CHAPITRE XVI
LES ERREURS DES HOMMES SUR CE QUI CONS- TITUE I.E BONHEUR SONT-ELLES LA VRAIE SOURCE DE LEURS MAUX. ? — DES REMEDES QUE L'AUTEUR A VOULU LEUR APPLIQUER.
§ I. De tous les talents que peut posséder un philosophe, il n'en est point de plus dangereux qu'une imagination vive, dont il ne sait pas modérer la fougue, et qui parvient souvent à maîtriser sa raison. Dans la chaleur de ses accès, elle ne voit les objets qu'en détail, et jamais elle ne les peint sous
leurs véritables couleurs; il faut du sangfroid pour les comparer, pour en saisir les véritables rapports, pour arranger les différentes parties d'un système : celte opération philosophique n'est point du ressort de l'imagination; celle-ci est trop incompatible avec la justesse de l'esprit. Un écrivain qui se livre à l'enthousiasme doit nécessairement déraisonner.
Cette maladie, toujours fatale à celui qui en est attaqué, devient encore dangereuse à la plupart des lecteurs; elle se communique par contagion. Un philosophe qui déclame parvient souvent à les séduire et à les entraîner pour un moment. Tel est l'effet que doit naturellement produire la première lecture du Système de la nature : la chaleur du style avec laquelle il est écrit, ne laisse pas d'abord la liberté d'en comparer les différents principes : la peinture vive et pathétique des maux dont le genre humain est accablé, des désordres que produit la constitution vicieuse des divers gouvernements, des pernicieux effets que l'on attribue toujours à la religion, affecte vivement l'homme, presque toujours mécontent de son sort. Le tableau chimérique des avantages prétendus que le genre humain pourrait tirer du matérialisme , entraîne l'imagination déjà échauffée; on est tenté de croire que l'auteur a raison, précisément parce qu'il ne raisonne pas.
Cet effet singulier est surtoui. sensible dans le chapitre 16 qui n'est d'un bout à l'autre qu'une déclamation. (Essai sur les préjugés, c. 2.) En écartant tout ce vain étalage d'éloquence, en le réduisant a des propositions simples, on en aperçoit le vide ; on sent qu'il y a bien de la différence entre une harangue séditieuse et une démonstration; que des invectives contre les souverains et contre la superstition ne prouvent rien ni contre le pouvoir monarchique, ni contre la religion. Les principes que l'auteur établit sont , non-seulement incohérents avec le fond du système, mais encore de très-dangereuse conséquente. On ne pourrait les réduire en pratique sans bouleverser la société, sans augmenter et rendre incurables les maux inévitables à notre espèce.
11 est à propos de remarquer d'abord, que le titre de ce chapitre est une contradiction formelle avec le principe que l'auteur s'efforce d'établir dans la seconde partie, chapitre 12, page3i3: que l'homme suit rarement dans la pratique, les maximes qu'il croit vraies dans la spéculation; que nous voyons tous les jours les mortels en contradiction avec eux-mêmes ; que leur jugement condamne sans cesse les écarts auxquels leurs liassions les livrent; que le tempérament de l'homme est toujours plus fort que les dieux , l'organisation plus puissante que la religion , les passions plus efficaces que la morale , etc.
De là il s'ensuit très-clairement que les maux de l'homme ne viennent point de ses erreurs sur ce qui constitue le bonheur ;
que, malgré la conviction intime dans lat|heile il esl, que la vertu seule peut lui procurer un bonheur durable, il est continuellement entraîné par les passions à chercher le bonheur passager qu'elles peuvent lui procurer; que les prétendus remèdes que rauteur veut y apporter, sont une spéculation vaine et sans fondement.
