DE LA MYTHOLOGIE ET DE LA THÉOLOGIE
§ I. Loin de nous indiquer les vrais motifs qui ont engagé l'homme à rendre un culte au souverain maître de l'univers, l'auteur du Système de la nature a fourni les preuves de la fausseté de sa propre théorie. Aura-t-il un succès plus heureux à développer le fil des idées qui sont entrées successivement, d'ans l'esprit humain sur ce grand objet, à suivre l'enchaînement des opinions dont les païens avaient composé leur mythologie, à faire voir la liaison des dogmes très-différents, qui forment encore aujourd'hui la croyance et la théologie des chrétiens? En partant de deux ou trois suppositions fausses, il est difficile de créer un système conséquent; lorsqu'on s'égare dès le premier pas, on ne peut rencontrer que des erreurs.
11 continue à soutenir que la douleur et la crainte ont été les seuls principes de la religion, et le contraire est démontré par lui -môme. 11 suppose que la mythologie païenne s'est arrangée par des raisonnements suivis, et il est certain que plusieurs causes y ont concouru par hasard; des événements imprévus qui ont paru merveilleux, les fictions de la poésie, les abus du langage, les fourberies môme de quelques imposteurs y ont contribué chacun pour leur part (Voyez l'Origine des dieux du paganisme); il était impossible que des causes aussi disparates produisissent un tout régulier. La mythologie, telle que les poètes nous l'ont transmise, porte encore l'empreinte de la bizarrerie des idées qui lui ont donné la naissance.
C'est une autre erreur d'imaginer que la théologie chrétienne est l'ouvrage des hommes et le fruit de leurs réflexions; ceux qui nous l'ont prôchée ont déclaré qu'ils l'avaient reçue de Dieu même. Bien différent des philosophes qui ont donné les dogmes qu'ils ont enseignés comme le résultat de leur élude et de leurs méditations, le divin fondateur de la religion chrétienne a reconnu qu'il ne tenait point sa doctrine de lui-même, muis de Dieu son Père (Joan. vin, passim, etc.); et il a prouvé cette révélation par des œuvres, dont Dieu seul pouvait ôlre l'auteur. Les Apôtres, auxquels il l'a confiée, ont fait profession de n'y rien ajouter du leur (Matth. xx vin, 20; Luc. 1; Gai. 1, 11 et 12, 1 Joan. ij •'{, etc.), et ceux qui ont succédé à leur ministère se sont imposé la môme loi.
Voilà des faits constants, que notre savant observateur n'a pu contredire, sans s'exposer a une réfutation victorieuse.
« La nature, dit-il, les éléments furenl les premières divinités des hommes; ils ont toujours commencé par adorer des êtres matériels : comme chaque individu ne voit partout que des effets matériels, il les attribue à des causes de môme genre. (Pag. 27; Contag. sac, ch. 3, pag. 50 et suiv.) Cette assertion est fausse dans tous les points.
11 est prouvé, par le témoignage uniforme des historiens et des voyageurs , que les peuples anciens et les modernes, les nations môme sauvages, et celles dont l'idolâtrie est la plus grossière, outre les objets sensibles auxquels elles rendent un culte, reconnaissent un Dieu souverain et non matériel, qu'elles placent ordinairement dans le ciel; tel est le dogme constant et universel de la nature humaine sans exception. (Voy. l'Existence de Dieu démontrée, par M. Blllet, seconde partie, p. 7; et YHistoire des causes prem., par M. Batteux, p. 114 et 185.) Il est donc faux que les éléments et les différentes parties de la nature, aient été les premières divinités des hommes ; la croyance d'une Divinité souveraine, maîtresse de la nature, est plus ancienne que le culte des dieux secondaires qui lui ont été associés.
Une seconde erreur est de nous faire entendre que les adorateurs des éléments les ont regardés comme des causes matérielles et inanimées; jamais l'homme n'a été assez stupide pour adresser ses vœux et ses hommages à la matière ; il a supposé vivant, animé, intelligent, tout ce qu'il a déifié. Pour les peuples sauvages et grossiers, il n'est rien d'insensible, rien d'inanimé dans la nature, puisqu'ils placent des esprits partout. Ils ne connaissent point d'effets matériels, encore moins de causes de même genre; la matière ne se meut point elle-même, tout ce qui se meut est mû par un esprit; telle est l'opinion générale de l'humanité. Le polythéisme, répandu d'une extrémité du monde à l'autre, est une réclamation unanime contre le matérialisme.
