ORIGINE DE NOS IDÉES SIR LA DIVINITÉ
§ I. Depuis si longtemps que les incréuules emploient leur éloquence et leur ma-
lignité à déc.amer contre les erreurs ef les maux du genre humain, contre ceux qui sont occupés a l'enseigner et h le gouverner; ils auraient dû essayer de former une république selon leurs idées, de policer et
de rendre heureux quelques-uns de ces peuples sauvages, sur lesquels les souverains ni les prêtres n'exercent point encore leur empire. Nous serions en état de juger de L'athéisme par ses effets ; l'expérience , ce guide infaillible, auquel ils ne cessent de nous renvoyer, nous donnerait plus de lumières que toutes les spéculations, nous forcerait peut-être de rendre hommage à un système que tous les hommes se sont obstinés jusqu'ici à rejeter. Puisque la religion a rendu misérables toutes les nations qui lui sont soumises, le zèle philosophique ne doit pas négliger l'occasion d'arrêter ses conquêtes, ou de les prévenir. Lorsque les hommes l'ont sucée avec le lait, il estNtcop difficile de les en détacher. Depuis un siècle que des génies supérieurs ont formels projet de la détruire, leurs travaux ne sont pas encore fort avancés; il est même dangereux que l'on ne commence à s'ennuyer de leurs clameurs : le parti le plus prudent serait de nous abandonner à notre mauvais sort, de porter à des hommes, encore exempts de préjugés, la lumière dont notre indocilité nous rend indignes.
-.. Il y a peu à gagner sur l'esprit des. vieillards, et déjà le genre humain a vieilli clans ses opinions sur la Divinité. Une religion que nous tenons de nos pères, par une tradition suivie depuis le commencement du inonde, qui est depuis dix-sept siècles en possession de régner sur nos climats, semble avoir acquis, par ses rides vénérables, une espèce de droit à nos respects. Dans tous les temps elle a vu frémir contre elle des philosophes armés de sophismes et de calomnies : leurs livres ont péri ; elle a conservé ses temples et ses autels. Il paraît que le temps de sa chute n'est pas encore arrivé : que sait-on même si la secousse momentanée qu'elle éprouve n'affermira pas son empire? Des hommes, moins.kitrépides que nos incrédules, auraient été' découragés par le mauvais succès de leurs prédécesseurs.
Ce n'est pas assez d'accumuler contre elle, des objections et des reproches , il faut mettre quelque chose à sa place, former une hypothèse plus vraie ou plus probable, un système plus analogue aux besoins et aux idées de l'humanité. C'est le grand ouvrage auquel la philosophie a travaillé en vain jusqu'ici. Elle nous avait enseigné d'abord le déisme ou la religion naturelle, comme la seule qui convenait à l'homme et qui pouvait le rendre heureux : aujourd'hui, dépitée contre son propre ouvrage, elle s'occupe à le détruire . elle prétend que l'athéisme, le matérialisme, l'irréligion absolue est la seule doctrine vraie, le seul remède souverain aux maux de l'humanité, la seule source du bonheur.
Puisqu'elle s'est trompée dans sa première prétention, il y a lieu de craindre qu'elle ne soit encore abusée dans le nouveau parti qu'elle a pris; nous ne pouvons plus nous fier à ses promesses. Nous avons vu, dans la première partie de cet ouvrage.
que le matérialisme, loin d'être appuyé sur (\qs raisons solides, n'a pas même de preuves apparentes; qu'il n'est établi que sur des absurdités, sur des contradictions, sur un abus grossier des termes; que pour l'embrasser, il faut fermer les yeux à la lumière naturelle, s'exposer aux plus terribles conséquences; que si ce dangereux système s'introduisait dans la société, il la sapeiait par les fondements, déchaînerait contre elle toutes les passions, établirait l'anarchie, réduirait par degrés les peuples à la vie brutale et sauvage.
Quelques accusations que les incrédules puissent former contre la religion, ils ne prouveront jamais qu'elle soit capable de produire d'aussi tristes effets : l'expérience, l'état présent de la société font son apologie; il faut avoir renoncé au sens commun, pour oser faire un parallèle entre ce que nous sommes et ce que nous deviendrions, si malheureusement nous tombions dans l'athéisme. Mais l'auteur que nous examinons n'avait plus rien à risquer, après avoir écrit son premier volume : quand on a pu braver, comme il l'a fait, l'évidence naturelle, la voix de la raison et de la conscience, on peut tout oser. Il a même , dans sa seconde partie, un avantage qu'il n'avait pas dans la première; il était alors question d'établir un système et de le prouver : cela n'est pas aisé; et notre philosophe y a trèsmal réussi. A présent il ne s'agit plus que d'attaquer la religion; il ne faut pour cela que de la malignité, et c'est à jouer ce personnage, que les incrédules triomphent ordinairement. L'auteur avait des modèles, il les a exactement suivis; si Ton excepte ce qu'il a dit dans le quatrième et le cinquième chapitré , tout le reste est copié presque mot à mot de la Contagion sacrée, et de V Essai sur les préjugés. H examine l'origine, les dogmes, les preuves, les effets de la religion : il n'est aucun de ces divers objets sur lequel on ne puisse répandre des nuages. Avec un peu d'attention et de droiture, nous parviendrons aisément à les dissiper.
§ II. Il se propose de montrer, dans son premier chapitre, que la croyance d'un Dieu, et l'habitude de lui rendre un culte, sont nés de l'ignorance des hommes encore presque sauvages et peu instruits des causes naturelles ; c'est le sentiment de leurs maux qui les a fait recourir à une puissance invisible qu'ils ont cru capable de les secourir; c'est la crainte et l'abattement où ils ont été réduits par les désastres et les révolutions survenues dans la nature , dont on retrouve encore les vestiges sur la face du globe. Tel est le système adopté par la plupart des auteurs qui ont écrit contre la ie!igion. (Lucrèce, liv. i, v. 152; liv. v, v. 83 et 1217; Contagion sacrée, ch. 1; Essai sur les préjugés, ch. 7; Les trois imposteurs , ch. 2, n° 1 ; Philosophie de l'Histoire , ch. 5, p. 16; Dictionnaire philosophique, art. Religion.)
Avant de discuter ces différentes causes,
il e^t à propos de faire quelques observations. I S'il est vrai que plus l'homme est ignorant etstupide, plus il est superstitieux
(page 6), c'est mal à propos que certains critiques ont voulu chercher dans un autre hémisphère des peuples sauvages qui ne connussent point Dieu, qui n'eussent aucune religion, pour tirer de leur ignorance une induction contre le consentement général de tous les hommes, qui prouve l'existence d'un Dieu. Ces critiques imprudents soutenaient qu'il y a des peuples tellement barbares, qu'ils n'ont point de religion. Noire philosophe prétend, au contraire, que plus ils sont barbares, plus ils sont portés à se faire une religion. L'on n'exigera point de nous la conciliation de deux jugements si opposés; c'est à nos adversaires de s'accorder.
