ÉES NATURELLES DE LA DIVINITÉ
§ I. Par le titre seul de ce chapitre, lau» teur s'est réfuté lui-même. Si les idées que nous avons de la Divinité sont naturelles, si la nature, agent universel et nécessaire, les a empreintes dans le cerveau de tous les hommes, en vain la philosophie sa rivale se flatte de les effacer, et de nous soustraire à une force qu'elle regarde elle-même comme invincible. Prêcher l'athéisme, c'est prouver sérieusement que nous ne devons pas être hommes. Comment un matérialiste peut-il nousser l'aveuglement jusqu'à ne fias sentir le ridicule de sa prétention et de ses efforts? Veut-il nous ramener aux autels de la nature, en nous défendant d'écouter sa voix et de suivre ses impressions? Mais il fallait qu'aucune espèce de contradiction ne lui échappât, pour combler l'opprobre dont son livre doit couvrir la nouvelle philosophie, et pour achever de dissiper le prestige qu'elle a Opéré sur une partie des hommes.
11 n'a fait (pie rassembler ici les principes qu'il s'est efforcé d'établir dans la première partie de son ouvrage; il les suppose démontrés, et jamais supposition n'a été plus mal fondée. Nous avons vu qu'au lieu de les prouver par des raisons solides, il ne les a éiayés que par des absurdités et dos contradictions. Pour raisonner sensément, il faut parler un langage diamétralement opposé au siun.
La matière n'est DOint un être éternel et
nécessaire, puisque ses modifications sont
contingentes. Elle est indifférente au mouvement et au repos, à recevoir telle ou telle figure, à être située dans un lieu ou dans un autre, à être divisée ou réunie, à former telle ou telle combinaison, à occuper plus ou moins d'étendue : elle porte donctous les caractères d'un être purement passif, qui reçoit sa manièred'ètre d'unecause distinguée de lui-même. Comment une cause qui ne lui a pas donné l'être, peutelle en régler la manière à son gré? On ne peut supposer le mouvement essentiel à la matière, qu'en réunissant deux hypothèses contradictoires: l'une qu'elle se 'meut par elle-même, l'autre qu'elle reçoit le mouvement par une suite d'impulsions continuées à l'infini. Il est évident d'ailleurs que ce mouvement est dirigé par des lois fixes et invariables. La matière n'est point le principe de ces lois , puisqu'elle est essentiellement incapable de* pensée et de connaissance; ces lois lui ont été prescrites par une cause intelligente qui eu maintie t constamment l'exécution.
Cette cause dont l'existence est démontrée parla nature même et par les propriétés de la matière, est nommée esprit ou intelligence, Dieu ou la Divinité, Deux substances absolument distinguées, doivent avoir des attributs différents. Puisque la matière est contingente, Dieu est l'être éternel et nécessaire qui lui a donné l'existence. La matière est étendue, divisible et bornée : Dieu est simple , infini, présent partout. La matière est passive, reçoit toutes ses modifications : Dieu est l'être essentiellement actif, qui modifie la matière comme il lui plaît. La matière change continuellement : Dieu est éternellement et nécessairement ce qu'il est. La matière est incapable de pensée, de volonté, de liberté : Dieu est essentiellement intelligent, et sa volonté est souverainement libre ; il n'y a d'autre nécessité dans la nature, que celle qu'il a établie lui-même en donnant des lois à la matière.
11 est donc impossible de connaître la matière telle qu'elle est , sans connaître un Dieu créateur et moteur : quoique nous connaissions imparfaitement ces deux substances, il nous est impossible de ne pas les distinguer : si nous connaissions plus parfaitement la matière, Dieu nous serait mieux connu. Mais il n'a pas attendu que les hommes fussent devenus philosophes, et fissent de profonds raisonnements pour le connaître : quelque stupide, quelque abruti que l'homme puisse être, dès qu'il voit du mouvement et de l'action dans la matière, surtout un mouvement constant et régulier, il reconnaît le bras invisible qui la meut et la dirige; l'instinct plus prompt (pie la réflexion, et ordinairement plus sûr, lui fait adorer le moteur de la nature.
