‹ Œuvres completes de BergierChapitre 23 sur 255 · PART. 1. 1IIE0L0G1E PHILOS · texte numérisé non relu

PART. 1. 1IIE0L0G1E PHILOS

EXAMEN DU MATERIALISME

elle; celle-ci ne peut l'abandonnner sans crime, tant qu'il vit et qu'il est soumis à l'ordre. Comme il n'a point dépendu de lui de se donner la vie, il ne lui est pas permis de s'en priver. De môme que la société lui doit encore protection et sûreté, lors mémo qu'il ne peut plus la servir, il lui doit de son côté ses services, lors même qu'il ne dépend pas d'elle de le rendre heureux. C'est à elle de commander, à lui d'obéir , elle est souverainp et il est sujet; c'est à elle déjuger de ce qu'elle lui doit, a lui de se soumettre à la décision qui lui est intimée par les lois. 11 est contre le bon sens de mettre le particulier au môme rang que la société, de le supposer contractant avec elle comme avec un égal, de l'établir juge contre elle, et de /autoriser à se rendre justice à lui-même : ce serait soumettre la sagesse à la folie, l'intérêt du corps à l'utilité d'un seul membre, l'ordre public au caprice des particuliers.

§ IX. Pour mettre le comble à l'absurdité, notre philosophe autorise l'homme à se donner la mort non-seulement lorsqu'il est réduit aux derniers malheurs, mais pour quelque cause que ce soit. « La société, ou ceux qui la représentent, le traitent-ils avec dureté, avec injustice, et lui rendent-ils son existence pénible? L'indigence et la honte viennent-elles le menacer au milieu d'un monde dédaigneux et endurci? Des amis perfides lui tournent-ils le dos dans l'adversité ? Une femme infidèle outrage-t-elle son cœur ? Des enfants ingrats et rebelles alïligent-ils sa vieillesse? A-t-il mis son bonheur exclusif dans quelque objet qu'il lui soit impossible de se procurer? Enfin, pour quelque cause que ce soit, le chagrin, les remords, la mélancolie , le désespoir, ont-ils défiguré pour lui le spectacle de l'uni vers? S'iLne peut supporter ses maux, qu'il quitte un monde qui n'est plus pour lui qu'un effroyable désert, «etc. (Page 305; De l'esprit, 3e discours, c. 28, |». 323.)

Ainsi, que la société soit coupable ou non du malheur de cet atrabilaire qui ne peut plus supporter ses maux, il est en droit de punir la société en la privant de ses services; que ce malheur soit réel ou qu'il soit imaginaire, qu'il vienne d'un cas fortuit ou de la folie d'une passion, cela est égal; l'homme est maître souverain de lui-même, il n'existe que [tour son propre bonheur; dès qu'il ne le trouve pas, il doit renoncer à la vie, le néant est sa seule ressource. Tel nst l'arrôt de mort porté contre tous les hommes au tribunal du matérialisme.

« Blâmerait-on un homme qui, se trouvant inutile et sans ressource dans la ville où le Mirt l'a fait naître, irait dans son chagrin se plonger dans la solitude? » Assurément on jc blâmerait. Un homme raisonnable ne se croira jamais absolument inutile ; il peut au moins donner des exemples- de patience et de courage, et cette leçon n'est que trop nécessaire à tous les hommes. S'il se croyait sans ressource, la solitude ne diminuerait pas ses maux; el!c les augmenterait au cou •

traire, puisqu'un malheureux n'a de ressource que dans la compassion et les services de ses semblables.

Ce n'est donc pas à des hommes sensés que l'auteur persuadera jamais sa morale désolante et meurtrière, que « mourir est un devoir pour quiconque veut se soustraire au malheur de vivre; qu'une société qui ne peut ou ne veut nous procurer aucun bien, perd tous ses droits sur nous; qu'une nature qui s'obstine à rendre notre existence malheureuse, nous ordonne d'en sortir. » Vivre n'est jamais un malheur pour quiconque est vertueux et jouit du témoignage do sa conscience. Une société qui ne peut nous procurer aucun bien n'est pas pour celacriminelle; il y a de la folie à la punir en lui ôtant nos services . la nature ne s'obstine jamais à rendre notre existence malheureuse, puisqu'il dépend toujours de nous de supporter nos peines. Mais un philosophe, obstiné à blasphémer contre la Providence, ne peut manquer d'outrager la nature.

