CHAPITRE VIII
EXAMEN DES AVANTAGES QUI RÉSULTENT POUR I ES HOMMES DE LEURS NOTIONS SUR LA DIVI- NITE, OU DB LEUR INFLUENCE SUR LA MORALE, SIR LA POLITIQUE, SUR LES SCIENCES, SUR LE BONHEUR DES NATIONS ET DES INDIVIDUS.
§ I". Pour juger si la religion est utile ou inutile aux hommes, il n'est qu'une seule manière de raisonner qui soit sensée et décisive, c'est de consulter les faits et l'expérience. Si les philosophes pouvaient alléguer l'exemple d'une nation athée et matérialiste, mieux policée que les peuples qui connaissent un Dieu, plus éclairée sur la morale, sur la politique, sur les sciences, plus fortunée et plus accomplieà tous égards, cet argument serait sans réplique ; l'auteur, qui nous a cités si souvent au tribunal de l'expérience, y triompherait sans doute; nous serions forcés de passer condamnation.
Mais c'est à nous d'invoquer cette preuve victorieuse, contre laquelle toutes les spéculations viennent échouer. Malgré tous les préjugés philosophiques, il y a une morale, une législation, plusieurs formes de gouvernements sur la terre; on y cultive les sciences ; et, depuis que l'on écrit l'histoire, on connaît des nations qui ont été, ou qui sont aujourd'hui plus ou moins heureuses et florissantes. En peut -on nommer une qui n'ait admis un Dieu, qui n'ait eu une religion ?
Si jamais l'on a découvert une peuplade sans aucun vestige de culte public, les hommes qui la composaient n'étaient ni athées ni matérialistes par principe ; ils étaient ignorants, sauvages, abrutis, misérables, peu différents des animaux parmi lesquels ils vivaient. C'est par la connaissance d'un Dieu que tous les hommes, sans exception, ont passé de la vie brutale à l'état de société; ce sont les fêtes et les assemblées religieuses qui ont servi à les rapprocher; les premières lois ont été données par les mêmes fondateurs qui ont établi une forme de culte; les premières notions de la morale ont été appuyées sur la créance d'un Dieu rémunérateur et vengeur; les plus anciens gouvernements ont été théocratiques. La poésie est le premier talent que l'on a cultivé, et les poêles ont été d'abord les chantres de la Divinité; c'est dans les pratiques du culte divin que l'on a commencé à mettre un peu plus de magnificence, de goût et de décence que dans les usages ordinaires de la vie; I art de bâtir, la peinture, la sculpture ont consacré les prémices de leurs travaux à l'honneur de l'Etre suprême : les premières alliances entre les nations ont été jurées sous les yeux de la Divinité et sur le sang des victimes: les chants, la danse, les repas communs ont pris naissance aux pieds des autels; c'est là que les hommes ont senti naître dans leur âme les premiers
transports de joie et d'amitié fraternelle, les premiers sentiments du bonheur et des affections sociales.
Les matérialistes parviendront-ils a faire oublier tous ces faits, à nous faire regard3r comme une source empoisonnée la religion à laquelle les hommes sont redevables de tous les avantages dont ils jouissent?
Si nous jugeons des peuples par comparaison, dans quelles contrées voyons-nous ces biens réunis au plus haut degré ? Est-ce chez les nations infidèles ou sauvages, ou chez les nations chrétiennes? Nous attestons encore ici l'expérience. On juge d'un homme par ses actions, d'un arbre par ses fruits, d'une cause par les etfets, d'une loi ou d'une institution par les conséquences qui en résultent. Philosophes à systèmes , dissertateurs éternels, partez donc de ce principe; jugez la religion sur la même règle selon laquelle on juge des autres institutions ; jetez un regard sur le genre humain, comparez, et décidez.
Mais non ; la raison et l'équité n'ont plus d'empire sur des juges aveuglés par la passion. Les hommes sont vicieux et méchants ; il y a donc des défauts dans la morale et dans l'éducation. Dans aucun lieu du monde la législation n'est parfaite ni le gouvernement sans abus : nous sommes encore trèsbornés dans nos connaissances, et le genre humain pourrait être moins malheureux, qu'il n'est. Puisque la morale, la politique, les lois, l'éducation, sont fondées sur la religion, donc c'est la religion qui est la cause du mal ; donc il faut la détruire pour y remédier. Voila le sophisme ridicule dont On remplit des volumes entiers, et sur lequel nos nouveaux législateurs ne tarissent plus.
Les épicuriens, leurs prédécesseurs, ont fait autrefois contre la raison et contre l'usage que l'homme en fait, les mêmes objections que l'on fait aujourd'hui contre la religion. Si l'on veut consulter le troisième livre de Cicéron sur la Nature des dieux, n. 65 et suivant, l'on y reconnaîtra le langage de notre auteur. Quand il nous aura prouvé que nous abusons de la raison aussi bien que de la religion, s'ensuivra-t-il que nous devons renoncera l'une et à l'autre ?
Les hommes sont vicieux et méchants ; le fait est trop vrai, quoique toujours exagéré par les incrédules ; ils le sont malgré la religion, malgré les lois, la morale, l'éducation et la raison, parce que les (lassions sont, l'apanage essentiel de leur nature. Si les passions étaient moins fougueuses, toutes les institutions sociales seraient plus efficaces, ou plutôt elles cesseraient d'être nécessaires; la raison agirait indépendamment des lois religieuses et civiles. Sages réformateurs, travaillez à modérer les liassions, vous rendrez également service a la religion, à la politique, à la morale; vous agirez de concert avec elles, vous perfeelionnerex tout, et vous ne détruirez rien.
Dans qneN lieux de l'univers les passions causent-elles plus de ravages ? Est-ce dans
les petites sociétés d'un peuple laborieux, dans les extrémités des grands empires ? Non, dans ces lieux fortunés les mœurs sont simples et pures; la paix, l'innocence, l'humanité douce, la fraternité régnent ; les affections sociales sont dans toute leur force ; la religion est respectée et pratiquée; on retrouve des hommes. C'est dans les grandes villes, au milieu de l'oisiveté, du luxe, de l'abondance, des plaisirs, que le vice a établi son séjour, et la folie son empire. C'est là que les incrédules étudient les hommes, enfantent leurs systèmes destructeurs ; ils jugent la religion où elle n'est plus, et la nature où elle est méconnaissable. Censeiirs^ chagrins, quitte/, ces lieux empestés, respirez un air plus pur, et vos yeux fascinés re verront la lumière.