L'auteur l'a senti lui-même, il observe qu'à l'aspect du lever et du coucher des astres, etc., les hommes durent naturellement croire que ces êtres agissaient par leur propre énergie, et qu'ils leur supposèrent le pouvoir et la volonté de leur faire du bien et de leur nuire. (Pag. 28.) Or, quel est l'homme assez stupide pour attribuer une volonté à la matière inanimée?
« § IL Ce fut communément, dit-il, du sein des nations civilisées que sont sortis tous les personnages qui ont apporté la sociabilité, l'agriculture, les arts, les lois, les dieux, les cultes et les opinions religieuses, à des familles ou hordes encore éparses, et non réunies en corps de nation... En rendant leur existence plus heureuse, ils s'attirèrent leur amour et leur vénération, ils acquirent le droit de leur prescrire des opinions, ils leur firent adopter celles qu'ils avaient euxmêmes inventées ou puisées dans les pays civilisés, d'où ils étaient sortis. » Il cite pour exemple Bacchus, Orphée, Triptolème, Moïse. Numa, Zamolxis. (Pag. 20; Contagion
sacrée, e. 1, p. 12; et c.'k, p 20; Essai sur universels, selon toute la force du terme,
les préjugés, c. H, p. 305 et 367.) Tous ces comment quelques hommes ont-ils pu y
faits sont mal présentés, et les exemples mal échapper? Voilà ce qu'il faudrait savoir d'a-
choisis. bord. La même histoire qui nous apprend
1° Bacchus et Triptolème sont deux per- qu'il y a eu un tel déluge, nous raconte ' sonnages fabuleux qui n'ont jamais existé; aussi la manière dont une seule famille fut * il est très-incertain si Orphée est un être préservée; ce fut par miracle : notre auteur plus réel, et l'histoire de Zamolxis n'est pas consent-il à recourir à cette voie, pour sauront authentique. Numa n'était point sorti du ver quelques restes du genre humain, dans sein d'une nation plus civilisée que la sienne; les désastres qu'il imagine? les'historiens ne disent point qu'il eût voyagé; Il est ridicule de supposer que les homles Hébreux étaient déjà réunis en corps de mes ainsi sauvés, aient ouhliésen un instant nation, lorsque Moïse leur donna des lois. les connaissances qu'ils avaient auparavant ;
2° Moïse ne proposa point aux Hébreux la notion de Dieu principalement a dû se des dieux nouveaux et inconnus; ilNeur graver plus profondément dans leur esprit, parla de la part du Dieu de leurs pères, du | ar le sentiment de leur misère : ainsi, malmême Dieu qu'avaient adoré Abraham, Isaac gré tous les malheurs possibles, cette notion et Jacob, et qu'ils adoraient eux-mêmes; il est aussi ancienne que le genre humain. En leur prescrivit des lois et les rites extérieurs effet, le premier soin de Noé, sauvé du dédu culte; mais il ne leur enseigna ni de bjge, fut d'offrir un sacrifice au Seigneur nouveaux dogmes, ni une nouvelle religion. (Gen. vm, 20); et cela paraît naturel. 11 est 11 n'avait point inventé la législation et les évident que la reconnaissance eut plus do cérémonies qu'il établit ; il ne les avait point part que la crainte à cet acte de religion, tirées du pays d'où il était sorti : il y a une Malgré la longue durée du déluge univeropposition marquée entre les rites égyptiens sel, Noé ni ses enfants n'oublièrent point ce et ceux des Hébreux. Moïse n'acquit point qu'ils avaient su auparavant; ils recommenle droit de leur prescrire des lois, en rendant cèrent d'abord à cultiver la terre, à exercer leur existence plus heureuse; il les con- les arts autant qu'ils le purent, et ces conduisit dans un désert, où il ne pouvait les naissances {lassèrent à leurs descendants, faire subsister que par miracle. Voilà un Dans le chapitre 1", notre philosophe a législateur bien différent de tous les autres. remarqué qu'il est peu vraisemblable que le
3° L'auteur nous a peint la religion, comme déluge, dont parlent les livres saints, ait été
la source de tous les maux de l'espèce hu- universel (note, p. 10); dans celui-ci, il sou-
maine. Il convient ici qu'elle a été le moyen tient qu'il peut y avoir eu, non-seulement
dont les législateurs se sont servis pour ren- un déluge universel, mais plusieurs (page
tire sociables les peuples encore dispersés, 31); que ce déluge peut même arriver par
et rendre leur existence plus heureuse. 11 des causes naturelles. A quoi nous en tien-
nous représente ces hommes célèbres comme drom-nous?