«Quant au superstitieux, dit-il, il n'est point de termes à ses souffrances; il ne lui est point permis de les abréger. Sa religion lui ordonne de continuer à gémir; elle lui défend de prévenir les ordres lents d'un Dieu cruel qui se plaît à le voir réduit au désespoir. »

Pour réfuter ce langage impie et absurde, il suffit de demander qui sont ceux qui souffrent plus patiemment ieursmaux, ou ceux qui ont de la religion, ou ceux qui n'en ont point, et lesquels sont les plus tentés de se détruire? Un homme religieux envisage toujours un terme à ses souffrances, puisqu'il est persuadé qu'en souffrant patiemment, il est assuré d'une vie heureuse et immortelle après celle-ci. L'espérance, ce baume souverain de tous les maux, lui reste donc toujours, et il ne peut jamais être réduit au désespoir. Il lui est très-permis d'ailleurs d'abréger ses maux, s'il le peut, par des moyens innocents; il est donc bien éloigné d'accuser Dieu de cruauté, puisqu'il en attend une récompense éternelle pour des souffrances passagères. Le grand secret des incrédules pour rendre la religion odieuse,, est de lui prêter leurs erreurs et leurs absurdités.

§ X. II n'est pas vrai que la religion chrétienne ait canonisé le suicide dans Samson et dans Eléazar ; ces hommes courageux n'avaient pas en vue de se détruire eux-mêmes,, mais de détruire, par le sacrifice de leur vie, les ennemis de leur nation. L'on n'a jamais accusé de suicide les dévouements si célèbres dans l'histoire, ni lecourage des guerriers qui se sont exposés à une mort certaine , en se jetant au milieu des bataillons ennemis. (Note, p. 307.)

Il est encore plus faux que le Fils de Dieu, en subissant volontairement une mort injuste, ait commis un suicide, à moins qu'on, ne veuille accuser Socrate du même crime. Mais telle est l'équité de notre philosophe*; il nous invite à verser des pleurs sur la mort de ce sage Athénien, à expier

KG

par nos regrets l'ingratitude de ses concitoyens (page 299), et il ose blasphémer contre la mort de Jésus-Christ.

C'est une nouvelle injustice de traiter de môme le courage des martyrs, qui se sont présentés eux-mêmes aux supplices ; leur dessein principal n'était pas de perdre la vie, mais de convaincre par leur constance les persécuteurs, de l'inutilité des tourments pour exterminer le christianisme, et d'arrêter par là les progrès de leur fureur. Ils imitaient donc la fermeté de Mutins Scévola, et non pas l'aveugle désespoir des suicides qui n'envisagent qu'eux-mêmes.

On justifie très-mal ceux-ci, en les peignant comme des hommes que leur étafjictuel rend absolument incapables de supporter le poids de la vie, et comme des malades imaginaires, (Pages 307 et 308.) Dans ce cas, il n'y a plus de liberté dans leur action; leur cerveau est dérangé, leur tempérament est vicié; ils sont dans un accès de démence : vouloir nous persuader qu'ils font bien, qu'il est bon de les imiter, c'est entreprendre de nous rendre fous par principes, et frénétiques par réflexion. Pour faire comme eux, il faudrait avoir leur organisation, leur tempérament, leurs passions, leurs idées; c'est la remarque de notre auteur (page 308) : par conséquent il faudrait être aussi insensés qu'eux, et ce bel avantage n'a pas de quoi nous tenter.

