les Romains l'ont approuvé autrefois, que les Indiens et les Japonais le pratiquent encore ; nous n'examinons point ce que l'homme a fait, mais ce qu'il doit faire. « Chez les peuples de nos contrées, dit le philosophe, la religion rendit les hommes moins prodigues de leur vie. » (Page 303.) Voilà donc déjà un service essentiel qu'elle a rendu au genre humain : mais il n'est pas vrai qu'elle ait appris aux hommes que Dieu se plaisait à leurs tourments ; qu'il roulait qu'ils fissent en sorte de perpétuer leurs supplices : elle leur enseigne que les
maux de cette vie ne sont qu'une épreuve passagère; qu'en les supportant avec, patience, nous nous assurons une éternelle félicité dans l'autre vie. Mornentaneum et levé tribulationis nostrœ, supra modum in sublimilate œtemum gloriœ pondus operatur in nobis. (I Cor. iv, 17.) La religion travaille donc à nous consoler, à nous donner du courage, à nous prévenir contre le désespoir, à réveiller en nous l'espérance, baume souverain de tous les maux. (Page 309.)
«Des moralistes, abstraction faite des idées religieuses, ont cru qu'il n'était jamais permis à l'homme de rompre les engagements du pacte qu'il a fait avec, la société. D'autres ont regardé le suicide comme une lâcheté; ils ont pensé qu'il y avait de la faiblesse à se laisser accabler par les coups du destin, et ils ont prétendu qu'il y aurait bien plus de courage et de grandeur h supporter ses peines et à résister aux coups du sort. » L'auteur ne pense point commeeux, et il entreprend de les réfuter.
§ VIL « Si nous consultons là-dessus la nature, dit-il, nous verrons que toutes les actions des hommes, ces faibles jouets dans la main de la nécessité, sont indispensables et dépendantes d'une cause qui les meut à leur insu, malgré eux, et qui leur fa t accomplir h chaque instant quelqu'un de ses décrets. » Ainsi l'homme, en se détruisant, accomplit un arrêt de la nature. (Page 30i.)
Il est aisé d'apercevoir 1° qu'en raisonnant sur ce principe , ou réussit à justifier non-seulement le suicide , mais tous les crimes imaginables. Celui qui, par vengeance, plonge le poignard dans le sein de son ennemi, n'agit pas moins nécessairement que celui qui, par désespoir, s'égorge lui-même; il n'est pas moins conduit**; SC une cause qui le meut à son insu et malgré lui; il n'accomplit pas moins un arrêt de la nature. C'est donc avec raison que nous avons opposé à l'auteur, en parlant de la liberté et de la fatalité (chap. 11 ot 12), que, supposé la nécessité des actions de Hiorarae, il n'y en a plus qui soient dignes de louanges ou de blâme, de récompense eu de châtiment; qu'il n'y a plus ni vice ni vertu. Cette conséquence est avouée par lui-même. Si l'on a tort de blâmer l'homme coupable de suicide, de flétrir sa mémoire, de faire le procès à son cadavre; on n'a pas moins tort de punir un meurtrier par des supplices. Il est donc démontré que le système de la fatalité est destructeur de toute morale, comme nous l'avons prétendu. 2° Lorsque nous avons fait cette objection à l'auteur, il a répondu que la nécessité d'une action n'empêche pas qu'elle ne soit utile ou nuisible à la société, par conséquent bonne ou mauvaise; que le défaut de liberté dans l'homme n'empêche pas qu'il puisse être modifié ou déterminé par les peines et par les récompenses : qu'alors c'est an mobile nécessaire pour produire des actions nécessaires. Pour raisonner conséquemment, il ne fallait plus s'informer si le suicide est une action nécessaire ou non ; il fallait se borner
à examiner s'il est utile ou nuisible à la société. Car enfin, malgré la nécessité qui détermine un homme» à se tuer, il n'est pas moins capable d'être modifié ou ému par l'infamie dont son nom sera noté, par les ignominies dont on couvrira son cadavre, par la honte qui en rejaillira sur sa famille, etc. La manière dont l'auteur raisonne sur le suicide est donc une contradiction formelle avec tout ce qu'il a dit sur la liberté et sur la fatalité; un aveu formel de toutes les conséquences pernicieuses que nous en avons tirées.