des bienfaiteurs qui ont gagné l'amour et la § III. Selon lui, c'est la nature personnifiée vénération de leurs semblables, et bientôt il qui a fait naître le polythéisme et la mvthonous dira que leurs leçons ont été dictées logie ; on en déifia les ditférentes parties, et par l'intérêt, par l'imposture, par l'imagina- on les adora sous des noms divers. Tel est tion en délire. (Pag. 36; Contag. suc, c. 4, en effet le système qui nous a paru Je plus j>. 67 et suiv.) 11 a soutenu dans le chapitre probable, et que nous avons essayé de souprécédent quelacroyanced'unDieuest l'effet tenir dans un autre ouvrage. On pourrait naturel du sentiment que tous les hommes contester sur l'explication qu'il donne des ont eu de leurs maux; à présent il la fait ditférentes divinités, Jupiter, Junon,Isis, etc. naître de l'imagination, ou des vues politi- (page 32); mais cette discussion nous écarques de quelques hommes plus éclairés que terait de notre sujet.
les autres, et qui ont su prendre de l'ascen- 11 n'est pas certain que les peuples poly-
dant sur eux. Y a-t-il la moindre liaison théistes aient adoré le Grand-Tout, ou la na-
enlre ces ditférentes prétentions ? ture entière sous le nom de Pan, ou sous un
Il conjecture que la race humaine est autre nom. Cette idée est trop philosophipeut-être éternelle; mais qu'elle a souvent que pour avoir été conçue avant la naisété anéantie, pour la plus grande partie, sance de la philosophie"; cela doit faire par les étranges révolutions qui sont arri- soupçonner que l'hymne prétendue d'Orvées sur le globe. 11 peut y avoir eu non- phée (page 34), est une pièce supposée dans seulement un déluge universel; mais encore les temps postérieurs. Les poètes ne parun très-grand nombre d'autres, et ils ont laicnt point sur ce ton au siècle d'Orphée; pu être produits par l'impulsion d'une co- et l'explication. que l'auteur nous donne de inèle. Ceux qui y échappèrent, oublièrent la fable de Pan est trop suntile et trop ingétotalement les connaissances précédentes, nieuse. 11 n'est pas question de savoir si les Voilà pourquoi , en remontant jusqu'à l'ori- sages de l'antiquité l'ont ainsi entendue; gine de plusieurs nations existantes, nous nous parlons de la religion populaire, de les voyons dans l'état sauvage. (Pages 29, la religion des hommes encore grossiers, et( 30 et 31.) non de celle des philosophes,, disciples de
On pourrait faire bien des observations Platon, sur toutes ces conjectures , mais il faut se On a encore plus de peine à se persuader
borner. S'il y a eu un ou plusieurs déluges que les premiers instituteurs des nations
ne leur aient parlé que par des fables, des énigmes, des allégories, en se réservant le droit de les leur expliquer, ou plutôt de les tromper. (Page 36; Contagion sacrée, c. 4, p. 71 ; Essdi sur les préjugés , c. 11 , p. 257, et] c. 14. p. 365.) Ce langage ne convenait ni aux siècles grossiers dont nous parlons, ni au personnage de législateur et de bienfaiteur du genre humain. Ces anciens sages procédaient de meilleure foi; les allégories subtiles ne sont nées que dans les temps postérieurs, et cbez les premiers philosophes. On convient que les fables donnèrent lieu à toutes les folies et à tous les crimes possibles ; mais les législateurs n'en sont pas responsables.
L'auteur nous propose un mystère inconcevable , lorsqu'il dit que les spéculateurs subséquents ne reconnurent plus la source où leurs prédécesseurs avaient puisé les dieux; qu'ils distinguèrent la nature de sa propre énergie, de sa faculté d'agir; qu'ils firent peu à peu de cette énergie, une personne , un être incompréhensible qu'ils nommèrent Dieu; qu'ainsi, à force de rêver, la nature disparut, fut dépouillée de ses droits, fut regardée comme une masse privée de force et d'énergie, comme un amas de matières purement passives. (Pages 37 et 38.) Ce détail n'est qu'un tissu de suppositions fausses.