2° L'auteur attribue la religion à une source moins odieuse que ceux qui ont avancé qu'elle est l'ouvrage de J imposture, et un moyen dont quelques fourbes adroits se sont >ervis pour subjuguer les peuples et pour les ranger sous leurs lois. L'homme a [misé la croyance d'un Dieu dans le sentiment de ses besoins, de sa faiblesse, de son impuissance ; dans la vue des phénomènes qui l'ont effrayé ou étonné, dans l'émotion que lui ont causée des événements, dont les uns ont excité en lui le trouble et la douleur, les autres l'amour, l'admiration, la reconnaissance. (Page 19.) Il n'a donc lias été besoin que des imposteurs prissent la peine de le séduire; il est parvenu de luimôme à la connaissance d'un Dieu; la nature seule lui a servi de maître. Nous n'avions pas lieu d'attendre une théorie aussi favorable à la religion ; nous reconnaissons volontiers que l'auteur a mieux pensé sur son origine que la plupart des incrédules. Si la religion était l'ouvrage des hommes, nous ne pourrions lui assigner une source plus honorable, ni plus conforme à la marche de la nature.
3° En supposant, pour un moment, que la croyance d'un Dieu soit une erreur, il s'ensuit du moins que c'est une erreur nécessaire et inévitable, surtout dans le système de la fatalité : il était impossible à l'homme de n'y pas tomber, puisque c'est la nature même qui l'y a conduit. Quand on viendrait à bout aujourd'hui de lui arracher cette persuasion, il ne manquerait pas d'y revenir bientôt : les hommes seront toujours ignorants et faibles; ils auront toujours des besoins à satisfaire et des maux à déplorer; il y aura toujours dans la nature des phénomènes capables de les étonner ou de les effrayer, de les réjouir ou de les attrister : tant que subsisteront les causes qui ont rendu l'homme religieux, l'effet s'ensuivra i irtainement. L'auteur, toujours très-exact ;i se condamner, le reconnaît formellement. « Les anciennes révolutions de la terre, ditil, ont fait éclore ses premiers dieux; de nouvelles révolutions en produiront de nouveaux, si les anciens venaient à s'oublier.» [Chap. 10, p. ."j!T : Contagv n iacrét, ch. 14 ,
p. 146.) Y a-t-il du bon sens à vouloir détruire une croyance à laquelle le genre humain est nécessairement entraîné?
4° L'auteur confond la connaissance d'un seul Dieu avec le polythéisme, la vraie religion avec les fausses. Nous convenons que le polythéisme et l'idolâtrie sont nés do l'ignorance et de l'admiration stupide des causes naturelles; que l'homme, après avoir perdu le (il de la tradition primitive, adora d'abord les éléments (page 16) ; que les superstitions, les présages, les sacrifices desang humain, ont eu l'origine que l'auteur leur assigne; et nous avons soutenu ce système dans un autre ouvrage. (Origine des dieux du paganisme, Disc, prélim.) Mais il est faux que les hommes, ainsi égarés d'abord, soient parvenus ensuite par leurs réhexions à la connaissance d'un seul Dieu , d'un seul agent, d'une intelligence souveraine a laquelle ils ont soumis la nature. (Page 16; Contag. sacrée, chap. 3, p. 52.) L'histoire et les monuments de tous les peuples déposent contre cette assertion. Ce seraient les peuples policés qui auraient adoré un seul Dieu, pendant que les peuples sauvages seraient demeurés dans l'idolâtrie. Tout au contraire, nous voyons les nations les plus éclairées, les Egyptiens, les Grecs, les Romains obstinés à persévérer dans le polythéisme, pendant que les Juifs seuls adoraient un Dieu unique. Les philosophes, loin d'avoir découvert le dogme de l'unité de Dieu, l'ont rejeté, lorsqu'il a été prêché par les apôtres.
Le genre humain n'a donc point passé do l'erreur à la vérité; au contraire, il est tombé de ta vérité dans l'erreur. (Voyez l'Histoire des causes premières, par M. Battecx, }). 114, 185 et 399.) L'histoire authentique de son origine atteste (pie Dieu s'était révélé aux premiers hommes, et que cette tradition s'est conservée chez les descendants des patriarches. C'est en s'éloignant de cette source primitive que les hommes se sont livrés à tous les égarements dont l'auteur a fait le détail ; et leur erreur a été volontaire. Us ne se sont pas corrigés en devenant plus éclairés; ils ont même sévi contre les prédicateurs du christianisme qui ont voulu les détromper. La théorie de notre philosophe sur l'origine et les progrès <ie la religion est contredite par tous les anciens auteurs, sacrés et profanes.
5° Dans le chapitre 13, l'auteur conviendra que c'est la crainte importune d'un Dieu vengeur, qui est la principale source de l'athéisme, il serait fort singulier que la croyance d'un Dieu fût née de la môme source, et que la crainte eût enfanté tout à la fois la religion et l'irréligion.
Après ces préliminaires, que l'importance de la matière exigeait, le chapitre que nous examinons ne peut plus faire aucune difficulté...
§111. Le besoin est le premier des maux de l'homme, mais mat nécessaire, pour que l'homme puisse conserver son être et exercer son activité. C'e-t à nos besoins que
sont dus nos désirs, nos passions, l'exercice de nos facultés corporelles et intellectuelles : ce sont nos besoins qui nous forcent à penser, à vouloir, à travailler. Le mal est donc nécessaire à l'homme; sans lui, il ne pourrait connaître ce qui lui est nuisible, ni l'éviter , ni se procurer le bienêtre ; il ne jugerait de rien, il n'aurait point de choix, point de motifs pour rien aimer ni rien craindre, il serait un automate insensible, il ne serait plus un homme. (Pages 3 et k.)
S'il n'était point de mal en ce monde , l'homme, selon notre auteur, n'eût jamais songé à la Divinité. Toujours content, il^ne s'occuperait qu'à satisfaire ses besoins; il n'éprouverait ni crainte, ni défiance, ni inquiétudes pour l'avenir. Indépendamment de ses besoins, l'homme a senti une foule de maux; il est exposé à l'inclémence des saisons, à la disette, à la contagion , aux accidents, aux maladies, etc. Voilà pourquoi tout homme est craintif et défiant ; il attribue ses maux à des causes inconnues : l'homme ignorant est un enfant que tout étonne et fait trembler. Dès qu'il ne peut parvenir à démêler les causes qui le troublent ou qui le font souffrir, il s'en prend à un pouvoir inconnu, à une puissance cachée, qu'il s'efforce de fléchir et de désarmer. C'est ainsi que son ignorance et sa faiblesse le rendent superstitieux (pages 3, h, 5 et G; Contagion sacrée, ch. 1, p. 1 et 8); telle est, selon notre auteur, la suite des idées qui ont conduit l'homme à imaginer un Dieu, à lui rendre un culte, à se faire une religion.