Ce n'est donc pas la notion de Dieu qui est une imagination nouvelle; elle est aussi ancienne que l'homme, et inséparable do la raison. Ce n'est qu'à force d'en élouffer la
voix et de s'étourdir par de faux raisonnements, que quelques philosophes sont parvenus, par vanité , à jeter des doutes et des nuages sur une vérité que l'homme porte gravée dans son esprit et dans son cœur. Ils ont fait peu de prosélytes, parce que la nature perd difficilement ses droits : le genre humain a réclamé d'une voix unanime, et a dévoué à un opprobre éternel ces faux docteurs qui abusaient de leurs prétendues lumières : ou plutôt, Dieu môme, auquel ils osaient disputer l'encens des mortels , s'est vengé de leurs attentats par l'infamie dont il les a couverts (11).
§ II. Il est faux que l'idée d'un être immatériel ou purement spirituel, ne se Soit pas présentée de bonne heure à l'esprit, humain; qu'elle soit le fruit lent et tardif de l'imagination des hommes (pages 167 et 168; Contagion sacrée, ch. 3, p. 52); l'ouvrage d'une théologie subtile; une production du temps, comme les dieux, enfants de Saturne. 11 y avait des hommes avant qu'il y eut des philosophes; la religion est plus ancienne que les subtilités de la dialectique ; et jamais l'homme n'a rendu ses hommages à la matière. Platon, que l'on veut nous faire regarder comme auteur du système de la spiritualité, avait eu des maîtres; les premiers sages ne furent point matérialistes. Pythagore et ceux dont il avait reçu des leçons reconnaissaient un Dieu, et croyaient avoir une âme immortelle. ( Histoire des causes premières, par M. Batteux, p. 114.) Leucippe, Démocrite, Epicureleur disciple, créèrent la doctrine des atomes, pour se distinguer par une opinion nouvelle; c'est l'esprit de contradiction'qui lui a donné la naissance.
Nous persuadera-t-on qu'après cinq cents ans de disputes continuelles et opiniâtres, sur la distinction de la matière et de l'esprit, les philosophes ne s'entendaient pas encore; que Platon et ses partisans étaient dans le fond du même avis que les épicuriens? Ce serait un bel exemple de l'utilité des dissertations philosophiques, et un présage des grandes lumières qu'elles répandront aujourd'hui. Si l'on soutient que les philosophes de part et d'autre ne s'expliquaient pas avec beaucoup de clarté, nous en conviendrons sans peine : c'est un défaut dont ils ne sont pas encore corrigés. Si l'on ajoute que la révélation nous a donné de la parfaite spiritualité, des notions beaucoup plus claires, que celles des anciens philosophes, nous applaudirons encore à cette observation : c'est une preuve que la philosophie n'a pas rendu la révélation moins nécessaire, et qu'il faut au genre humain d'autres docteurs que les philosophes.
Ce fut donc un courage fort utile que
celui de ces Penseurs, qui osèrent secouer
le joug qui leur avait été imposé dans leur
enfance (page 160; Contag. suc, chap. 15,
>age 177; Essai sur les préjugés, chap. 11,
). 266), soutenir que tout est matière, nier
'existence de Dieu. Le genre humain a tiré
de grands fruits de leurs travaux. Ce sont
(11) Dixit insipiens in cordt- suo : Non es Dcus :
eux sans doute qui ont apprivoisé les hommes encore sauvages, formé et policé les sociétés, établi les lois, inventé les arts, adouci les mœurs, fait les plus belles découvertes dans les sciences, fondé le bonheur et la prospérité des Etats sur le matérialisme : point du tout; ils ont écrit, disputé, déraisonné; ils ont tout censuré et tout blâmé; ils ont tourné en ridicule les législateurs et leurs institutions; ils ont déchiré, d'une dent jalouse et maligne, les philosophes et les théologiens qui n'étaient pas de leur avis. (V. le livre de Plutarque contre Colotès.) Voilà tous leurs exploits, et ceux de leurs successeurs ne sont pas moins brillants.
On n'exigera pas de nous que nous répétions pour la dixième fois des allégations sans preuves, auxquelles nous nous sommes déjà trop arrêtés.
§111. « La matière, disent-ils, est éternelle; la nature a été, est et sera toujours occupée à produire, à détruire, à faire et à défaire, à suivre les lois résultant de" son existence nécessaire. » (Page 174.) La nature est le grand tout, c'est l'univers tel qu'il est. Or, avancer que son existence est nécessaire, n'est-ce pas dire qu'il est nécessairement tout ce qu'il est; que sa manière d'être ne peut changer, pendant qu'on avoue que tout y est dans un changement conti nuel ?
