‹ Œuvres completes de BergierChapitre 225 sur 255 · DEUXIÈME SECTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SECTION

Si l'on connaissait combien la peinture d'un défaut ou d'un vice mettrait en sûreté la vertu contraire, combien est parfait un siècle dans lequel nous pouvons être censés avoir vécu ! Jamais il n'y eut chez notre na-

sont vicieux, insolents, déréglés, ie magistrat peut les corriger; mais si c'est la raison qui pèche, c'est à Ja raison même d'enseigner à la rendre meilleure. La justesse des pensées et du style, la perfection dans les mœurs, la bonne éducation, et la politesse en toutes choses, nepeutvenir que du choix et de l'expérience de ce qui est le mieux. Qu'il soit donc permis de le chercher librement, et la juste mesure de toutes choses sera promplement trouvée. Si l'honneur vient à faire un écart, s'il n'est pas naturel, il ne peut pas prendre, et le ridicule, si le mal plaît au commencement, tombera certainement è la fin sur ce qui le mérite.

J'ai été souvent étonné de voir des hommes sensés si fort alarmés aux approches de quelque ridicule apparent sur certains sujets, comme s'ils s'étaient défiés de leur propre jugement. Car quel ridicule peut tenir contre la raison? ou comment un homme qui pense un peu juste peut-il souffrir un ridicule mal placé? Rien n'est plus ridicule que cela même. Le vulgaire, à la vérité, peut digérer une raillerie grossière, une turlnpinade, une bouffonnerie; mais il faut plus de finesse et de justesse d'esprit pour affecter les hommes sensés et bien élevés. Comme cela vient à passer, alors que nous

nos

>araissons peureux h raisonner, et craintifs i soutenir l'épreuve du ridicule 1 O ! disonsnous, le sujet était trop grave : peut-être. Mais voyons d'abord lequel des deux était réellement grave ou non : cardans les mœurs nous concevons qu'elles peuvent par hasard être très-graves et très-importantes dans notre imagination, mais très- ridicules et très-impertinentes dans la réalité. La gravité est le vrai caractère «le l'imposture. Elle ne nous induit pas seulement eu erreur sur les autres objets, niais elle est presque toujours propre à nous tromper elle-même. Car même dans la conduite ordinaire, combien n'est-il pas difficile à un caractère grave de se tenir loin des bornes d'un formaliste ? Nous ne pouvons jamais être trop graves, si nous pouvons nous assurer d'être réellement tels que nous nous supposons ; et Hous ne saurions trop honorer ni respecter une . chose comme grave, si nous sommes certains qu'elle l'est en elïet. .C'est là le point, de distinguer toujours la vraie gravité d'avec la fausse. Et cela ne peut être qu'en portant toujours la règle avec nous et en l'appliquant avec liberté non-seulement à ce qui nous touche, mais à nous-mêmes. Car si malheureusement nous perdons la règle pour nousmêmes, nous la perdrons bientôt pour toute autre chose. Or quelle règle ou quelle mesureya-t-il dans le monde, si ce n'est de considérer la nature réelle des choses [jour trouver lesquelles sont véritablement sérieuses, ou ridicules ? Et comment le peut-on faire sans y attacher le ridicule pourvoir s'il y convient ? Mais si nous craignons d'appliquer cette règle à quelque objet, quelle sécurité pouvons-nous avoir contre l'imposture des formalités dans les autres choses? Nous avons consenti à être formalistes dans un point, une formalité semblable nous réglera comme il nous plaît dans les autres.

Ce n'est pas dans toute espèce de disposition que nous sommes capables de juger des choses. Nous devons juger auparavant de notre propre tempérament, et conséquemment des autres enoses qui peuvent tomber sous notre jugement. Mais nous ne devons jamais prétendre plutôt juger des choses, ou de notre tempérament en les jugeant, quand nous avons supposé pour préliminaire que notre jugement est droit; et sous une présomption de gravité nous avons consenti a être les plus ridicules et à admirer profondément les choses les plus ridicules dans leur nature, du moins de toutes celles que nous connaissons : si nous ne l'avons jamais voulu l'éprouver, ne peut jamais être sûr :

Ridkulum acri

Forlius ac tnelius magnas plerumque secut res.