Il y a d'abord, dans cette théorie , une légère contradiction. Le besoin est, dit-an, le premier des maux de l'homme : l'on ajoute que s'il n'y avait point de mal en ce monde , l'homme ne serait occupé qu'à satisfaire ses besoins. Mais tant qu'il y aurait des besoins, il y aurait des maux, selon la remarque précédente : on ne doit donc pas supposer qu'il n'y eût plus de mal et qu'il y eût encore des besoins.
Le mal est nécessaire à Vhomme : ainsi la Providence est justifiée ; en vain certains philosophes l'ont attaquée, sous prétexte qu'il y a des maux en ce monde ; en vain ils ont prétendu qu'un Dieu bon ne pouvait pas exposer ses créatures à souffrir ; ils ne faisaient point attention que si l'homme n'était pas sensible à la douleur, il cesserait d'être homme. Notre auteur lui-même, qui fait cette objection dans la suite de son ouvrage, qui y insiste, qui la répète plusieurs fois, s'est réfuté d'avance ; il nous a fourni des armes contre lui.
Sans le mal , l'homme serait un automate insensible: Une serait plus un homme : dans cet état , sans doute , il ne songerait plus à la Divinité ; un automate n'est pas capable de penser qu'il y a un Dieu, ni de lui rendre un culte. Mais il s'ensuit du moins que l'homme étant sensible et raisonnable, il ne Peut s'empêcher d'avoir une religion. Je dis sensible et raisonnable. Quoique les brutes
soient sensibles, sujettes comme l'homme à des besoins, à des douleurs, à l'inclémence des saisons, aux maladies, etc., nous n'avons pas encore aperçu en elles des marques de religion, nous ne les avons pas vues se rassembler pour rendre hommage à l'Auteur de la nature. C'est donc la raison jointe à la sensibilité qui inspire la .eligion à l'homme ; les philosophes qui y renoncent se réduisent de leur propre aveu au rang des animaux.
Si l'homme ne souffrait pas dans ce monde, il n'aurait jamais songé à la Divinité. Supposons-le pour un moment. C'est que la religion est la seule consolation qu'il puisse avoir dans les souffrances : et puisque les maux sont inévitables , il y a de la cruauté à vouloir arracher cette ressource à l'humanité.
Cependant l'auteur lui-même a observé que « les phénomènes de la nature font naître nécessairement dans les hommes des sentiments divers; que les uns leur sont favorables , les autres nuisibles ; que les uns excitent leur amour, leur admiration, leur reconnaissance ; les autres excitent en eux le trouble, l'aversion, le désespoir. Que, d'après les sensations variées qu'ils éprouvent, ils aiment ou craignent les causes auxquelles ils attribuent les effets qui produisent en eux ces différentes passions. » (Page 19; Contagion sacrée, ch. 1, p. 3 ; Lucrèce, liv. v, v. 83 et 1182 ; Essai sur les préjugés, ch. 7, p. 154.)
L'amour, l'admiration , la reconnaissance ont donc contribué autant que la crainte et la douleur à faire naître l'idée d'une cause inconnue, d'une puissance cachée , ou d'une Divinité. Il n'est donc pas vrai que l'idée de la Divinité réveille toujours en nous des idées affligeantes (page 9; Contag. sac, p. 7), puisqu'elle réveille en nous l'admiration, la reconnaissance et l'amour. 11 est certain d'ailleurs par le fait, que les premières assemblées de la religion, chez les plus anciens peuples, se passaient en réjouissances.
Quel avantage l'auteur peut-il donc tirer des réflexions qu'il vient de faire? Il ne pouvait mieux prouver que la religion est un sentiment inévitable à tout homme qui fait usage de sa raison, une espèce d'instinct enté sur la nature; que, pour vivre sans religion, il faut cesser d'être homme.
§ IV. Il nous apprend qu'outre les phénomènes naturels et ordinaires, dont les hommes encore grossiers n'ont point deviné les causes, ils ont essuyé des calamités qui ont dû répandre la terreur dans tous les esprits. De vastes continents furent engloutis par les eaux? des tremblements de terre ont bouleversé une partie du globe; les feux souterrains se sont, en différents lieux, ouvert des soupiraux effrayants. L'homme vit, dans tous les pays, la nature entière armée contre lui. Ce fut dan;> ces circonstances fatales que les nations, ne voyant point sur la terre d'agents assez puissants pour opérer les effets qui la troublaient, portèrent ïeurs
PAKT. II. TIIEOI.Or.il' PHILOS. —EXAMEN DU MATERIALISME.
regards inquiets et leurs veux baignés de larmes vers le ciel, où elles supposèrent
3ue devaient résider des agents inconnus ont l'inimitié détruisait ici-bas leur lé- ,. licite. (Pages 7, 8, 9; Contag.sac.\). 8; Lu- ? crèck, 1. v, v. 1-217.) Il y a dans ce détail, sur lequel l'auteur s'étend avec complaisance, plusieurs suppositions sans fondement.
1° Est-il bien certain que les hommes n'ont pensé à la religion qu'après avoir essuyé les fléaux et les désastres dont on vient de parler? Ces calamités n'ont pas été continuelles, il s'est quelquefois passé plusieurs siècles sans que l'on ait vu ni déluges, ni tremblements de terre, ni éruptions" de volcans ; ces derniers n'ont presque jamais paru dans l'intérieur des terres, mais seulement dans les îles ou sur les côtes de la mer; c'est une observation que plusieurs physiciens ont faite. Dans l'intervalle qui s'est écoulé entre ces différentes révolutions, les hommes ont-ils perdu la notion d'une Divinité, ont-ils cessé d'avoir une religion? ne l'a-t-on pas trouvée chez des peuples qui ne conservaient aucun souvenir des malheurs et des désastres qui sont arrivés sur le globe?
2° Si la frayeur seule avait rendu les hommes religieux ou superstitieux, ils n'auraient connu que des divinités malfaisantes : les peuples désolés par un déluge n'auraient adoré que le dieu des eaux; les nations effrayées par un volcan auraient borné leur culte à Vulcain; la terre seule aurait eu des autels dans les lieux où elle avait tremblé. (Je n'est pas ainsi que la religion s'est établie. Les Péruviens, encore sauvages, adoraient le soleil, et ils le regardaient comme une divinité bienfaisante; au contraire, les Nègres le maudis- ' sent lorsqu'il les brûle par une chaleur excessive, et ils ne lui rendent aucun culte. Les Egyptiens et les Phéniciens, dans les premiers temps, ont adoré les astres, les éléments, les productions de la terre dont ils se nourrissaient; les anciens Perses honoraient le feu comme le principe de la vie ; les Indiens reconnaissaient lirahma ou Brimha pour le créateur; les Chinois rendent un culte au ciel ou à l'intelligence qui réside au ciel, comme au principe de toutes choses. Les patriarches, antérieurs au déluge, connaissaient le même Dieu, que leurs descendants ont adoré, depuis cette grande révolution. Voilà les plus anciennes religions dont nous ayons connaissance ; aucune ne paraît fondée sur des idées effrayantes; aucune n'a imaginé un Dieu ennemi de notre félicité.