« La nature est dépourvue de projets et d'intelligence; elle n a point [d'intelligence et de but; elle agit nécessairement, parce qu'elle existe nécessairement; ses lois sont immuables et fondées sur l'essence même des êtres. » (Page 175.) L'auteur le répète en mêmes termes (page 177), et il dit le contraire quelques lignes plus bas. a Si l'on nous demandait après cela quel est le but de la nature? Nous dirons que c'est d'agir, d'exister, de couserver son ensemble. »}(Page 178.) La nature a donc un but, et elle n'en a point. Elle n'est point intelligente, et elle agit comme les êtres intelligents, de la manière la plus propre à se conserver. Elle n'est point intelligente, et elle suit des lois. Elle n'est point intelligente, et elle n'agit point au hasard, parce qu'elle agit selon des lois nécessaires. (Page 176.)
« La génération ne se fait point au hasard; l'animal ne produit qu'avec l'animal de son espèce. Il est de l'essence de la semence du mâle de s'unir avec celle de la femelle. La même loi s'observe pour la production des plantes. » (Pages 175 et 176.) Cependant le seul mélange de l'eau avec la farine produit des animaux vivants, sans ^qu'il soit besoin de mâle et de femelle; il est incertain si l'homme ne peut pas naître de pourriture, sans semence et sans germe. (Tome I, c. 2, p. 23.) Ainsi l'essence des choses peut changer; les lois de la génération, fondées sur cette essence, ne sont ni nécessaires ni immuables; la génération qui ne se fait point au hasard, peut se faire au hasard- Sans doute qu'en vertu de ce changement,
corrupti suiit et abominabiles facti sunt. [PsaL u:, 1.)
les animaux peuvent perdre aussi leur vertu productive, ne [dus enfanter que de* monstres, et dans un monde où rien ne s'anéantit, les espèces peuvent être anéanties.
Voila les dogmes intelligibles et sensés qu'il faut croire, au lieu de l'existence de Dieu et de la création.
« Animés et vivants nous-mêmes, semblables aux sauvages, nous prêtons une âme et de la vie h tout ce qui agit sur nous : pensants et intelligents nous-mêmes, nous prêtons à tout de l'intelligence et de la pensée; mais, comme nous en voyons la matière incapable, nous la supposons mue par un autre agent ou cause, que nous faisons toujours semblable à nous. » (Page 178; Conlag. sac, cb. 1, p. 1 et 2.)
11 est vrai que les sauvages, plus sensés que les matérialistes, croient que la matière est une substance inerte et passive ; que l'esprit seul est actif et intelligent : partout où ils voient du mouvement, et surtout un mouvement régulier, ils supposent un Esprit moteur; et cette opinion des sauvages est le cri de la raison et de la nature. Puisque la matière est incapable de penser, et qu'elle agit cependant comme pourrait faire un être pensant, il faut bien que quelqu'un pense pour elle, qu'un moteur la conduise, puisqu'elle n'est pas en état de se conduire. Et puisque les matérialistes ne veulent plus raisonner, il est bien force que nous raisonnions malgré eux.
Nous ne faisons point semblable à nous la cause suprême qui meut la nature; elle est infinie, et nous sommes bornés. Mais enfin puisqu'il est évident qu'un mouvement réglé, compassé, assujetti à des lois, ne peut avoir la matière pour principe, nous sommes forcés de croire que Dieu , auteur et moteur de la nature, pense, veut, agit, est sage et intelligent. Nous sentons en nous un certain degré d'activité et d'intelligence: pouvons-nous juger que celui qui nous a faits ne soit ni actif ni intelligent? Dieu a créé la matière sans être matériel, parce que la matière est bornée et que Dieu ne peut pas l'être : mais il n'a pu créer l'intelligence sans être intelligent, parce que la cause ne peut être moins parfaite que son effet; une intelligence infinie ne renferme point contradiction
§ IV. « Il existe quelque chose de nécessaire. » (Page 178.) L'auteur le comprend, et cela est incontestable : cette chose n'est point la nature ni l'univers, puisque, selon les matérialistes mêmes, l'état de l'univers est contingent : la nature ne peut agir nécessairement, puisqu'elle n'existe pas nécessairement : elle reçoit son action du même principe auquel elle doit son existence. 11 est ridicule de demander pourquoi Dieu existe?
après avoir reconnu que quelque chose existe nécessairement; puisque cette ebose n'e.it pas la nature, c'est Dieu.