Heureusement ils se réfutent eux-mêmes et nous prémunissent contre leurs sophismes ; on prie le lecteur d'y faire attention. Quand il est question d'examiner les effets de leur propre morale, ils posent pour principe que « ce ne sont point les opinions générales de l'esprit qui nous déterminent à agir, mais les passions; que les hommes, avec la meilleure théorie, ont quelquefois la pratique la plus mauvaise ; que le tempérament de l'homme est toujours plus fort que ses dieux ; l'organisation plus puissante que la religion; les objets présents, Tintérôt, l'habitude, plus efficaces que les spéculations. (Ch. 21, p. 243 et suiv.) Ils concluent que si un athée est vicieux, ce n'est pas une preuve que sa morale est inutile ou mauvaise. »
Lorsqu'ils veulent rendre odieuse la morale religieuse, ils raisonnent différemment; ils soutiennent que l'homme est méchant par réflexion et par principes ; qu'il agit conséquemment aux idées qu'il a conçues de la Divinité ; que si des chrétiens sont vicieux et méchants, c'est une preuve que leur religion est non-seulement inutile, mais pernicieuse.
Bayle était déjà tombé dans la môme contradiction. 11 enseignait d'un côté que l'athéisme n'a aucune influence sur les mœurs; que l'homme ne suit point dans sa conduite les opinions spéculatives de son esprit. (Ch. 12, p. 346 et 347.) Il affirmait de l'autre que l'idolâtrie était pire que l'athéisme ; que les païens avaient été vicieux, parce qu'ils adoraient des dieux méchants et corrompus. Il soutenait donc que l'athéisme ne changeait point les mœurs , et que le paganisme les changeait ; il faisait contre l'idolâtrie le même raisonnement que notre auteur fait contre la religion en général.
C'est ainsi que les contradictions se perpétuent et deviennent héréditaires parmi les incrédules.
§ 11. Dans deux chapitres entiers de déclamations, nous ne trouverons aucune objection nouvelle; l'auteur a tout dit dès le commencement de son ouvrage, et il ne fait que répéter ce que nous avons lu dans la Contagion sacrée, dans le Christianisme
dévoilé, dans les Lettres à Eugénie, dans YEssai sur les préjugés, etc.
La grande question est de prouver qu« la notion d'un Dieu peut porter au crime et rendre les hommes vicieux; depuis longtemps nous demandons cette preuve à notre philosophe.
Il soutient que la justice et les autres perfections morales, que l'on attribue à Dieu , sont sujettes à se démentir ; qu'en supposant le principe que Dieu ne doit rien aux hommes, il s'ensuit que sa conduite ne peut pas être le modèle de la nôtre.
1° Quand nous accorderions la conséquence, l'argument ne prouverait encore rien; il s'ensuivrait seulement que nous devons régler notre conduite, non sur celle de Dieu, dont nous ignorons les raisons et les motifs, mais sur la loi qu'il nous impose et qu'il a gravée dans nos cœurs. 2" Quelle preuve d'injustice trouve-t-on dans la conduite de Dieu? C'est qu'il ne récompense point la vertu et ne punit point le crime dans cette vie. (Page 118.) Mais nous avons démontré qu'une conduite contraire serait le comble de l'injustice, et qu'elle est impossible. (Chap. 3, § 6.) 3° Peut-on imaginer un seul homme , j'entends un chrétien , qui ait jamais poussé la folie jusqu'à être injuste de propos délibéré, afin de ressembler à Dieu, jusqu'à faire ce qu'il jugeait être un crime , parce que Dieu fait la même chose? 4° Nous avons expliqué en quel sens Dieu ne doit rien aux hommes; il ne leur doit rien, absolument parlant, puisqu'il ne leur doit pas l'existence , et qu'il peut les laisser dans le néant ; mais, dès qu'il les a créés , il est devenu leur père et leur bienfaiteur; il leur doit l'accomplissement de ses promesses ; et cette obligation est fondée sur ses perfections mêmes, qu'il ne peut jamais démentir.
Platon a dit que la vertu consiste à ressembler à Dieu: Jésus-Christ, dans l'Evangile, nous exhorte à être parfaits comme noire Père céleste. [Mat th. v, 48.) Ces maximes no peuvent nous porter au mal, puisque Dieu ne fait jamais que du bien. (Contagion sac, ch. 10, p. 35.)
Toutes les révélations, dit notre auteur, s'accordent à nous annoncer un Dieu despotique, jaloux, vindicatif, intéressé, capricieux, insensé, etc. ( Page 236; Essai sur les préjugés, c. 9, p. 208.) Fausseallegation.il y a bien de la différence entre un Dieu vengeur et un Dieu vindicatif; le premier n'exprime qu'un Dieu juste, et en ce sens il a dit : Lavengeance m appartient, c'est moi qui rendrai à chacun ce qui lui est dû. (Deuter. xxxn, 35.) Le second ne se dit qu'en mauvaise part. ; il désigne une passion injuste, qui est toujours une marque de faiblesse et qui ne peut convenir à Dieu. C'est encore un trait de justice en Dieu d'être jaloux de lhonneurqui lui est dû, de ne point souffrir qu'on le rende impunément à de fausses divinités.
Quant à un Dieu despotique, intéressé, capricieux, insensé, l'auteur doit se souve-
Bî9
nir de ce qu'il a dit lui-môme, que ce sont les hommes d'un tempérament mélancolique,
aigri par les malheurs ou par les infirmités ; les hommes d'un caractère chagrin, fâcheux, porté à la méchanceté, qui se forment ces idées bizarres de la Divinité. (Chap. 7, p. 213,214,215.)
§ III. « Mais la religion divise les hommes au lieu de les réunir; au lieu de s'aimer, ils se disputent, ils se haïssent, ils se persécutent : en cela chacun croit se conformer aux vues du Dieu qu'il sert, et ne se fait aucun reproche des crimes qu'il commet pour sa cause. » (Page 237 ; Contag. sac; Essai sur les préjugés, ch. 2, p. 20; c. k, p. 77; c. 8, p. 166; c. li, p. 361.)