3° Chez toutes les nations, dès les premiers temps, les assemblées de religion, loin d'avoir eu rien de lugubre, annonçaient plutôt la reconnaissance et la joie : elles se passaient en festins, en danses, en concerts de musique analogues à la grossièreté de ces temps -là. Nous ne connaissons point de fêtes religieuses dont un c\é- Bement funeste ait été l'objet : toutes les
fôtes des Juifs étaient autant de monuments des bienfaits de la Divinité. Voilà des preuves qui démontrent que l'admiration , la reconnaissance, l'amour ont eu beaucoup plus de part que la crainte et ia tristesse à l'établissement du culte religieux; et cette observation seule détruit toutes les suppositions sur lesquelles on a déjà fait tant de livres : Y Origine du despotisme oriental ; Y Antiquité dévoilée par ses usages; la Dissertation sur Elie et sur Ilénoch, etc., aussi bien que les spéculations de notre auteur.
k° Les peuples môme polythéistes, tels que les Grecs et les Romains, chez lesquels la religion avait dégénéré, honoraient de bons génies aussi bien que des mauvais, et les premiers étaient en plus grand nombre que les seconds. Les Egyptiens respectaient les animaux utiles beaucoup plus que les animaux nuisibles, les plantes alimentaires plutôt que les poisons. Les fêles grecques et romaines n'avaient point pour objet de retracer la mémoire des anciens malheurs, mais plutôt de célébrer des événements heureux ; on peut s'en convaincre par les Fastes d'Ovide et par le livre de Meursius De festis Grœcorum.
On envisageait les dieux nationaux, les divinités locales, non comme des ennemis, dont il fallait apaiser la colère , mais comme des protecteurs, dont on devait cultiver la bienveillance. Ainsi les Athéniens honoraient Minerve ; les Corinthiens, Vénus ; les Argiens, Junon ; les Phéniciens, Hercule ; les Romains, Romulus ou Quirinus, etc. Nous cherchons en vain , dans tous ces cultes, des vestiges de la terreur, du trouble, du désespoir qui ont forcé les peuples à tourner vers le ciel leurs yeux baignés de larmes : nous voyons seulement l'intérêt y présider, l'homme occupé à former des vœux mercenaires, à demander des biens temporels et rien davantage ; le deuil, la tristesse, la crainte, n'étaient certainement pas les sentiments dominants dans les fêtes de Cérès, de Vénus et de Racchus.
5° Quand on dit que l'ignorance des causes naturelles a fait imaginer un pouvoir inconnu, une intelligence occupée à régir la nature , il y a une distinction à faire. L'homme a très-bien senti que la matière ne se meut point elle-même, qu'elle a besoin d'un moteur ; qu"un mouvement réglé, des révolutions périodiques, ctes effets proportionnés à leurs causes, des parties qui iorrnent un tout bien ordonné, des êtres doués de tous les organes et de toutes les facultés propres à les conserve!-, ne sont point l'ouvrage d'une nécessité aveugle, d'une nature matérielle, mais d'une cause intelligente. Ce jugement uniforme dans tous les hommes n'est point l'effet de l'ignorance, mais le fruit de la réflexion. Lorsqu'ils ont jugé qu'une seule intelligence ne suffisait ^oint pour conduire toute la nature, que chacune de ses parties était animée par un génie particulier, ils se sont trompés. Ce jugement erroné est la source du polythéisme, niais
ŒUVRES COMPLETES DE BERGIEIt.
il n'est pas la cause qui a donné la première idéed'une divinité. Le principe d'où l'homme est parti estime vérité démontrée, et ce principe a été la source de la religion: il en a tiré une fausse conséquence qui a fait naître la su- | erstition.Malà propos l'auteurconfondTuno avet-: l'autre, et leur attribue la môme origine.
§ V. Suivant lui, « la première théologie de l'homme lui fît d'abord craindre et adorer les éléments; il rendit ensuite ses hommages à des agents présidant aux éléments. » (Page 16 ; Contagion sacr., c. 3, p. 52.) Voilà deux suppositions sans fondement. La première, que le culte des éléments fut inspiré par la crainte plutôt que par la reconnaissance. L'homme sans uo ute envisagea d'abord les éléments dans leur état ordinaire; or, dans cet état, les éléments servent à son usage et à sa conservation, beaucoup plus qu'à sa destruction. L'homme a senti que l'air lui était nécessaire pour respirer, le feu pour se chauffer, l'eau pour se désaltérer, la terre pour lui fournir des aliments; avant qu'il en eût éprouvé les mauvais effets, il les a vus contribuer à sa vie, avant que de les voir conspirer à sa ruine. S'il leur a rendu un culte, c'a donc été plutôt par reconnaissance (pie par crainte. La [maxime : Primas in orbe deos fecit timor, est certainement fausse.
La seconde, que l'homme adora 'les éléments en eux-mêmes, avant que de rendre ses hommages aux agents ou aux génies dont il les crut animés. Jamais l'homme n'aurait rendu un culte aux éléments, s'ils les eût supposés insensibles et inanimés : jamais il n'a poussé la stupidité jusqu'à honorer une matière brute, à moins qu'il ne l'ait envisagée comme la demeure, le symbole, le gage de la présence ou de la protection d'un esprit ou d'un génie. Telle a été la source du culte des fétiches; nous l'avons démontré dans ïOrigine des dieux du paganisme. (Tome l,T,c\m[). 13, §9.) L'auteur a trèsmal conçu ce point de mythologie. (Page 12.)
Ouand il dit que les phénomènes de la nature, les éclipses, les comètes, les météores furent regardés comme des effets surnaturels ; cela demande une explication. Si l'on entend qu'ils parurent extraordinaires, hors du cours journalier et commun de la nature; cela est vrai, parce qu'en effet ils ne paraissent pas tous les jours. Si on suppose que le peuple les prit pour des miracles proprement dits, pour un renversement total des lois de la nature ; cela est faux. 1° Le peuple ne fait point attention aux comètes, à moins qu'elles ne soient extrêmement visibles ; et l'on a commencé à les regarder comme des signes funestes, que d'après les visions de l'astrologie judiciaire; folie dans laquelle les peuples, encore sauvages, étaient incapables de tomber. 2° Le peuple n'est affecté par les éclipses , que quand l'obscurité qu'elles causent est trèssensible ; et il n'est pas étonnant qu'il soit inquiété par une obscurité qui peut le troubler dans ses travaux. Si celte inquiétude a souvent dégénéré en frayeur, c'a été chez les
nations qui supposaient les astres animés, qui en admettaient les influences ou qui !es adoraient. 3° Le peuple peut être saisi de crainte à la vue d'un météore, quand il ressemble à la flamme d'un embrasement, à la lumière d'un incendie éloigné, ou à l'éruption d'un volcan ; et cela ne prouve rien, il est naturel de craindre la foudre et les éclats du tonnerre, parce qu'ils produisent souvent des effets terribles et funestes. .