§ IL L'auteur nous apprend que l'ambition est une passion utile au genre humain, quand elle a son bonheur pour objet. Cela se conçoit aisément; mais le bonheur du genre humain n'est pas l'objet ordinaire de l'ambition ; un homme qui en est possédé ne pense qu'à son propre bonheur: Alexandre, César , Tamerlan, Charles XII et tant d'autres héros qui ont dévasté la terre , ne pensaient guère à la rendre heureuse; ils suivaient l'inquiétude et l'impétuosité de leur caractère. Si on leur avait demandé quel était le dernier but qu'ils se proposaient dans leurs expéditions sanglantes, ils auraient été fert embarrassés de répondre. Un prince qui n'a d'autre objet que la félicité du genre humain , n'est point ambitieux ; il est bon, juste, sage, pacifique : c'est Titus ou Marc-Aurèle; Louis XII, Charles V ou Henri IV.
« Le bonheur de l'homme ne résultera jamais que de l'accord de srs désirs avec les circonstances où il se trouve. » Principe admirable ! Mais l'homme ne dispose point des circonstances. Dans le système de la fatalité, il n'est pas maître non plus d'y proportionner ses désirs; ils sont l'effet nécessaire de sa constitution physique. Si ces deux phénomènes se trouvent d'accord , c'est un heureux effet du hasard, d'une combinaison fortuite des causes naturelles : il ne dépend point de l'homme de se la procurer ni de la changer. Telle est l'excuse sans réplique que peuvent donner à notre matérialiste ces hommes destinés à gouverner, auxquels il donne de si beaux préceptes, dont il exagère les fautes, dont il devrait plutôt plaindre la destinée.
§ III. Comment concilier avec le matérialisme et avec une saine morale la maxime suitante, que « la société est dans l'erreur toutes les ibis qu'elle respecte des hommes qui n'emploient qu'à sa destruction une puissance qu'elle ne doit approuver que lorsqu'elle en recueille les fruits »? 1° S'il se trouvait des hommes qui parussent employer leur puissance à la destruction de la société, ne seraient-ils pas autorisés à répondre que ce n'est pas leur faute; que ce malheur est un effet nécessaire de leur constitution physique, etde la bizarrerie des circonstances, qu il n'a pas été en leur pouvoir de changer
ie ou l'autre, ni d'y résister? 2° En écar-
um
tant même l'idée de la fatalité, n'y a-t-iî pas eu souvent des primes, nés avec les meilleures inclinations et avec les intentions les plus droites, qui ont été malheureux par les circonstances, par des événements imprévus ou inévitables, par la trahison de leurs ministres, par l'indocilité et par la révolte de leurs sujets, etc.? Les particuliers,
LSG
toujours peu a portée de découvrir les vraies causes des désordres du gouvernement, étaient-ils bien fondés à secouer le joug d'une puissance dont ils ne recueillaient aucun fruit ? 3" Cette morale séditieuse n'est propre qu'à autoriser les mécontents, les brouillons, les hommes inquiets dont la société est troujours infectée, et à leur mettre les armes à la main. Selon notre auteur, « par une loi irrévocable du destin, les hommes sont forcés d'être mécontents de leur sort , de faire des efforts pour le changer, » (Chap. 15, page 330.) Par la même loi ils sont portés à juger que celui qui les gouverne, emploie sa puissance à leur destruction : en vertu de la maxime , ils sont donc toujours en droit de se révolter contre cette puissance et de la détruire. Maxime détestable, source perpétuelle de sédition et d'anarchie.
Nous savons très-bien que, malgré los déclamations d'une sombre philosophie, les hommes n'ont pas tort de désirer du pouvoir, de lagrandeur, des richesses, des plaisirs, lorsque, pour les obtenir, ils ne blessent personne ; lorsqu'ils s'en servent pour leur bonheur et pour celui des autres; lorsqu'ils ne se croient heureux, qu'autant qu'ils contribuent a la félicité des autres. (Page 339; Essai sur les préjugés, c. 7, page 177.) Ce n'est plus alors de l'ambition , c'est un pur zèle pour le bien public. La question est de savoir s'il dépend de l'homme d'en faire cet usage; si, dans le système de la nécessité absolue, il est répréhensible lorsqu'il en use différemment.
