QUATRIÈME SECTION
En deux mots, Milord, la manière triste de traiter la religion, est, selon moi, ce qui la rend si tragique; c'est ce qui occasionne des scènes semblables aux plus funestes tragédies dans le monde. Mon idée est que,
(2315) Quel avantage ne Ure-l-il point de ses souffrances, avec quel pathétique il met sous les yeux ses liens et ses coups , combien de fois il les allègue en preuve! II é.ève sou câiaciora et avance
les intérêts du christianisme. Quiconque lit ses Epîtres et connaît sa manière et son style le peut aisément observer.
1417 PART. 17. TH. DOCM. ET MOR.— SECT. I. Tiî. EOR. — LETTR. SUR L'ENTH.
pourvu que nous traitions la religion d'une manière honnête, nous ne pouvons y mettre trop de bonne humeur, ou l'examiner avec tr0[) de liberté ou de familiarité. Car si elle est vraie et sincère, non-seulement elle tiendra contre cette éprouve, mais elle en profitera et en tirera avantage ; si elle est fauôse, ou mêlée de quelque imposture, elle sera découverte et mise en évidence.
La manière chagrine dont on nous a enseigné la religion, nous rend incapables d'y penser de bonne humeur. C'est principalement dans l'adversité, en mauvaise santé, •ians l'affliction ou dans le trouble d'esprit, dans le dérangement du tempérament que nous y avons recours ; quoique dans la réalité nous ne soyons jamais moins propres à y penser que dans ces moments de pesanteur et d'humeur noire. Nous ne pouvons jamais être propres à rien contempler audessus de nous quand nous ne sommes pas en état de voir en nous-mêmes, et d'examiner tranquillement la température de notre esprit et de nos passions, — car, quand cela arrive, nous voyons de la colère, de la fureur, de la vengeance et des terreurs dans la Divinité; — quand nous sommes pleins de trouble et de craintes intérieures, lorsque la douleur et l'anxiété nous ont t'ait perdre le calme naturel et la gaieté du tempérament.
Nous avons besoin d'être, non-seulement dans notre bonne humeur ordinaire, mais dans la meilleure des humeurs, dans la plus douce et la plus obligeante disposition de notre vie, pour bien comprendre ce que c'est que la vraie bonté, et ce que renferment ces qualités que nous attribuons avec tant de complaisance et d'honneur à la Divinité; quand nous serons capables de voir le mieux lesquelles de ces formes de justice, de ces degrés de punition, de ces modérations de ressentiment, de ces mesures d'offense et d'indignation, que nous supposons ordinairement en Dieu, s'accordent avec les idées originales de bonté que ce divin Etre ou la nature sous lui a imprimées en nous, et que nous devons nécessairement supposer, pour lui rendre quelque sorte de louange ou d'honneur. C'est-15, Milord, la sûreté contre toute superstition. Nous souvenir qu'il n'y a rien en Dieu qui ne soit divin; et qu'il est, ou non en tout, ou vraiment et parfaitement bon. Mais quand nous craignons d'user librement de notre raison, sur cette question même : Lequel des deux est-il, ou if est-il pas? alors nous le présumons actuellement méchant, et nous contredisons tout net ce caractère prétendu de bonté et de grandeur : pendant que nous découvrons cette défiance de son caractère, et que nous craignons sa colère et son ressentiment dans le cas de cette liberté de recherche.
Nous avons un exemple remarquable de cette liberté dans un de nos auteurs sacrés. Aussi patient que Job est dit avoir été, on ne peut nier qu'il ne fût assez hardi avec Dieu, et qu'il n'ait ouvertement lavé la tôte
h sa Providence. Ses amis à la vérité plaidaient durement contre lui, et employaient toutes sortes d'arguments bien ou mal, pour plâtrer les objections et mettre les affaires de la Providence sur un pied égal. Ils se faisaient un mérite de dire de Dieu tout le bien qu'ils pouvaient, selon toute l'étendue ih' leur raison, et en mémo temps s'écartaient bien au-delà. Mais, selon l'opinion de Joh, c'était flatter Dieu, faire acception de personne en Dieu, et môme se moquer délai (c. xiu, 7, 10), et cela n'est pas étonnant, car quel mérite pouvaient-ils avoir de croire h. Dieu et à sa providence sur des raisons faibles et frivoles? Quelle vertu, h embrasser une opinion contraire à l'apparence des choses, et a ne rien écouter de ce que l'on pouvait dire contre elle? Excellent caractère du Dieu de vérité ! que nous pussions l'offenser pour avoir refusé de donner le démenti à notre entendement, autant qu'il dépend de nous; et qu'il fût content de nous pour avoir cru à l'aventure et contre notre raison ; ce qui est la plus grande fausseté qu'il puisse y avoir au monde, pour tout ce que nous pourrions apporter pour preuve ou évidence du contraire !