Comme c'est ici le reproche auquel les ennemis de la religion reviennent sans cesse , il est bon de l'examiner avec atten- . tion.
1° C'est une erreur de croiro que l'intolérance, la haine, l'antipathie soit une propriété attachée exclusivement aux opinions religieuses; elle est inséparable de toute opinion que les hommes regardent comme importante, à laquelle ils tiennent par intérêt, par vanité, ou par quelque autre motif. L'auteur en est convenu : Il est difficile, ditil, de ne pas se fâcher en faveur d'un objet que l'on croit très-important. (Page 224. Voy. encore Contag sacrée, ch. h, p. 77 ; ch. 9, p. 56; Hist.natur. delarelig. par David Hume, tome III, p. 68: De l'esprit, second discour?, ch. 3, note, p. 103.) Les hommes seront donc toujours sujets à se fâcher pour leurs droits, pour leurs usages, pour leurs lois, leurs gouvernements, leurs possessions, leurs habitudes, leurs systèmes, parce qu'ils regardent tous ces objets comme importants. L'intolérance est donc un apanage de l'athéisme aussi bien que de la religion ; les athées attachent beaucoup d'importance à leur doctrine : si on les an croit, le bonheur dugenre humain en dépend. Aussi se fàchent-ils trèsviolemment contre ceux qui ne sont pas de leur avis; ils ne leur épargnent ni les calomnies ni les injures. S'ils étaient les maîtres de les persécuter, ils croiraient rendre un service essentiel a 1 humanité. Une des sources les plus ordinaires de la colère et de l'intolérance, c'est la vanité; or on sait quelle est l'humilité des incrédules. Sans aucune intention de se conformer aux vues de Dieu, ils savent très-bien outrager les hommes.
2' Un nouvel artifice de leur part est de supposer que l'intolérance est un caractère particulier aux religions révélées, et singulièrement au christianisme. Mais notre auteur et d'autres ont fait voir que les déistes doivent être intolérants, s'ils agissent conséquemment. Toutes les religions l'ont été plus ou moins selon les circonstances. 11 est impossible d'être convaincu de la vérité d'une religion, et de ne pas souhaiter qu'elle prévale sur toutes les autres. L'indifférence des 1 religions ne peut subsister qu'avec un pyrrhonisme universel.
3* Il est essentiel de distinguer cette in-
différence des religions d'avec la tolérance raisonnable que lacharité prescrit. Le christianisme n'a jamais ordonné de persécuter ni de faire violence à personne pour cause de religion (De l'esprit, second discours, ch. 3, note, p. 10-V, et c. 23, p. 310); l'on défie les incrédules de citer aucune maxime de l'Evangile, aucune doctrine des apôtres de laquelle on puisse conclure le droit de persécution. Les apôtres se sont annoncés comme envoyés de Dieu pour faire rendre obéissance à la fui chez toutes les nations (Rom. i, 5), mais par la persuasion et non par la violence.
Lorsque le christianisme est devenu la religion des princes et des sujets, des nations entières/les souverains ont été en droit de juger ce qu'il leur convenait de permettre ou de défendre pour le bien de leur Etat, pour la tranquillité de leurs peuples, pour le maintien de leur autorité. Ils ont toléré ou interdit les autres cultes comme ils l'ont trouvé bon et selon les circonstances, non pour le salut éternel des hommes, qui n'est point l'objet de la > politique, mais pour leur intérêt temporel. Le vrai motif de l'intolérance dans les souverains a toujours été la raison d'Etat, et non l'esprit de la religion.
k" Il y a eu dans tous les temps et dans toutes les religions des particuliers d'un caractère violent, impérieux, qui sous l'apparence du zèle ont cherché à satisfaire leurs passions particulières. Us outrageaient sans doute la religion, en voulant la servir par des moyens qu'elle réprouve ; ils en méconnaissaient l'esprit, ils en trahissaient les véritables intérêts. (De l'esprit, second discours, ch. 23, p. 369.) Mais ces hommes dangereux n'auraient pas été moins redoutables s'ils avaient été matérialistes; ils auraient fait pour l'athéisme ce qu'ils faisaient pour la religion. Ce n'est pas la religion qui les rendait méchants, c'est au contraire leur méchanceté naturelle qui pervertissait leur religion. Elle prêche la charité et non la haine, la paix et non la violence, la douceur et non la persécution. Les crimes commis sous , ombre de religion ne peuvent pas plus lui être imputés que les fureurs des incrédules contre elle ne peuvent être attribuées à la raison ou à la philosophie. Les méchants , dominés par leurs passions, ne s'informent guère si leur conduite est conforme ou contraire aux vues du Dieu qu'ils servent.
§ IV. On doit raisonner de même sur les cultes insensés, sur les usages cruels ou obscènes pratiqués chez certains peuples, tels que les sacrifices de sang humain, les macérations barbares des talapoins et des faquirs, les prostitutions et les débauches établies à l'honneur de certaines divinités. ( Page 237; Contagion sac, c.9, p. 31 et 33; Lucrèce, 1. i, v. 85.) Ils partaient du caractère particulier des nations, et c'est ce caractère môme qui avait altéré en elles les notions religieuses. Ce n'est pas parce que les Grecs honoraient Vénus qu ils étaient impudiques;
c'est au contraire leur impudicité naturelle qui les avait portés à déifier cette passion : ils n'étaient pas adonnés au vin, parce qu'ils adoraient Bacchus; mais leur goût naturel pour le vin était la cause du culte insensé de ce Dieu.Dira-t-on que les Romains eurent peur, et qu'ils eurent la fièvre, parce qu'ils avaient bAti des chapelles à ces deux êtres imaginaires? Non, mais ils lirent cette sottise, parce qu'ils avaient été peureux et malades.