§ IV. Gardons-nous de croire que « les droits de l'homme sur son semblable r.o peuvent être fondés que sur le bonheur qu'il lui procure ou qu'il lui donne lieu d'espérer; que sans cela, le pouvoir qu'il exerce sur lui serait une violence, une usurpation , une tyrannie manifeste; que l'autorité qu'un père exerce sur sa famille, n'est fondée que sur les avantages qu'il est supposé lui procurer.» (Pages 340 et 34-1; Essai sur les préjuges; c. 7, page 21.) Celte morale philosophique dont on a rempli tant de livres, est fausse et pernicieuse.
Le pouvoir paternel est fondé sur la nature même de l'homme, sur les besoins des enfants, sur le bien de la société. L'homme est.de tous les êtres vivants, le plus incapable de pourvoir à ses besoins immédiatement après sa naissance ; qui demeure le plus longtemps dans cet état d'impuissance et de faiblesse ; qui a besoin d'éducation pour devenir sociable. Quel serait le sort des enfants, sans la tendresse que la nature inspire à la mère pour son fruit; au père , pour le rejeton qu'il regarde comme un autre luimême, et qui resserre le 'lien de l'union conjugale? Les soins qu'ils se donnent l'un et I autre, pour l'élever, imposent à l'enfant le devoir de la reconnaissance et de la soumission : double sentiment dont l'homme seul est susceptible. Dans les animaux, dès que le besoin cesse, toutattachementmutuel disparaît; charpie individu devient isolé, leur réunion ne peut plus être utile. Les
besoins de l'homme au contraire ne finissent risquerons toujours de nous tromper; que
point avec l'enfance ; la société lui est né- nous nous tromperons infailliblement, dès
cessaire pour être heureux : la société la que nous consulterons, dans cet examen, la
plus douce est celle de la famille, fondée philisophie plutôt que le sens commun. Des
sur les liens du sang, sur l'habitude, sur la philosophes qui se font un point d'honneur
reconnaissance, sur l'utilité mutuelle; et «le dénaturer l'homme sont-ils juges compé-
dans cette société formée par Ja nature, il tentsde cequiluiconvient?Dès qu'ils en font
est nécessaire que le plus âgé et le plus ex- "n automate, est-ce à eux de prononcer sur
péri mente soit en droit de commander. les mobiles qui doivent le conduire? Ils
Le pouvoir paternel, si peu respecté par blâment également la religion, le gouverneles philosophes, est donc la première source ment, les lois, toutes les institutions de la et le modèle du gouvernement politique. De société; qu'est-ce que prouve leur prévenmôme que la famille ne peut pourvoir à tion également injuste sur tous ces objets ? son bien-être sans la subordination des in- Ils n'ont pas été consultés pour établir ces dividus, la société plus étendue ne , peut institutions ; elles subsisteront malgré eux, subsister sans la soumission des familbesjï tant quela nature continuera d'êtrelamême. un seul ou à plusieurs chefs. Cette espèce Laissonsdéraisonnerles philosophes, soyons de pacte ou de contrat d'a.csocialion n'est sages, réprimons nos passions, et nos instipoint un acte libre ni soumis au caprice des tutions nous rendront heureux, particuliers; c'est un pocédé dicté par la Ils nous crient sans cesse que la religion nature, dont l'homme ne peut s'écarter sans nous rend misérables sansnous rendre meilfaire son malheur et celui des autres. Ce leurs. (Page 343; Contag. sacr., c. 13, p. 123; n'est point au premier mécontent de juger Essai sur les préjuges, c. 13, p. 338.) Mais à si le chef delà société remplit ou néglige qui est-ce de juger de l'impression que ce les devoirs que sa place lui impose ; nous motif fait sur nous? Est-ce au philosophe avons déjà observé que ce désordre serait qui n'a point de religion, qui n'en sent pas l'anéantissement de toute société. les effets par sa propre expérience; ou au
De quelque manière que le gouverne- fidèle qui en porte le joug, et qui peut ren-
ment ait été formé, soit par élection, soit dre témoignage de ses propres sentiments?