En premier lieu, l'auteur confond les différentes époques du polythéisme, et il est important de les distinguer. Les peuples encore grossiers et sauvages adorèrent les dilférentes parties de la nature, à cause du bien ou du mal qu'ils en recevaient, et en tirent autant de divinités différentes. Voilà le premier état de la religion dégénérée. Les propriétés de ces êtres naturels, grossièrement exprimées, devinrent par l'abus du langage et par les fictions de la poésie, l'objet des fables. On donna à ces dieux prétendus, des enfants et des aventures; peu à peu l'on se persuada qu'ils avaient été des hommes. Tel fut l'état de la mythologie au siècle des premiers poètes. Les philosophes qui suivirent bientôt, se divisèrent en deux parfis, selon leur coutume : les uns adoptèrent le préjugé régnant, et crurent que les dieux populaires avaient été des hommes. Les autres, plus clairvoyants, reconnurent, au travers de l'enveloppe des fables, les différentes parties de la nature, divinisées et travesties en autant de personnages : ils essayèrent de donner aux fables un sens allégorique.
Ces derniers spéculateurs reconnurent donc très-bien la source où leurs prédécesseurs avaient puisé les dieux.
En second lieu, ce ne sont point ces spéculateurs qui ont commencé les premiers à distinguer la nature de sa propre énergie; tous les hommes, sans en excepter un seul, ontfait cette distinction. Les sauvages même, qui en avaient adoré les parties, n'avaient donné dans cette erreur, que parce qu'ils les supposaient mues et animées par un esprit; c'est donc aux esprits, et non à la
matière, que tous les hommes ont attribué l'énergie et la force de la nature , et ont adressé leur culte. )
»■ Non-seulement ce fait est certain, par la manière de penser des sauvages d'aujourd'hui; mais l'auteur en est convenu luimême. « Les sociétés, dans leur origine, se voyant souvent affligées et maltraitées par la nature, supposèrent aux éléments ou aux agents cachés qui les réglaient, une volonté, des vues, des besoins, des désirs semblables à ceux de l'homme On crut que les éléments ou leurs moteurs irrités s'apaisaient, » etc. (Chap. 1 , p. 14; Contagion sacrée, chap. 1, pag. 2.) Voilà des agents cachés, des moteurs bien distingués des éléments, et auxquels le culte était adressé dès l'origine des sociétés. « A force de réfléchir, poursuit-il, l'homme crut simplifier les choses , en soumettant la nature entière à un seul agent, à une intelligence souveraine, à un esprit, à une âme universelle qui mettait cette nature et ses parties en mouvement. » (Page 16; Contag. sacrée, c. 3, p. 52.) C'est le sentimemt des philosophes qui ont regardé Dieu comme l'âme du monde.
Telle est donc la différence qu'il y a eu entre les hommes grossiers et les philosophes. Les premiers supposaient plusieurs esprits moteurs dans la nature, les seconds n'en admettaient qu'un seul. Ce n'est pas ici Je lieu d'examiner si le sentiment de ces derniers était orthodoxe ou non, ni s'ils se sont expliqués assez clairement.
L'auteur prétend qu'en appelant le moteur de la nature, un esprit, une intelligence, un être incorporel, on n'a fait que substituer des mots inintelligibles à ceux de matière, de nature, de mobilité , de nécessité , etc. (Page 59.) La question est de savoir si ces derniers, dans le sens des matérialistes, ne sontpasplus inintelligibles que les premiers; mais nous ne répéterons pointée que nous avons dit dans la première partie.
§ IV. « Les hommes , dit-il, puisèrent en eux-mêmes les idées qu'il attachèrent à ces mots; leur âme servit de modèle à l'âme universelle; leur esprit fut le modèle de l'esprit qui règle la nature; leurs passions et leursdésirs furent le prototype des siens; leur intelligence fut lermoule de la sienne; ce qui leur convenait à eux-mêmes, fut nommé l'ordre de la nature ; cet ordre prétendu fut la mesure de sa sagesse ; enfin les qualités que les hommes appellent des perfections en eux-mêmes, furent les modèles en petit des perfections divines : ainsi, malgré tous leurs efforts, les théologiens furent et seront toujours, des antropomorphitesy ou ne pourront s'empêcher de faire de l'homme le modèle unique de leurDivinité.» (Page 39 et 40; Contagion sacrée, ch. 1, page. 2; c. 7, page 135.)
11 y a dans cette objection un mélange de vrai et de faux, de justesse et d'absurdité, qu'il n'est pas possible de faire sentir en peu de mots.
1" Si l'homme a puisé dans lui-même l'idée des attributs qu'il a donnés à Dieu,
il l'a donc puisée dans la nature: pouvait-il et devait-il la chercher ailleurs?