§ XI. Voilà cependant la seule raison pour laquelle il soutient que ses maximes ne sont pas dangereuses. « Cène sont point des maximes, dit-il, qui déterminent les hommes à prendre une si violente résolution : c'est un tempérament aigri par les chagrins, c'est une constitution bilieuse et mélancolique, c'est un vice dans l'organisation, c'est un dérangement dans la machine ; c'est la nécessité et non des spéculations raisonnées qui font naître dans l'homme le dessein de se détruire. Rien ne j'invite à cette démarche, tant que la raison lui reste, ou tant qu'il a encore l'espérance, ce baume souverain de tous les maux. »

Nous concevons que les maximes de l'auteur ne séduiront point un homme, tant que sa raison lui restera tout entière, et cette réflexion est déjà consolante. Mais dans tout homme passionné la raison est affaiblie; elle est plus capable alors d'être ébranlée par des sophismes. L'aveu que fait ici l'auteur de la folie bien avérée du suicide, est sans doute une espèce de contradiction et un préservatif contre ses faux raisonnements. N'importe, il est toujours dangereux de fournir un prétexte de plus à la démence. Quand un philosophe n'aurait, contribué qu'à confirmer un seul homme dans son noir projet, ou à en accélérer l'exécution, il aurait toujours lieu de se reprocher ce mauvais service rendu à l'humanité, et c'en serait assez pour faire délester sa morale inconséquente et fausse.

Il demande : « La société ne seraiWlIe pas plus heureuse, si on pouvait persuader aux méchants d'ôter de devant nos yeux des

objets incommodes, et que les lois, à leur défaut, sont forcées de détruire ? »

1° On ne voit pas qu'il y eût beaucoup à gagner pour la société, quand la folie serait encore ajoutée à la méchanceté de ceux dont nous parlons. 2" Les méchants pourraient quelquefois se corriger et devenir bons; en se détruisant, ils se retranchent le mérite du repentir, et à la société, le bien que produirait leur changement. 3° Ce n'est ni aux méchants ni aux insensés à faire la fonction des lois ; il est réservé à celles-ci de proportionner la punition aux crimes et de la rendre exemplaire. L'auteur a blâmé dans le chapitre 12 la peine de mort rendue trop fréquente (page 232); ici il accorde à tout particulier le privilège de se l'infliger à soi-même quand il le juge à propos.: contradictions continuelles.

Kn continuant d'attribuer le suicide au dérangement de la machine, aussi bien en Angleterre, où il est plus commun, qu'ailleurs où il est f lus rare (page 310), l'auteur se réfute lui-même. Il ne le juge innocent que parce que c'est l'effet de la nécessité. C'est convenir clairement que, s'il était libre, ce serait un crime; que, si la société fait bien de punir les autres forfaits, quoique supposés nécessaires, elle n'agit pas moins conséquemment en punissant celui-ci autant qu'il lui est possible. Mais l'hypothèse de la nécessité est une absurdité; nous l'avons démontré ailleurs.

Vainement l'auteur prétend que le suicide ne peut être puni dans l'autre vie (Lucrèce, liv. ni, v. 859), parce que l'homme ne peut se survivre à lui-même, ne peut conserver après la mort ses organes , ses sens , sa mémoire, ses idées: dès que l'âme est immortelle, comme nous l'avons prouvé, elle peut penser, quoique séparée du corps; recevoir, parla volonté de Dieu, l'action des objets extérieurs, comme elle la reçoit du corps même auquel elle est unie; c'en est assez pour qu'elle puisse souffrir.

C'est avec répugnance que nous faisons remarquer la maxime par laquelle l'auteur termine ce chapitre. « Si les hommes, dit-il, craignaient moins la mort, ils ne seraient

ni esclaves ni superstitieux La tyrannie

serait à jamais bannie des nations,» etc. Diminuer dans les méchants l'horreur de la mort, c'est donc armer leur bras contre tout gouvernement qu'il leur plaira de regarder comme tyrannique ; c'est les armer contre la société même. Voilà le seul service que la doctrine monstrueuse, dont nous venons de faire l'examen, peut rendre à l'humanité.

Page 1