par droit de conquête, soit par succession ou Quel est l'homme persuadé de sa religion
par droit de naissance, le repos et le bien qui atteste qu'elle le rend misérable, et
de la société exigent que les particuliers qu'elle ne le détourne jamais du crime? N'y
soient soumis et forcés de respecter l'auto- a-t-il pas de la folie dans l'entêtement d'un
rite une fois établie. Le droit prétendu delà matérialiste qui prétend mieux savoir que
liberté naturelle est un droit chimérique, con- nous-mêmes quelle est l'influence de la
traire à l'intention même de la nature ; c'est religion sur nos sentiments et sur nos ac-
le droit de vivre isolé, c'est-à-dire, de se ré- tions?
duire à l'état des brutes. Le droit supposé H n'y a pas plus de bon sens dans ses dédans chaque individudese soustraire àl'au- clamations contre le pouvoir des princes, torité une fois établie, de la soumettre à son contre le respect et l'attachement des nations examen, delà révoquer et de la changer, est pour leurs souverains. Outre l'indécence, le le privilège des scélérats et des insensés, scandale et les pernicieux eifets de ce pro- Tou? les raisonnements des philosophes, ap- cédé, c'est aux nations elles-mêmes de juger puyés sur ces droits imaginaires, sont les du bien e-t du mal qu'elles ressentent, et du rêveries et les écarts d'une raison dépravée ; gouvernement qui leurconvient. C'està elles ils remettent l'homme dans la classe des de se plaindre si elles souffrent, et non pas animaux. à un philosophe d'aigrir leurs misères, en
§ V. 11 est vrai que l'empire delà religion insultant à leur soumission. Il n'est point est fondé de même sur le pouvoir qu'elle a d'homme sensé qui ne convienne que le pire de rendre les nations heureuses. (Page 340.) de tous les maux pour un peuple est l'anar- L'obstination de quelques philosophes à chie ; que le plus funeste de tous les événeméconnaître ce pouvoir, n'est pas une rai- ments est une révolution dans l'autorité poson d'en douter. C'est aux nations mêmes que litique; qu'il vaut cent fois mieux avoir un nous devons nous en rapporter, et leur con- gouvernement défectueux, que de ne point cert est unanime. Point de nation formée en en avoir du tout. S'il y a desnationsmalheucorps de société sans religion ; si, malgré ce reuses, mécontentes, indisposées contre leur lien si nécessaire à l'homme, il est encore souverain, ce n'est certainement pas la nôtre, malheureux, c'est à ses passions seules qu'il Enfin, les plaintes de notre matérialiste doit s'en prendre : la religion n'en est pas contre les défauts de la morale sont le complus responsable que l'état même de société, ble du ridicule. (Page 344-; Contagion sacrée. S'élever contre l'une ou l'autre est un atten- c. 10, p. 49 et 50.) Nous lui avons démontré tat contre Ja nature. que dans le système de la fatalité la moi aie est
« Nous ne risqueronsjamaisdenoustrom- nulle et impossible; que ce système absurde
per, dit notre auteur, lorsque nous exami- lâche la bride à toutes les passions, et justi-
neions quelle est l'utilité réelle qui résulte fie toutes les folies des hommes. Il est aussi
pour notre espèce, des religions, des gouver- impossible d'établir une morale sans reli-
nements, des lois, de toutes les institutions, gion, que de fonder une religion sans morale,
les inventions et les actions des hommes. » § VI. L'auteur y pense-t-il , quand il ose
(Page 342.) Jesoutiens au contraire que nous reprocher à la religion que « ses vaines cia-
meurs ne firent que rendre la vertu baissa- mes sont malades; que les erreurs qui le* ble, parce qu'elles la représentèrent tou- aveuglent, les désirs qui les agitent, les" pasjours comme ennemie du bonheur et des sions qui les tourmentent, les inquiétudes plaisirs des humains?» (Page 345.) Comment qui les rongent, les maux tant physiques que n'a-t-il pas vu que ce reproche retombe de moraux qui les assiègent de toutes parts, tout son poids sur toute espèce de morale paraissent incompatibles avec le bonheur. » quelconque? Il est convenu que l'intérêt ou Dans le chapitre précédent, il a décidé que, hî bonheur du méchant est de satisfaire ses par une loi irrévocable du destin, les homi .issions à tout prix (chap. 15, p. 316); que mes sont forcés d'être mécontents de leur la vertu consiste à sacrifler l'intérêt taux et sort. (Page 330.) D'autre part il soutient que momentané des passions au bien général ce n'est point une dépravation héréditaire de la société. 11 est donc impossible que qui a rendu les mortels méchants et niall'homme méchant et passionné, bien résolu heureux; que c'est uniquement à l'erreur de se satisfaire à tout prix, ne regarde la que sont dus ces effets déplorabjes. (Page vertu comme haïssable, comme ennemie de 3'i6; Essai sur les préjugés, ch. 13, p. 332; son bonheur et de ses plaisirs; la morale, De l 'esprit, second discours, c. 24, p. 390.) comme un frein odieux qui le gêne. Mais des erreurs et des effets causés par
