‹ Œuvres completes de BergierChapitre 36 sur 255 · LA THÉOLOGIE NE NUIT POINT AUX. PRO- GRÈS DE L'ESPRIT HUMAIN · texte numérisé non relu

LA THÉOLOGIE NE NUIT POINT AUX. PRO- GRÈS DE L'ESPRIT HUMAIN

§ Ier. Lorsque l'homme réfléchit sur sa propre nature, il aperçoit en lui-même deux penchants contraires, deux espèces de langages qui se contredisent. En qualité d'être doué de sentiment, il s'aime lui-même, craint la douleur et la mort, désire sa conservation et son bien-être, travaille à se les procurer. Par cette inclination il est excité à rapporter tout à soi, à s'approprier tout ce qui peut fournir à ses besoins ou contribuer à ses plaiiirs. Comme ce désir est également vif dans tous les hommes, il tend évidemment à les désunir, à les mettre en guerre les uns contre les autres, et sous ce point de vue les droits de l'homme n'ont d'autres bornes que son pouvoir.

D'un autre côté, s'il nous arrive de faire notre bien aux dépens de nos semblables, une voix intérieure nous dit que nous faisons mal. Si, en faisant notre bien, nous procurons aussi le leur, nous sommes doucement satisfaits : le bonheur d'autrui sem- )le ajouter au nôtre, lorsqu'il ne nous coûte rien. Le spectacle d'un homme opprimé ou souffrant nous afflige, sa douleur temble passer dans nous-mêmes. Un acte de clémence, de générosité, de justice, qui s'est fait il y a plusieurs siècles, nous inspire encore de l'admiration et de l'amour; un trait de méchanceté, de perfidie, excite en nous un frémissement involontaire. Ce penchant, bien différent du premier, nous rapproche de nos semblables , nous met avec eux en société.

De ces affections sociales il naît un nouvel intérêt, souvent opposé à notre intérêt particulier, et auquel celui-ci est forcé de

céder. Malgré ma répugnance pour la douleur, j'aimerais mieux souffrir que de voir souffrir mon père » je braverais la mort pour lui sauver la vie. Malgré les peines et les soins qu'il m'en coûte pour fournir à ses besoins lorsqu'il est vieux et malade, s'il vient à mourir, je répands des larmes amères. Quel intérêt peut porter un homme compatissant à cacher l'aumône qu'il dépose secrètement dans la maison d'un malheureux ? Lorsque nous apprenons ce trait d'humanité désintéressée, pourquoi voudrions-nous en avoir fait autant?

L'intérêt particulier qui nous a fait commettre une injustice, pourra peut-être en étouffer le remords pendant quelques moments; mais que l'on nous prenne pour juges de la même action commise par un inconnu, le sentiment moral reprend ses droits; nous n'hésiterions pas de condamner l'homme injuste, de prononcer contre nousmêmes en décidant contre lui.

L'injustice ne peut donc plaire qu'autant qu'on en profite. Dès que ce motif n'a pas lieu, nous jugeons de nos actions et de celles d'autrui sur un principe différent. L'amour-propre, qui nous excite à tout rapporter à nous-mêmes, ne peut être le même sentiment que l'amour de l'ordre qui nous parle en faveur des autres; l'intérêt particulier n'est point la même chose que l'intérêt général , puisqu'ils sont souvent opposés. Quelle est la raison pour laquelle l'un doit l'emporter sur l'autre ? Cette raison sera le fondement de l'ob'igation morale.

Membre d'une société qui, selon le cours naturel des choses, me procure le bien-être, je vois, dans une infinité de cas, mon intérêt confondu avec Je sien ; je n'hésite point alors sur ce que je dois faire. Mais, dans plusieurs circonstances, son intérêt et le mien se trouvent en compromis ; je ne puis procurer son bien qu'aux dépens de mon propre bien ; une conduite honnête devient un obstacle invincible au bonheur que mon cœur ne cesse de chercher (page 279); et ce choc des intérêts est inévitable dans toute espèce de société. Y a-t-il une loi qui m'oblige à sacrifier pour lors mon bonheur à celui des autres? Quelle est l'origine et le fondement de cette loi?

Lorsque j'ai été assez généreux pourfaire ce sacrifice, je m'en applaudis et m'en sais bon gré, quand même il serait ignoré des autres hommes. Le plaisir d'avoir bien fait, l'éloge que me donne ma conscience, peut être pour moi un motif de répéter la même action ; mais ce plaisir est-il raisonnable, est-il fondé? Où est l'intérêt de résister à mon intérêt? D'où vient le penchant de réprimer mes penchants? Est-ce un bonheur ou une folie (Je renoncer au bonheur?

