‹ Œuvres completes de BergierChapitre 226 sur 255 · TROISIÈME SECTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME SECTION

Mais, Milord, vous serez peut-être surpris de ce qu'étant tombé sur un sujet aussi sérieux que la religion, je me suis oublié au

point de donner lieu à la raillerie et à l'humeur. Je dois avouer, milord, que cela n'e^t pas arrivé seulement par hasard. A dire vrai, je me mets difficilement à penser, encore moins à écrire sur ce sujet, sans tâcher de me mettre dans Ja meilleure humeur qu'il m'est possible. Le peuple, à la vérité, qui ne peut pas souffrir un tempérament doux, qui fait tout par air et par humeur, connaît peu de doutes et de scrupules de religion; il est à l'abri de toute inlluence immédiate de la mélancolie dévote et de l'enthousiasme , qui demandent plus de délibération et de pratiques réfléchies pour se fixer soi-même dans une température et un état habituel. Mais être dans quelle habitude on veut, en être à couvert par un moyen aussi misérable que l'inconsidération et la folie ; c'est ce que je ne choisirai jamais pour mon lot. J'aime mieux, à tout hasard, m'en tenir à la religion que de faire des efforts pour m'empêcher d'y penser par diversion. Tout ce que je pressens, c'est d'y penser en bonne humeur, et que c'est [dus de la moitié du chemin pour en penser juste; c'est ce que je vais tâcher de démontrer.

La bonne humeur n'est pas seulement la meilleure sûreté contre l'enthousiasme, mais le meilleur fondement de la piété et de la la vraie religion ; car si des pensées justes et de -dignes idées de l'Etre suprême sont le fondement de tout vrai culte et adoration, il est plus que probable que nous ne nous égarerons jamais, à cet égard, que dans les moments de mauvaise humeur. 11 n'y a que Ja mauvaise humeur, soit naturelle, soit forcée, qui puisse induire un homme à penser sérieusement que le monde est gouverné par un pouvoir diabolique el malin. Je demande surtout quelle autre chose quela mauvaise humeur peut être cause de 1 athéisme? Car il y a tant d'arguments pour persuader un homme de bonne humeur, que sur Ja terre toutes choses sont disposées bien et avantageusement, qu'il doit paraître impossible que quelqu'un soit assez peu intelligent pour imaginer que les choses vont à l'aventure, et que dans la conduite du monde qui porte partout l'empreinte de Ja sagesse il n'y a ni sens ni dessein. Ainsi, je suis persuadé que la mauvaise humeur seule peut nous inspirer de la frayeur et des pensées désavantageuses du Gouverneur suprême. Rien ne peut nous donner du chagrin et de l'aigreur contre un tel Etre que le pressentiment actuel de quelque chose de semblable dans nous-mêmes; et si nous sommes attentifs à mettre de la bonne humeur dans la religion, à penser librement et avantageusement d'un Etre tel que Dieu, c'est parce que nous concevons le sujet tel nous-mêmes, et nous pouvons avoir dillîcilement une notion de la majesté et de la grandeur, sans la fierté et le caractère chagrin qui l'accompagnent.

C'est néanmoins justement le revers de ce caractère que nous avouons être le plus divinement bon, lorsque nous le voyons, comme il arrive quelquefois, dans les hom-

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mes du plus grand pouvoir parmi nous. S'ils [tassent i our vraiment bons, nous usons les traiter librement, et nous sommes sûrs donc leur pas déplaire par cette liberté. Cette bonté leur procure un double avantage. Car plus on les examine familièrement et plus on les pénètre, plus leur mérite parait ; el celui qui a fait cette découverte l'estime et l'aime plus que tout le reste, quand il a éprouvé cette honte de surcroit dans son supérieur et réfléchi sur la candeur et la générosité qu'il a expérimentée. Votre grandeur connaît mieux peut-être ce mystère que qui que ce soit. Autrement comment aunez-vous été autant aimé lorsque vous étiez en autorité; comment vous aurait-on conservé la même affection, et même avec un nouveau surcroit depuis que vous n'y êtes plus?