Il est faux, et on ne peut assez le répéter, une loi irrévocable du destin ne sont-ils que la religion ne donne à l'homme aucun pas une dépravation originelle et héréditaire? motif réel pour faire le sacrifice de ses pas- Quel remède la vérité puisée dans la nature sions. 1° Elle lui fournit le même motif sur peut-elle apporter à des maux qui viennent lequel l'auteur appuie uniquement; elle lui de la nature et d'une loi irrévocable du desenseigne qu'il ne peut être réellement et so- tin? Nous fera-t-on espérer de trouver la lidement heureux sur >a terre en obéissant à vérité en dépit du destin et de la nature? ses passions ; que ce sont des tyrans d'autant S'ils sont la source de nos maux, les superplus insatiables et plus cruels, qu'elles ont stieux atrabilaires et nourris de mélancolie, acquis sur nous plus d'empire; que le plai- qui ont vu sans cesse la nature ou son ausir momentané qu'elles nous font goûter est teur acharnés contre l'espèce humaine (page toujours expié par de fâcheux remords; 347; Contagion sacr., c. 1, p. 18), ont-ils eu qu'un homme qui en est esclave devient tort? Ils ont envisagé la nature des mêmes nécessairement le rebut et l'opprobre, aussi yeux que notre auteur. bien que l'ennemi de la société; qu'il est Quels sont d'ailleurs les superstitieux qui détesté de ses semblables, et insupportable ontditjmx hommes, que l'auteur deleurexisà lui-même. 2° Elle lui annonce que l'homme tence Tes a destinés à l'infortune; qui leur vicieux, qui est déjà son propre juge et son ont commandé d'entrer dans ses vues, de se bourreau dans cette vie, doit s'attendre à une rendre malheureux, de combattre ces désirs destinée encore plus malheureuse en l'au- rebelles qui ont la félicité pour objet? Nous Ire; que, quand même la vei tu serait mécon- ne connaissons aucun moraliste assez innue et persécutée sur la terre, elle trouve sensé pour avoir tenu ce langage. Ceux qui déjà sa consolation dans le témoignage (ju'el'e ont dit aux hommes que Dieu ne les a pas se rend à elle-même, et encore plus dans destinés à jouir du bonheur en ce monde, l'espérance de la félicité éternelle que Dieu mais en l'autre , ont exactement pensé lui promet : que si, par une fatalité extraor- comme l'auteur lui-même; ils ont cru que dinaire, les hommes lui refusent la justice le souverain bien, tant cherché en ce monde qui lui est due, Dieu saura la lui rendre et par quelques sages, est une chimère ; que le dédommager. tous les hommes sont mécontents de leur
La morale chrétienne est donc fondée sur sort, non par une loi irrévocable du destin, deux motifs, qui, loin d'être opposés, se mais par leur nature même qui les appelle soutiennent mutuellement; la morale philo- à un bonheur éternel, sophique, en supprimant le second, détruit Après avoir reconnu que le souverain le premier, et lui ôte toute sa force, puis- bien est une chimère ; après avoir accusé de que, de son propre aveu, l'avantage de la nos maux le destin et la nature, l'auteur vc;tu est nul dans la société des méchants: les absout et en fait l'apologie ; il soutient elle anéantit encore le témoignage de la qu'il est des heureux sur la terre , des souconscience en ruinant la liberté. Si donc verains animés de la noble ambition de renl'erreur est la vraie source des maux de la dreles nations florissantes et fortunées, des race humaine (page 246; Contag. sacr., c. 7, génies occupés à servir utilement leurs conp. 134; Essai sur les préjugés, c. 2, p. 24], citoyens, et qui jouissent du bonheur qu'ils c'est l'erreur enseignée par les matérialistes, procurent aux autres; que le pauvre lui et non la morale que nous prêche la reli- même n'est point exclu du bonheur. Il en gion. conclut que la nature ne fut point une ma- Nous avons cherché vainement à conci- râtre pour le plus grand nombre de ses enlier les différentes prétentions de l'auteur, lants. (Pages 349 et 3o0.) Il étale avec com- II soutient dans ce chapitre le même carac- plaisance les consolations et les avantages tère d'inconséquence et de contradiction que que l'homme j eut goûter dans une condition dans les précédents. médiocre. Voilà donc le plus grand nombre
§ Vil. 11 nous assure d'un côté que « le des enfants de la nature à couvert de la loi
souverain bien tant cherché par quelques irrévocable du destin, qui force les hommes
sages est une chimère ; que tous les hom- à être mécontents de leur sort.
