CHAPITRE XV
DES INTÉRÊTS DES HOMMES, OU DES IDÉES QU'ILS SE FONT DU BONHEUR. — L'HOMME NE PEUT ÊTRE HEUREUX SANS LA VERTU.
§ I. Après avoir dévoré dans les chapitres précédents des contradictions et des absurdités sans nombre , il y avait lieu d'espérer que nous pourrions respirer un moment en, parcourant celui-ci; il ne renferme que des
observa'ions sur les causes de la variété des goûts e: dos inclinations des hommes » sur
les différentes idées qu'ils ont du bonheur, sur les conséquences qui doivent eu résulter dans la société. Quoique ce sujet semble n'avoir aucune liaison essentielle avec le matérialisme, l'auteur, en le traitant, n'a point échappé à la fatalité qui le poursuit; il n'a pu éviter de tomber dans plusieurs inconséquences, et ce malheur doit arriver nécessairement au meilleur philosophe , au raisonneur le plus profond qui s'est écarté de la vérité; dès qu'il est une fois engagé dans un système contraire à la raison et au sens commun, les absurdités naissent sous sa plume et se multiplient sans qu'il puisse les éviter : en s'éloignant d'un écueil il ne manque jamais de se briser contre un autre. Dans une hypothèse qui blesse la lumière naturelle, il est impossible à un écrivain d'être d'accord avec lui-môme.
Il est bon de se rappeler la définition que l'auteur a donnée ailleurs du vice et de la vertu. On peut appeler vertu, selon lui, tout ce qui est constamment utile»aux hommes vivant en société, et vice, tout ce qui leur est constamment nuisible. (Chap. 9, p. 135; Contagion sacrée, eh. 10, p. 63 ; Essai sur les préjugés, eh. 7, p. 202.) Il entend par le bonheur, le plaisir continu; et il prouve trèsbien, par la manière dont nous sommes constitués , que les plaisirs les plus vifs sont toujours les moins durables, vu que ce sont ceux qui nous causent les plus grands épuisements.
Il n'est pas moins évident , par les changements continuels qui surviennent à notre tempérament et à nos organes, que le même objet ne peut nous plaire pendant longtemps ; et, comme il n'y a pas dans la nature deux individus dont "la constitution soit exactement semblable, il n'est pas possible que le même objet plaise également à tous les hommes, ni qu'ils puissent se former tous la même idée du bonheur. Par la même raison, tous ne peuvent pas avoir le même intérêt, puisque l'intérêt n'est autre chose que ce que chacun de nous juge nécessaire à sa propre félicité.
« L'intérêt du méchant, dit-il, est de satisfaire ses passions à tout prix: celui de l'homme vertueux est de mériter, par sa conduite , l'amour et l'approbation des autres, et de ne rien faire qui puisse le dégrader à ses propres yeux. » (Page 316; De l'esprit, second discours, ch. 5', p. 127.) De là il conclut qu'à proprement parler, l'homme n'est iamais absolument désintéressé dans ses actions, puisqu'il goûte une satisfaction très-réelle , lors même qu'il fait les plus grands sacrifices, à la possession des objets dans lesquels il a placé son bonheur.
Il en conclut encore que souvent nous jugeons très-mal des intérêts des autres ; parce que, pour en juger comme eux, il faudrait avoir les mêmes yeux , les mêmes organes, les mêmes passions, les mêmes opinions
« Ces principes , dûment développés , dit-il, sont la vraie base de la morale. Le mérite et la vertu sont fondés sur la nature de l'homme, sur ses besoins; ce n'est (pie par la vertu qu'il peut se rendre heureux ; sans vertu la société ne peut ni être utile, ni subsister. * (Pag. 317 et 319; Essai sur les préjugés, ch. 12, p. 287.)
§ IL En applaudissant à cette conclusion, nous voudrions sincèrement l'accorder avec les principes que l'auteur vient de poser; mais cette conciliation passe nos faibles lumières.