Voilà les questions qu'il s'agit de résoudre.

L'auteur y a-t-il satisfait, en disant que l'obligation morale est fondée sur des désirs toujours renaissants, de nous procurer des biens et d'éviter des maux ? (Page 268; (.'on-

tag. sacrée, c. 10, p.59; 2issai,ch.l,13et lk.)Ce joint à nos besoins, nous rapproche de nos

sont justement ces désirs que la morale nous ordonne de réprimer, lorsqu'ils sont opposés au bien-être d'autrui ; et jamais nous ne sommes plus contents de nous-mêmes, que lorsque nous nous sommes fait cette violence. Est-il vrai que Y homme n'a qu'à consulter les désirs de son cœur, pour savoir ce qu'il doit à lui-même et ce quil doit aux autres ? (Page 288.) Ce sont ces désirs mômes qu-i lui iont souvent violer ses devoirs. Le principe du crime peut-il être le même que celui de la vertu ? Les passions serontelles la règle et le fondement de nos devoirs? Le premier devoir du sage est de les

semblables, et nous défend de nous faire du mal. Ce sentiment, ajouté à l'expérience des secours que nous en recevons et que nous pouvons en attendre, excite la reconnaissance et la bienveillance qui nous portent à leur faire du bien.

L'idée de la justice, l'indignation subito dont nous sommes saisis lorsque nous voyons qu'elle est violée, nous apprend à modérer l'amour de nous-mêmes; nous ordonne do ne point faire aux autres ce que nous ne voulons pas qu'ils nous fassent; mais au contraire, de leur faire tout le bien que nous désirons qu'ils nous procurent. La pitié, la

combattre, de les modérer, d'en prévenir bienveillance, la justice, fondent ainsi nos l'excès et les ravages. devoirs à l'égard ùcs autres.

Nous convenons que « l'homme, pour se conserver et se procurer à lui-même un bien-être durable, est obligé de résister à l'impulsion souvent aveugle de ses propres désirs; et que, pour se concilier la bienveillance des autres, il doit agir d'une façon conforme aux leurs. » (Page 273.) Mais lorsque le bien public exige qu'un particulier se dévoue à la mort, que devient le motif de se conserver et de se procurer un bien-être durable? S'il est plus affecté du

Nous sentons que nous sommes redevables de notre existence à une cause puissante et bienfaisante, puisque la vie est un bien: nous dépendons de l'auteur de notre être, et il nous a voulu du bien; de là s'ensuivent la soumission et la reconnaissance envers Dieu, les sentiments de religion.

Ainsi sont écrits nos devoirs au fond de notre cœur ; ainsi la conscience nous intime la loi naturelle.

Mais nous éprouvons en même temps que

plaisir de satisfaire ses propres désirs, que nous- sommes libres, que nous sommes les

de se concilier la bienveillance des autres, maîtres de résister aux mouvements de re-

où est la règle qui lui démontre qu'il a tort? connaissance et de soumission envers Dieu;

D'ailleurs, de quelle règle, de quelle mora- de pitié, de justice, de bienveillance envers

lité peut être susceptible un agent auquel les hommes; d'amour bien réglé de nous-

on refuse la liberté? mêmes. Il a donc fallu que Dieu, pour ne

Il est évident que confondre l'honnête pas laisser son ouvrage imparfait, assurât

avec l'utile, la vertu avec le bien physique, l'exécution de sa volonté et de ses lois par

le devoir avec les passions, l'obligation une sanction, par des récompenses et des

morale avec les désirs toujours renaissants peines; sans cet appui, la loi naturelle n'im-

de notre cœur, c'est détruire la morale au lieu de l'établir; c'est former le code des brutes et non celui des hommes. Tel est le

poserait point une obligation proprement dite. Un législateur, qui se contenterait de témoigner sa volonté, sans y ajouter la

plan déjà présenté dans le livre De l'esprit, sanction d'aucune peine ni d'aucune récom-

copié par notre auteur.

§ IL Pour réconcilier la morale avec la raison, nous sommes donc forcés d'avoir recours aux notions théologiques, à l'existence de Dieu, à la distinction du corps et de l'âme, aux peines et aux récompenses d'une autre vie ; si ces notions ne sont pas vraies, l'homme n'a d'autres lois ni d'autres devoirs que ceux des animaux attroupés dans les forêts.'

Dieu nous a faits tels que nous sommes. Avec la sensibilité physique, il nous a donné l'amour de nous-mêmes, le désir de nous conserver, le goût du bien-être. Parce sentiment ou cet instinct il nous défend de nous détruire; il nous avertit de modérer, parla volonté de nous conserver, la passion du plaisir portée à l'excès; ainsi il nous intime nos devoirs à l'égard de nous-mêmes.