Non contonl d'avoir invectivé déjà plu- courage les chagrins de cette vie; elle est
sieurs fois contre les vices du gouverne ment, il y revient encore, et peint avec les plus noires couleurs la misère des peuples, qui en est la suite nécessaire. Cependant, il avoue que nul gouvernement ne peut rendre tous ses sujets heureux; qu'il ne peut se flatter de contenter les fantaisies insatiables de citoyens oisifs qui ne savent qu'imaginer pour calmer leurs ennuis. (Page 351.) Il pouvait ajouter que ce sont ces mômes citoyens oisifs et insatiables qui s'érigent en censeurs du gouvernement; que leur vaine critique ne prouve rien, et il est fâcheux que l'auteur lui-môme ait donné lieu à une application désobligeante.
Il nous dispense donc de le croire, lors
le soutien et l'unique ressource de l'homme souffrant; et il n'est aucune espèce de maux qu'il ne puisse vaincre avec ce puissant secours.
3° La plupart des maux qui nous amigent ne viennent point de la nature, mais des passions auxquelles nous sommes libres de résister : ce sont donc des maux volontaires, et nous ne pouvons les attribuer qu'à nous-mêmes. Le sage, qui résiste à ses passions, et qui est sans cesse attentif à les réprimer, a tout fait pour son bonheur; le méchant, qui en est devenu l'esclave, ne peut gémir avec justice des chaînes qu'il s'est données librement. Qu'il se fasse violence, qu'il devienne vertueux, et il commencera
qu'il dit que les erreurs religieuses et poli- dès lors à goûter la paix et le bonheur. Les
tiques ont changé l'univers en une vallée de larmes; il désavoue cette exagération en reconnaissant, quelques lignes plus bas, que « si nous jetons un coup d'œil impartial sur la rare humaine, nous y trouverons un plus grand nombre de biens que de maux; que nul homme n'est heureux en masse, mais qu'il l'est en détail; que rattachement de tous les hommes à la vie est une preuve qu'iis ne sont pas aussi malheureux qu'on
erreurs, dont les passions sont ordinairement la source, sont aussi volontaires que l'esclavage où elles nous réduisent : la voix importune de la conscience, que le méchant ne parvient jamais à étouffer, lui montre sans cesse son égarement et le rappelle à la vertu.
4° Si la société môme nous expose à des peines et au choc des passions de nos semblables, cet inconvénient n'est rien en eom-
le pense.» Il en conclut qu'il faut imposer paraiso'n des biens dont elle nous fait jouir, silence à l'humeur noire. (Pages 352et35i.) L'homme isolé et sauvage est incontestable-
La conclusion est très-sage, et il aurait bien fait de la tirer plus tôt.
Malheureusement, l'humeur noire le saisit encore dans la seconde partie de son ouvrage, où il blasphème contre la Providence; nous devons lui savoir gré de nous avoir fourni d'avance de quoi réfuter ses fausses accusations.