Il est impossible que quelqu'un, si ce n'est un homme de mauvais naturel, puisse souhaiter qu'il n'y ait point de Dieu : ce serait un souhait contraire au bien public, même contre notre bien particulier, bien entendu. Mais si un homme n'a aucune mauvaise volonté d'étouffer sa foi, il doit siûrement avoir une malheureuse opinion de Dieu, et le croira beaucoup moins bon qu'il ne se croit lui-même, s'il imagine qu'ur usage impartial de sa raison en quelque matière de spéculation que ce soit, peut lui faire courir aucun risque pour l'avenir; qu'un renoncement pitoyable à sa raison, une affectation de crédulité dans un point aussi difficile pour son entendement peut être pour lui un titre défaveur dans l'autre monde. C'est être un syeophante de religion, un parasite de dévotion : c'est agir à l'égard de Dieu, comme font les mendiants rusés en s'adressant à ceux dont ils ne connaissent pas la qualité. Les novices parmi eux pourront peut-être s'en tirer innocemment en disant : mon bon monsieur , mon bon maître; mais pour les vieux routiers, n'importe qu'ils trouvent quelqu'un en carrosse, c'est toujours : mon bon seigneur l votre véritable grandeur ! la bonté de madame ! car si c'est réellement un seigneur, en ce cas nous n'aurions rien, disent-ils, faute de lui avoir donné le titre qui lui appartient; si la personne n'est [tas un seigneur, elle n'en sera pas offensée, elle ne le prendra pas en mauvaise part.
Ainsi il en est en fait de religion. Nous prenons grand soin de mendier comme il faut, nous pensons que tout dépend de rencontrer les qualités, et de deviner juste. C'est la plus pauvre uô toutes les ressources que l'on vante néanmoins si fort, et qui est une des grandes maximes de plusieurs habiles gens : « Qu'ils s'efforceront d'avoir h.
foi et de croire le plus qu'il est possible : parce que, après tout, s'il n'y a rien dans la réalité, ce ne sera pas pour eux un malheur d'avoir été ainsi trompés; mais s'il y a quelque chose de réel, il serait bien fatal pour eux de n'avoir pas cru entièrement. » Mais ils sont tellement dans l'erreur, que quoiqu'ils aient cette pensée, il est certain qu'ils ne peuvent jamais croire, soit pour leur contentement et leur bonheur en ce monde, soit pour aucun avantage on recommandalion en l'autre. Car outre que notre raison, qui connaît la fourberie, ne demeurera jamais entièrement satisfaite sur le fond, mais nous laissera toujours flottants et agités sur une mer de doutes et de perplexités; nous ne pouvons qu'avancer de mal en pis dans notre religion et entretenir toujours mauvaise opinion de la Divinité, dès que notre foi est fondée sur une idée qui lui est si injurieuse.
Aimer le public, vouloir le bien général, veiller aux intérêts de tout le monde autant qu'il est en nous, est sûrement le plus haut degré de la bonté, qui forme un caractère que nous appelons divin. Dans ce caractère, milord, ( car sûrement vous le connaissez très-bien,) il est naturel de souhaiter que les autres le partagent avec nous, par la conviction qu'ils auront de la sincérité de notre exemple. II nous est naturel de souhaiter que notre mérite soit connu; particulièrement si nous avons eu le bonheur de conserver la nation comme bon ministre, ou, comme prince et père d'une contrée, d'avoir rendu heureuse par nos soins une partie considérable de l'humanité. Mais s'il arrivait que dans ce nombre il y eût quelqu'un d'assez mal instruit, ou d'une province assez éloignée, pour n'avoir jamais entendu parler de notre nom ni de nos actions ; ou qui en étant informé, fût assez embarrassé par des histoires contraires et malignes, publiées contre nous de côté et d'autre, pour ne savoir plus qu'en penser, ni s'il y a réellement dans le monde un personnage tel que nous; ne serions-nous pas en bonne vérité, bien ridicules d'en être piqués? ne serions-nous pas regardés comme un homme d'un caractère difficile à l'excès et d'une mauvaise humeur folle, si au lieu de tourner l'aventure en raillerie, nous pensions sérieusement à nous venger de ces prétendus adversaires qui par leur ignorance grossière, leur peu de jugement ou leur incrédulité, auraient blessé notre réputation?
Comment, dirions-nous alors, est-il louable d'être ainsi affecté de cette affaire? Cela importe-t-il à la gloire d'une chose si divine? ou n'est-il pas plus divin de faire du bien, même lorsque l'on peut pen.er qu'il n'y a point de gloire, même à un ingrat, même à ceux qui sont absolument insensibles au bien qu'ils reçoivent? Comment arrive-t-il donc que ce qui est si divin en nous, perde ce caractère dans l'Etre Divin? et que selon l'idée que nous nous formons de la Divinité, elle ressemble plutôt à ce ou'il y a de plus faible, de plus féminin, de
plus impuissant aans notre nature, qu'à ce qu'il y a de plus généreux, de plus mâle, et de plus divin?