On conçoit très-bien que l'homme ne peut être heureux sans la vertu, lorsque, par la constitution favorable de son tempérament et de ses organes, il est en état de juger et de sentir que la vertu peut lui procurer des plaisirs plus vifs, plus certains, plus durables que la satisfaction qu'il peut accorder à ses passions. « Mais si malheureusement une organisation viciée ou des opinions fausses lui montrent son bien-être dans des objets inutiles ou nuisibles à lui-même ainsi qu'aux autres (pag. 318; De l'esprit, '*' discours, c. 11, p. 16i), » alors il lui est impossible d'être vertueux et de trouver son bonheur dans la vertu.
fc On ne comprend pas même comment dans ce cas-là, il peut être dans C erreur; son intérêt et son bonheur sont relatifs à sa constitution et aux idées qui se sont arrangées dans son cerveau à son insu : si, en vertu de cette constitution et de ces idées, il est méchant, son intérêt, et par conséquent son bonheur est de satisfaire ses passions à tout prix.
A la vérité, les hommes vertueux et la société jugeront que le méchant se trompe , parce que sa conduite leur est nuisible ; mais nous jugeons souvent très-mal des intérêts des autres ; pour en juger comme eux, il faudrait avoir les mêmes yeux , les mêmes organes, les mêmes passions, les mêmes opinions. ( Pag. 316.)
Le jugement que porte un méchant sur les objets qui peuvent faire son bonheur, est donc aussi vrai par rapport à lui, que le jugement différent que font les hommes vertueux par rapport à eux, puisque ces deux jugements sont relatifs et également nécessaires. La vertu est l'art de se rendre heureux soi-même de la félicité des autre'!. (Page 319 ; Essai sur les préjugés , c. 13, p. 337; De l'esprit, second discours, ch. 22, p. 363). Mais cet art est impraticable à celui qui est tellement modifié, que son bonheur dépend du malheur des autres ; la vertu n'est donc en dernière analyse qu'un tempérament bien constitué pour la félicité des autres, et le vice, une organisation malheureuse. Il n'y a pas pi us de mérite à suivre le premier de ces mobiles, qu'à obéir au .second, puisque l'un et l'autre sont également nécessaires et invincibles.
Ces principes , loin d'être la vraie base» le vrai fondement de la morale, en sont nu contraire la destruction. Puisque « les hommes sont nécessairement variés pour le le m--
OEUVRES COMPLETES DE DERGIEIl.
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nérament , les forces, l'organisation ; pour l'imagination, pour les idées, pour les opinions et les habitudes (pag. 512), » il est absurde de conclure que l'homme en général ne peut se rendre heureux que par la vertu : cela n'est vrai qu'à l'égard de ceux qui sont nés ou habitués de manière que la vertu leur cause plus de satisfaction que le crime.
11 est absurde de définir la vertu, ce qui est constamment utile à l'homme vivant en société, et d'avouer que dans l'état présent de la société, la vertu est souvent un obstacle au bonheur. Il est absurde de supposer que le désir de se rendre heureux en ce monde suffit pour porter l'homme âvja vertu; et de soutenir que le bonheur dont l'homme peut jouir en ce monde est moins parfait que celui des brutes. (Seconde partie, ch. 5, p. 155.)
§ III. Nous convenons que la société ne peut subsister sans la verlu; elle ne peut subsister, à moins que Ip plus grand nombre des individus ne possède l'art de se rendre heureux soi-même par la félicité des autres. Mais la question est de savoir si celui qui , en vertu de sa constitution physique, place son bonheur dans le malheur des autres, et à satisfaire ses passions à tout prix, est obligé de sacrifier son propre bonheur a celui des autres ; quel est le motif qui peut l'engager à rendre heureux les autres, en se rendant malheureux lui-même? Jusqu'à présent l'auteur n'en a pu assigneraucun, et nous osons le défier d'en imaginer un seul que l'on puisse concilier avec ses principes. 11 est convenu qu'il serait inutile, peutêtre injuste, de demander à un homme d'être vertueux, s'il ne peut l'être qu'en se rendant malheureux. (Ch. 9, p. 152.)