L'auteur sans doute ne [ arle point sérieusement, lorsqu'il prétend que les maladies et la mort paraissent à l'homme des effets surnaturels. (Page 10.) Cette supposition ridicule s'accorde mal avec ce qu'il dit ailleurs, que des alarmes de l'homme disparaissent à mesure que l'expérience l'a plus ou moins familiarisé avec les effets de la nature. (Page 5.) Or, s'il y a un objet avec lequel l'homme ait eu lieu de se familiariser, ce sont les maladies et la mort : tous les jours il a été dans le cas de voir ses semblables morts ou mourants.
Mais enfin supposons vraies toutes ces allégations; que s'ensuit-il? La mort, les maladies, le tonnerre, les météores effrayants ne sont point les premiers objets qu'ont adorés les hommes. Ils ont d'abord rendu leurs hommages ou à l'intelligence unique qui préside à la nature, ou aux éléments qui servaient à leurs besoins, ou aux astres dont ils admiraient l'éclat et la marche, ou aux productions de la terre dont ils tiraient leur subsistance; cola est constant par l'histoire de tous les peuples : rien de lugubre ni d'effrayant dans ce procédé. Il n'est donc pas vrai que ce soit toujours « dans l'atelier de la tristesse que l'homme malheureux a façonné le fantôme dont il a fait son Dieu. » (Page 11; Contag. sac. c. 1, p. 7.) C'est plutôt dans les sentiments de reconnaissance.
§ VI. La nature des offrandes et des sacrifices nous atteste encore cette vérité; l'auteur les a présentés sous un faux jour. « Les sociétés, dit-il, dans leur origine, se voyant souvent affligées et maltraitées par la nature, supposèrent aux éléments ou aux agents cachés qui les réglaient, une volonté, iles vues, des besoins, des désirs semblables à ceux de l'homme. De là les sacrifices imaginés pour les nourrir , des libations pour les abreuver, de la fumée et de l'encens p'Our repaître leur odorat... On leur offrit d'abord les fruits de la terre, la gerbe ; on leur servit ensuite des viandes, on leur immola des agneaux, des génisses, des taureaux. Comme on les vit presque toujours irrités contre l'homme, on leur sacrifia peu à peu des enfants, des hommes. Enfin, le délire de l'imagination qui va toujours en augmentant, fit croire que l'Agent souverain qui préside a la nature, ne pouvait être apaisé que par le sacrifice d'un Dieu. » (Page H; Contagion sacrée, ch. 1, p. 2 et 4.) ■ Il y a une alfectation trop marquée de la part de l'auteur à confondre les sentiments ; de religion, inspirés d'abord parla nature et par la raison, avec les superstitions dans lesquelles une imagination en délire a pion-
gé les hommes dans la suite tics sir. les. Kn déguisant même à dessein leur procédé, il nous l'indique encore malgré lui. 1° Puisque l'on a supposé à la Divinité une volonté et des désirs semblables à ceux de l'homme, on a donc pu lui faire des offrandes par le même motif que l'on en l'ait aux nommes. Or, n'ofl're-t-on des présents aux hommes que quand ou les suppose irrités? N'est-ce pas un moyen de leur témoigner de l'amitié et de la reconnaissance, de gagner leur bienveillance, d'en obtenir des grâces? Les offrandes, laites à la 'Divinité, ont donc pu avoir le même objet; elles ne supposent pas qu'on la crût toujours irritée.
2° Les sacrifices, môme sanglants, ne le prouvent pas davantage. Les peuples agriculteurs ont offert à Dieu les fruits de la terre; les peuples bergers, chasseurs et pêcheurs lui ont présenté les prémices de leurs troupeaux de leur chasse et de leur pêche, parce qu'ils ne pouvaient offrir que ce qu'ils avaient, et les aliments dont ils se nourrissaient : l'effusion du sang, dans les sacrifices, ne signifie donc pas nécessairement, un dessein d'apaiser la colère de la Divinité.
3° Selon l'auteur, on imagina les sacrifices, pour la nourrir, les libations pour l'abreuver, l'encens pour repaître son odorat. Quelle preuve a-t-il que les premiers hommes aient eu cette idée, et qu'ils aient attribué à la Divinité des besoins semblables aux leurs? L'homme ne peut témoigner son respect, son amour, sa reconnaissance, que par des signes extérieurs; il ne peut honorer Dieu publiquement que comme il honore ses semblables ; il a donc exprimé son culte par les mêmes démonstrations dont il se sert envers les autres hommes. 11 n'a pas t'ait des offrandes, parce qu'il a cru que la Divinité en avait besoin. Convaincu que c'est Dieu qui produit toutes choses, a-t-il pu se persuader que Dieu serait dans l'indigence, s'il ne lui offrait rien? Cette absurdité n'entre pointdans unespritsensé :et, puisque l'on avoue que les hommes ont raisonné, il faut les faire raisonner conséquemment.
Notre philosophe prétend que l'homme a honoré la Divinité, parce qu'il la regardait comme l'auteur de tous les maux; par Ja même raison, il a dû l'envisager comme la source de tous les biens. Or, il est absurde que celui qui produit tous les biens ait besoin qu'on lui offre des victimes pour se nourrir, des libations pour s'abreuver, des parfums pour repaître son odorat. Les Perses, qui adoraient le feu, y jetaient des parfums, sans qu'ils crussent que ces parfums lui étaient nécessaires. Les Péruviens, qui honoraient le soleil, lui- offraient des animaux et des poissons; mais ils ne se persuadaient pas que le soleil les mangeât. Les Hottentots, qui offrent des sacrifices à la lune, ne disent pas que la lune s'en nourrit. Les sauvages, qui jettent au feu ce qu'ils veulent consacrer au soleil, n'imaginent pas (jue cet astre en reçoive de '.'.liment. Quelque ignorant-, que! pie stupides que soient les hommes, il ne faut pas les supposer
absurdes et insensés, sans aucune preuve.
Chez la plupart des peuples, ce qui était offert à la Divinité était abandonné aux piètres; l'on ne croyait clone pas que la Divinité elle-même en eût besoin. Et, quand on pourrait citer quelques exemples de celte erreur, cela ne prouveraitpas qu'elle a été générale.
Nous convenons que les sacrifiées de victimes humaines .sont un délire de l'imagination; mais cet excès n'a pas eu lieu dès la naissance de la religion ; il ne s'est introduit que chez les peuplés déjà égarés et corrompus par la superstition, et qui avaient perdu de vue la tradition primitive du genre bumain. L'abus d'une institution sage et nécessaire ne prouve rien contre elle.