Cela est si vrai en lui-même, Milord, je puis l'assurer sans crainte, et si bien connu pour vrai par les rusés formalistes du siècle,' qu'ils aiment mieux voir leurs impostures censurées avec toute l'amertume et la véhémence imaginables, que de les voir toujours railler agréablement de cette autre manière. Ils savent très-bien que, comme les modes

et les usages, ainsi les opinions, quoique toujours si ridicules, sont solennellement gardées, et que ces idées formalistes qui croissent probablement dans la mauvaise humeur et ont élé conçues dans une grave tristesse ne seront jamais dissipées que dans une sorte d'enjouement, et par des pensées plaisantes et légères. Il y a une mélancolie qui accompagne toujours l'enthousiasme; l'amour par exemple et la religion ( car il y a de l'enthousiasme dans l'un et l'autre). Rien ne peut arrêter les mauvais effets, que de dissiper la mélancolie, et mettre l'esprit en liberté d'écouter ce que l'on peut dire contre le ridicule de leurs excès.

C'était autrefois la pratique de quelques nations sages de laisser extravaguer le peuple autant qn'il lui plaisait, de ne jamais punir sérieusement ce qui méritait seulement d'être moqué; et il était, après tout, le mieux guéri par cet innocent remède. 11 y a dans l'homme certaines humeurs qui ont besoin d'être dissipées. L'esprit et le corps humain sont naturellement sujets a être émus : etil y a d'étranges fermentations dans le sang qui, dans certains corps occasionnent une décharge extraordinaire; ainsi en raisonnant de même, il y a des particules hétérogènes qu'il faut évacuer par la fermentation. Les physiciens devraient faire tous leurs efforts pour chasser du corps ces mauvais levains, frapper sur les humeurs qui se déclarent par les éruptions ; ils pourraient bien, au lieu de faire une cure, augmenter la maladie, changer une fièvre printaniôre ou une indigestion d'automne, en fièvre maligne épiclémique. 11 y a certainement de mauvais physiciens dans le corps politique, qui voudraient procurer ces éruptions d'esprit, et sous le spécieux prétexte de guérir cette démangeaison de superstition, et de sauver les âmes de la contagion de l'enthousiasme, voudraient mettre toute la nature en rumeur, et tourner une tumeur peu dangereuse en une inflammation et une gangrène mortelle.

Nous lisons dans l'histoire que Pan, lorsqu'il accompagna Bacchus dans son expédition des Indes, trouva le moyen de j'eter la terreur dans le camp des ennemis par le secours d'une petite troupe dont il sut ménager les cris avec grand avantage parini les échos des rochers et des cavernes d'une vallée pleine de forêts. Le mugissement sourd des cavernes joint à l'aspect hideux d'un lieu si désert et si sauvage augmenta tellement la frayeur des ennemis, que dans cet état leur imagination les aida à entendre des voix, et sans doute des figures plus qu'humaines : pendant que l'incertitude de ce qu'ils craignaient augmentait encore leur crainte, et retendait davantage par une vue mal assurée, qu'aucune narration ne pouvait le faire. Et c'est ce que dans les temps postérieurs l'on appela terreur panique.

L'histoire, en effet, nous donne une grande idée de la nature de cette passion, qui peut exister difficilement sans quelques mélanges

1409 PART. IV. TH. DOGM. ET MUR. — SECT. I. TH. MOU.- LETTR. SUR L'ENTH. UIO

glcrles idées des hommes, la créance ou Les

d'enthousiasme et d'horreur d'une espèce de superstition.

On peut, ajuste titre appeler panique toute passion qui est exaltée dans une multitude et communiquée par la vue, ou, comme on peut dire, par le contact et la sympathie. Ainsi la fureur populaire peut être nommée panique, quand la rage du peuple, comme nous l'avons vu quelquefois, l'a mis hors de lui-même; spécialement lorsque la religion a produit cet effet. En cet état leurs yeux sont véritablement infectés. La fureur vole de visage en visage, et le mal s'enflamme plus vite qu'on ne peut le voir. Ceux qui, dans une meilleure situation d'esprit ont observé" la multitude sous le pouvoir de cette passion, ont reconnu qu'ils avaient vu dans la contenance des hommes quelque chose de plus affreux et de plus terrible que ce que l'on n'y aperçoit dans tout autre temps et dans l'accès de toute autre passion. Cette force peut s'allier avec toute passion, bonne ou mauvaise, et elle est trop forte pour être une affection sociale et communieative.