Vainement il répète, « que ce n'est qu'en montrant de la vertu, que nous pouvons mériter la bienveillance, la confiance, l'estime de tous ceux avec qui nous avons des rapports; que nul homme ne peut être heureux tout seul. » ( Page 320; Contagion sacr.y c. 13, p. 137 ; Essai sur les préjugés, c. 3, p. 71.) Un méchant lui répondra : ce n'est pas ma faute si je suis organisé de manière que la bienveillance, la confiance et l'estime de mes semblables, me touchent moins que la satisfaction de mes passions. Non-seuiement je ne puis être heureux tout seul, mais je ne puis l'être qu'en immolant les intérêts des autres à mon propre bonheur; et en cela je ne suis pas plus libre, pius coupable, plus digne de blâme, que ceux qui sont constitués ou modifiés différemment.
Il n'est pas vrai que mon bonheur dépende des sentiments favorables que je fais naître et que je nourris dans les êtres parmi lesquels mon destin m'a placé. (Page 320.) Je suis né et organisé de manière que ces sentiments ne me touchent point ; je ne goûte aucune satisfaction qu'en m'accordant souvent ce qui excite la haine, la défiance, le mépris des autres, et il ne dépend pas de moi d'être affecté autrement.
Vous m'objecterez que la société ne peut se dispenser de me détruire comme un membre nuisible; mais elle n'a pas plus de droit de le faire, que de mettre à mort tous ceux de ses membres que la nature a disgraciés et rendus impotents, qui sont nonseulement hors d'état de rendre aucun service à leurs semblables, mais qui leur sont nécessairement à charge.
Voilà des difficultés qu'un philosophe attentif et clairvoyant aurait dû prévenir et dissiper, avant que de s'applaudir du fondement qu'il a donné à la morale; il en résulte bien clairement que dans le système du matérialisme , toute morale est anéantie.
§ IV. Il lui a paru beaucoup plus aisé de déclamer contre la constitution actuelle de la soeiété, où la vertu est nécessairement malheureuse, où, par conséquent, les hommes sont nécessairement méchants. (Pages 321 et 322; De l'esprit, second discours, c. 5, p. 30; Contagion sacrée, c. 7, p. 138 et suiv.; Essai sur les préjugés, c. 1. p. 10; et c. 3, p. 87.) Nous lui avons déjà représenté que si le fait est vrai, 1* on ne peut en accuser que la nature, ou l'ordre éternel et immuable des causes physique», qui a produit cette fatale constitution, et auquel les hommes sontdans l'impuissance de résister. 2° Que la nécessité où se trouve la venu d'être malheureuse en ce monde, prouve invinciblement qu'il lui faut pour sa récompense un bonheur plus solide et plus sûr que celui qui dépend de la constitution de la société et de la manière de penser des hommes : que les désordres de la société qui ne sont que trop réels, mais une suite des passions de l'homme, prouvent évidemment la nécessité d'une religion et de l'attente d'une autre vie. 3° Que le plan d'une société humaine, où la vertu serait toujours heureuse et trouverait sa récompense, est évidemment idéal et chimérique, incompatible avec la nature de l'homme telle qu'elle est, et telle que l'auteur la représente lui-même : une telle société n'a jamais existé et n'existera jamais.
Rien n'est donc plus ridicule que de reconnaître d'un côté que « l'on est forcé de montrer à la vertu, dans l'avenir, des récompenses dont elle est presque toujours privée dans le monde actuel, » et de soutenir en même temps que c'est tromper, séduire, abuser les mortels, et les repaître de chimères. (Page 323.) La récompense et le bonheur de la vertu en ce monde sont impossibles ; cela est démontré par la nature même de l'homme; s'il ne lui en reste point à espérer dans une autre vie, elle est absolument sans ressource; il n'y a que les sots qui puissent se résoudre à être vertueux; le méchant seul raisonne et agit conséquemment.