Quoique Dieu existe nécessairement, on ne doit pas conclure qu'il agit nécessairement en produisant des créatures: il y a contradiction à supposer que l'Etre néces-
saire n'existe pas ; mais il n'y en a point à supposer qu'il ne produit pas des êtres distingués de lui. (Page 179.) C'est une absurdité de dire qu'il ne peut pas déroger aux lois nécessaires de son existence; l'existence nécessaire n'impose point de lois; au contraire elle est la souveraine indépendance. Il est faux que Dieu ne puisse déroger h ses propres lois : c'est librement qu'il a créé des êtres capables de recevoir des lois; il est absurde que Dieu soit gêné par des lois physiques, par lesquelles il gouverne son ouvrage : quant aux lois morales à l'égard de Dieu, elles ne sont autre chose que ses divines perfections.
11 est faux que les mots Dieu et création soient des mots abstraits et inventés par l'ignorance; plus la raison est éclairée, plus elle en comprend la nécessité et la réalité des objets qu'ils signifient. C'est la nature, la nécessité, la fatalité, l'action de la nature, l'énergie de la matière, qui sont des mots abstraits et vides de sens, inventés par l'entêtement philosophique, et qu'on ne peut expliquer que par des contradictions.
« L'homme est matériel ; il ne peut avow des idées que de ce qui est matériel comme lui. » (Page 180.) Le principe et la conséquence sont également faux. L'homme est un esprit, et c'est la plus noble partie de lui-même; il pense, il veut, il juge, il raisonne, il délibère, il doute; il choisit, il agit, il meut la matière : il a l'idée de ses propres actions, et ces actions ne sont ni des propriétés matérielles, ai des modifications de la matière. Il n'est pas plus impossible à l'homme de concevoir qu'un Dieu spirituel produit et meut la matière, que de sentir qu'une âme spirituelle meut son propre corps; et il le conclut nécessairement de ce que la matière est incapable de se mouvoir.
Ce n'est donc point dans les qualités matérielles de ce corps, ni dans son organisation, que l'homme puise les attributs qu'il donne à la Divinité: c'est dans son esprit ou dans son âme : et, puisqu'il conçoit Dieu comme un pur Esprit, il n'est pas vrai que cette notion soit un antropomorphisme véritable, ni qu'il suppose à Dieu une nature ou une forme humaine. (Page 181.)
11 est faux qu'un pur esprit ne soit pas susceptible de volonté : est-ce la matière qui est capable de vouloir? Dieu n'a point do passions, de désirs, de projets; ces affections ne conviennent qu'à un être borné : ses perfections ne sont point des perfections humaines, puisqu'elles sont intinies. 11 est faux que l'ordre établi dans l'univers parla sagesse divine, soit continuellement troublé : Dieu fait rentrer dans l'ordre général physique, tous les désordres apparents et particuliers ; il maintient l'ordre moral en punissant le crime et en récompensant la vertu; ceux mêmes qui s'efforcent de troubler cet ordre , lui rendent intérieurement hommage par les remords dont leur désobéissance est suivie
Il est faux que nous n'ayons aucune idée
des qualités que nous attribuons à Diou ; puisque nous les concevons par analogie , avec ces moines qualités qui sont en nous ( page 182), il s'ensuit du moins que nous en avons une idée imparfaite. Il est faux que ces idées ne soient pas fixes , puisqu'elles sont distinguées de toute autre idée. 11 est faux que nous rassemblions les parties de l'homme pour former un Dieu ; les qualités spirituelles de l'Amené sont pas des parties. Il est faux que nous concevions Xûme de la nature sur le modèle de l'âme humaine : Dieu n'est point l'âme de la nature, puisque la nature est distinguée de Dieu, et qu il en est le Créateur. Il est faux qu'une substance spirituelle soit la môme chose qu'une substance inconnue, puisque tous les hommes sans exception la connaissent. Il est faux que l'esprit ne soit ni plus noble, ni plus parfait que la matière : le premier est l'être actif; le second l'être purement passif : c'est l'idée puisée dans la nature. Enfin il est faux que la simplicité de Dieu ne soit qu'un effet des abstractions métaphysiques; c'est une conséquence évidente de l'existence nécessaire.
