‹ Œuvres completes de BergierChapitre 224 sur 255 · LETTRE SUR L'ENTHOUSIASME · texte numérisé non relu

LETTRE SUR L'ENTHOUSIASME

AVERTISSEiMENT DE L'EDITEUR.

L'abbé Bergier avait entrepris la traduction d'un ouvrage anglais, ayant pour titre : Caractère des hommes, des moeurs et des temps, mais, soit que des occupations plus sérieuses et plus utiles à la religion ne lui en eussent pas laissé le loisir, soit pour tou e autre raison à nous inconnue, il n'a point continué cette traduction et nous la trouvons incomplète dans des manuscrits qui nous ont été conliés. Cependant comme la partie Ira-

duile forme dans .son genre un tout complet, nous croyons .qu'elle doit trouver sa place dans l'édition des OEuvres complètes de notre auteur sons le titre qu'elle porte dans le manuscrit autographe : Lettre sur l'enthousiasme. Nous ne doutons pas que si Bergier eût voulu liver au public la traduction de celte lettre, il en eût corrigé et châtié le style, qui en beaucoup d'endroits, nous a paru s'éloigner de la clarté et de l'aisance de celui de se: autres productions. On remarquera que cette lettre est d'un protestant.

Milord , raitre avoir quelque chose de naturel, et ne

Vous voilà donc de retour à Si avant pouvait manquer de plaire

l'arrivée de la saison qui doit vous appli- Mais peut-être, Milord, c'était un surcroit quer aux plus importantes affaires de l'Etat, de mystère dans le cas. Les hommes, votre vous voulez vous entretenir un moment de grandeur le sait, sont singulièrement heude quelques pensées oisives, telles qu'il les reiii à se tromper eux-mêmes, toutes les faut pour s'amuser, et qui n'ont aucun rap- fois qu'ils le veulent sérieusement : et le port aux affaires sérieuses, vous pourrez je- moindre fondement de quelque passion nous ter les veux en passant sur celles que je servira non-seulement pour en venir à bout vous présente ; et si vous y avez quelque at- mais encore pour y réussir au delà de nos trait, vous pourrez les relire pendant votre vues. Ainsi par un peu d'affectation de galoisir, lanterie, et par le secours d'un roman ou Les poètes au commencement de leurs d'un conte, un jeune homme de quinze ou ouvrages ont ordinairement la coutume de un homme grave de cinquante ans, peut s'adresser à quelque muse; et cet usage des être sûr de devenir un fou très-naturelleanciens a paru si essentiel que nous le ment, et de servir sérieusement une belle voyons constamment imité de nos jours. Je passion. Un homme d'un naturel passablene puis cependant m'empêcher de croire que ment bon, à qui il arrive d'être un peu picette imitation à laquelle d'autres font si qué,|peut,si l'on approuve son ressentiment, peu d'attention doit dans un teinps ou dans devenir une vraie furie pour se venger. Un un autre avoir un peu frappé votre Grandeur hon chrétien même qui a voulu être trop bon qui est accoutumée à examiner les choses et qui a pensé qu'il ne pouvait jamais trop avec une meilleure règle que la manière ou croire,- peut, par une petite inclination bien le goût commun. Vous devez certainement perfectionnée, rendre sa foi si étendue, avoir observé nos poètes dans un état frap- qu'elle renferme non-seulement tous les mipant de contrainte, lorsqu'ils sont obligés raclesde l'Ecriture et delà tradition, mais'entle prendre ce caractère, et vous avez remar- cote le recueil entier des histoires de vieilles que peut-être pourquoi cet air d'enthousiasme femmes. S'il était nécessaire, je pourrais qui convient si bien aux anciens, est si dé- rappeler à votre grandeur, le souvenir d'un placé et a si mauvaise grâce dans les mo- prélat distingué, savant et vraiment chrédernes. Mais votre grandeur doit avoir tien que vous avez connu autrefois,' et qui trouvé elle-même une prompte solution à peut vous avoir rendu un compte exact de ce doute ; seulement cette observation a dû sa créance à la féerie. Cela peut servir, ce vous suggérer une réflexion que vous avez me semble, à montrer combien la foi d'un souvent faite en plusieurs autres occasions : ancien poète peut avoir été forte aussi bien Que la vérité est la plus puissante chose que son imagination. dans le monde; puisqu'elle doit, régler la fie- Mais nous autres chrétiens, qui avons tion même, et que celle-ci ne peut plaire tant de foi nous-mêmes, ne voulons avoir qu'autant qu'elle lui ressemble. L'apparence aucune indulgence pour les pauvres payens. de la réalité est nécessaire pour représenter 11 faut qu'ils aient été infidèles en tout sens, agréablement chaque passion; et pour être Nous ne voulons pas leur [tasser d'avoircru capables d'émouvoir les autres, il faut être sincèrement leur propre religion; nous la émus nous-mêmes les premiers, ou du prétendons si absurde qu'elle ne peut avoir moins le paraître sur quelque fondement été crue de personne, sinon du vulgaire probable. Or, quelle possibilité y a-t-il grossier. Mais si un évèque respectable peut qu'un moderne que l'on sait n'avoir jamais avoir été assez enclin à la foi pour croire à adoré Apollon ni reconnu aucune divinité la féerie, indépendamment de tous les dogtelle que les Muses, nous persuade d'entrer nies de l'Eglise catholique; pourquoi un dans sa prétendue dévotion, ou nous touche poète payen, dans le train ordinaire de la parce zèle contrefait pour une religion su- religion, ne peut-il nas avoir cru aux Muses, rannée? Mais dans les anciens, on sait qu'il Elles étaient, comme votre grandeur le sait venait de leur religion et des lois de l'art des autant de personnes divines dans la créance Muses. Combien ne devait-il donc pas pa- payenné, et autant d'êtres essentiels dans raître naturel à plusieurs, et surtout à un leur théologie. Ces déesses avaient leurs poète de ces temps-là, de s'adresser dans temples et leur culte, comme les autres diun transport de dévotion à ces protectrices vinités : ne pas croire aux neuf sœurs et à reconnues des talents et de la science ? Ici leur Apollon était la même chose que nier le poète pouvait avec ressemblance feindre Jupiter lui-même : l'un et l'autre doivent une extase, quoiqu'il n'en sentît réellement été regardés par le grand nombre des sages, aucune : Et en supposant même que c'était comme une impiété et un athéisme égal. Or une affectation, elle devait néanmoins pa- quel avantage n'était-ce pas pour un ancien

