NATURELLE
Kl ce sont ers deux espèces de nécessité, la nécessité physique et la nécessité morale qui nous l'ont distinguer deux sortes de loi en général. Dieu a créé tous les êtres pour quelque fin, les êtres privés d'intelligence comme les autres : il conduit les premiers a leur fin par les lois nécessaires du mouvement auxquelles ces êtres ne peuvent pas résister, et c'est ce que nous appelons les lois de la nature. Pour les êtres intelligents et libres, Dieu les conduit à leur fin d'une autre manière. Dieu ne pouvait pas leur imposer une nécessité physique, c'eut été détruire leur nature, il leur impose donc une nécessité morale qui consiste dans l'alternative ou d'être obéissant ou d'être malheureux; nécessité moins infaillible que la première, mais bien puissante, et qui l'ait de vives impressions sur un être à qui Dieu d'autre côté a donné un violent amour de soi-même. C'est cette seconde espèca de nécessité que nous appelons loi proprement dite, loi des mœurs, dont les seuls êtres intelligents sont capables.
On en distingue deux sortes : la loi positive et la loi naturelle. La loi positive est celle que Dieu impose librement aux hommes ; elle a pour objet des actions que Dieu était libre de commander ou de défendre, qui sont en elles-mêmes indifférentes, et qui ne sont bonnes ou mauvaises que conséquemment au commandement ou à la défense que Dieu en a fait ; la loi naturelle est celle que Dieu impose nécessairement aux hommes, elle a pour objet des actions qui sont telles en elles-mêmes que Dieu ne pouvait créer l'homme sans les lui commander ou les lui défendre; et qui par conséquent antécédemment à la loi ont déjà une espèce de bonté et de malice intrinsèque.
Demander donc s'il y a une loi naturelle c'est demander si Dieu en créant l'homme n'a pas pu ne lui pas imposer certaines obligations, c'est-à-dire, vouloir tellement qu'il fit certaines choses que s'il ne les faisait pas il fut châtié, qu'il fut au contraire récompensé s'il les faisait.
S'il existe une loi de cette espèce, si Dieu a eu et a dû nécessairement avoir cette volonté, ce que nous appelons bien et mal, vice et vertu, sont tels par leur nature, et non pas précisément par une volonté libre de Dieu ou des hommes.
Cette question, comme on le voit, suppose quelque vérité que nous n'examinerons pas ni à savoir qu'il existe un Dieu, créateur et conservateur de l'univers qui connaît toutes les actions des hommes, qui peut les punir ou les récompenser, les rendre heureux ou malheureux pendant toute l'éternité.
Klie suppose encore que l'homme est libre, puisque s'il ne l'était pas, il serait incapable de mériter et de démériter, incapable par conséquent de punition et de récompense. C'est ici sans doute une des plus importantes questions que l'on puisse traiter; la loi naturelle est la base de la religion et de la société ; aussi ceux qui ont voulu
sapper la première par les fondements, outils l'ait tous leurs efforts pour prouver qui; le bien et le mal n'étaient tels que par la volonté des hommes-, qu'indépendamment des lois civiles tout était indifférent, qu'il n'y avait ni vice ni vertu.
Si la loi naturelle a eu ses ennemis, elle a eu aussi ses défenseurs, tous ceux qui ont soutenu les intérêts de la religion et de la société, les théologiens et les jurisconsultes l'ont prouvée et l'ont établie chacun sur les principes qui leur ont paru les plus solides, il ne sera pas inutile de commencer par examiner quelques-unes de leurs preuves.
Quelques-uns ont prétendu prouver que la distinction du bien et du mai était indépendante de la volonté des hommes par ce raisonnement. Antécédemment à toute loi positive, h toute convention arbitraire, il y a des propositions vraies et des propositions fausses, donc il y a de même des actions bonnes etdesactions mauvaises, des actions louables et des actions condamnables. Les règles du vrai et du faux sont indépendantes de la volonté des hommes; pourquoi les règles du bien et du mal en dépendraient-elles, pourquoi les hommes seraient-ils plutôt les arbitres des vérités pratiques que des vérités spéculatives ?