Pour réfuter efficacement la créance des hommes touchant la Divinité, il faudrait du moins la présenter de bonne-foi, sans altération et sans déguisement : nous avons droit de conclure qu'elle n'est ni absurde ni ridicule ; puisque, pour la faire paraître telle, notre auteur est forcé de la changer et de la rendre méconnaissable. C'est la méthode constante de tous les ennemis de la religion ; elle est plus propre à confirmer notre foi qu'à l'ébranler.
Si les hommes préféraient toujours le merveilleux au simple, s'il fallait absolument des mystères pour remuer leur imagination, le matérialisme serait l'hypothèse la plus conforme à leur goût : il n'en est aucune qui renferme plus de mystères et de choses incroyables, plus de dogmes absurdes et contradictoires : la matière, telle que la conçoivent les matérialistes, est un être plus mystique, plus inconnu, plus inconcevable qu'un Dieu spirituel. Il est inutile et ridicule d'observer qu'un Dieu inintelligible est plus conforme aux intérêts des prêtres (page 183), après avoir reconnu que la croyance d'un Dieu a précédé l'établissement du sacerdoce. (Chap. 1, page 15.) Ce ne sont pas les prêtres qui ont forgé la religion; c'est la religion qui a fait établir des prêtres, et puisque l'auteur avoue la répugnance invincible de l'homme à méconnaître Dieu, pour fixer ses regards sur la nature (page 184), s'il n'y avait aujourd'hui ni prêtres, ni religion," il y en aurait infailliblement demain. II est singulier qu'après avoir décidé que les penchants de la nature sont irrésistibles et la seule loi que l'homme doit suivre, on le blâme de les avoir suivis, et de n'y avoir pas résisté. Mais le penchant irrésistible des matérialistes est de se contredire.
§ V. L'homme , suivant eux, est tombé dans une absurdité en distinguant l'âme du
corps, la vie de l'être vivant , la faculté de penser de l'être pensant. Imputation fausse en partie. On distingue l'âme du corps» parce qu'il est absurde que la matière vive et pense; mais on ne distingue point la vie de l'être vivant, ni la faculté de penser de l'être pensant. La vie, c'est la suite des opérations de l'esprit dans le corps, et, sans l'esprit, le corps n'a ni vie ni action; c'est un cadavre : la faculté de penser et d'agir est l'essence même de l'esprit , comme la mort et l'inertie sont l'essence delà matière. L'âme du monde, imaginée sur le modèle de l'âme humaine, n'est point une idée naturelle à l'homme, c'est une rêvene des philosophes.
Il n'est pas vrai que la créance d'un Dieu ait empêché l'homme d'étudier la nature ; cette étude a éié cultivée avant qu'il y eût des matérialistes. Elle a servi à démontrer plus parfaitement l'existence de Dieu à tous ceux qui ont examiné de bonne foi les opérations de la nature. Les plus grands physiciens ont été théistes par raisonnement et par conviction, après l'avoir été par instinct, comme le reste des hommes. Newton prosterné devant l'Etre souverain, dont il connaissait l'ouvrage mieux que tous les matérialistes du monde , est un exemple dont ils devraient rougir. Le matérialisme et la fatalité ne peuvent servir qu'à étouffer l'étude et l'industrie, à rendre l'homme hébété et stupide. De quoi lui servira-t-il de s'adresser à la nature pour obtenir ses faveurs et pour écarter ses disgrâces? (Page 185.) La nature est sourde et le destin est inexorable; il ne lui reste qu'à suivre ses penchants comme les brutes, en attendant l'anéantissement qui lui est commun avec elles. La connaissance de la nature se borne àce merveilieuxaxiome, tout est nécessaire : l'étude, les recherches, les connaissances, les efforts, ne peuvent nous soustraire à la nécessité.