2° Nous n'avons point puisé dans la nature seule l'idée des perfections divines, telles que nous l'avons : c'est la révélation qui nous en a donné une notion plus claire et plus exacte. Les philosophes, privés de ce secours, n'ont fait que balbutier ; l'on ne trouve rien de juste, rien de suivi dans ce qu'ils ont dit de la nature de Dieu. C'est la révélation qui nous apprend que Dieu a créé l'homme à son image ; cette vérité que l'auteur (note, p. 40) tourne en ridicule, est plus sublime que tout ce que la philosophie a jamais imaginé; elle élève î^otre Ame, lui donne de l'énergie et du couragF, au lieu que le matérialisme ne tend qu'à nous avilir et à nous énerver.
3° Puisque les perfections humaines n'ont été qu en petit le modèle des perfections divines, il n'est pas vrai quelles en soient la règle, le moule, ni la mesure; les premières sont très-bornées, les secondes sont infinies. Il n'est pas vrai que nous supposions en Dieu des passions et des désirs; que l'ordre de la nature soit ce qui convient à nousmêmes, mais c'est ce qui convient au tout et aux dessoins que Dieu s'est proposés ; ni que cet ordre soit la mesure de sa sagesse, puisqu'il pouvait choisir un ordre différent.
Ce sont les matérialistes eux-mêmes qui tombent dans le ridicule qu'ils nous reprochent mal à propos, lorsqu'ils disent que, si nous pouvons olfenser Dieu, nous pouvons donc troubler son bonheur; ils mesurent la puissance divine sur celle de l'homme, iis comparent le Législatenr suprême à un souverain faible et borné.
4° L'auteur abuse du terme d'antropomorphites. On a donné ce nom à ceux qui attribuaient à Dieu un corps humain , une figure humaine; les théologiens ne donnent point dans cette erreur.
5° Jl est faux que nous supposionsen Dieu l'intelligence, la connaissance, la science, ^a sagesse, etc. , précisément, parce que nous sommes intelligents nous-mêmes : nous concevons évidemment que le monde -n'est point éternel, qu'il a eu un commencement, par conséquent un Créateur. Nous apercevons avec la même évidence , qu'il y a dans le monde, de l'ordre et des moyens qui tendent à une fin; nous en concluons que Dieu l'a créé avec intelligence, avec connaissance, avec sagesse et par un effet de sa puissance. Nous lui attribuons la bonté et la justice, parce que nous en faisons l'expérience. Quand même nous puiserions ces idées dans notre propre façon d'agir, elles n'en seraient pas moins justes. L'auteur qui refuse à Dieu ces attributs, les méconnaît aussi dans l'homme; et, s'ils sont dans l'homme, ils conviennent beaucoup mieux à Dieu.
G0 Nous disons que Dieu est éternel et infini, parce qu'il est l'Etre nécessaire, existant par lui-même ; mais notre philosophie attribue ces qualités à la matière. (Chap. 135 et 136.) Il n'est donc pas question de savoir
d'où viennent ces idées , mais si elles sont vi aies ou fausses, si elles conviennent à la matière plutôt qu'à Dieu.
7° Parce que Dieu est éternel et nécessaire, il est immense, c'est-à-dire présent en tout lieu, quoique spirituel et non étendu ; il est immuable, quoiqu'il soit l'auteur des changements et des mouvements de la matière. Où est la contradiction ? C'est le philosophe qui se contredit, lorsqu'il assure que la matière est éternelle et nécessaire, mais que ses formes sont passagères et contingentes (Voy. première part., eh. VI, § 9); qu' elle est unique et qu'elle a des parties. (Chap. 4.)
§ V. « L'idée de l'unité de Dieu, dit-il, fut une suite de l'opinion que ce Dieu était l'âme de l'univers ; cependant elle ne put être que le fruit tardif des méditations humaines. » [Contagion sacr. , c. 3, p. 32.) Ce sont-là deux nouvelles erreurs. 1° L'auteur confond ce qui est arrivé chez les païens et parmi les philosophes de la Grèce, avec ce qui s'est passé dans le reste de l'univers. Le dogme de l'unité de Dieu a persévéré constamment chez les patriarches et chez leurs descendants, depuis la naissance du premier homme. Ils ne fut point le fruit de leurs méditations, mais de la révélation; ils ne croyaient point que Dieu fût l'âme du monde, mais le Créateur et le gouverneur du monde. 2° L'unité de Dieu, considérée comme l'âme du monde, fut l'opinion particulière d'une ou de deux sectes de philosophes. La plupart ne laissèrent pas d'admettre des divinités inférieures auxquelles tout le culte religieux était adressé; l'auteur lui-même nous le fait remarquer. (Page 43.) L'âme du monde n'eut jamais ni temple, ni autels : ainsi les philosophes détruisaient l'unité de Dieu en même temps qu'ils semblaient l'admettre. Lorsque le culte d'un seul Dieu fut annoncé, ils s'y opposèrent de toutes leurs forces.