Parla mubitude de nos besoins, qui ne peuvent être satisfaits que dans l'état de société, il nojis fait sentir que nous ne sommes pasdestinésàvivre seuls: la sensibilité physique, excitée en nous, par la vue d'un homme qui souffre, ou par les cris dont notre Oreille est frappée, produit ce que nous nommons h pitié; ce nouveau ressort,

pense, ne serait point censé faire une loi, ni imposer une obligation.

Nous sommes cependant convaincus par une expérience journalière, qu'ici-bas le vice n'est pas toujours puni, ni la vertu récompensée ; il est d'ailleurs évident que cette économie est impossible en ce monde; nous sommes donc forcés de juger qu'elle aura lieu dans une autre vie : l'immortalité dont notre âme se répond, nous confirme dans cette croyance.

Dieu nous a faits pour la société, et non la société pour nous seuls: les membres sont faits pour le corps, et non le corps pour chacun des membres en particulier : la somme des avantages qu'un particulier procure à la société n'égale point ce qu'il en reçoit. Si donc l'intérêt du corps exige qu'un membre lui soit sacrifié, celui-ci n'a pas droit de résister; la justiceexige qu'il subisse son sort avec courage. C'est au chef suprême de la société, au distributeur éternel des récompenses, de payer son sacrifice. Un chrétien, qui refuserait de mourir pour sa patrie, méconnaîtrait sa religion; mais, si tout finit à la mort, ce dévouement serait un acte de frénésie.

ZM

PART. I. THEOLOGIE PHILOS

EXAMEN DU MATEHIALISME.

Sans vouloir développer exactement l'ordre et la génération de nos idées, nous soutenons que, dans la théorie que nous venons de donner, il n'y & rien d'abstrait ni de forcé; toutes les parties se soutiennentetse prêtent un mutuel appui, on n'y voit ni absurdité ni contradiction: elle est donc préférable à celle des matérialistes, qui se détruit. La i é\ élalion à laquelle elle se trouve conforme lui donne le dernier degré de certitude. Puisque notre auteur avoue « qu'une supposition qui jetterait du jour sur tout, ou qui donnerait la solution facile de toutes les questions auxquelles on l'appliquerait, quand même on ne pourrait en démontrer la certitude, serait probablement vraie (page 261) ; » nous avons lieu de juger qu'il y a ici quelque chose de plus, que nous avons la raison et l'évidence pour nous.

§ III. Il n'y oppose que de vaines allégations dont nous avons déjà montré la fausseté : que Dieu commet des injustices passagères; que la volonté de Dieu est inconnue et inconcevable comme lui; qu'il est changeant et qu'il se contredit; que jla religion rend les devoirs de la nature problématiques ; que la morale des prêtres varie selon leur intérêt; que la révélation et les miracles sont impossibles, etc. Un système est bien mal fondé, lorsqu'il ne porte que sur des plaintes aussi frivoles.

Mais la bonté de Dieu rassure les méchants, l'espérance du pardon les enhardit au crime; la religion, en leur donnant les moyens d'expier tous les forfaits, semble les v inviter. (Page 264; Contagion sacrée, ch. 6, p. 115; c. 11, p. 82; c. 13, p. 120,)

Y aurait-il un avantage réel pour la société , à persuader à un criminel que sa conduite est inexpiable; que, quoi qu'il fasse, sa\ malheur éternel est décidé ; que le changement de ses mœurs ne diminuera rien de la rigueur de son sort? Un méchant réduit au désespoir, convaincu qu'il n'a rien à ménager, serait mille fois plus redoutable. Ne sait-on pas que c'est ce motif atfrcux qui endurcit au crime les scélérats qui ont une fois bravé la justice humaine? Dès qu'ils sentent qu'ils ont mérité la roue, ils disent que vingt assassinats ne rendront pas leur sort plus terrible , et qu'on ne meurt qu'une fois.

Quand on réfléchit sur la fragilité de notre nature, sur l'empire des passions, sur la fatalité de certaines circonstances, sur la facilité avec laquelle l'homme peut passer du bien au mal et du mal au bien ; sur le grand nombre de ceux qui, après s'être rendus coupables, se sont changés de bonne foi et sans retour, est-on tenté de souhaiter (pie les crimes soient inexpiables? Mais l'unie atroce des matérialistes ne peut goûter que les excès : d'un côté ils accusent la justice humaine d'être trop sévère dans ses châtiments (tome I",c. 12, page 232); de l'autre, ils osent se plaindre que la justice divine se laisse fléchir: tantôt ils reprochent à la religion de peindre Dieu comme un despote impitoyable; tantôt ils lui font un crime de

ce qu'elle fournit des moyens pour l'apaiser. Ils ne savent ce qu'ils veulent ni ce qu'ils prétendent.