N'y a-t-il pas de la folie à prétendre que par une suite de cet abus, les hommes ont imaginé que les péchés du monde ne pouvaient être ell'acés que par le sacrifiée d'un Dieu? Jamais cette idée ne serait entrée dans l'es^ prit d'aucun homme, si Dieu lui-même ne lavait révélée. C'est Jésus-Christ qui, en s'offrant pour victime de notre rédemption , nous a découvert ce mystère; et. son Apôtre nous apprend qu'il a été inconnu à tous les peuples et à tous les siècles. [Coloss. i, 26.) Jésus-Christ n'a jamais approuvé les sacrifices de sang humain ;l'oblation volontaire qu'il a faite de lui-même, et qui devait être suivie de sa résurrection, n'a rien de commun avec la stupide barbarie des peuples superstitieux.
Enfin, quand il serait vrai que tous les peuples ont eu des idées absurdes et insensées que l'auteur leur attribue en fait de religion, nous en serions d'autant plus obligés de reconnaître que le christianisme, cette religion si pure et si sublime, qui nous donne de Dieu des idées si dégagées des sens, qui réprouve avec tant de soin tous les abus et tous les excès de la superstition, ne peut être l'ouvrage des hommes.
§ VU. L'auteur remonte à l'origine du sacerdoce. « Les vieillards, dit-il, comme ayant le plus d'expérience, furent communément chargés de la réconciliation avec la puissance irritée. Ceux-ci l'accompagnèrent do cérémonies, de rites, de précautions, de formules; ils retracèrent à leurs concitoyens les notions transmises par les ancêtres; les observations faites par eux, les fables qu'ils en avaient reçues. C'est ainsi que s'établit le sacerdoce ; c'est ainsi que se forma le culte. » 11 observe dans une note, que les hommes ont toujours été pénétres de respect pour l'antiquité; qu'en fait de religion surtout, on s'imagine que les anciens la tenaient de la première main; et qu'ils l'ont eue dans toute sa sagesse et sa pureté : je laisse à penser, dit-il, combien cette idée estfondée. (Page 15; Contay. sacrée, r. l,p.9 ; etc. 4-, p. 67 et 76; Essai sur les préjugés, c. 11, p. 257.)
Il est singulier que notre philosophe s'obstine à ne voir dans la religion qu'un moyen ce réconciliation avec la puissance irritée; mais c'est lui-même qui est irrité contre la religion et qui la défigure mal à propos. Par sou aveu même, par les observations qu'il a faites, nous sommes forcés de la regarder
plutôt comme un hommage de respect, d'à- Pour rendre la religion suspecte dans son mour, de reconnaissance, de confiance, que origine, il faut démontrer la fausseté Ou l'homme a rendu dans tous les temps à l'au- principe d'où l'homme est parti; que la nateur de son être, au moteur souverain de la ture où la matière n'existe point par ellenature, h la source de tous les biens; et même; qu'elle ne se meut point elle-même; c'est la lumière naturelle qui lui a donné qu'elle est dirigée par un maître intelligent, cette notion de la Divinité. Parce qu'un in- souverain arbitre de notre destinée, auquel crédule ne pense à Dieu qu'avec crainte, et ne nous devons nos hommages. Jusqu'à prévoit en lui qu'un ennemi redoutable, il s'ima- sent, les matérialistes ne sont pas venus à gineque tous les hommesontpenséde même, bout de prouver positivement que ce prin-
11 était naturel sans doute qu'avant la cipe est faux et insensé; notre philosophe y
formation des sociétés, un père fut le prêtre réussira-t-il mieux que les autres? de la famille, et donnât à ses enfants l'exem- § VIII. « Si nous voulons, dit-il, nous ren-
ple du culte qui est dû à Dieu. Après la dre compte de nos idées sur la Divinité,
réunion de plusieurs familles, i-î était encore nous serons obligés de convenir que, parle
dans l'ordre que les anciens fussent changés mot Dieu, les hommes n'ont jamais pu dési-
de cette fonction, non-seulement à causede gner que la cause la plus cachée, la plus
leur expérience, mais encore à cause de la éloignée, la plus inconnue des effets qu'ils
gravité, de la décence, du sérieux, propres voyaient Ainsi ils ne font qu'assigner
àleurâge.Dansaucunesociétébienréglée,on une dénomination vague à une cause igno-
ne s'est avisé de confier aux jeunes gens les rée, à laquelle leur paresse, ou les bornes
emplois ni les affaires qui demandaient delà de leurs connaissances, les forcent de s'ar-
réflexion, un maintien grave et respectueux, rêter. Toutes les fois qu'on nous dit que
Cette notion du sacerdoce en écarte déjà Dieu est l'auteur de quelque phénomène,
tout soupçon de fourberie et d'imposture, cela signifie qu'on ignore comment un tel
du moins clans son origine. Dès qu'un père phénomène a pu s'opérer, par le secours des
s'imposait la loi de n'enseigner à ses en- forces ou des causes que nous connaissons
fants que ce qu'il avait appris lui-même de dans la nature. » (Pages 1G et 17; Contagion
ses ancêtres, on ne voit pas quel motif, quel sacrée, c. 1, p. 1 et 21.)
intérêt il aurait pu avoir de tiomper sa fa- t Pour rendre la notion de Dieu ridicule,
mille, de lui enseigner des fables, do lui l'auteur nous prête sa propre manière de
imposer le joug d'une religion, dont il au- raisonner. Il attribue le mouvement, la gra-
rait reconnu intérieurement la fausseté. Il vitation, l'attraction, etc., dont il ne connaît
pouvait être trompé et transmettre aux au- pas la cause extérieure, à l'essence même
très les fables qu'il avait reçues ; mais, s'il de la matière, et il convient en même temps
les respectait, il devait craindre de les alté- que cette essence nous est inconnue. (Chap. 4,
rer et d'y rien ajouter. p. 136; et t. l",c. 4, p. 44; c. 6, p. 79.) C'est donc
Dans la suite des temps, lorsque l'on se lui-même qui attribue les effets qu'il voit, persuada que toute la nature était animée, à la cause la plus inconnue et la plus ignorée. que toutes ses parties étaient autant de Voici son raisonnement (page 18) : Je ne vois dieux, chaque particulier, chargé d'ensei- pas la cause extérieure de l'électricité, de gner la religion et de faire les fonctions du l'élasticité, de la vertu de l'aimant, etc.', pourculte public, se persuada aisément qu'il quoi donc refuserais-je à la matière le pouavait eu des rêves, des visions, des appari- voir de les produire par elle-même, et sans tions, des révélations, et les publia sans le secours d'un agent étranger? Il est clair hésiter. Ainsi les fables ont pu s'introduire qu'il n'argumente que d'après son ignorance, sans aucun dessein formel de tromper les qui ne prouve rien.
peuples; les iourberies n'ont eu lieu que Est-ce ainsi que nous raisonnons pour
chez les nations déjà policées, où le sacerdoce prouver l'existence de Dieu? Nous disons :
était devenu un emploi honorable et lucratif. 11 est démontré qu'il y a un Etre éternel et
11 est donc évident que si l'on remonte au nécessaire, quel qu'il soit (voyez chap. IV) :
temps où le culte était plus simple, il était or il est démontré encore que la matière n'est
aussi plus pur et moins chargé de fables; point cet Etre éternel et nécessaire (Voyez
qu'ainsi la prévention pour l'antiquité en col. 22c. II, § 9) : donc il existe un être diàtin-
fait de religion n'est pas aussi mal fondée gué de la matière.