Le dogme des deux principes fut encore une imagination de quelques philosophes, dans laquelle les Juifs, adorateurs d'un seul Dieu, ne donnèrent jamais. Il est singulier que notre auteur étale, avec beaucoup de soin, toutes les erreurs que la philosophie a enfantées sur la Divinité, sans jamais faire mention des notions plus vraies que la révélation primitive en avait données, et qui se conservèrent par tradition chez un peuple particulier.
Nous convenons que le Destin, auquel les païens soumirent leurs dieux prétendus, n'est visiblement que la nature agissante par des lois nécessaires, rigoureuses et immuables, ou la nécessité personnifiée; que, dans cette hypothèse, il était ridicule et absurde de prier les dieux, puisqu'ils n'étaient pas libres. (Page 44.) Mais cette absurdité n'a point eu lieu chez les adorateurs du vrai Dieu. L'auteur aurait dû faire réflexion qu'en exposant au grand jour les égarements de la philosophie , il ne travaille pas à nous inspirer beaucoup de confiance en elle; s'il eût pris la peine de dévoiler de même les
rêveries des épicuriens ses prédécesseurs et ses maîtres, il aurait mis le dernier irait au tableau.
Ce que les livres des Juifs nous enseignent sur les anges et sur les saints, n'a rien de commun avec la croyance des demidieux, des nymphes, des génies, ni avec l'apothéose des héros. Les Juifs ni les Chrétiens n'ont jamais rondu un culte divin aux anges ni aux saints ; ils ne se sont point crus dans l'impossibilité d'adresser directement leurs hommages et leurs prières h Dieu. (Page 45; Contagion sacrée, ch. 3, p. 42, et th. 15, p. 167.)
Vainement donc le savant dissertateur prétend que « quelques penseurs, plus subtils que les autres, n'ont admis qu'un seul Dieu et se sont flattés d'avoir fait une découverte importante. » Le dogme de l'unité de Dieu n'a point élé dérouvert par des penseurs ou par des philosophes; ceux-ci n'ont jamais travaillé qu'à l'obscurcir ou à le détruire : il est venu d'une révélation primitive, aussi ancienne que le monde; il s'est conservé sans altération chez les patriarches, chez les Juifs leurs descendants, et chez les chrétiens qui leur ont succédé ; on en trouve les notions beaucoup plus claires chez les nations qui n'ont point eu de philosophes, que chez les peuples qui ont cultivé la philosophie. Celle-ci n'a produit que des disputes et des erreurs sur la Divinité, et les penseurs n'ont été, dans la réalité, que des sophistes et de vains discoureurs.
§ VI. C'est désormais contre le dogme de l'unité de Dieu, que notre penseur va diriger ses coups. « On fut forcé, dit-il, d'admettre, dans ce Dieu monarque, des qualités contradictoires, incompatibles... Une bonté, une sagesse, un pouvoir sans limites; d'après ses bienfaits, d'après l'ordre que l'on crut voir régner dans le monde. Mais, d'un autre côté, comment s'empêcher de lui attribuer de !a malice, de l'imprudence, du caprice, à la vue des désordres fréquents et des maux sans nombre dont le genre humain est si souvent la victime, et dont ce inonde est le théâtre? Comment éviter de le taxer d'imprudence, en le voyant continuellement occupé à détruire ses propres ouvrages? Comment ne pas soupçonner en lui de l'impuissance, en voyant l'inexécution perpétuelle des projets qu'on lui supposait?» (Pages 45 et 46; Contagion sacrée, ch. 1, j>. 4 ; c. 2, p. 272; Essai sur les préjugés, ch. 9, p. 208.)