La morale doit être stable sans doute, et la même pour tous les hommes (page 265; Contagion sacrée, c. 10, p. 64); aussi soutenons-nous qu'elle l'est. Si quelques philosophes l'ont défigurée, si les matérialistes en ont une fausse idée, si certaines nations l'ont violée publiquement dans quelquesuns de ses points, qu'est-ce que cela prouve? Les athées ne contredisent-ils jamais leur propre morale par leur conduite?

Elle doit être fondée sur la nature de l'homme ; aussi l'établissons-nous sur cette base, sans déroger à la religion ni aux vérités théologiques. Elle est fondée sur la nécessité des choses, sans cesser d'être fondée sur la volonté de Dieu; puisque c'est parla volonté de Dieu que les choses sont telles que nous les voyons. Nos devoirs sont donc nécessaires et découlent de norre propre nature (page 267) ; Dieu ne pouvait nous donner une nature telle que nous l'avons, sans nous imposer ces devoirs: autrement il se serait contredit lui-même , et c'est en cela que consiste leur nécessité.

L'obligation morale est la nécessité où l'homme se trouve de les observer pour se procurer le bonheur (page 268), non-seulement en cette vie, mais en l'autre. Par une bizarrerie assez commune, il peut arriver que l'homme vertueux ne soit pas heureux en ce monde ; les matérialistes en conviennent (| âge 269; et tome 1", c. 15, p. 325); mais il est assuré de l'être, dès qu'il y a une autre vie. S'il n'y en avait point , la vertu, dans le cas dont nous parlons, serait absolument sans motif, et la morale sans fondement. Ce n'est pas assez d'établir la morale sur les besoins présents de l'homme, sur le désir du bonheur actuel , sur l'intérêt temporel des sociétés et des individus; puisque dans cette vie ces différents appuis peuvent manquer. Socrate, obstiné a mourir innocent, sans espérance d'une autre vie, serait un insensé. Peut-on sérieusement borner les espérances de l'homme à une félicité que l'on soutient moins parfaite que celle des brutes?

Il faut donc nécessairement associer à ces motifs les idées théologiques de l'existence d'un Dieu rémunérateur et d'une vie à venir. Sans ces idées vraies et consolantes, la morale n'est bâtie que sur le sable ; la vertu malheureuse ici-bas est réduite au désespoir. Ce n'est point là substituer des causes imaginaires à des causes véritables (page 272); c'est soutenir, par un motif infaillible et par une confiance inébranlable, un intérêt souvent trompeur et des espérances caduques. Ce n'est point soumettre la morale aux passions des hommes, c'est lui donner pour base la justice et la fidélité de Dieu même. N'est-ce pas l'auteur lui-même qui soumet la morale aux passions des hommes, en Ja fondant sur les désirs de notre cœurl Lts passions ne sont-elles pas des désirs?

§ IV. Il retombe dans le même défaut, en

disant que le désir de se conserver obligera l'humrae de préférer la vertu au vise, par la même nécessité qui lui fait préférer le plaisir à la douleur. (Page 272; Contagion sacrée , c. 12 , p. 137 ; Essai sur les préjugés, c. 1, p. 2; e. 13, p. 321; c. 14 , p. 38V.)

La vertu est-elle toujours accompagnée de plaisir, le vice conduit-il infailliblement h la douleur dans cette vie? Combien d'actions vertueuses qui exigent un sacrifice pénible à la nature! Combien de crimes heureux et encensés par des hommes aveugles ou corrompus 1 Le désir de se conserver engagera-t-il le citoyen à mourir pour sa patrie? \

Tertullien a eu raison de dire que hkjoi de Dieu est écrite sur les tables de la nature (Lib. de corona militis); mais, pour en lire les caractères, il faut imposer silence aux passions, de peur de confondre leur langage avec celui de la loi de Dieu et de la raison.

C'est nous qui sommes en droit de reprocher à notre philosophe que sa morale varie d'homme à homme (page 271) ; que la nature dit à l'homme doux, indulgent, équitable, d'être bon, compatissant, bienfaisant; qu'elle dit à l'homme emporté et dépourvu d'entrailles, d'être inhumain, intolérant, sans pitié. Dans son système, le tempérament seul fait toute fa différence entre le méchant et l'homme de bien. (Tome 1er, c. 5, p. 64 et 65, etc.) Quelle règle a-t-il donnée a l'homme pour discerner la voix de la nature d'avec les désirs de son cœur , ou d'avec ses passions?

