CINQUIÈME SECTION
On jugera, milord, qu'il n'est réellement pas diflicile de connaîire notre propre faiblesse à la première vue, et de distinguer les traits de la fragilité humaine qui nous sont si familiers. On jugera qu'il est aisé à comprendre que l'émotion, l'offense, la colère, la vengeance, la jalousie sur le point d'honneur ou du pouvoir, l'amour de la réputation de la gloire, et autres affections semblahles, n'appartiennent qu'à un être limité, et sont nécessairement exclus d'un être qui est parfait et universel. Mais si nous n'avons jamais forméennous la notion de ce qui eut moralement excellent ; ou si nous ne pouvons nous fier à la raison qui nous dit que rien de contraire ne peut avoir lieu dans la Divinité, nous ne pouvons nous fier non plus à rien de ce que les autres en rapportent, ou are qu'il nous a révélé luimême. Nous devons être assurés d'avance qu'il est bon et ne peut nous tromper. Sans cela, il ne peut y avoir de foi réelle ni d'espérance religieuse. Or, s'il y a réellement quelque chose présupposée à la révélation, quelque démonstration précédente de la raison pour nous assurer que Dieu est, de plus, qu'il est trop bon pour nous tromper; une raison semblable, si nous voulons nous y fier, nous démontrera que Dieu est tellement bon, qn'il surpasse le meilleur de nous en bonté. Et dès-lors, nous ne pouvons plus avoir de crainte ni de soupçon qui nous inquiète ; car c'est la malice et non la bonté qui peut nous faire craindre.
"il y a une manière de raisonner différente, mais qui dans certains troubles d l'esprit est un remède souverain pour ceux qui peuvent s'en servir ; la voici : « Il ne peut y avoir de méchanceté si ce n'est où les intérêts sont opposés. L'Etre universel ne peut avoir des intérêts opposés, il ne peut donc être méchant. » S'il y a une intelligence générale, elle ne peut avoir aucun intérêt particulier, mais le bien général, le bien du tout, et son propre bien particulier, doivent être nécessairement le même, il ne peut rien vouloir d'ailleurs, ni se rien proposerau delà, ni être touché par rien de contraire. Tellement que nous avons seulement a examiner s'il y a réellement, ou non, une telle intelligence quiait relation avec le tout. Car si malheureusement il n'y a pas une intelligence, nous pouvons nous rassurer néanmoins sur ce que la nature n'a point de malice. S'il y a réellement une intelligence, nous pouvons être sûrs qu'elle e^t de la meilleure nature du monde. On sent bien que le dernier cas est le plus consolant, que la notion d'un père commun est bien moins terrible que celle d'une nature abandonnée et d'un monde sans père. Quoique, comme la religion nous assure, il y a plusieurs bons peuples qui craindraient moins un être ainsi conçu, et auraient peut-être
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l'esprit plus tranquille, s'ils étaient assurés
qu'ils y croyent seulement par l«sard. ('.aipersonne ne tremble de penser' qu'il n'y a point île Dieu, mais plutôt qu'il y en a un seul. Cela serait néanmoins autrement, si l'on pensait aussi avantageusement de la Divinité que de l'humanité; nous serions aisément convaincus que s'il y avait réellement un Dieu, la bonté suprême doit nécessairement lui appartenir, sans aucune de ces passions défectueuses (2314), de ces petitesses, de ces imperfections que nous reconnaissons en nous-mêmes, auxquelles, si nous sommes bons, neus tachons tant que nous pouvons , d'être supérieurs, et que nous venons à bout de vaincre tous les jours autant que nous devenons meilleurs.
11 me semble, Milord, que nous ferions bien, avant que de nous élever a la plus baute région île la Divinité , de prendre la peine de descendre dans notre intérieur, et de donner quelque peu d'attention au plan d'une honnête morale. Quand nous aurons une l'ois legardé en nous-mêmes et bien distingué la nature de nos propres affections nous serons probablement de meilleurs juges d'un caractère divin, et nous discernerons mieux quelles affections conviennent ou ne conviennent pas à un Ktre parfait. Mous apprendrons à aimer et à louer, quand nous aurons acquis des notions fixes de ce qui est louable ou aimable ; autrement nous courons risque de rendre à Dieu un chélif honneur, lors même que nous prétendons l'honorer davantage. Car il est dillicile d'imaginer quel honneur peut revenir à la Divinité des louanges des créatures qui ne sont pas capables de discerner ce qui est digne de louange ou excellent dans leur propre nature.
Si un musicien était élevé jusqu'au ciel par ceux d'entre le peuple qui n ont point d'oreilles pour la musique, il en rougirait sûrement; et aurait peine à garder bonne contenance au milieu des applaudissements de ses auditeurs, jusqu'à ce qu'ils eussent acquis [dus de connaissance de son talent, et qu'ils pussent par leur propre jugement trouver quelque chose de réellement bon dans sa composition. Tant qu'ils n'y seraient pas parvenus il y aurait bien peu de gloire pour le musicien, et quelque vain qu'il prtt être, il n'aurait pas grand sujet d'être flatté.
Ceux qui recherchent le plus les louanges aiment mieux n'être pas remarqués, que d'être applaudis mal a propos. Je ne sais pas comment il arrive que celui qui passe toujours pour faire le bien d'une manière la plus désintéressée , peut être cru empressé d'être loué avec tant de prodigalité, et être supposé mettre un si haut prix à une chose aussi vile et aussi basse qu'est l'éloge d'un ignorant et un applaudissement forcé.
Il n'eu est pas de la bonté comme des autres qualités , que nous pouvons très-bien
concevoir sans les posséder, Nous pouvons avoir l'oreille très-délicate en musique, sans être capables d'en faire d'aucune espèce. Nous pouvons juger de la poésie sans être poètes ; et sans avoir la moindre veine poétique : mais nous ne pouvons avoir une notion passable de la bonté sans être passablement bons. Tellement que si la louange de l'Etre divin est la partie principale de son culte, nous devrions apprendre h être bons, ne fût-ce que pour apprendre aie louer comme il faut. Car la louange de la bonté, de la part d'un cœur hypocrite et corrompu, doit certainement faire un grand désordre dans Je monde.