Il ne faut pas confondre l'effet avec la cause. Un culte insensé influait sans doute sur les mœurs par réaction, et en favorisant les passions dont il était l'ouvrage; mais c'est la corruption primitive des mœurs\qui avait perverti le culte. Les pères, en consSR crant leurs passions et leurs folies, les perpétuèrent chez leurs enfants. Sans les principes de morale naturelle, fondés sur la créance d'une Divinité, ces passions et ces folies auraient causé encore de plus grands ravages. La source première des maux et des erreurs des hommes a toujours été et sera toujours dans leurs passions.
Les incrédules raisonnent donc très-mal, lorsqu'ils comparent la religion à une épée placée dans la main d'un furieux. La religion n'est point une épée, c'est une chaîne; mais un furieux peut se servir de ses chaînes pour s'assommer lui-même ou pour blesser les autres : serait-il moins à craindre, s'il était déchaîné?
Sans la créance d'un Dieu et sans religion, point de morale; les passions sont la seule règle de l'homme; c'est un point démontré. Si des passions indomptées parviennent à pervertir la règle même, à corrompre la religion ,et la morale, que s'ensuit-il? Qu'il valait mieux les abandonner à elles mêmes, et laisser vivre l'homme en bête? Cette conséquence révolte le sens commun. Il faut plutôt conclure que Dieu ne pouvait accor
er aux hommes un plus grand bienfait que de leur donner une relgion révélée et une morale fixe, qui fussent à couvert sous son autorité des attentats des passions.
L'auteur attaque cette religion et cette morale même; il soutient qu'elles sont pernicieuses. « Le Dieu des Juifs, dit-il, e>t un tyran soupçonneux, qui ne respire que le sang, le meurtre, le carnage, et qui demande qu'on le nourrisse de la fumée des animaux; le pur esprit des chrétiens veut que pour apaiser sa fureur on égorge son propre fils. (Page 238; Conlayion sacrée, ch. 1, p. 15 et 16; ch. 3, p. 39; c. 9, p. 9.)
On reconnaît à ce style décent, modéré, plein de douceur et de charité, la tolérance philosophique. Quel bonheur pour les hommes, s'ils étaient sous le choix de maîtres si débonnaires! Remercions l'auteur de n'avoir pas reproché aux Juifs qu'ils nourrissaient leur Dieu du sang de victimes humaines, et aux chrétiens qu'en offrant le sacrifice de Jésus-Christ, ils égorgent de nouveau le Fils de Dieu.
Nous avons fait voir dans un autre ouvrage que la cruauté que les Juifs ont exercée en-
vers leurs ennemis dans leurs expéditions militaires était le seul droit de la guerre connu pour lors, et que, selon le cours naturel des choses, il était impossible de leur donner d'autres mœurs que celles des nations dont ils étaient environnés. (Apol. de la relia, chrét., c. 3, § 8.) Nous ne lisons point dans nos livres saints l'ordre par écrit que Dieu avait donné aux Juifs d'égorger son propre Fils : la mort de Jesus-Christ a été un sacrifice libre et volontaire de sa part; Dieu, en l'acceptant pour prix de notre rédemption, a montré sa miséricorde et non sa fureur. Il a ressuscité son Fils, et l'a comblé de gloire; c'est le culte que nous lui rendons qui excite les blasphèmes de ses ennemis ; mais, malgré leur indignation jalouse, Jésus-Christ sera adoré jusqu'à la fin des siècles.
Il n'est pas vrai que le nom de Dieu soit devenu pour toutes les nations le signal de la terreur, de la cruauté, de l'inhumanité, et serve de prétexte continuel à la violation des devoirs de la morale. (Page 238; Contafjion sacrée, c. 3, p. 54.) 11 y a moins de terreurs, moins de cruautés, moins de crimes chez les nations religieuses que chez les autres. D'ailleurs, quand le fait serait vrai, l'auteur doit se souvenir que les erreurs, les crimes, les superstitions viennent de l'organisation, du tempérament, de l'humeur atrabilaire, et non de la créance d'un Dieu. (Chap. 10, p. 303; chap. 7, p. 213, 214, 251 ; tome Ier, ch. 5, p. 64 et 65.)
Qu'il ne nous parle donc plus de morale humaine fondée sur la nature de l'homme ; il ne connaît pas mieux la nature de l'homme que celle de Dieu, pas plus la morale que la religion. Ni l'une ni l'autre n'ont jamais parlé à son cœur : il ne s'est nourri que de fiel et d'amertume contre ses semblables ; il ne voit en eux que des tigres et des monstres, parce qu'il ne les regarde que dans lui-même.
Ne dirait-on pas que ce misanthrope satyrique a vécu parmi des cannibales? Nous servons un Dieu cruel et nous lui ressemblons; nous n'espérons de mériter ses grâces que par des crimes et des frénésies ; nous foulons aux pieds tous les devoirs de l'humanité ; nous méconnaissons les préceptes clairs de la morale. (Page 239 ; Contag. sac, ch. 8.)Ce portrait sans doute n'est pas flatté; mais, à force d'être hideux, il est ridicule et ne ressemble à personne. Réformateurs si éloquents et si bien instruits de nos défauts, il n'est qu'un moyen pour nous corriger; soyez plus sages," plus humains, plus patients, plus vertueux que nous; on pourra douter alors si votre morale ne vaut pas mieux que la nôtre.
§ V. On s'attend bien qu'un censeur déchaîné contre tous les hommes n'a pas épargné les prêtres. Selon lui, ils ne prêchent souvent que la haine, la discorde et la fureur au nom de Dieu; ils sont communément plus ambitieux, plus avides, plus endurcis, plus opiniâtres, plus vains que les autres. Nous les voyons, dit-il, lutter contre
l'autorité souveraine , armer le prince contre .les sujets, et les sujets contre le prince, distribuer aux peuples crédules des couteaux pour se massacrer. (Contagion sacrée, ch. 4 et 5; Essai sur les préjugés, eh. 5, p. 1-20; De l'esprit, second discours, ch. 14, p. 252.) On serait tenté de penser qu'ils ne croient point au Dieu qu'ils annoncent, ni à la morale qu'ils enseignent : ils sont communément les plus fourbes des hommes; les meilleurs d'entre eux sont méchants de bonne foi. (Pages 239, 240, 241.)