On doit être surpris de voir insister sur l'origine du mal, un philosophe qui nous fournit lui-même les principes pour répondre à cette difficulté. 11 a remarqué que les désordres particuliers que nous voyons dans le monde rentrent dans l'ordre général (tome I, c. 5, p. 60); que les êtres qui périssent sont forcés de contribuer, par leur ruine, à la production des autres (ch. 4, p. 40); il a reconnu que le mal est nécessaire à l'homme; que s'il éta » inaccessible au mal, il ne sciait pas moins insensible au bien; que ce ne serait plus un homme,
mais un automate. (Tome II, c. 1 , p. 3 et 4.) Il nous a représenté que la nature ne fut point pour nous une marâtre ; (pic si nous étions plus justes, en nous rendant compte de nos plaisirs et de nos peines, nous reconnaîtrions que la somme des premiers excelle de beaucoup celle des derniers; que, puisque tant d'hommes tiennent à la vie, nous devons en conclure qu'ils ne sont pas si malheureux qu'on le pense. (Tome I, c. 15, p. 340, 353 et 354.) Ce qui est un bien dans le système de la fatalité , devient-il un mal dès que l'on croit en Dieu ? L'apologiste de la nature est-il en droit de blasphémer contre la Providence? 11 répétera au moins six fois la même objection.
Ce que la révélation nous apprend sur la punition des anges rebelles, n'a point été imaginé pour trancher la difficulté de l'origine du mal (page 64); cette difficulté demeure la même , soit que l'homme ait élé tenté par le démon, soit qu'il ait été entraîné par son seul penchant ; puisque dans l'un et l'autre cas on suppose qu'il est également libre. Qu'y a-t-il de commun entre cette doctrine et la fable des Titans? Celle-ci n'est qu'une allégorie, pour désigner un changement arrivé dans la religion grecque (Origine des dieux du paganisme, i\° partie, p. 25) ; toutes les spéculations bâties sur le parallèle de ces deux opinions, ne sont qu'une imagination vaine et hors de propos...
La liberté de l'homme est le dogme dont on se sert pour répondre en partie aux objections contre la Providence; l'auteur s'applique à le présenter sous un aspect ridicule (page 47). Comme il se répète encore dans le chapitre suivant et qu'il y entre dans un plus grand détail , nous différerons pour quelques moments de lui répondre. Continuons h suivre la progression qu'il a voulu établir entre les différentes parties du système religieux.
11 est faux que la liberté ait été inventée pour justifier Dieu du mal qu'il lit à l'homme; le libre arbitre est une vérité de sentiment, dont tous les hommes portent la preuve en eux-mêmes. Les plus grossiers, les plus ignorants, qui n'ont jamais réfléchi sur l'origine du mal, ni formé aucun système, et qui ne consultent que le bon sens, en sont aussi convaincus, aussi intimement persuadés que les philosophes. Ces derniers, loin d'être les inventeurs de la liberté, sont les premiers qui se soient avisés de la révoquer en doute et de l'attaquer par des sophismes. Par une bizarrerie frappante, les stoïciens qui croyaient une divinité soumettaient tout au destin ou à la fatalité; les épicuriens, qui ne croyaient point de Dieu, admettaient la liberté ; ils ne se proposaient pas par là de rendre raison de l'origine du mal. (Lucrèce, 1. ii, v. 261.)
§ VIL Que penser du tissu de calomnies que l'auteur vomit contre les religion.- en général, pour avoir le plaisir île confondre la véritable avec les fausses? Il n'est pas vrai que l'on nous fasse adorer aujourd'hui un
Dieu bizarre, injuste, sanguinaire, implacable, etc. (page 50; Contagion sacrée, ch. 1, page 18; c. 2, page 28 et suiv., ch. 3, 48; Essai sur les préjugés, c. 6, p. 127), et sur quelle preuve sont fondés tous ces blasphèmes? C'est que « Dieu nous punit en ce monde et nous punira dans l'autre des fautes dont la nature qu'il nous a donnée, nous a rendus susceptibles. » Parce que je suis susceptible ou capable de pécher, en suis-je moins libre quand je pèche ? Qu'est-ce que ]a liberté dans l'homme, sinon le pouvoir de faire le bien ou le mal à son choix? D'ailleurs, Dieu ne punit pas deux fois levmême crime; s'il nous en punit en ce monde,4]ne nous en punira pas dans l'autre, à moins que nous n'y persévérions malgré le châtiment. Dam judicamur a Domino, corripimur, ut non cum hoc mundo damnemur. (I Cor. n, 32.) Quis enim filius quem non corripit Pater? (Hebr. xn, 7.)
« 11 nous punit pour ignorer son essense inconcevable et ses volontés obscures. » (Contagion sac, ch. 2, p. 36. ) Fausseté criante : Dieu ne punit point 1 ignorance, à moins qu'elle ne soit volontaire et affectée.