Mais, qu'on me permette de le dire, cette preuve ne me [tarait rien moins que solide. La vérité spéculative n'est qu'un simple rapport de conformité entre une proposition et son objet; et la fausseté un rapport de non conformité ou de difformité, si l'on peut parler ainsi ; or ce rapport ne peut pas dépendre plutôt de la volonté des hommes que la nature même de l'objet représenté.
La bonté, au contraire, ou la malice d'une action est un rapport de conformité ou de difformité avec une règle ; il ne peut doue y avoir d'action bonne ou mauvaise qu'autant qu'il existe une règle à laquelle nos actions puissent être conformes ou contraires ; or quelle est cette règle. Ceux qui nient la loi naturelle disent que celte règle n'est autre que la volonté des hommes, d'où ils concluent que la bonté ou la malice des actions dépend de la volonté des hommes, conséquence juste si le principe est vrai. 11 faut donc leur prouver l'existence d'une règle, ou ce qui est le même, d'une loi antécédente à la volonté des hommes à laquelle la volonté des hommes elle-même soit obligée» de se conformer; et c'est ce que ne fait pas le raisonnement que nous venons de rapporter. •
Ceux qui le proposent diront sans doute, qu'ils entendent par action bonne, une action conforme à l'ordre, par action mauvaise, une action contraire à l'ordre, et que comme l'ordre est indépendant de la volonté humaine, il ne dépend pas d'elle non plus qu'une action y soit ou n'y soit pas conforme ; ni par conséquent qu'elle soit bonne ou mauvaise.
Mais qu'est-ce que l'ordre? C'est la dis-
Œil VUES COMPLETES DE BERG1ER.
position mise entre les parties différentes d'un tout, laquelle est propre pour atteindre à la fin qu'une intelligence s'est proposée. Prétendre donc qu'il y a des actions qui sont par elles-mêmes conformes à l'ordre, c'est-à-dire qu'elles sont par elles-mêmes conformes à la fin que la souveraine intelligence s'est propose en nous créant. Orn'estce pas là même l'état de la question, de savoir si la souveraine intelligence en nous créant nous a destiné nécessairement à une fin, et à une fin à laquelle elle veut nécessairement que nous tendions par nos actions? Cette preuve donc comme la précédente suppose pour principe ce qui esteontesté.
Autre preuve dont on se sert quelquefois. 11 y a des actions qui par elles-rnêmes\sont conformes à la droite raison, d'autres qui lui sont contraires; sans avoir besoin de consulter personne nous sentons qu'il est beau, qu'il est juste, qu'il est raisonnable d'avoir de la reconnaissance pour son bienfaiteur, qu'il est condamnable, injuste, déraisonnable d'être ingrat. Si donc quelque loi divine ou humaine commande la reconnaissance, et défend l'ingratitude ; ce n'est pas cette loi qui rend l'une bonne et l'autre mauvaise; elle les présuppose telles; la bonté de l'une et la malice de l'autre sont antécédentes à la loi, elles n'en sont pas l'effet, le législateur quel qu'il fut, n'a approuvé l'une et condamné l'autre que parce que la droite raison lui disait que l'une était bonne, l'autre mauvaise. La loi qu'il a porté en suppose donc une autre antérieure à ellemême, et qui lui sert à elle-même de règle.
// y a, dit-on, des actions qui par elles-mêmes sont conformes à la droite raison. Mais qu'estce que la raison, et la droite raison? C'est la faculté déjuger des choses conformément à leur nature, conformément à ce qu'elles sont en elles-mêmes. Lors donc que je juge que l'ingratitude est mauvaise, ma raison qui juge ainsi n'est droite qu'autant qu'elle est conforme à son objet, qu'autant que l'ingratitude est mauvaise en elle-même et antérieurement à mon jugement, ma raison juge qu'antérieurement à toute loi positive l'ingratitude est mauvaise, est condamnable; la raison d'un hobbiste juge qu'antérieurement à toute loi positive elle est indifférente. Est-ce la droite raison qui juge en moi et la raison dépravée qui juge en lui? Je ne manquerai pas de le dire; mais commentleprouverai-je, si laraison est à elle-même sa règle? Prétendre donc que l'ingratitude est mauvaise, parce qu'elle est contraire à la raison, c'est prétendre qu'elle est mauvaise parce que je la juge telle.
