SIXIÈME SECTION
Il y a, Milord, d'autres raisons pourquoi cette philosophie simple et domestique de regarder en nous-mêmes nous peut rendre un service admirable, en rectifiant nos erreurs sur la religion. Car il y a une sorte d'enthousiasme de seconde main. Et quand les hommes ne sentent point de passions originales en eux-mêmes, ni de préoccupations paniques qui les ensorcellent, ils sont encore capables de s'en laisser imposer par d'autres et d'être induits à croire plusieurs faux miracles. Cette disposition les rend changeants, d'une foi très-inconstante, et aisés à se laisser conduire à tout vent de doctrine, et à donner dans les sectes et les superstitions les plus misérables. Mais la connaissance de nos passions dans leur vrai germe, l'attention à bien mesurer l'accroissement et le progrès de l'enthousiasme, à juger avec droiture de sa force naturelle, et de ce qu'il exige au delà du bons sens, peut nous apprendre à tenir ferme contre les illusions qui viennentarméesduspécieujr. prétexte de certitude morale, et de matière de fait.
La nouvelle secte de prophètes dont j'ai fait mention ci-devant, prétend, ce semble, entre plusieurs autres miracles, avoir eu un signe singulier, prémédité et avec avertissement, devant plusieurs centaines d'hommes, qui actuellement rendent témoignage à la vérité du l'ait. Mais je voudrais seule-ment demander s'il y avait parmi cette multitude une seule personne qui n'ayant jamais été de leur secte, ni attachée à leurs opinions, voulût rendre Je même témoignage avec eux ? Je ne dois pas me contenter de demander si un tel homme a été entièrement exempt de cet entJiousiasme particulier? Mais si avant ce temps il a paru avoir un jugement assez solide, une tête assez saine pour être absolument exempte de mélancolie et selon toute vraisemblance incapable de tont enthousiasme d'ailleurs. Car autrement la passion panique peut avoir été gagnée, et les lumières de la raison perdues, comme dans un rêve : l'imagination tellement enilammée que dans un moment
(251 i) Pour moi, dit le bon Plularque, j'aime mieux que les hommes dirent <le moi qu'il n'y a point et qu'il n'y a jamais eu un homme tel que
Plularque, que s'ils disaient : Il y a eu un certain Plularque, homme chagrin, inconstant, colère tt vindicatif.
un
ŒUVRES COMPLETES DE BEItClER.
elle ait brûlé tout ce qui restait de jugement et de raison. Les matières combustibles élaient déjà préparées intérieurement à prendre feu par une seule étincelle, mais surtout dans une multitude saisie du môme esprit. 11 n'est pas surprenant que la flamme s'élève si soudainement, quand un nombre
Et c'est là le vrai style dont notre auteur a fait l'expérience. « Car, dit-il, l'inspiré souffre une épreuve, dans laquelle l'esprit par des agitations fréquentes forme les organes pendant un mois ou deux à la prononciation. »
L'historien romain, parlant d'un des plus
infini d'yeux sont embrasés par la passion horribles enthousiasmes qui naquit à Rome
et que des entrailles qui fermentent sont longtemps avant lui, décrit cet esprit de
travaillées par l'inspiration, quand non-seu- prophétie : Virus velut mente capta, cumjac-
lement les regards, mais la respiration et talwne fanalicacorporisvaticinari(\.xxxix).
l'exhalaison des hommes sont contagieux, Les détestables choses qui sont encore rap-
et que la maladie se communique par une portées de ces enthousiastes sont telles que
transpiration insensible. Je ne suis pas as- je ne les voudrais pas décrire ; mais je ne puis
sez'bon devin pour décider quel esprit c'é- m'einpêcher de copier le décret du sénat
pour aecicier quel espr tait qui devenait si contagieux parmi les anciens prophètes, que même le profane Saùl en était saisi. 'KI Rey. x.) Mais jelis dans la sainte Ecriture, qu'il y avait "vm mauvais aussi bien qu'un bon esprit de prophétie {M Rrg. xxn,20; II Parai. x\m, 19), et je trouve par l'expérience présente aussi bien que par les histoires sacrées et profanes que l'opération de cet esprit est toujours analogue à celles des organes du corps.