D'un eôlé, l'obligation morale est fondée', selon lui , sur les désirs du bonheur toujours renaissants; l'homme n'a qu'à consulter les désirs de son cœur pour connaître ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit aux autres. (Page 288.) De l'autre , l'homme, pour se procurer le bonheur, est obligé de résister à l'impulsion souvent aveugle de ses propres désirs, pour se conformer à ceux des autres. (Page 273; Essai sur les préjugés, c. 13, p. 337; De l'esprit, troisième discours, c. 16, p. 201.) Quel chaos 1 ou nos désirs sont toujours légitimes, ou ils ne le sont pas tous. S'ils sont toujours légitimes, pourquoi leur ferions-nous violence , pourquoi les ferions-nous céder à ceux des autres? S'ils ne le sont pas tous, où est la règle pour les distinguer?

Soutenir que sans l'idée de Dieu, l'homme peut juger du bien et du mal moral, du vice et de la vertu, comme il juge si un mets nous est agréable ou désagréable, s'il est bon ou mauvais (page 273) , c'est retomber dans le même inconvénient. L'homme vicieux est un malade dont le goût est dépravé; s'il est juge compétent de ce qui est bien ou mal, le vice et la vertu ne sont plus que des idées arbitraires et relatives, dont chacun est en droit de décider selon son tempérament, son goût, ses inclinations particulières. Ce qui est vice dans un individu, est vertu dans un autre. Celui qui commet le crime par goût et par tempéra-

ment n'est pas plus répréhensible que celui qui fait une bonne action par le même principe ; il n'est pas plus digne de blâme ou de punition, que celui qui préfère les acides ou Jes amers, aux aliments doux, en vertu de son organisation. N'est-ce pas là une morale fort respectable et fort utile au genre humain?

Il est faux que la théologie n'ait pas su donner jusqu'ici une définition vraie de la vertu. Soit qu'on l'ait définie, ce qui est confirme à la droite raison, ou ce gui est conforme à la voix de la conscience, ou ce gui est conforme à la loi de Dieu on à la volonté de Dieu, toutes ces définitions sont exactement la même, puisque la raison et la conscience sont les interprèles par lesquels Dieu nous intime sa loi et sa volonté, il est absurde de dire que Dieu ne nous parle pas aussi clairement que la conscience (page 274) , puisque la conscience est la voix de Dieu même.

N'est-ce pas plutôt notre auteur qui serait bien embarrassé de définir la vertu selon son système? Appellera-t-il vertu ce qui est conforme à la nature ? Si on l'entend de la nature de l'homme en général, cela ne signifie rien ; la nature n'est point exactement la même dans les divers individus, la nature et le tempérament, c'est la même chose. Si l'on veut parler de la nature particulière de chaque homme, la nature où Yessence du méchant est de nuire (tome 1", ch. 5, p. 65) ; nuire, est donc chez lui un acte de vertu. Enseignera-t-il que la vertu est ce gui est conforme à nos désirs ? Ma; s les passions sont des désirs, et les désirs du méchant sont souvent autant de crimes. La vertu fera donc ce qui nous procure le bonheur : mais le méchant place son bonheur dans le crime, et souvent la vertu est malheureuse ici-bas. 11 a défini la vertu, ce gui est constamment utile à l'homme vivant en société (tomel", ch. 9, p.jl35 ; Contagion sacrée, eh. 10, [). 63) ; mais lorsque l'homme de bien est malheureux dans la société, sa vertu ne lui est point utile. D'ailleurs, l'auteur est convenu que dans une société corrompue la vertu est plutôt un obstacle qu'un moyen de parvenir au bonheur. (Jbid., page 152.)

Après ce tissu d'absurdités, les matérialistes sont bien fondés sans doute à mettre leur morale en parallèle avec celle de la religion. Mais ils ont toujours un secret infaillible pour triompher, c'est d'attribuer à la religion une doctrine et une morale diamétralement opposées à ce qu'elle enseigne. Pour confondre ces injustes censeurs, il n'est besoin que de représenter ses dogmes et ses préceptes tels qu'ils sont.

§ V. « La nature, dit notre philosophe, invite l'homme à s'aimer, à se conserver, à augmenter incessamment la somme de son bonheur : la religion lui ordonne d'aimer uniquement un Dieu redoutable et digne de haine, et de se détester lui-même.» (Tome II, p. 274; Contag. sacrée, c. 11: p. 93; ch. 13, p. 129 ; Essai sur les préjuges, c. 13, p. 338.)