11 a dit dans le chapitre 11 : << Quand nous disons que l'homme n'est point libre\ nous ne prétendons point le comparer à un corps simplement mû par une cause impulsive. » (Page 208.) Ici il compare l'homme qui se détruit à une épée qui tombe de la main de celui qui la tenait : voilà don? l'homme parfaitement semblable à un corps inanimé, et qui ne peut être mû que par une cause impulsive; « ses actions ne sont que des eti'ets nécessaires de causes ignorées, qui déterminent ses volontés. » (Page 304. )
«L'homme, continue-t-il, ne peut aimer son être qu'à condition d'être heureux:; dès que la nature entière lui refuse Je bonheur, il n'existe déjà plus, il ne peut être utile è lui-môme ni aux autres. » On peut Pousser plus loin la conséquence. Dès que l'homme se croit .malheureux, il n'a plus d'obligations à la nature, il en a encore moins Jt ceux qui lui ont donné le jour : avant de se tuer lui-même, il fera bien doter la vie à ceux auxquels il est redevable d'une existence malheureuse, ou pour les punir, ou pour leur épargner le chagrin que leur causerait peut-être sa mort tragique. Du moins, si cet accès de frénésie le saisit, il ne sera pas plus coupable en égorgeant son père, qu'en se poignardant luimême; dans l'un et dans l'autre crime, il ne sera qu'un faible jouet, un instrument passif entre les mains delà nécessité. Voilà certainement une morale à laquelle le genre humain doit applaudir. Armons -nous de courage, pour continuer l'examen de toutes ces horreurs.
§ V11I. « Si nous considérons le pacte qui unit l'homme à la société, nous verrons que tout pacte est conditionnel et réciproque, c'est-à-dire, suppose des avantages muiuels entre les parties contractantes. Le citoyen ne peut tenir à la société, à la patrie, à ses associés, que par le lien du bien-être; ce lien est-il tranché, il est remis en liberté. »
On prie le lecteur de peser attentivement les conséquences de ce principe. Le citoyen ne peut tenir à la société que par le lien du bien-être : par conséquent il n'est obligé à aucun devoir envers la société, qu'autant qu'il y trouve son avantage. Jamais son intérêt particulier ne doit être sacrifié à celui de la société ; c'est au contraire celui de la société qui doit céder à l'intérêt d'un seul individu. Dès qu'après avoir tout calculé, je ne puis faire une action sans blesser mes intérêts, je n'y suis plus obligé : dès que je ne
puis m'abstenir d'un crime sans me porter un préjudice considérable, je suis en droit de le commettre. Voilà comme doit raisonner un matérialiste. Si donc la société veut raisonner à son tour, si elle veut veiller à ses propres intérêts, ne serait-elle pas en droit de ne pas attendre que ce raisonneur prenne congé d'elle, et de s'en débarrasser avant qu'il ait réduit sa morale en pratique ?
S'il y a un pacte conditionnel entre l'homme et la société, je demande lequel des deux est en droit de juger si les conditions sont remplies ou non de part ou d'autre? Est-ce le particulier? Est-ce la société? si c'est le particulier qui est établi juge de la société, tout ordre est renversé; la société est soumise aux caprices du premier insensé auquel il plaira de juger que la société est injuste à son égard. Si c'est la société, dès qu'elle juge le suicide criminel, il l'est véritablement, et elle a le droit de le punir.
Y a-t-il du bon sens d'ailleurs à supposer ce prétendu pacte conditionnel sur lequel les philosophes argumentent continuellement?
1° Dans les principes de l'auteur, ce pacte est impossible; il n'est volontaire de part ni d'autre. La volonté de l'homme n'eut aucune part a sa naissance (page 104) : il n'a pas dépendu de lui de naître dans une société plutôt que dans une autre. La société ellemême n'a pas droit de choisir à son gré les membres dont elle veut être composée ; ello est nécessairement la mère de tous les individus qui naissent dans son sein. Elle serait injuste si elle excluait un citoyen par caprice, et sans qu'il l'eût mérité : et l'on supposera que tout citoyen est en droit de la quitter quand il lui plaît, et sans l'avoir consultée?
2° Dans ce cas-là même, la société seraitelle dispensée de tous devoirs envers le citoyen? si un misanthrope veut s'isoler et se séparer du commerce des hommes, la société est-elle en droit de ne plus veiller à la conservation de cet insensé, de permettre au premier qui en voudra prendre la peine, de lui ôter la vie ? 11 n'y a pas d'apparence que l'auteur ose le soutenir : on enferme des cerveaux dérangés, mais on ne les tue point. Le contrat, s'il y en a un, est donc indissoluble de la part de la société; elle ne peut le rompre à volonté et sans raison : serait-il moins indissoluble de la part d'un particulier? Celui-ci peut-il y renoncer, sans être obligé d'en rendre compte à personne?
Concluons donc que les devoirs mutue's entre les citoyens et la société sont appuyés sur un fondement plus solide, sur la loi et la volonté éternelle du Créateur. 11 a formé l'homme pour la société, et il lui fait sentir cette destination parles besoins de sa nature; l'homme ne peut la méconnaître ou y résister sans se rendre malheureux. En vertu de cette destination, il a un droit réel à la protection de la société; et celle-cfun droit acquis sur ses services. Ce n'est point à lui de fixer l'étendue ou la durée de ses devoirs ; ils n'ont d'autres bornes que son pouvoir; il doit à la société tout ce qu'il peut faire pour