C'est aux peuples de juger si le tableau est ressemblant, et s'ils reconnaissent leurs pasteurs sous ces traits. Une calomnie outrée ne peut nuire qu'à son auteur, elle porte sa réfutation avec elle. Nous avons répondu ailleurs aux reproches que l'on fait au clergé. (Apol. delà rétif/, chrét., c. 15.) Si malheureusement il y avait des prêtres sur lesquels pussent tomber les traits lancés par les incrédules, leur conduite ne prouverait rien contre la religion qu'ils enseignent. L'auteur observe lui-même que l'homme s'écarte souvent par faiblesse des vérités dont il est le plus persuadé; c'est sur ce principe qu'il fonde l'apologie des athées (ch. 12, § 4) : y a-t-il de l'équité à juger différemment de ceux qui enseignent la religion? Mais encore une fois, la notoriété publique dépose contre ces calomnies.
Après les piêlres, il était naturel que les souverains eussent leur tour. Tout homme qui par son rang, son autorité, ses privilèges, blesse l'orgueil des incrédules, doit s'attendre à en essuyer les attaques.
Selon notre censeur, la religion n'a fait que corrompre la politique, et la changer en tyrannie; les prêtres crient sans cesse aux monarques qu'ils sont les images du Très- Haut; qu'ils ont comme lui le droit de disposer des biens, de la personne, de la liberté, de la vie de leurs sujets : les princes, ainsi enivrés par la flatterie, se persuadent que comme Dieu ils ne sont point comptables de leurs actions aux hommes, et ne doivent rien au reste des mortels. Il est donc évident, dit-il , que c'est à la religion et aux flatteries de ses ministres que sont dus le despotisme, la tyrannie, la corruption et la licence des princes, l'aveuglement et le malheur des peuples. Il présente le ^tableau le plus horrible du dérèglement, dii luxe , de la corruption des souverains, des injustices de leurs ministres, des ravages de la guerre, du brigandage des conquérants. (Page 2+1 et suiv ; Contagion sacré, c. 6 et 7; Essai sur les préjugés, ch . 2, page 25; et c. 14, page 3G9.)
Pour tirer de ces faits, vrais ou supposés , une preuve apparente, il faudrait examiner s'il n'y a jamais eude corruption , d'injustices, de désordres de brigandage, de guerres injustes dans les Etats républicains. Si les mêmes malheurs ont eu lieu sous ce gouvernement, aussi bien que dans les monarchies, ils n'y sont pas nés de la flatterie des ministres de la religion. Sont-ce les flatteries des pontifes de l'ancienne Rome
qui ont été la cause du brigandage des Romains sous la république, des vices et de la
cruauté des empereurs? Les peuples ont-ils été mieux traités sous le joug de]ces maîtres idolâtres, que sous le gouvernement des princes chrétiens?
Heureuses les nations dont les souverains n'oublieraient jamais qu'ils sont les images du Très-Haut : qu'ils doivent imiter sa bonté et sa justice; être comme lui les pères et les bienfaiteurs des hommes; n'user de la grandeur et de la puissance que pour procurer le bonheur de leurs sujets! Cette idée ne formerait jamais des tyrans, mais da^ sages; elle n'inspirerait point le despotisme ni l'abus de l'autorité ; Dieu n'abuse point de la sienne ; elle ne soufflerait point le feu de la guerre; Dieu commande la paix; elle n'autoriserait aucun vice; Dieu les condamne tous. Un monarque, persuadé que Dieu est son modèle et son juge, ne refuserait point de rendre compte de sa conduite, puisque Dieu lui-même a daigné quelquefois rendre compte de la sienne. Cessez do faire le mal, disait-il à son peuple; apprenez à faire le bien; exercez la justice et la charité : venez alors, et reprenez ma conduite à votre égard : Tenite et arguile me. (Isai.i, 18.) Jugez entre ma vigne et moi: qu'ai-je dû lui faire que je ne lui aie point fait? Judicate inter me et vineammeam. (Isa. v, 3.)
La passion qui aveugle les incrédules, les empêche de voir qu'ils forment contre les prêtres des accusations contradictoires. Us leur reprochent d'être serviles adulateurs des princes, et en même temps d'être rivaux de l'autorité souveraine. (Pages 248 et 249 ; Essai sur les préjugés, ch. 2, page 22, etch. 12, page 303; Covtag. sacr. , ch. 4, page, 69, c. 5, page 78 et suiv.; de dire aux roisqu'ils peuvent tout oser, et de leur montrer des bornes qu'ils ne doivent pas franchir: de favoriser le despotisme, et de le réprimer.
Nous ne voyons pas , disent-ils, que les mauvais princes aient été des athées. (Page 245; Contag. sacrée, c. 6, page. 124.)Cela est surprenant sans doute ; alors c'eût été des monstres que rien n'eût pu dompter. Il est absurde d'avancer que la religion les a rendus plus méchants que la nature ne les avait faits. Qu'importe que Néron, Constantin et Philippe II aient été superstitieux ; s'ils étaient tombés dans l'Athéisme, auraient-ils changé de tempérament et d'organisation?
Néron fut d'abord modéré et sage ; il ne devint pas méchant pour avoir changé de créance. Est-ce après sa conversion que Constantin a commis lescrimos qu'on lui reproche? Il est faux qu'il ait trouvé dans les prêtres chrétiens des complices disposés à expier ses forfaits; ses prédécesseurs idolâtres en avaient commis de plus grands et en plus grand nombre. Son siècle lui pardonna ses fautes en faveur de ses exploits et de ses grandes qualités : son crime, aux yeux des incrédules, est d'avoir embrassé et protégé le christianisme; s'il l'avait persécuté, ils en auraient fait un héros supérieur à Julien.
(JELYKES COMPLETES DE BEKGIER.
§ VI. Autre eolomnie de reproche à la religion qu'elle fournit aux hommes les plus déréglés le moyen de compenser par des pratiques ce qui manque à leurs mœurs, et d'expier facilement leurs crimes. (Page 24-6.)