Nous ne répondrons rien au blasphème

3iQ

PAUT. I. THEOLOGIE PHILOS. — EXAMEN DU MVTEMALISME.

qu'il vomit contre Dieu ; nous nous borneronsô rapporter les paroles de la loi, répétées dans l'Evangile; Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre dme et de tout votre esprit, et vous aimerez votre prochain comme vous-même. (Matth. xxu,Slel39 ; Deut.M.o; Levit. xix, 18.) Cela signifie sans doute que nous devons nous détester nous-mêmes, et par conséquent détester notre proehain.

« La nature dit à l'homme de consulter sa raison, et de la prendre pour guide : la religion lui apprend que sa raison est corrompue ; qu'elle est un guide infidèle, donnée par un Dieu trompeur, afin d'égarer ses créatures. »

La religion nous apprend précisément le contraire. Elle décide que ce qui n'est point conforme à la raison et à la conscience, est nn péché : et c'est le sens de ces paroles de Saint Paul : Omne quodnon est ex fide, peccatum est. {Rom. xiv, 23.) Lemême apôtre nous ordonne detout éprouver oude tout examiner, et de ne nous attacher qu'à ce qui est hou (/ Thess. v, 21) ; de nou> conduire avec prudence et avec sagesse, et non comme des insensés, etc. (Ephes. v, 15.)

« La nature dit à l'homme de s'éclairer, de chercher la vérité; la religion lui enjoint de ne rien examiner, de rester dans l'ignorance, de craindre la vérité. »

On vient de voir que cela est faux. Jésus- Christ se plaint de ce que les hommes ont préféré les ténèbres h la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises (Joan. m, 19V; il promet de leur faire connaître la vérité, et que la vérité leur donnera la liberté (Joan. vin, 32) ; il déclare que quiconque est du parti de la vérité, entend sa voiic. (Joan. xvin, 37.)

« La nature dit h l'être amoureux de luimême de modérer ses liassions, de leur résister, lorsqu elles sont destructives pour luimême. La religion dit à l'être sensible de n'avoir point de passion , d'être une masse insensible. »

1° 11 serait bon d'accorder ce précepte de la nature avec l'innocence du suicide. 2° 11 faudrait savoir si la nature dit aussi à rhomme de résister à ses passions, lorsqu'elles sont destructives de la société, et quel motif elle lui fournit pour l'y engager. 3' La religion, d'accord avec la nature, ordonne à l'homme, non pas de n'avoir point de | assions, mais <lr ne par, suivre ses passions. Eccli. %.y in,30 ;Rom. vi,12,etc. 13, IV.)

« La nature dit à l'homme d'être sociable, d'aimer ses semblables, d'être juste, paisible, indulgent, bienfaisant; de faire ouir et de laisser jouir ses associés , la rcigion lui conseille de fuir la société, de se détacher des créatures, de les haïr, quand leur imagination ne leur procure point des is conforme^ aux siens ; de briser, en faveur de son Dieu, tous les liens les plus sacrés ; de tourmenter, d'affliger, de persécuter, de massacrer ceux qui ne veulent point délirer à sa manière. » {Contagion sacrée, c. 9, p. G.J

On n'a qu'à lire le v', le vr et le vu* cha • [titre de saint Matthieu, comparer la morale qui y est cnscignéi1 avec celle des philosophes", on verra laquelle des deux est la plus douce et la plus sociable. La religion nous commande, non point de fuir la société en général, mais la société des méchants; de nous détacher des créatures, lorsqu'elles sont pour nous une occasion prochaine de crime ; de haïr et de quitter ceux qui nous sollicitent au mal. Loin d'ordonner la violence et la persécution, elle nous exhorte à la souffrir : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice (Matth. v, 10.)

La nature dit saris doute aux incrédules d'être ^sociables; mais leurs écrits ne se sentent point de cette leçon ; ils prêchent la sociabilité et la douceur dans le style de Néron et de Caligula. Nous ferons donc très-bien de ne point avoir des rêves conformes aux leurs ; de ne point désirer à leur manière , et surtout de ne Doint copier leurs fureurs.

« La nature dit à l'homme en société:

chéris la gloire, travaille à te rendre estimable ; sois actif, courageux, industrieux : la religion lui dit : sois humble , abject, pusillanime; vis dans la retraite; sois inutile à toi-même, et ne fais rien pour les autres. »

La religion fait mieux que la nature ; elle apprend à l'homme à distinguer la vraie gloire d'avec la fausse; elle lui ordonne de ne la chercher que dans la pratique du bien : Gloria et honor et pax omni operanti bonum. (Rom. ii, 10.) Dans des sociétés corrompues, telles que notre auteur les suppose toutes, l'estime des hommes serait le poison de la vertu. La religion prêche l'humilité; mais non l'abjection ni la pusillanimité : Noli esse pusillanimis in animo tuo. (Eccli. vu, 9.) Elle nous exhorte à ne point nous lasser de faire le bien. (Gai. vi, 9; // Thess. m, 13.) Un chrétien qui suit sa religion fait plus d'actions de charité, d'humanité, de sociabilité dans une année, qu'un matérialiste atrabilaire n'en fera dans toute sa vie.