que l'auteur le prétend. (Contagion sacrée, 11 est cerlainqu'ily a du mouvement dans
c. 3, p. 70 ; Essai sur les préjugés, ch. 5, p. 94.) l'univers : or il est démontré que la matière
Celte opinion est encore plus raisonna- n'en est point le principe, que parelle-même
ble, lorsqu'une religion est née dans un et par son essence elle est inerte et passive
siècle très-éclairé, établie sur des faits pu- (col. lie. 11, §2) : donc il existe une cause du
blics et éclatants, non point sur des visions mouvement qui n'est point matière,
ou révélations particulières, prêchée d'à- .. 11 est démontré qu'il y a de l'ordre, du
bord à des peuples qui avaient une religion dessein, de l'intelligence, dans l'arrange-
différente, et naturellement prévenus con- ment et dans le mouvement de l'univers .
tre les faits et contre les dogmes qu'on leur or il n'est pas moins évident que la matière
annonçait. Tel est le caractère particulier est incapable d'ordre, de dessein, d'intelli-
du christianisme, dans l'établissement du- gence(col. 42e.Y): donc l'auteuret le moteur
quel les fables anciennes ni la fourberie n'ont de l'univers n'est point un être matériel,
pu avoir lieu; nous l'avons prouvé ailleurs, mais un esprit.
PART. I. THEOLOGIE PHILOS
EXAMEN DU MATERIALISME
11 est évident que le genre humain ne peut subsister sans un ordre moral : or il est démontré que l'ordre moral est impossible, s'il n'y a une loi émanée de la part d'un législateur intelligent et sage (col. 56, oh. VI et c. IX, col. 92) : donc il existe un tel législateur.
Dans ces divers raisonnements, nous n'argumentons point sur notre ignorance; nous partons de principes clairs, évidents, démontrés, incontestables : dira-t-on que la cause, dont l'existence est ainsi prouvée, est la plus cachée, la plus éloignée, la plus inconnue, la plus ignorée de toutes les causes? En deux mots, il ne peut y avoir que deux causes, Dieu ou la matière : s'il est démontré que la matière n'est point cause, l'existence de Dieu est démontrée par l'existence même de la matière. Nous connaissons l'existence de la matière parles sens, et l'existence de Dieu par la raison : ce que la raison nous démontre est-il plus caché ou plus inconnu, que ce que nous apercevons par les sens?
Lorsque nous disons que Dieu est l'auteur d'un phénomène, cela ne signifie pas que nous ignorons comment ce phénomène a pu s'opérer par les forces delà nature; mais cela signifie qu'il est démontré que les forces de la nature ou de la matière ne peuvent pas l'opérer.
« Il reste donc à demander, poursuit notre philosophe, si nous pouvons nous flatter de connaître parfaitement les forces de la nature, les propriétés dés êtres qu'elle renferme, les effets qui peuvent résulter de leurs combinaisons. Savons-nous pourquoi l'aimant attire le fer? Sommes-nous en état d'expliqner les phénomènes de la lumière, de l'électricité, de l'élasticité? Connaissonsnous le mécanisme qui fait que la modification de notre cerveau, que nous nommons volonté, met notre bras en action? Pouvonsnous nous rendre compte comment notre œil voit, notre oreille entend, notre esprit conçoit? Si nous sommes incapables de nous rendre raison des phénomènes les plus journaliers que la nature nous présente, de quel droit lui refuserait-on Je pouvoir de produire par elle-même, et sans le secours d'un sgent étranger, plus inconnu qu'ellemême , d'autres effets incompréhensibles pour nous? » (Page 18.)
Je réponds : 1° que nous connaissons assez la nature ou la matière, pour savoir nonseulement jusqu'où vont ses forces, mais pour être convaincus qu'elle n'a aucune force, si ce n'est la force d'inertie, la force passive, qui est le principe du repos et de l'inaction ; qui, loin de produire aucun mouvement, résiste au mouvement, et doit être vaincue par une force active. Tout effet quelconque, opéré dans la nature, doit donc être attribué à une force active, distinguée de la matière : il est aussi impossible que la matière possède aucune force active avec laforce d'inertie, qu'il l'est qu'une figure soit ronde et carrée.
2°Que le raisonnement de l'auteur est une pétition de principe ridicule, qui suppose avoué ce que nous lui contestons formel I e-
Œuvbkj COXIPL. DE Bebgiek. 1.
ment, et ce qui est évidemment faux. Nous ne comprenons pas pourquoi l'aimant attire le fer ; d'où viennent l'électricité et l'élasticité ; comment notre cerveau veut et peut mouvoir nos bras ; comment notre œil voit, notre oreille entend, notre esprit conçoit : ajoutez : Et cependant c'est la matière qui fait tout cela; donc elle peut faire autre chose que nous ne concevons pas. Voilà justement ce qu'on vous nie, que la matière fasse tout cela.
On vous nie et on vous défie de prouver que la matière, sans aucune cause distinguée d'elle, attire le fer, soit électrique ou élastique : il y a du mouvement dans tout cela, et la matière est incapable de produire le moindre degré de mouvement; au contraire elle y résiste.
On vous nie encore plus formellement que la volonté soit une modification du cerveau; que le cerveau puisse se mouvoir luimême, ou donner le mouvement à aucun de nos membres. C'est notre âme qui meut notre corps, et qui n'a pas besoin d'être mue parce qu'elle est spirituelle et active.
On vous nie que l'œil voie, ni que l'oreille entende; c'est l'âme qui voit par les yeux et entend par Jes oreilles; dès qu'il n'y a plus d'âme dans le corps, il n'y a plusde sensation.
Nous convenons que notre esprit conçoit; mais notre esprit n'est point matière. Le lecteur ne sera-t-il pas édifié de la bonne foi du philosophe que nous réfutons?
« En serons-nous plus instruits, dit-il, quand toutes les fois que nous verrons un effet dont nous ne pourrons point démêler la vraie cause, on nous dira que cet effet est produit par la puissance ou la volonté de Dieu, c'est-à-dire, vient d'un agent que nous ne connaissons point, et dont jusqu'ici l'on a pu nous donner bien moins d'idées que de toutes les causes naturelles? Un son auquel nous ne pouvons attacher aucune idée fixe, suffit-il donc pour éclaicir des problèmes ? »
Oui, nous en serons plus instruits, parce qu'au moins nous ne tomberons pas en contradiction, comme font les matérialistes, en attribuant ces effets à une cause passive. En philosophie, c'est déjà un très-grand avantage de ne pas déraisonner.