Jamais la religion n'a enseigné que les pratiques pouvaient suppléer aux mœurs; c'est une erreur expressément condamnée dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament. (Isa. lviii, Matih, v, 8; Marc, vu, G, etc.) La seule expiation efficace qu'elle fournisse aux pécheurs, est de changer leur cœur, et de réparer les effets de leurs crimes autant qu'il leur est possible. Le sacrifice le plus salutaire est de garder les commandements de Dieu, et de renoncer àl'iniquité ; la vraie propitiation pour le péché, la vraie prière pour en obtenir le pardon, c'est de s'éloigner de l'injustice. La meilleure des offrandes est de faire du bien; exercer la miséricorde est la victime la plus agréable à Dieu. (Eccli. xxxv, 1 et suiv.)
Il estfauxque sous l'empire de la religion la morale naturelle ait été ignorée et méconnue. On n'a jamais oublié « que l'homme a des besoins ; que la société n'est faite que pour lui faciliter les moyens de les satisfaire; que le gouvernement doit avoir pour objet le bonheur et le maintien de cette société, qu'il doit se servir des mobiles nécessaires pour iniluer sur des êtres sensibles; distribuer à propos les peines et les récompenses. » (Page 247.) Celte morale n'est mieux connue, ni plus exactement enseigné dans aucun lieu que chez les nations chrétiennes. Elle y serait mieux suivie, si les passions no parlaient pas plus haut que la morale.
Il est faux que la morale parmi nous soit purement sacerdotale, accommodée aux vues et aux intérêts variables des prêtres. (Page 248.) Elle est invariable, puisqu'elle est consignée dans l'Evangile ; elle est très-populaire, puisque tout homme, qui sait lire, peut la puiser dans sa source; elle n'est point accommodée aux intérêts des prêtres, puisqu'elle leur impose des devoirs plus rigoureux qu'aux autres hommes.
11 est faux qu'un souverain religieux se fasse un devoir de tyranniser la pensée; d'accabler et d'écraser les ennemis des prêtres; d'égorger ses sujets par piété. Ces déclamations fanatiques sont sur tout déplacées et ridicules dans un temps où la liberté de penser, de parler et d'écrire, est plus grande qu'elle ne fut jamais. Il est dangereux qu'à force d'abuser de cette licence les incrédules ne parviennent enfin à en faire trop bien sentir les inconvénients.
L'auteur, dont la bile est échauffée, déplore amèrement les honneurs, les titres, les privilèges, les immunités, les biens accordés aux ministres de la religion, qu'il regarde comme les membres de la société les plus inutiles, les plus dangereux, les plus mauvais citoyens; il demande si les princes en sont devenus plus puissants, les nations plus heureuses, plus florissantes, plus raisonnables ? (Page 250; Contagion sac,
c. 5, pages. 90 et 109; Essai sur les préjugés, c. 14, page 207.)
1° Selon ses idées mêmes il est forcé de convenir que les souverains, en protégeant le sacerdoce, se rendent plus puissants, puisqu'il dit que les prêtres ne cessent de prêcher aux peuples la soumission, et qu'il leur en fait même un crime. (Pag. 24-2.) Le souverain en est plus puissant encore, parce que, dans ses besoins pressants, il trouve dans les contributions du clergé un secours que les autres ordres de l'Etat ne pourraient lui fournir. Au contraire, les souverains, qui ont dépouillé le clergé pour enrichir des courtisans avides , n'en sont pas devenus plus puissants, ni les peuples (dus heureux; on peut consulter sur ce sujet les historiens anglais, même protestants. (Hume, Hist. de la maison de Tudor, t. II, p. 330; t. 111, p. 23 et 370 ; la conversion de V Angleterre au Christian, comparée avec sa prêt, réformation; troisième entretien, c. 4, p. 268.)
2° Les nations en sont plus heureuses, puisque les contributions du clergé se font à leur décharge; puisque dans les calamités publiques les peuples affligés n'ont point de ressource que dans la charité de leurs pasteurs; nous voyons tous les jours des traits de libéralité de leur part, dont nous sommes édifiés et attendris, et auxquels les incrédules eux-mêmes sont forcés d'accorder des éloges. Chez les nations chrétiennes les pauvres sont mieux soulagés que partout ailleurs; les séculiers riches et charitables ne croient pouvoir mieux placer leurs aumônes qu'en les confiant au zèle et à la prudence des pasteurs. Enfin, dans tous les lieux ce sont eux qui prennent le soin des établissements de charité.
Que répliqueraient les calomniateurs du sacerdoce, si on leur mettait sous les yeux les esclaves vieux et infirmes abandonnés à Rome, et jetés comme un troupeau de bêtes dans une île du Tibre, pour y mourir de faim? Les pauvres regardés au Japon comme un objet d'horreur; plus de trente mille enfants étouffés ou noyés tous les ans à la Chine, ou jetés dans les rues pour être foulés aux pieds ; en Amérique, les vieillards abandonnés sans secours ; les enfants en bas âge enterrés avec leurs mères, pour que l'on soit délivré du soin de les élever? (Recherches philos, sur les Américains, t. 1er, p, 125 et 210; t. II, p. 224-.) Voit-on régner cette barbarie et ce mépris de la nature humaine partout où il y a des prêtres formés par l'Evangile? (Ap'ol. de larelig. chrét., ch. 11, § 2, 3, 4.) -
3° Par leurs soins, les nations sont évidemment plus raisonnables et les mœurs meilleures. En aucun lieu du monde le peuple n'est mieux instruit, moins grossier, moins stupide, moins abruti, moins vicieux que chez les nations chrétiennes, où ce sont les prêtres qui sont chargés de l'instruction. Les incrédules, semblables à des enfants incapables de réflexion, s'imaginent que ce qu'ils voient se fait de même partout ailleurs.
§ VIL Par un nouveau traité d'équité, cette
fonction même donne de l'humeur h notre réformateur. « Les corrupteurs de la jeunesse, dit-il, sont rendus les maîtres exclusifs de l'éducation. Sous de pareils instituteurs, que put devenir la jeunesse ? On empoisonna l'homme dès l'enfance; on lui rétrécit le génie par des minuties sacrées, par des devoirs puériles, pardo dévotions machinales; on lui remplit la lôte de sophismes et d'erreurs, on l'enivra de fanatisme. L'éducation sacerdotale et religieuse forma-t-elle des citoyens, des époux, des pères de familles, des maîtres justes, des serviteurs fidèles, îles sujets soumis, des associés pacifiques? Non ; elle lit ou des dévots chagrins, incommodes pour eux-mêmes et pour les autres, ou des hommes sans principes, cpii mirent bientôt en oubli les terreurs dont on les avait imbus, et qui jamais ne connurent les règles de la morale.» (Pag. 250 et 252; Contag. sac, c. 5, p. 88 et 89; Essai sur les préjugés, c. 1, 5 et 13.) Nous abrégons une invective ({lie Vivresse du fanatisme a dictée.