Point du tout, direz-vous, elle est mauvaise, parce que je me sens invinciblement porté à la juger telle; ainsi la règle de mon jugement n'est pas mon jugement même, mais c'est la détermination invincible par laquelle je me sens porté à juger ainsi, c'est la même roideur qui me porte à juger que le tout est plus gFand que sa partie.
Mais pour que la détermination que je sens à juger ainsi rende mon jugement cer-
tain, il faut que je sois bien assuré que cette détermination ne vient d'aucune, cause extrinsèque, qu'elle ne vient pas de l'éducation, par exemple; or un hobbiste ne manquera pas de me dire que je ne me sens invinciblement porté a juger de cette sorte que parce que j'ai sucé le sentiment avec le lait, parce que je l'ai toujours oui dire ainsi, parce que l'on ma toujours présenté ce sentiment là comme certain; il m'assurera que pour lui il se sent invinciblement porté à juger le contraire, depuis qu'il s'est défait des préjugés de l'éducation et qu'il a examiné la question de sens froid. Sommesnous bien assurés que si dàs notre jeunesse nous avions été élevés dans des principes contraires à ceux que nous avons reçus, nous ne sentirions pas une détermination invincible à juger le contraire de ce que nous jugeons, sur la bonté et sur la malice d'une infinité d'actions? L'on dira peut-être que (juclques principes que nous ayons reçus dans l'enfance la réflexion et le raisonnement corrigent tôt ou tard les erreurs de l'éducation. Mais si par hasard nous avions été élevés dans les principes de Hobbes, quelle est la raison qui dans la suite nous en aurait fait découvrir la fausseté? C'est cette raison que l'on cherche ici.
Le jugement que nous portons sur cette proposition : Le tout est plus grand que sa partie, .est bien différent de celui-ci, l'ingratitude est un mal moral, un vice. Les idées de, tout et de plus grand (que la partie ^i visiblement renfermées l'une dans l'autre qu'on ne peut se refuser à l'évidence de cette proposition. Mais l'idée de mal moral de vice ne paraît pas également renfermée dans l'idée d'ingratitude; la malice morale, c'est le rapport d'opposition avec une règle avec une loi , et c'est cette loi même de l'existence de laquelle on doute. Si quelqu'un s'avisait de me demander pourquoi cette proposition : Le tout est plus grand que la partie, est vrai, s'il exigeait que je la lui prouvasse par une proposition plus claire, je ne pourrais m'empêcher de le croire extravagant : mais est-ce une extravagance de demander pourquoi l'ingratitude est un vice, et s'il y a véritablement une loi antérieure à la volonté des hommes qui la défendent. D'autre côté tous les hommes, s'ils sont dans leur bon sens souscriront sans peine à cette proposition : Le tout est plus grand que sa partie, et l'assentiment qu'ils y donnent ne peut pas être un effet du préjugé, de l'usage, de l'éducation; quel intérêt les hommes pourraient-ils avoir eu de donner vogue à ce principe? L'on sent bien au contraire, dira un hobbiste, qu'il était de l'intérêt des politiques de faire croire l'existence d'une loi nouvelle qui défendit l'ingratitude. .
Mais, dira-t-on, encore les hommes les!
plus pervertis par rapport à l'esprit et au' cœur ne peuvent pas se défendre contre l'horreur secrète qui les saisit à la simple idée d'un meurtre, par exemple, ni des remords çià les poursuivent après l'avoir commis; on ne craint p&s de dire que le plus déter-