Un gentilhomme qui a écrit dernièrement pour la défense de la prophétie renouvelée, et est tombé lui-même depuis dans des extases prophétiques, dit « que les anciens prophètes avaient l'esprit de Dieu sur eux, dans leur extase, avec diverses postures étranges de corps, qui les faisaient regarder comme insensés (ou enthousiastes), comme il paraît évidemment, dit-il, par les exemples de Balaam, de Saùl, de David, d'Ezéchiel,de Daniel, » etc. Et il continue à le confirmer par la conduite des temps apostoliques, et par le règlement que l'Apôtre (/ Cor. xiv) lui-même applique vraisemblablement à ces dons irréguliers, si fréquents et si ordinaires (comme notre auteur prétend) dans 1 Eglise primitive, è la première naissance et propagation du christianisme. Mais je consens qu'il fasse tant bien qu'il peut le parallèle entre sa propre conduite et celle des temps apostoliques. Je sais seulement que les symptômes qu'il décrit et dont luimême (le pauvre gentilhomme 1) est travaillé, sont aussi païens qu'il peut prétendre qu'ils sont Chrétiens. Et quand je !'ai vu dernièrement en agitation (comme ils l'appellent), prononçant des prophéties dans un style latin pompeux, duquel, hors de son extase, il paraît être absolument incapable, cela m'a fait souvenir de la description que le
très-doux dans un cas si exécrable ; étant persuadé que quoique votre grandeur l'ait déjà lu autrefois, elle le lira de rechef avec admiration. Inreliquum deinde, dit Tite-live, scnatusconsulto cautum est, etc. Si quis taie sacrum solemne et necessarium duceret, nec sine reliyione etpiaculo se id omittere posse ; apud prœtorem urbanum profiteretur : prœtor senatum consulcret. Si, ei permissum esset, cum in senatu centum non minus essent, ita id sacrum faceret ; dum ne plus quinque xacrifîciu intéressent , neu qua pecunia communis, neu quis magister sacrurum, aut sacerdos esset.
11 est si nécessaire de donnercours à cette maladie de l'enthousiasme , que même ce philosophe qui tourne toutes les forces de sa philosophie contre la superstition, paraît avoir laissé place à une imagination visionnaire, et avoir autorisé indirectement l'enthousiasme. Car il est difficile d'imaginer qu'un homme qui avait aussi peu de foi religieuse qu'Epi cure ait été assez crédule pour croire ces contes d'armées et de châteaux en l'air , et tels autres phénomènes visionnaires. Cependant il les avoue, et il pense les expliquer par ses effluvia, ses miroirs aériens, et je ne sais quelle autre étoffe, que son poète latin présente néanmoins avec beaucouo d'agrément, comme il fait toujours :
Rerum simutacra vngari Mulla, modis munis, in cumins widique parles, Tenuia, quœ [utile inler se junguntur m amis, Obvia cum veiiiunt, til araueu bracteaque auri... Centaures itaque et scyltarum membra videmus, Cerbereasquc autant meies, simulucraque eorum Quorum tn-orle obilu lellus amplcctilur ossa ; Omne genus quoiiiam passim simidacra jeruntur l'arl'un sponle sua quœ fiunl aère in ipso, l'urlim quœ variis ub rébus cumqm> recédant
(Lucbet., 1. IV.)
C'est un signe que ce philosophe a cru
poète latin fait de la sibylle, dont les abois qu'il y avait originairement dans la nature
sont si parfaitement semblables à ceux-là
Subito non vullus, non color unut, Non compsœ munscre connu ;sed pectus unuclum, lit rubie fera corda tument , niujot que vidai, Nec ruartule soutins, u\fUtUi csi nuinine quundo Jum propwre dei
Et un peu après :
Immunis in anlro
Baccltatur vaies, magnum si peclore possil Excussisse deum : tanlo magis ille (atigat Os rabidum, fera corda domans, jingitque premendo.