Il faut donc chercher ailleurs que dans ses principes le remède aux maux réels ou imaginaires de la race humaine : la religion de concert avec la raison nous les fournit; quiconque en écoute les leçons ne peutôtre malheureux.
§ VIII. 1° II n'est pas vrai que la somme des maux en ce monde surpasse celle des biens : les philosophes qui ont soutenu ce paradoxe étaient des ingrats; ils fermaient les yeux sur les bienfaits de la nature, pour
ment le plus malheureux des êtres animés : la vie sociale nous met en possession des talents, des travaux, de l'industrie, des vertus de nos concitoyens. Tout homme qui n'est point aveuglé par une fausse philosophie reconnaît ces avantages, et s'impose à luimôme l'obligation d'y contribuer : il sent qu'il est né pour les autres, de même que les autres sont faits pour lui ; qu'il doit avoir, pour les divers membres de la société, les sentiments et la conduite qu'il est en droit d'exiger d'eux.
5" Si les divers gouvernements, établis parmi les hommes, ne sont pas aussi parfaits qu'on peut le désirer dans la spéculation, les inconvénients qui en résultent ne peuvent être mis en comparaison avec les maux dont ils nous mettent à couvert. L'anarchie déchaîne les passions des méchants contre
se dispenser d'en remercier et d'en adorer la société; dans toutes les révolutions, ce l'auteur. L'attachement que nous avons pour sont les hommes hardis, ambitieux, fourbes, la vie, non-seulement par instinct, mais par méchants, qui triomphent; sous prétexte de réflexion, suffit pour démontrer la fausseté veiller aux intérêts des peuples, ils immodes plaintes que forment sans cesse lesmau- lent les nations entières à leur propre intévais cœurs contre la Providence : c'est une rôt. L'histoire ne nous fournit point d'exempreuve que, dans les différentes conditions, pies d'un trône renversé, sans que les peu- Jes biens et les maux sont à peu près corn- pies aient été écrasés sous sa chute. Les pensés; tout homme qui a le temps de réflé- déclamations, contre l'autorité établie sont chir n'est point tenté de sortir de son état, ni lesfureurs d'un insensé ; le sage qui voit des d'envier le sort d'autrui. abus partout, mais des abus inévitables, 2° La félicité de ce monde, toujours très- cherche plutôt à les excuser qu'à les gros-
imparfaite et mêlée d'amertume , ne suffit point pour contenter entièrement les désirs de l'homme ; les inquiétudes dont il est toujours agité l'avertissent qu'il est destiné par le Créateur de la nature à un bonheur plus complet. L'espérance de ce bonheur, que la religion lui propose, est le plus puissant remède pour lui faire supporter avec
sir aux yeux de la multitude; il plaint ceux qui gouvernent; il fait des vœux pour leur prospérité et leurs succès.
6° Le comble de l'injustice et de l'absurdité est d'imputer à la religion ou à la morale qu'elle nous enseigne, les maux de la société (Essai sur les préjugés, ch. 3, p. 57); autant vaudrait attribuer â la médecine les
195 PART. I. THEOLOGIE PHILOS. -
maladies du genre humain. Sans la religion, point de police ni de société réglée dans aucun lieu du inonde : hors des contrées, où la religion chrétienne est connue, point de gouvernement modéré; c'est elle qui a introduit en Europe le droit des gens, la liberté civile, la douceur des mœurs ; qui y a soutenu les sciences et les arts; qui y .entretient les vertus sociales inconnues dans le' reste de l'univers. Si, malgré les leçons et les secours qu'elle nous donne, il y a encore des vices, c'est qu'en vertu de sa liberté, L'homme abuse des [dus excellentes institutions; si dans des moments de fermentation et de vertige, les peuples ont fait servir à leurs passions le frein môme qui devait les retenir, ces maux passagers ne sont rien au prix des biens constants, universels, inestimables que la religion nous pro'eure. Avec elle, il n'est point de maux désespérés; sans elle, nos vices et nos [tassions seraient incurables.
Ces courtes réllcxionssuflisent pour réfuter ce que notre auteur va nous dire dans le chapitre suivant.