Grâce au ciel 1 ii y a encore dans notre siècle quelques exemples semblables. Dans les premiers âges, il y en avait davantage ; nous avons connu de puissants princes, même des empereurs du monde qui supportaient sans émotion non-seulement la censure libre de leurs actions, mais les reproches et les calomnies les plus malignes, même en face. Quelques-uns peut-être souhaiteraient que de pareils exemples ne se fussent jamais trouvés parmi les païens, mais plus spécialement encore que l'occasion n'en eût jamais été donnée par des chrétiens. C'était en vérité plutôt le malheur de l'humanité en général que des chrétiens en particulier, que quelques-uns des premiers empereurs romains fussent de vrais monstres de tyrannie et aient suscité une persécution non-seulement contre les hommes religieux, mais contre tous ceux qui montraient du mérite et de la vertu. Que peut-il y avoir eu de plus honorable pour le christianisme que d'avoir été persécuté par un Néron? Mais les meilleurs princes qui vinrent après consentirent à adoucir ces voies de sévérité. 11 est vrai que les magistrats pouvaient trèsbien avoir été surpris par la nouveauté d'une idée, qu'ils croyaient peut-être capable nonseulement de détruire le caractère sacré de leur pouvoir, mais encore qui les regardait eux et tous les hommes comme profanes, impies et damnés, dès qu'ils n'embrassaient pas un certain culte particulier, hors duquel avaient été instruits pendant tant de milliers d'années tout ce qu'il y avait eu de gens sociables et paisibles jusqu'à ce temps-là. Néanmoins, telle fut la sagesse de quelquesuns des ministères suivants, que la violence des persécutions fut beaucoup adoucie ; le jrince même, que l'on regardait comme le •Jlus grand ennemi de la secte chrétienne, qui y avait même été élevé, diminua beaucoup k persécution; il ne voulut rien accorder au-delà de la restitution des biens affectés aux temples et des écoles publiques, sans attenter en aucune manière aux biens ou aux personnes de (eux mêmes qui diffamaient la religion de l'Etat et se faisaient un mérite d'insulter au culte public.

Il e>t fort à propos que nous ayons l'autorité d'un auteur sacré dans notre religion

pour nous assurer que l'esprit de charité et d'humanité est au-dessus du martyre. (/ Cur. \in , 3.] Autrement on pourrait être un peu scandalisé peut-être de l'histoire de plusieurs de nos anciens confesseurs et martyrs à s'en tenir même à leur propre récit. A peine y a-t-il aujourd'hui un assez bon chrétien (si c'est en effet une marque de bouté) qui, s'il lui arrivait de vivre à CoilStantinopie ou ailleurs sous la protection des Turcs, pensât qu'il est juste et décent d'aller troubler en aucune manière leur culte dans une mosquée. Kl en bons protestant-, milord, tels que nous sommes vous et moi, nous regarderions comme un enthousiaste fietïé celui qui, par haine contre l'idolâtrie romaine, irait pendant une messe haute (où la messe peut être établie par la loi) interrompre le prêtre par ses clameurs, ou se jeter sur les images et les reliques.

Il y a, ce semble, quelques-uns de nos bons frères, les protestants français dernièrement arrivés parmi nous, qui sont vivement épris de cette conduite primitive. Ils ont admirablement remis sur pied l'esprit du martyre dans leur pays, et ils sont empressés de l'essayer danscelui-ci, si nous voulions leur en donner la liberté et leur en fournir l'occasion, c'est-à-dire si nous voulions seulement leur faire la grâce de les rendre ou de les emprisonner, si nous vouions seulement être assez obligeants pontes rouer à ce sujet, à la mode de leur pays, souffler sur leur zèle et rallumer de nouveau les brasiers de la persécution. Mais jusqu'à présent ils ne peuvent obtenir de nous cette grâce. Nous sommes si inexorables, que nonobstant que la canaille soit prête à les charger de coups et à les lapider gaiement de temps à autre au milieu des rues , quoique Jes prêtres de leur nation soient disposés à leur accorder volontiers la discipline qu'ils souhaitent, et très-empressés à allumer le feu pour les éprouver; nous autres Anglais, qui sommes maîtres chez nous, ne voulons pas souffrir que des enthousiastes soient ainsi traités. On ne peut pas supposer que nous en usons ainsi à l'envi de leur plus brillante secte, qui semble être iiée des flammes, et voudrait former une nouvelle église par la même voie de propagation que l'ancienne, dont on disait avec justice que la semence était du sang des martyrs.

Mais comment, toujours barbares et plus cruels que les païens, sommes-nous des Anglais tolérants ! Non contents de refuser à ces prophètes enthousiastes les honneurs de la persécution, nous les avons délivrés du plus cruel mépris du monde. Je tiens pour certain qu'ils sont à présent même le sujet d'une farce distinguée ou des marionnettes ii la foire de saint Barlhélemi. Là sans doute leur voix étrange, leurs agitations involontaires sont admirablement bien représentées par le mouvement des fils d'archal et par le souffle des uvaux. Car le corps des prophètes, dans leur état de prophétie, n'étant pas en leur pouvoir, mais, comme \\> le disent eux-mêmes, un organe purement pas^ii,

OEUVRES COMPLETES DE BEltGlER.

agité par une force extérieure, il n'a rien do naturel ou qui ressemble à une vie réelle dans leurs sons ou dans leurs mouvements : ainsi, quelque maladroitement qu'une marionnette puisse imiter les autres actions, elle doit rendre cette passion au vif. Et tant que la foire de saint Barthélémy est en possession de ce privilège, j'ose assurer notre Eglise nationale qu'aucune secte d'enthousiastes, aucun vendeur de prophéties ou de miracles n'auront jamais le dessus et ne la mettront dans l'embarras d'éprouver sa force contre eux dans aucun cas.