(Vir.c, .Eneid., 1. vx.J
humaine un grand fond d'esprit visionnaire. Il était si persuadé que les hommes étaient enclins à avoir des visions, que plutôt que de s'en passer, il aime mieux les leur mettre sous la main. Nonobstant qu'il niât que les principes de religion fussent naturels, il était forcé d'avouer intérieurement qu'il y avait dans l'humanité une merveilleuse disposition pour les objets surnaturels; et que si ces idées sont vaines , elles sont cependant en quelque manière innées, ou telles que les hommes y sont réellement des-
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tinésde naissance, et peuvent difficilement s'en débarrasser. De cette concession, un théologien peut, ce me semble, tirer un bon argument contre lui, en faveur île la vérité aussi bien que de l'utilité île la religion. Mais qu'ainsi soit, quel objet d'apparition est vrai ou faux? Les symptômes sont les mômes, et la passion a une égale force dans la personne qui est frappée d'une vision. Les Lymphatici des Latins sont la môme chose que les Nympholepti îles Grecs. C'étaient des personnes que l'on disait avoir vu des espèces de divinités, de génies champêtres, ou de nymphes, qui les avaient jetés dans un transport supérieur h la raison. Ces extases se manifestaient extérieurement par des tressaillements , des tremblements, des secousses de la tête et des membres, des agitations, et comme Tite-live les appelle, des
ransports fanatiques ou des convulsions, des prières subites, des prophéties, des chants, et autres symptômes semblables.
Toutes les nations ont eu leurs lymphatiques d'une espèce ou d'une autre, toutes les églises de païens, aussi bien que de Chrétiens ont fait des plaintes contre le fanatisme.
On croirait volontiers que les anciens ont imaginé que cette maladie avait quelque rapport avec ce qu'ils nommaient hydrophobie. De savoir si les anciens lymphatiques avaient quelque chose de commun avec la rage et les maladies communiquées par la morsure, c'est ce que je ne puis décider positivement. Mais quelques fanatiques qui ont été dans les temps postérieurs ont eu une très-heureuse faculté de communiquer l'appétit des dents. Car depuis que l'esprit hargneux s'est élevé dans la religion, toutes les sectes l'ont contracté, et comme dit le
iroverbe, dent ou clou , elles n'ont eu de
dus grande satisfaction que de se dévorer
'une l'autre sans miséricorde.
Une espèce de fanatisme innocent s'étend à proportion que le parti est frappé par des apparitions ; il se livre toujours à la démangeaison de se communiquer, et d'allumer le môme feu dans le cœur des autres. Ainsi les poètes sont aussi fanatiques : ainsi Horace était ou feignait d'être lymphatique lorsqu'il publiait l'effet qu'avait opéré sur lui u vision des nymphes et de Bacchus.
Bacclmm in remoliê carmirm rupibus Vidi docenlem, crédite posleri,
Nympliasquedi8centes
Evoe ! recenli mens trépidât meta, Plenoque Bucclii pectore lurbidum Lump futur,
(Hor., (kl., 19, 1. u.)
comme lit Heinsius (2315).
Les poètes (comme j'ai hasardé de dire à votre grandeur en commençant) ne peuvent rien produire de grand dans leur genre sans imaginer ou supposer le secours présent d'une divinité qui puisse les élever à quelque de-
gré de la passion dont nous parlons. Le froid Lucrèce même fait usage de l'inspiration en écrivant contre elle : il est forcé de
supposer une apparition de la nature sous une forme divine pour l'animer et le conduire dans son dessein môme de dégrader la nature et île la dépouiller de toute apparence
de sagesse et de divinité :
Alniu Venus, ruii sitbler labentia signa
Qute mure nttvitjerum, quœ terras [nujife renies
Concélébras. .
Quai (fttoniam reriun naturam soin gubertuu, A ec sine le tjiùdtjuam dias in luininis orus F.xoritur, neque fil Urtum neque annihile ijuulquam, Te sociam sludeo scribnndis versibus esse, Quos eyo de rerum ualura patnjere conor,
Menimiudce nostro
(Lccr. 1. ».)