C'est la religion qui a mis le monde moral en mouvement; sans elle, notre epèce serait encore brute et sauvage; sans elle, nous retomberions dans l'état dont elle nous a tirés. Un peuple athée et matérialiste, si un tel peuple pouvait exister, serait incapable de société, de police, de législation, il ne connaîtrait d'autre félicité que celle des brutes, d'autre bonheur que l'indépendance , d'autre règle que ses appétits corporels. Un athée n'existe que pour lui seul ; c'est un être isolé qui ne lient à rien; il est déplacé, inutile ou dangereux dans la société.
11 y a de la folie à prétendre que la religion est la source de tous les maux du genre humain. Nous verrons \es preuves accablantes sur lesquelles on veut établir cette proposition absurde et démentie par l'état connu de toutes les nations. Nous sentons d'avance toute la valeur du verbiage pompeux dans lequel notre auteur se perd. « Les hommes ne furent heureux que lorsque, consultant la raison, prenant l'expérience pour guide, et faisant abstraction de leurs
idées romanesques, ils reprirent courage, mirent on jeu leur industrie, et s'adressèrent à la nature, qui seule peut fournir les moyens de satisfaire leurs besoins et leurs désirs, et d'écarter ou diminuer les maux qu'ils sont forcés d'éprouver. » ( Page 186 ; Lontag. sac, c. h, p. 61.)
Quels sont donc ces heureux prétendus qui , faisant abstraction de l'existence de Dieu, n'ont offert leur encens qu'à la nature soui de, au destin inexorable, et n'ont élevé des autels qu'à la matière? En quel lieu de l'univers les trouverons-nous? Veut-on parler de quelques matérialistes cachés, honteux de leur propre système, qui profitent des bienfaits de la religion en blasphémant contre elle ; qui , bornés à satisfaire lexirs besoins et leurs désirs, comme les animaux dont ils envient secrètement le sort, font semblant d'être hommes : rêveurs mélancoliques, à qui l'imagination peint tout en noir; qui ne voient dans ce monde que des erreurs et îles maux ; qui ne savent que déclamer tristement contre le sort de leurs semblables , oseront-ils nous vanter leur bonheur? Quel est l'homme raisonnable qui soit tenté de le leur envier?
N'est-ce pas une puissante consolation contre les maux de la nature, que de penser que tout est nécessaire, et qu'il n'y a rien de mieux à espérer ni en ce monde ni en l'autre?
Il vaudrait encore mieux, dit Epicure, croire les fables populaires touchant la Divinité, que de nous mettre sous le joug d'une fatale nécessité. On peut apaiser les dieux, mais rien ne peut fléchir l'impitoyable nécessité. (Morale a" Epicure, p. 201.) Nous serons beaucoup mieux instruits sans doute, quand nous saurons que la nature est Dieu (page 188) : cette foi justifiante, nous guérira de toutes nos erreurs et de tous nos maux. Avec des contradictions nous saurons tout accorder; avec des absurdités nous parviendrons à éclaircir toutes les questions; en déraisonnant, nous deviendrons des dieux (12). Déjà notre auteur est parvenu au faite de cette apothéose par son intrépidité; il veu. jus ramener aux autels de la nature (page Ïê6), et il nous défend d'adorer une nature sourde qui agit nécessairement. (Page 190.) Dans un moment il nous dira que la nature n'est point une marâtre, ni le destin inexorable. (Chap 7, p. 230). Ainsi la nature est sourde et elle ne l'est point; le destin est inexorable et il se laisse fléchir; il ne faut point les adorer, et il faut leur élever des autels. Nous n'avons point l'ambition de prétendre au privilège de soutenir ainsi le pour et le contre. Tout examiné, nous nous en tenons à la nature, non pour l'adorer, mais pour écouter ses leçons et reconnaître le Dieu souverain, tout-puissant, infiniment sage et infiniment bon qu'elle nous annonce. La plume d'un matérialiste, toujours trempée dans le fiel, nous le représente comme un ennemi et un tyran ; la nature et la raison
',12) SoMcqual Victoria aslo . (LccbJS F., 1. 1, v. 80
ne nous montrent en lui qu'un bienfaiteur et un père.
Nous devons des oxcuses au lecteur de toutes ces répétitions fatigantes; mais nous y sommes forcés par l'obstination d'un auteur, qui n'a mis d'autre variété dans tous les chapitres que celle du style; qui s'est flatté de persuader les hommes à force de les étourdir.