11 était heureux pour nous que lorsque le papisme dominait, la place du Forgeron était célèbre par des exécutions tragiques. Plusieurs de nos premiers réformateurs, chose étonnante, ne valaient guère mieux qàedes enthousiastes : et Dieu sait .si une chaleur de cette espèce ne nous donnait pas une grande espérance d'échapper à cette tyrannie spirituelle. De manière que si les prêtres n'avaient pas préféré, comme il était d'usage, l'amour du sang à toutes les autres passions, ils auraient pu, par une voie plus douce, échapper peut-être à la plus grande force de notre esprit réformateur. Je n'ai jamais ouï dire que les anciens païens aient été assez bien avisés dans leur mauvais projet de supprimer la religion chrétienne dans sa première naissance pour faire usage en aucun temps de l'expédient de la foire de saint Barthélémy. Mais ce dont je suis persuadé, c'est que la vérité de l'Évangile aurait été aucunement surmontable, qu'ils auraient commandé plus utilement pour lui imposer silence s'ils avaient pris le parti de raettre nos premiers fondateurs sur le théâtre d'une manière plus plaisante que celle de» peaux d'ours et des chaudières de poix.

Les Juifs étaient naturellement un peuple mélancolique et peu capable d'entendre raillerie en quelque chose; beaucoup moins en ce qui touchait à quelque doctrine ou opinion religieuse. La religion était regardée avec des yeux chagrins; la potence était le seul remède qu'ils pussent prescrire pour tout ce qui semblait tendre à établir une nouvelle révélation. L'argumentation souveraine était : Crucifiez, crucifiez! (Joan. xix , 6.) Mais avec toute leur malice et leur haine invétérée contre notre Sauveur et contre ses apôtres après lui, s'ils avaient imaginé de faire jouer une farce contre lui, comme les papistes font à présent en son honneur; je suis porté à penser qu'ils auraient fait peut-être plus de mal à notre religion parce moyen que par toutes les autres voies de sévérité.

Il me paraît que le grand et savant Apôtre tirait un moindre avantage de la conduite légère de ses antagonistes Athéniens, que de l'esprit insolent et détestable des villes juives portées à la persécution (2313). Il

avançait moins par la candeur et la politesse de ces juges romains que par le zèle de la Synagogue et par la violence des prêtres de sa nation. Quoique lorsque je considère cet Apôtre ou devant les spirituels Athéniens, ou au tribunal des magistrats romains, en présence de leurs grands hommes et des dames, lorsque je vois avec quelle adresse il se prête aux idées et au caractère de ce peuple poli, je ne puis pas imaginer qu'il eût voulu éviter les traits d'esprit et de gaieté ; mais sans défiance pour sa cause, il l'eût généreusement exposée à cette épreuve,et se fût essayé contre la pointe de tout ridicule qu'on aurait voulu lui opposer.

Mais quoique les Juifs ne se soient jamais plu à essayer leur esprit et leur malice par celte voie contre notre sauveur et contre les apôtres, un grand nombre de païens incrédules en avaient fait usage longtemps auparavant contre les meilleures doctrines et contre les hommes du meilleur caractère quiétaient nés parmi eux. A la fin cette épeuve ne leur fit aucun tort ; ce fut au contraire un trèsgrand avantage pour les opinions et pour les hommes qui ayant tenu contre cette espèce d'armes, furent trouvés si solides et si justes. L'homme le plus divin qui ait paru dans le monde païen, fut abominablement tourné en ridicule chez le peuple le plus spirituel et par le plus licencieux de tous les poêles, dans une comédie toute entière, écrite et représentée contre lui. Mais, loin de couler à fond sa réputation, ou de supprimer sa philosophie, l'une et l'autre en prirent un nouvel accroissement, et eurent évidemment un plus grand succès par la jalousie des autres docteurs. 11 consentit, non-seule* ment à être tourné en ridicuie, mais, ce qui donnait le plus grand avantage au poète, il se présenta lui-même à découvert sur le théâtre, de manière que l'on put comparer sa figure réelle (qui n'était pas avantageuse) avec celle que le malicieux poète avait mise sur le théâtre pour le représenter. Telle fut sa bonne humeur ! Il n'y eut jamais dans le monde un plus grand témoignage de la douceur invincible du philosophe, ni une démonstration plus complète qu'il n'y avait aucune imposture dans son caractère ni dans ses opinions. Car que l'imposture ose soutenir la rencontre d'un ennemi grave, cela n'est pas étonnant : une attaque solennelle, elle le sait très-bien, n'est pas aussi périlleuse pour elle. 11 n'y a rien qu'elle abhorre ou qu'elle craigne davantage que la plaisanterie et la bonne humeur.

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