« Il nous punit des transgressions de nos pères. » Et de quelle manière? Estce en nous privant des avantages dus à notre nature? S'il ne nous accorde point les mêmes dons surnaturels, qu'il avait faits a nos pères, avons-nous droit de nous en plaindre ?
« Ses caprices despotiques décident de notre sort éternel ; c'est d'après ces décrets fatals que nous devenons ses amis ou ses ennemis, en dépit de nous-mêmes. «Imposture. C'est l'usage de noire liberté qui décide de notre sort éternel ; il n'y a point en Dieu de décret fatal, de prédestination absolue à la damnation; c'est une imagination impie de Calvin.
« Il ne nous fait libres que pour avoir le plaisir barbare de nous châtier de l'abus nécessaire que nos passions ou nos erreurs nous font faire de notre liberté. » (Page 50; Contag. sac, c. 10, p. 53 et 55.) Absurdité et contradiction : si l'abus de notre liberté est nécessaire, nous ne sommes plus libres.
Dieu ne nous la donne point pour que nous en abusions ; toutes les fois que cela nous arrive, nous abusons des grâces qu'il ajoute à la liberté. Il est faux que la théologie nous montre des mortels punis pour des fautes inévitables et nécessaires, si ce n'est la théologie des calvinistes rigides. S'ils soutiennent que Dieu prédestine le plus grand nombre des mortels à être ses ennemis, c'est une erreur que nous détestons.
Après avoir créé des erreurs monstrueuses pour les combattre, l'auteur nous ramène h la fatalité comme au souverain remède de tous les maux. « En considérant la nature, dit-il, les hommes auraient vu que j les maux physiques, les pestes, les conta- ' gions, les maladies sont dues à des causes physiques. » Eh! nous n'en avons jamais douté. « Ils en auraient cherché les remè-
des. » (Page 52.) Aussi le faisons-nous; la créance d'une Providence ne nous empêche noint d'avoir recours aux remèdes naturels.
Il est faux que l'idée noire de la méchanceté de Dieu se présente à l'esprit plutôt que celle de sa bonté. (Page 53; Contag. sac, c. 9, tome II, p. 2.) Les incrédules, qui haïssent la Divinité par humeur noire, et parce qu'ils ne la connaissent pas, pensent peutêtre ainsi ; mais un chrétien, instruit par sa religion et par sa propre expérience, n'a jamais vu en Dieu que de la bonté et de la justice ; il ne rend point ses hommages à un maître capricieux et malfaisant, mais à un père tendre dont il ne cesse d'éprouver les bienfaits , et duquel il espère son salut.
Il est faux que toutes les nations aient rendu à la Divinité un culte bizarre, insensé, lugubre, cruel. (Page 54; Contagion sacrée, ch. 1, p. 22; ch. 9, p. 31 et 35.) Le culte que nous lui rendons, et le seul qui nous intéresse , ne fut jamais tel. Il est faux que les adorateurs d'un Dieu, que l'on nous montre comme un modèle de bonté, se livrent aux plus cruelles extravagances contre eux-mêmes, et commettent contre les autres les crimes les plus affreux. Ceux qui pratiquent des austérités et des mortifications, ne font par religion que ce qu'ont fait autrefois par tempérance plusieurs philosophes. Loin de nuire à leur santé, ils ont ordinairement le corps plus vigoureux et la tête plus saine, que tous les épicuriens et les matérialistes , qui ne connaissent d'autres plaisirs que ceux du corps, On ne traite point d'insensés ni de cruels les philosophes qui affaiblissent leur tempérament par des veilles assidues, et par un goût pour l'étude qui a dégénéré en passion : leur travail est cependant plus meurtrier que toutes les austérités des anachorètes.
La religion n'inspire que la charité, la douceur, la patience envers les autres hommes. L'auteur est convenu lui-même que le faux zèle ou le fanatisme est un défaut du tempérament, un dérèglement de l'imagination. (Tome 1, ch. 9, p. 130.) Un fait incontestable, c'est que, dans aucun lieu de l'univers, il ne règne autant d'ordre, de liberté, de paix, de sécurité que chez les nations chrétiennes. Si tous ceux qui ont de la religion étaient autant de fanatiques et de persécuteurs, les incrédules n'auraient pas autant de liberté qu'ils en ont de parler, d'écrire, d'invectiver et de déraisonner. Mais il faut nous armer de courage, pour essuyer encore plus d'une fois les mêmes déclamations.