11 faut espérer que le monde, dégoûté de .'éducation sacerdotale et religieuse, confiera désormais aux incrédules l'instruction de la jeunesse, et l'on verra pour lors les prodiges dont ils sont capables. Déjà l'on a vu quelques essais de leur façon, qui doivent donner les plus grandes espérances. Nous n'avons encore qu'un seul Traité d'éducation, publié par un philosophe moderne, et tous les autres l'ont trouvé absurde.
Il fut un temps, et il n'est pas fort éloigné, où l'on connaissait parmi nous les vertus sociales, la probité, la franchise, l'honneur, le zèle patriotique, la bravoure, la fidélité, l'amitié, la générosité, l'usage raisonnable des richesses, la modération dans les plaisirs, l'humanité envers les malheureux; où le Français, fier de ses avantages, allait avec assurance donner aux nations étrangères le spectacle de ses mœurs et de son caractère, où les étrangers eux-mêmes venaient apprendre parmi nous, sinon la vertu, du moins le talent de la rendre aimable. Alors l'éducation des jeunes seigneurs n'était presque confiée qu'à des ecclésiastiques; ce sont ces corrupteurs de la jeunesse qui ont formé par leurs leçons meurtrières presque tous les grands hommes qui ont fait honneur à la nation.
Depuis quelques années l'on a reconnu l'abus de cette éducation sacerdotale et religieuse; on a substitué aux anciens instituteurs des gouverneurs élégants et maniérés, imbus d'un léger vernis philosophique, qui ont donné à leurs élèves une morale bien supérieure à celle de l'Evangile. Dès lors le nombre des citoyens zélés, des époux fidèles, des pères de famille laborieux, des maîtres justes, etc., a dû augmenter à l'infini. La génération présente doit l'emporter de beaucoup sur celle qui a précédé. Cependant, l'on se plaint de la corruption actuelle de la jeunesse; les villes retentissent des excès auxquels elle se livre; le monde est plein de familles déshonorées, de pères affligés et malheureux.
Dans les différentes écoles qui se sont formées dans les provinces, on a voulu introduire des instituteurs affranchis de la décence ecclésiastique, formés dans la capitale par la morale des incrédules; bientôt il a fallu congédier ces hommes merveilleux, dont les exemples étaient aussi pernicieux que les leçons. Ce sont là des faits connus, et qui ne sont que trop bien avérés.
Passons sous silence la fin tragique de plusieurs jeunes gens pervertis par la lecture des livres de nos impies, et contre lesquels la justice a été forcée de sévir; nous voudrions pouvoir oublier ces tristes événements. On peut consulter les magistrats euxmêmes sur la source des crimes déférés à leur tribunal.
Nous avons vu dans la première partie, par l'exposé de la morale prétendue naturelle, quels sont les eli'ets que l'on doit en attendre; nous en parlerons encore dans le chapitre suivant.
§ VIII. Mais les prêtres ont forgé des crimes fictifs et imaginaires d'impiété, de sacrilège, d'hérésie, de blasphème; ceux qui en sont jugés coupables sont punis plus sévèrement qu'un assassin, qu'un tyran, qu'un oppresseur, qu'un voleur, qu'un séducteur, qu'un corrupteur. (Pag. 251, Contag. sac, c. 10, p. 72.)
Je réponds, l°que quand la religion serait fausse, ces crimes prétendus fictifs seraient encore des crimes réels. N'est-ce pas un crime de fâcher les hommes et de les outrager? et n'est-ce pas les insulter d'une manière sanglante, que de traiter indignement l'objet de leur culte? L'auteur a reconnu qu'il est difficile de ne pas se fâcher pour des opinions que l'on regarde comme importantes? Or les excès dont nous parlons attaquent directement des opinions que nous regardons comme très-importantes, et qui, dans l'état actuel des choses, sont le fondement et le lien de la société. Ouand même une loi serait abusive, tant qu'elle a force de loi, il n'est point permis aux particuliers de l'enfreindre, encore moins d'invectiver contre elle, d'injurier le législateur et ceux qui lui obéissent. Malgré le zèle des athées, la religion est une loi que leurs sophismes n'ont pas encore fait abroger : tous ceux qui s'élèvent contre elle sont donc punissables, selon la jurisprudence de tous les peuples. Un assassin, un voleur, etc., violent une loi particulière;. ceux qui attaquent la religion détruisent le fondement de toutes les lois.
2" L'auteur est forcé de convenir que l'athéisme n'est pas fait pour le commun des hommes(chap. 10, p. 317, c. \\, p. 399).; le peuple ne peut donc avoir d'autre inorale, d'autre règle de conduite . d'autre frein contre les passions, que les principes delà religion; tout ce qui les attaque est donc un attentat contre la société, qui ne peut être trop rigoureusement puni.
3° Mais la fausseté de la religion est-ello démontrée? C'est l'absurdité do l'athéisme qui l'est. Dès que la religion est vraie, nécessaire, indispensable, l'impiété, le blas-
phème, le sacrilège sont des crimes réels, et les athées qui en sont coupables sont dignes de châtiment.
En enseignant, disent-ils, que la religion est au-dessus de tout, qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, on apprend au citoyen à se révolter contre son prince, à se détacher de sa femme , de ses enfants, de son ami, à égorger ses semblables toutes les fois qu'il s'agit des intérêts du ciel. (Pages 253 et 277; Contagion sacrée , <:h„ 5, p. 87, 91, 93 ; Estai, c. 13, p. 339.)