Ainsi, Milord, il y a plusieurs affections paniques dans l'humanité outre celle de la crainte. Telle est la religion, lorsque l'enthousiasme de quelque espèce vient à s'y joindre, autant de fois que les occasions de tristesse l'exigent ; car les vapeurs viennent naturellement, surtout dans les mauvais temps, lorsque les esprits des hommes sont abattus, comme dans les calamités publiques, dans un air ou avec une nourriture malsaine, lorsqu'il arrive des convulsions dans la nature, des orages, des tremblements de terre, ou d'autres prodiges effrayants : dans ces circonstances les affections paniques doivent nécessairement augmenter, et les magistrats sont obligés de leur laisser un libre cours. Car d'y appliquer des remèdes sérieux, se servir de l'épée et des faisceaux, pour les guérir, c'est rendre le cas plus triste et aggraver la vraie cause de la maladie. Défendre aux hommes la crainte naturelle, prétendre la surmonter par d'autres craintes, est une méthode contraire à la nature. Le magistrat, s'il est industrieux, la traitera d'une main plus habile : au lieu des caustiques, des incisions, des amputations, il usera du baume le plus doux, entrant avec une espèce de sympathie dans les intérêts du peuple, prenant, pour ainsi dire, leur passion sur lui ; lorsqu'il l'aura flatté et satisfait, il tâchera par la gaieté de le divertir et de le guérir.

("était l'ancienne politique; et de là, comme unauteurcélèbre de notre nation l'a remarqué, il est nécessaire que le peuple ait un chef public dans la religion. Car que le magistrat refuse un cul te, qu'il suppri me l'église nationale, c'est un trait d'enthousiasme aussi pur que la notion qui établit la persécution. Car pourquoi n'y aurait-il pas des promenades publiques aussi bien que desjaidins particuliers? Pourquoi non une bibliothèque publique, aussi bien qu'une éducation et des précepteurs domestiques? Mais prescrire des bornes à l'imagination et aux spéculations, ré-

Oliuvuas complètes db Be&gieb. 1.

craintes religieuses, supprimer par violence la passion naturelle de l'enthousiasme, travailler sérieusement a la fixer, à la réduire à une seule espèce, ou à la modifier, c*est en vérité un projet qui n'est pas plus sen^é et qui ne mérite pas une note plus favorable que celle que le comique latin a donnée à un projet semblable sur le chapitre de l'amour.

.... Niltilo plus âges Qnam si des opérant m ernn tatlone insinuas.

Non-seulement les visionnaires et les enthousiastes de toute espèce étaient tolérés, leur culte connu chez les anciens, mais d'autre côté la philosophie avait un libre cours et était permise comme une balance contre la superstition : et pendant que certaines sectes, comme celle de Pvtbagore et ensuite celle 1e Platon étaient" unies à la superstition et à l'enthousiasme du temps, celle d'Kpicure, celle des Académiciens, et les autres, avaient la liberté d'user toutes les forces de l'esprit et de la raillerie contre les opinions des premiers. Ainsi les matières étaient heureusement pesées. La raison avait beau jeu ; la lecture et la science florissaient. Il naissait de toutes ces oppositions une harmonie et un tempérament admirable. Ainsi la superstition et l'enthousiasme étaient traités avec douceur. Etant laissés seuls, leur rage n'allait jamais au point de causer des meurtres, des guerres, des persécutions, des dévastations dans le monde. Mais une nouvelle sorte de police qui s'étend à un autre monde et qui considère la vie future comme le bonheur des hommes plutôt que la vie mésente, nous a fait sauter les bornes de l'humanité naturelle ; et par une charité surnaturelle, nous a enseigné à tourmenter les autres très-dévotement. Elle a élevé parmi nous une antipathie que l'intérêt temporel ne pouvait jamais produire, et substitué une haine mutuelle pour toute l'éternité : et h présent l'uniformité d'opinion (heureux projet!) est regardée comme le seul expédient contre ce malheur. Sauver nos âmes est à présent la passion la plus héroïque des esprits exaltés, elle est devenue en quelque manière le principal soin des magistrats, et le premier but du gouvernement même.