Dieu n'est point un agent inconnu, il est connu de tous les hommes, excepté des matérialistes; et l'auteur est convenu que c'est assez d'être homme pour être invinciblement déterminé à Je connaître. Tous les hommes en ont une idée, puisque tous entendent, sous ce nom, l'auteur et le moteur de la nature ou de la matière. Ils attachent donc à ce nom une idée fixe. Si l'idée de Dieu n'est pas une idée fixe, parce que nous ne concevons pas parfaitement son essence, l'idée de la matière n'est pas plus fixe ni plus claire, puisque de l'aveu de notre philosophe, nous ne connaissons pas l'essence de la matière.
§ IX. 11 est étonné de ce que les hommes n'ont pas compris d'abord que tout est né-
eessaire, que les biens et les maux que nous éprouvons sont des suites nécessaires, des qualités inhérentes aux êtres qui nous environnent; qu'ainsi la nature n'est ni bonne ni méchante ; que les biens et les maux ne sont des effets ni de sa colère, ni de son amitié; qu'il est ridicule de demander à un agent distingué d'elle, qu'il change en notre laveur l'essence et la façon d'agir des êtres; que par nos prières nous exigeons toujours des miracles. Les hommes, dit-il, ne firent point des réflexions si simples. (Pages 22, 23 et 24, Contagion sacrée, ch. 14. p. 152.)
Cela n'est [tas fort surprenant ; pour faire ces réflexions philosophiques, il faut démentir notre conscience et la lumière naturelle. Les hommes ne prennent pas aisément ce parti ; il en est peu qui aient le courage de renoncera la raison pour devenir matérialistes.
1° Nous sentons par nous-mêmes, et sans aucune réflexion profonde, que nous sommes libres, maîtres de nosactions; quelque ignorant, quelque stupide que soit l'homme, il porte ce sentiment profondément gravé dans son Ame, il raisonne et se conduit en conséquence. Les matérialistes eux-mêmes, en s'obstinant à combattre la liberté, raisonnent et agissent comme si tous les hommes étaient libres. C'en est assez pour démontrer que tout n'est pas nécessaire.
2" L'homme conçoit qu'il ne peut pas vivreen société avec ses semblables, s'il n'y a pas un ordre moral ; et il puise l'idée de cet ordre dans lui-même. Il ne voit pas moins clairement que, sans liberté, l'ordre moral est nul et chimérique [Voxj. col. 133, ch. Xll), nouvelle preuve que tout n'est pas nécessaire.
3° Puisqu'il y a un Créateur de la nature et de tous les êtres, il est difficile de se persuader qu'il eût créé des agents libres, s'il n'était pas libre lui-même. L'homme, d'ailleurs, voit dans les brutes des êtres sensibles qui ne donnent aucun signe de liberté, et les êtres inanimés n'en sont pas capables; il comprend donc qu'il n'y a aucune connexion nécessaire entre la sensibilité et la liberté, encore moins entre l'existence et la sensibilité. Il conclut que Dieu a créé très-librement des êtres, dont les uns sont vivants et actifs, les autres morts et inanimés; les .uns sensibles, les autres insensibles; les uns doués, les autres privés de liberté. Il n'aperçoit aucune contradiction à supposer que ces classes d'êtres différents fussent autrement distribuées. Comment pourrait-il soupçonner que tout est nécessaire? L'univers même ne l'est point, puisqu'il n'y â aucune contradiction à supposer qu'il n'existât pas, ou qu'il existât autrement qu'il n'est.
4° Dieu qui a voulu que l'homme fût libre, l'a rendu par là même capable de mérite et de démérite, de vice et de vertu, de punition et de récompense, soit pour cette vie, soit pour l'autre. Dès qu'il a réglé l'ordre delà nature comme il lui a plu, il l'a disposé de manière que, sans en troubler
le cours, il peut faire à l'homme du bien ou du mal, quand il le juge à propos, et il tient dans sa main le cœur de l'homme pour le conduire selon ses desseins, et comme il convient à un être intelligent et libre. L'homme a donc compris qu'il est sous la direction d'une Providence attentive, de laquelle son sort dépend absolument, qu'il est de la sagesse de cette Providence d'exiger les hommages, la soumission, les vœux des créatures capables de les lui rendre. De là s'ensuit la nécessité et la justice des prières et du culte religieux. Par les prières, l'homme ne demande pas des miracles ou des effets contre l'ordre de la nature, puisque les attentions de la Providence entrent dans cet ordre même et en font partie. Pour que Dieu me guérisse d'une maladie, il n'est pas nécessaire qu'il fasse un miracle, il suffit qu'il m'éclaire pour employer les remèdes et le régime qui peuvent me convenir; pour me faire réussir dans une affaire, c'est assez qu'il m'inspire la prudence dans le choix des moyens, etc.
Il faut que ces idées soient simples et naturelles, puisqu'elles sont venues à l'esprit (Je tous les peuples.
L'auteur nous dit que les hommes se sont bien aperçus que la nature était sourde et n'interrompait jamais sa marche; qu'en conséquence ils l'ont par intérêt soumise à un agent intelligent. (Note, p. 25.) Il est faux que l'intérêt ait guidé les hommes dans la notion qu'ils ont universellement conçue de l'Auteur de la nature. Ils ontévidemment compris que sa marche compassée, régulière, uniforme et variée dans son uniformité même, que toutes ses parties d'accord entre elles, et faites évidemment les unes pour les autres, ne pouvaient être l'effet d'une nécessité aveugle ni d'une matière inerte et passive.
En. second lieu, il est faux que tous les hommes se soient aperçus que la nature était sourde, puisque la plupart des peuples par erreur ont supposé la nature animée, l'ont invoquée et adorée dans ses différentes parties.
En troisième lieu, il est faux que jamais la nature n'ait interrompu sa marche; Dieu l'a souvent interrompue pour quelques moments et dans certaines parties, lorsqu'il a voidu manifester sa volonté par des miracles, et ces événements surnaturels ont toujours été pour ceux qui en furent les témoins une preuve démonstrative de l'existence et du pouvoir libre de la Divinité.
C'est donc très-vainement que notre philosophe conclut en disant que si l'ignorance de la nature donna la naissance aux dieux, la connaissance de la nature est faite pour les détruire. [Contag. sac, préf.,p. 9.) Mieux l'on connaît la nature, plus on sent l'empire qu'exerce sur elle le maître souverain qui l'a formée. Les philosophes qui l'ont le plus étudiée, et qui y ont fait les plus sublimes découvertes , Descartes , Leibnitz, Newton ont été les plus convaincus de l'existence de Dieu. Les matérialistes ne voient
la nature qu'avec dos veux fascinés; ils la méconnaissent et la déshonorent on la soumettant à une fatalité ridicule, à un aveugle hasard, ils ne méritent point le nom de philosophes. Par les réflexions même de l'auteur, il est démontré que les hommes ont été religieux, dès qu'ils ont été capables de réflexion et de reconnaissance ; pour les conduire à l'athéisme, il faut commencer par les rendre ingrats et slupides.