On ne peut pas pousser plus loin l'inconséquence et l'aveuglement. 1° Il est absurde de vouloir qu'un souverain soit soumis aux lois, et de le mettre au-dessus de la\religion, qui est la première des lois. 2° Dans une société corrompue, où la morale naturelle est oubliée, si l'on exigeait d'un philosophe un crime contraire à cette morale, doit-il trahir sa conscience, ou résister? L'auteur décide qu'il doit demeurer ferme dans ses principes. (Première part., c. 15, p. 325 et 326). Il jugera donc qu'il vaut mieux obéir à la nature dont il a fait son Dieu, que d'obéir aux hommes : ainsi il consacrera la maxime qu'il réprouve. 3° Cette alternative est-elle un cas fréquent, ordinaire, duquel on puisse conclure que la religion trouble la société ? Si un souverain despotique commandait à notre matérialiste de croire en Dieu et de pratiquer la religion sous peine de la vie, que répondrait-il à cet ordre absolu ? 4° De quel front ose-t-il reprocher à la religion de faire révolter les sujets contre leur prince, après avoir enseigné des maximes qui inspirent la révolte et les attentats? Que les chefs qui nuisent à la société perdent le droit de lui commander; que la crainte est le seul obstacle que l'on puisse opposer à leurs passions (première part., c. 9, p. 144 et 145) ; que si les hommes craignaient moins la mort , ils ne seraient ni esclaves ni superstitieux, que la tyrannie serait à jamais bannie des nations, fketc. (Première part., c. 14, p. 311.)
§ IX. Nouvelle contradiction d'objecter que les hommes sont méchants et vicieux en dépit de la religion et des idées théologiques, malgré la créance d'un Dieu et la crainte d'un enfer (page 254 ; Essai, ch. 12 , ]>. 299), et de soutenir que c'est la religion qui les rend tels; suivent-ils leur religion en dépit de la religion, ou lui résistent-ils en lui obéissant ?
Ces malfaiteurs, qui chaque jour remplissent nos gibets et nos échafauds, ne sont peut-être pas des incrédules ni des athées (page 255) ; mais, parce qu'ils ont bravé les échafauds et les gibets aussi bien que la religion, s'ensuit-il que ces objets de terreur sont inutiles ou pernicieux, qu'ils sont la cause des forfaits à la punition desquels ils sont destinés?
Voilàles beaux raisonnements sur lesquels on bâtit des systèmes, et l'on écrit des volumes entiers.
ÎVous applaudissons a un père qui, donnant des avis à son fils vicieux et criminel ,
lui représente les inconvénients temporels et présents auxquels il s'expose, lui fait entrevoir les conséquences naturelles de ses dérèglements; sa santé dérangée par la débauche, sa réputation perdue, la fortune délabrée par le jeu , les châtiments de la société, etc. (Page 25G.) Mais s'il ne lui parle point de la colère d'un Dieu vengeur, ni des peines de l'autre vie, il ne remplit que la moitié de son devoir.
Si le jeune homme indocile persévère dans ses dérèglements, comme cela arrive souvent, s'cnsuivra-t-il que la leçon du père a été déplacée ou pernicieuse? Si les deux motifs réunis n'opèrent encore rien, en conclura t-on (pie le second est plus mal fondé que le premier ?
Cherchons donc à multiplier et à renforcer, s'il est possible, les barrières capables d'arrêter la fougue des passions, et non pas à les ébranler ou à les détruire. Que les motifs temporels viennent au secours de la religion ; que la religion donne un nouveau poids à l'intérêt temporel : toute morale qui ne porte point sur ces deux bases est fausse; toute doctrine, qui les affaiblit l'une ou l'autre, est uue peste dans la société.
Il est faux que la vraie cause de la corruption générale soit dans les notions théologiques, et que les hommes soient vicieux, parce qu'ils sont presque partout mal gouvernés. (Page 257; Contagion sacrée, c. 7, j». 134.) S'il y a des vices dans les mœurs et des abus dans le gouvernement, ils partent de la même source , des passions humaines, maladie commune à ceux qui commandent et à ceux qui obéissent.
Il est faux que les peuples soient indignement gouvernés, parce que la religion a divinisé les souverains. Elle les divinise si peu, qu'elle leur montre au-dessus d'eux un maître duquel ils dépendent; un juge auquel ils doivent rendre compte ; une loi supérieure à leurs propres lois. C'est l'athéisme qui les divinise , en leur persuadant qu'il n'est point d'autorité que la leur; point de tribunal auquel ils doivent comparaître; point de châtiment à redouter pour eux.
Il est faux et absurde que les tyrans et les prêtres aient avec succès combiné leurs efforts pour empêcher les nations de s'éclairer, de rendre leur sort plus doux et leurs mœurs plus honnêtes. {Contagion sacrée, ch. 6, p. 115; Essai, ch. 2, p. 26.) Des athées seuls pourraient former cet horrible complot : heureusement les souverains et les prêtres croient en Dieu.
Il est faux que l'erreur soit la source des maux de notre espèce. (Page 258; Essai sur les préjugés, c.2, p. 24.) Ce sont les passions qui sont la cause de nos erreurs et de nos vices; l'auteur en fera l'aveu dans la suite. (F. chap. 12, § k.) A mesure que nos connaissances augmentent, nos mœurs deviennent plus corrompues. Vainement on se flatte de réformer les hommes par des raisonnements et par des livres; il n'en est qu'un seul qui ait opéré une révolution
dans ies mœurs; mais il ne partait pas de la main des hommes : c'est l'Evangile; et c'est là qu'il faut en revenir, si nous voulons nous corriger.
Enfin il est faux que les idées de la Divinité rendent les particuliers malheureux, parce que la superstition est un ennemi domestique. (Contag. suer., e.li, p. 148; Essai, c. 14, p. 360.) La superstition n'est point la religion, c'est l'effet d'un tempérament triste, fâcheux, mélancolique; l'auteur en est convenu. L'athéisme vient aussi de la même cause ; nous en voyons la preuve sous nos yeux, et nous aurons lieu de la confirmer encore. Des esprits troublés par les vapeurs de la bile se forment une idée terrible de la Divinité ; bientôt ils en viennent jusqu'à souhaiter qu'il n'y en ait Joint, et ce désir affreux n'est pas loin de a persuasion. Mécontents de la nature et d'eux-mêmes, semblables à un furieux qui combat dans les ténèbres, ils frappent à droite et à gain lie, s'en prennent indistinctement à Dieu et aux hommes.