« La nature propose pour modèle au citoyen, des hommes doués d'âmes honnêtes, nobles énergiques, qui ont utilement servi leurs concitoyens : la religion leur vante des âmes abjectes, de pieux enthousiastes, des pénitents frénétiques , des fanatiques qui, pour des opinions ridicules, ont troublé les empires. » (Contaj. sacr., c. 12, p. 95 et 107.)

Nous ne reconnaissons point à ces traits les grands hommes que la religion nous invite à honorer : clic ne propose à notre culte que ceux dont la charité a été le principal caractère, et qui ont souvent élé victimes de cette vertu. Dans le chapitre xi.iv de l'Ecclésiastique et les suivants, l'écrivain sacré a cité avec éloge les services que les grands hommes de l'ancienne loi ont rendus à leur nation, et jamais l'Eglise chrétienno n'e canonisé le fanatisme.

Que l'on jette un coup d'œil sur le portrait de l'homme juste (Psal. xiv; Eccli. xxxi), et sur celui de la femme forte {Vrov-,

xxxi) dans les livres saints, et que l'on nous dise si des citoyens, formés sur ce modèle , rendraient la société malheureuse.

« La nature dit ù l'époux d'être tendre, de s'attacher à la compagne de son sort, de la porter dans son sein : la religion lui fait un crime de sa tendresse, et souvent lui f;iit regarder le lien conjugal comme un état de souillure et d'imperfection. »

Imposture et calomnie. La religion dit aux époux : Aimez vos épouses comme Jésus- Christ a aimé son Eglise et s'est livré pour eîle. Les époux doivent aimer leurs épouses comme leur propre corps : qui aime son épouse, s'aime lui-même. L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à son épouse , et ils seront deux dans une seule chair. Que chacun aime son épouse comme lui-même. [Ephes. v, 25 et suiv. ; Gen. n, 24 ; Mallh. xix, 5, etc.) Que le mariage soit respecté de tous, et que le lit nuptial soit sans tache. (Ilebr. xm, 4.)

« La nature dit au père de chérir ses enfants, et d'en faire des membres utiles pour la société. » La religion leur répète la même leçon dans tous les livres saints, et il n'est aucun précepte qui y soit plus souvent répété: Pères, n'aigrissez point lespritdevos des martyrs.

tempérament; que ses penchants sont invincibles; que ses forfaits sont une suite de son essence.

§ VI. Après avoir défiguré, méconnu, calomnié la morale de la religion, l'auteur ne pouvait manquer de dépraver les principes de la société et de la politique. La nature ne dit point à l'homme qu'il est libre, c'està-dire indépendant (page 177, Essai sur les préjugés, ch. 14, p. 363); mais qu'il lui est absolument nécessaire pour son bien-être, d'être soumis a des lois et aux dépositaires d'une autorité légitime : que cette dépendance n'est point un esclavage, mais un frein salutaire pour réprimer l'abus de la liberté.

La nature et la religion prescrivent à l'homme en société d'aimer sa patrie, de la servir fidèlement, de la défendre contre ses ennemis; mais elles ne lui apprennent point à envisager tous les souverains comme des tyrans, ni toute autorité comme une oppression. Quand même le souverain ne serait point dévoué aux prêtres, la religion ne commande jamais aux sujets d'être rebelles ni de résister à leur maître : elle les invite à imiter plutôt la patience et la constance

enfants, de peur de les rendre pusillanimes, etc., etc. (Ephes. vi, 4; Coloss. ni, 21; lit. ii, 9, etc., etc.)

La nature dit aux enfants d'honorer , d'aimer, d'écouter leurs parents, d'être les soutiens de leur vieillesse; Dieu en avait fait une loi expresse à son peuple : Jésus- Christ, vengeur des droits de la nature, a condamné les fausses interprétations que les pharisiens y donnaient, a défendu de la violer, même sous prétexte de religion.

La nature et la religion, d'une voix commune, disent aux princes qu'ils sont des hommes; que vainement ils se croiraient des dieux et les enfants du Très-Haut ; qu'ils mourront comme les autres hommes, et tomberont comme eux dans la poussière; qu'ils ont au-dessus d'eux un maître pour les juger. (Psal. lxxxi, 6.) Une philosophie téméraire, qui veut les affranchir de cette crainte, n'est propre qu'à changer les meilleurs princes en tyrans , et à rendre leur

(Marc, vu, 10.) Si cependant les parents abu- domination odieuse à leurs sujets.

saient de leur autorité pour commander le

crime à leurs enfants, et les porter au mal,

Jésus -Christ défend aux enfants d'obéir

(Matih. x, 37); et cette morale est encore

avouée par la nature.