De quoi sert-il à l'auteur de répéter que la religion est une digue incapable de résister au torrent de la corruption? (Page 32i; Essai sur les préjugés, ch. 6, p. 130.) 11 désavoue lui-môme ce reproche; il recon-
naît que, « malgré l'injustice qui règne dans le monde, il est pourtant des hommes vertueux; il est, au sein môme des nations les plus vieieuses, des ôtres bienfaisants, instruits du prix de la vertu. » A-t-i! pénétré dans le cœur de ces hommes respectables, pour démêler le motif qui les fait résister au torrent de la corruption? Si c'est la religion qui opère ce prodige, peut-on assez e-timer ce puissant mobile, qui, dans le sein même des nations les plus vicieuses, produit encore des effets si salutaires, et empêche le crime de prescrire contre les droits de la vertu ?
Supposons pour un moment qu'une partie de ces sages se contentent des récompenses intérieures et cachées, dont nul pouvoir sur la terre n'est capable de les frustrer du témoignage de leur conscience, de l'avantage de s'aimer et de s'estimer eux-mêmes. (Page 325.) Cette grandeur d'âme, cette noble fierté, cette indépendance stoïque, qui compte pour rien le suffrage de l'univers, est-elle un sentiment fort analogue à la nature humaine, qui nous avertit continuellement que nul homme ne peut être heureux tout seul? Peut-on espérer qu'il prévaudra jamais dans un grand nombre d'individus? § V. 11 n'est pas vrai que la religion, ennemie de notre bonheur, ait voulu détruire ce sentiment jusque dans le fond de nos cœurs; elle n'eu condamne que l'excès.
Elle ne défend point à l'homme vertueux de jouir du témoignage de sa conscience, pourvu qu'il y joigne l'humilité et la modestie que 1 auteur a canonisées lui-même; pourvu qu'il y reconnaisse qu'iV ne possède rien qu'il n'ait reçu (ch. 12, p. 2i4) ; que c'est à Dieu qu'il est redevable de sa vertu ; pourvu qu'il soit reconnaissant et soumis ; pourvu qu'il attende de Dieu sa principale récompense.
Voilà donc deux motifs également forts et solides que la religion fournit à l'homme vertueux, pour le consoler et le faire agir, dans toutes les circonstances et dans tous les temps, au milieu des nations les plus corrompues, comme dans le sein des sociétés les mieux réglées. Y a-t-il de la prudence et de la justice à les détruire l'un ou l'autre, à priver de l'un ou de l'autre la vertu toujours faible, et à laquelle on ne peut donner trop de soutiens ?
Quand on objecte que la religion nous prescrit la haine et le mépris de nous-mêmes (Essai sur les préjugés, ch. 3, p. 51), on abuse ridiculement d'une équivoque. N'y at-il pas dans l'homme le plus vertueux des passions qu'il est obligé de combattre, des faiblesses qu'il est sans cesse occupé à surmonter? Voilà l'ennemi domestique que la religion lui ordonne de mépriser et de haïr; mais jamais elle ne lui a commandé de haïr ou de mépriser le bien que Dieu a mis en lui.
L'inutilité de la religion, à l'égard d'un grand nombre de mauvais cœurs, est donc une objection puérile, à laquelle l'auteur
ne peut s'arrêter sans ébranler ses propres
principes. N'cst-il pas obligé d'avouer que la gloire, et la satisfaction intérieure qu'il assigne pour unique récompense à la vertu méconnue ou persécutée, est un mobile insuffisant pour Je commun des hommes ; une digue incapable de retenir le plus grand nombre contre le torrent de la corruption ? Ce motif est donc exactement dans le même cas que celui de la religion. Sommes-nous bien fondés à conclure; donc cette récompense intérieure est chimérique ; c'est tromper et séduire les mortels, que de la leur proposer?
L'homme religieux est seul en droit d'appuyer sur la conclusion tirée par l'auteur, qui" « l'homme de bien n'est jamais complètement malheureux; qu'il ne peut être totalement privé de la récompense qui 'ni est due ; que la vertu peut tenir lieu de tous les biens ou bonheurs d'opinion; qu'il n'en est point qui puisse la remplacer (page 326); » parce qu'au lieu d'un bonheur factice, ouvrage de l'imagination, aussi frivole et aussi court que les rêves de la nuit, Dieu lui assure en ce monde la paix avec luimême, et une immortelle félicité dans l'autre.