Si la magistrature allait prendre la peine de s'interposer aussi fort dans les autres sciences, je crains que nous n'eussions bientôt une aussi mauvaisse logique, d'aussi mauvaises mathématiques, une aussi mauvaise philosophie en tout genre, que nous avons souvent une théologie dans les pays ou l'orthodoxie est établie par la loi. C'est une matière difficile pour le gouvernement que de fixer l'esprit. S'il se borne à nous rendre honnêtes et modérés, il arrivera de même que nous aurons autant d'habileté dans nos affaires spirituelles que dans les temporelles, et si l'on veut s'en rapporter h nous, nous aurons assez d'esprit pour nous sauver, quand le préjugé n'y mettra pas ol>- Stacle. Mais si l'honnêteté et l'esprit ne suffisent pas pour cet ouvrage du salut, c'est en

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vain que le magistrat s'en môle ; puisque s'il est aussi vertueux et aussi sage, il peut être aussi tôt trompé qu'un autre homme. Je suis sûr que le seul moyen de sauver tous les hommes sensés et de préserver l'esprit de tout le monde, est de lui laisser la liberté. Or, l'esprit ne peut jamais avoir cette liberté, lorsque la liberté de la raillerie est ôtée : car contre de sérieuses extravagances et contre les humeurs de la rate, il n'y a d'autre remède que celui-là.

Nous avons, à la vérité, un plein pouvoir sur toutes les autres modifications de la rate. Nous pouvons traiter les autres espèces d'enthousiasme comme il nous plaît. Nous pouvons tourner en ridicule l'amour, la galanterie, la manie des chevaliers errants de notre mieux, et nous trouvons que dans ces derniers jours de l'esprit l'humeur de cette espèce, qui prévalait autrefois, a passablement bien baissé. Les croisades, la conquête de la Terre-Sainte, et telles autres dévotes galanteries, sont moins en vogue qu'autrei'ô'is. Mais si quelques restes de cette religion guerrière, de cette conquête spirituelle des âmes, de cette sainte chevalerie prévalent toujours, nous ne devons pas en être étonnés, quand nous considéronsavec quelle solennité nous traitons cette maladie et avec combien de maladresse nous entreprenons la cure de cet enthousiasme.

Je puis m'empêcher difficilement d'imaginer que si nous avions une sorte d'inquisition , ou de cour réglée de judieature, de graves oificiers et des juges établis [tour arrêter la licence po'ëtique, et en général pour éteindre cette fantaisie et cette humeur de versification, mais en particulier cette passion extravagante de l'amour telle qu'elle est représentée par les poètes sous l'habillement païen de Vénus et de Cupidon : si les poètes, comme chefs de secte et docteurs de cette hérésie, étaient sous de grièves amendes empêchés d'ensorceler le peuple par leur fureur de rimer; et si le peuple d'autre côté, sous des peines égales, avait la défense de prêter l'oreille à cette espèce de charme et de prêter son attention à un ouvrage de galanterie autant qu'à un jeu, à une nouvelle, à une ballade; nous pourrions peut-être voir naître une nouvelle Arcadie de cette sévère persécution, le peuple jeune et vieux serait saisi de la verve poétique, nous aurions des assemblées champêtres d'amoureux el de poètes, des forêts pleines de pastouraux et de pastourelles; les échos des rochers retentiraient d'hymnes el de louanges du pouvoir de l'amour. Nous pourrions à la vérité avoir une belle chance, par celte économie, de remettre sur pied tout le train des dieux du paganisme, de rendre notre ville froide et septentrionale brûlante d'autant d'autels de Vénus et d'Apollon qu'il y en avait autrefois à Cypre et à Délos, et dans les autres climats chauds de la Grèce.

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