nos part. îv. th. notai, et mor. - sect. i. th. mou. — lettr. sur lenth. uog

tion un temps connu dans lequel la folie et "extravagance de toute espèce aient été plus finement aperçues et plus ingénieusement tournées en ridicule. On peut espérer au moins de cet heureux symptôme (pie notre siècle ne va pas en déclinant : puisque qu'elles que soient nos maladies, nous sommes si affectes de leurs remèdes. Soulfrir d'être repris de ses fautes, c'est dans un particulier le meilleur signe d'amendement. C'est rarement que le public est ainsi disposé, car ou la jalousie d'état, ou la mauvaise conduite d'un grand peuple, ou quelqu'autre cause est assez puissante pour arrêter quelque part la liberté de la censure, cela détruit réellement son effet dans Je tout. Il régnera une censure libre et impartiale des mœurs, où aucune coutume particulière ni aucune opinion nationale n'est exceptée, et nonseulement à l'abri de la critique, mais encore flattée avec le plus grand art ; c'est seulement chez une nation libre, telle que la nôtre, que l'imposture n'a aucun privilège, et que ni le crédit de la cour, ni le pouvoir de la noblesse, ni l'autorité terriblede l'Eglise, ne peuvent accorder leur protection, ni empêcher qu'on ne leur fasse leur prqcès sous quelque forme ou déguisement que ce soit. 11 est vrai, celte liberté peut paraître aller trop loin. On peut dire peut-être que nous en faisons mauvais usage. Ainsi parlera tout homme, quand il sera attaqué lui-même et que son opinion sera librement examinée. Mais qui sera juge de ce qui peut être librement examiné ou de ce qui ne le peut pas, des cas où l'on doit user de la liberté et de ceux où on ne le doit pas? Quel remède prescrirons-nous à ?ela en général ? Peut-il y en avoir un meilleur que cette liberté même dont on se plaint? Si les hommes

poêle d'être ainsi orthodoxe, et par Ifc secours de son éducation, par un privilège 1 par-dessus le marché, de se mettre lui-même dans la créance d'une présence divine et d'une inspiration céleste? Dans ce tempslà, il n'était sûrement jamais besoin aux, poètes de mettre la révélation en question ; quand elle était si évidemment favorable à leur art. Au contraire, ils ne pouvaient manquer d'exciter leur foi autant qu'il était possible, quand, par un simple acte bien renforcé, ils pouvaient s'élever à une compagnie si angélique.

Combien l'imagination, devant une telle présence, ne devait-elle pas exalter le génie ! Nous ie pouvons observer seulement par l'influence qu'une présence ordinaire a sur les hommes. Nos esprits modernes sont plus ou moins élevés par l'opinion qu'ils ont de 'leur compagnie et par l'idée qui se forment des personnes auxquelles ils s'adressent. Un acteur ordinaire de théâtre nous apprendra combien une grande assemblée de gens de distinction les anime plus que celles de gens du commun. Et vous, Milord, qui êtes un des plus grands acteurs et dans le rôle le plus noble qu'un mortel puisse jouer sur le théâtre du monde, quand vous parlez pour la liberté et pour l'humanité, la présence du public, celle de vos amis et des partisans de votre cause n'ajoute-t-elle pas beaucoup à vos pensées et à votre génie? Cette raison sublime, cette éloquence puissante que vous faites paraître en public, n'est-elle pas supérieure à celle dont vous êtes également Je maître en particulier, que vous pouvez commander en tout temps , dans une compagnie indifférente, ou en prenant le frais à votre aise? Cela serait à la vérité plus divin, mais la portée ordinaire de l'humanité, ce me semble, ne va pas si haut.

Pour moi, Milord, j'ai réellement si besoin de la présence d'une compagnie respectable pour élever mes pensées dans toute occasion, que quand je suis seul, il me faut tâcher par force d'imagination de suppléer à ce besoin, et au défaut d'une muse je suis réduit à chercher un gmnd homme dont la présence imaginaire puisse m'inspirer des sentiments plus élevés que ceux que j'éprouve dans mes heures ordinaires. Ainsi, Milord, j'ai pris le parti de m'adressera votre grandeur, quoique j'aie supprimé mon nom; vous laissant comme à un étranger la pleine liberté de ne me lire qu'autant que la fantaisie vous en prendra, mais me réservant le privilège d'imaginer que vous me lirez avec une attention particulière, comme une ami, et comme un homme avec lequel je puis user de toute l'intimité et la liberté possible.

Page 1