Puisque « l'homme de bien n'est point un stoïcien insensible, et que la vertu ne procure point l'impassibilité (page 327), » il lui est donc très-nécessaire d'avoir un motif solide et toujours présent de consolation dans les souffrances, oui sont l'apanage de notre nature, et qu'il n'est pas en notre pouvoir d'éviter; la religion la lui fournit dans le dogme d'une Providence attentive à ses maux, et qui veut l'en récompenser un jour. Vouloir anéantir ce dogme, nous ôter jusqu'à l'espérance, ce baume souverain de tous les maux, c'est désoler les trois quarts du genre humain.
§ VI. il serait triste dépenser que la nature seule fait les heureux , qu'il n est point de remède contre les passions impétueuses, dont elle a fait un présent funeste à la plupart des hommes ; ce serait à elle seule qu'il faudrait attribuer les désordres que causent dans la société, « ces hommes mal nés, turbulents, mécontents de leur sort, enivrés de passions, épris d'objets difficiles, qui la mettent en combustion, pour obtenir des biens imaginaires dans lesquels ils ont fait consister leur bonheur. » (Page 328; Essai sur les préjugés, c. 12, p. 287.) Le sage, dont les besoins et les désirs sont aisément satisfaits, peut se féliciter de sa destinée; mais on ne voit pas sur quoi il pourrait fonder l'estime de sa propre vertu et le témoignage flatteur de sa conscience. Dans le système de la fatalité, le sage est sans mérite, et le méchant sans remords.
Selon notre philosophe, « par une loi irrévocable du destin, les hommes sont forcés d'être mécontents de leur sort, de faire des efforts pour le changer, de s'envier réciproquement une félicité dont aucun d'eux ne jouit paisiblement (page 330) ; » par conséquent tous les ravages de l'envie doivent être attribués à cette loi irrévocable du des.-
tin ; l'on doit raisonner de môme sur les effets des autres passions.
Les remarques de l'auteur sur l'activité et la dépendance réciproques que mettent dans la société les désirs variés et toujours renaissants des hommes, sont très-justes et très-sensées; le philosophe raisonnable y reconnaît et y admire l'action d'une providence également puissante et sage, qui fait naître l'union et l'harmonie du sein même de la division et du choc continuel des passions humaines; le matérialiste n'y voit autre chose qu'un chaos confus d'éléments discordants, où le bien et le mal sont mélangés au hasard. 11 doit envisager le spectacle de la société aussi froidement que les touj^ billons de poussière agités dans une vaste plaine par un vent orageux. Il est difficile que le sort de ses semblables puisse l'affecter vivement : quel intérêt peut-il prendre à toutes les portions de matière qui sont mues de différents côtés, par le branle général et nécessaire de l'univers? Il les fera servir autant qu'il lui sera possible à son bien-être particulier; pourvu qu'il soit heureux et sage à ses propres yeux, peu lui importe qu'il y ait autour de lui des malheureux et des insensés.
On a beau nous dire que les fausses opinions des hommes sont les vraies sources de leurs malheurs (page 333; Contagion sacr., c. 1, p. 21; Essai sur les préjugés, c. 2, p. 24) ; quel remède peut-on y apporter, si ces opinions sont une suite nécessaire de leur organisation, des idées qui se sont rangées clans leur cerveau à leur insu , et d'une loi irrévocable du destin? Après nous avoir avertis qu'il est presque aussi difficile de faire changer aux hommes d'opinions que de langage (chap. 9, p. 139), l'auteur se propose-t-il d'opérer ce prodige, en dépit des lois irrévocables du destin?
Dans Je système de la fatalité, les harangues et les raisonnements, les exhortations et les reproches, par lesquels notre philosophe déploie si souvent son éloquence, sont un langage insensé; ou plutôt, c'est un démenti continuel qu'il donne à ses propres principes. Des maux dont la source serait dans les causes physiques et dans les lois de la nature , ne se guérissent point par des réflexions : une machine défectueuse ne se réforme point par des paroles. Les fatalistes sont des menteurs, qui attestent, par leur conduite, la fausseté de leur système.