« La nature dit au savant : occupe-toi d'objets utiles, consacre tes veilles à ta patrie, fais pour elle des découvertes avantageuses et propres à perfectionner son sort. »

C'est donc contre la morale insensée et meurtrière du matérialisme que nous avons droit de nous élever; c'est contre elle qu'il faut lancer toutes les invectives qu'une

contre la religion. Mais il vaut mieux laisser

aveugle fureur a dictées aux athées"

la religion, cette ressource odieuse à nos ennemis; la morale qu'ils outragent et qu'ils méconnaissent, nous apprenti à les supporter et à les

Mais elle ne lui dira jamais, non plus que plaindre.

L'auteur prétend que, dans l'état présent de la société, une conduite honnête peut

la religion : occupe-toi de systèmes absurdes, propres à révolter tous les hommes, ou à les corrompre; capables d'allumer parmi eux la discorde et d'y établir l'anarchie, de les rendre rebelles aux lois, d'anéantir la morale , de désespérer la vertu, d endurcir les méchants, tel qu'est le matérialisme.

« La nature dit au pervers de rougir de ses vices, de ses penchants honteux, de ses forfaits. » La religion, plus sévère encore, le menace d'un châtiment éternel, s'il ne change de conduite, s'il ne répare les effets de ses désordres. La philosophie devrait donc respecter cette morale, ne (joint étouffer les remords dans un cœur coupable, en lui apprenant que ses vices sont l'effet nécessaire de sou organisation et de son

être un obstacle invincible au bonheur ; que, dans des sociétés corrompues, il faut se corrompre pour devenir heureux. (Page 280; Contagion sacrée, chap. 7, p. 143 ; De V esprit, premier discours, chap. 5, p. 130.) Maxime abominable, qui nous fait sentir les conséquences affreuses du matérialisme ; maxime contradictoire a celle qu'il a posée ailleurs, que Y homme ne peut être heureux sans la vertu. (Tome I", c. 15.)

La religion, suivant lui, ne peut être écoutée que quand elle paraît favorable aux passions. (Page 280, Conlag. sacr., c. 15. p. 162.) Mais, selon lui-même, la morale ne peut être suivie que quand elle est conforme aux désirs de notre cœur, et ces désirs ne sont

souvent autre chose que Vimpulswn aveugle des jvissions.

« Les souverains enorgueillis, dit-il, ne craignent plus les dieux; devenus eux-mêmes des dieux, ils se croient tout permis. » (l'âge 281 ; Contai/ion sacrée, ch. 7, p. 157. Essai, ch. 2, p. 25.) Seront-ils plus timides, lorsqu'ils ne connaîtront point d'autre Dieu qu'eux mêmes, et que l'athéisme les aura rendus les seules divinités de la terre? Il n'est aucun de ses traits que Ton ne puisse retourner contre lui ; mais e'esl trop nous arrêter à de vaines déclamations.

§ VIL II réussira peut-être mieux à prouver que la religion a retardé le progrès des sciences. (Page 285 ; Contagion sac., c. 4, j». 02; Essai, ch. 1 et ch. 10.) Cependant L'histoire nous apprend que c'est la religion même qui les a conservées parmi nous ; que, sans nlle l'ignorance, répandue dans nos contrées par les essaims de barbares qui les ont dévastées, aurait tout étouffé. Il n'est pas moins avéré qu'entre les divers peu [des de l'univers, ceux qui sont éclairés par le christianisme sont infiniment plus policés, plus instruits, plus industrieux, mieux gouvernés et plus heureux que tous les autres. Si les incrédules étaient capables de reconnaissance, ils ne cesseraient de bénir une religion à laquelle ils sont redevables du bien-être d#nt ils jouissent et des lumières dont ils sont si fiers; ils croiraient commettre un attentat de vouloir les tourner contre elle.

La philosophie guidée par la religion n'a été, selon leurs idées, qu'une science imaginaire. Mais, depuis quelque temps, la ihilosophie a dédaigné de se laisser guider w la religion; à cette époque remarquade, ses efforts soutenus par les découvertes des siècles précédents, ont dû enfanter des prodiges, surpasser tout ce qu'avaient fait les philosophes depuis la renaissance des lettres. Descartes, Leibnitz, Newton, retenus par les entraves de la religion, n'ont été que des enfants ; ceux d'aujourd'hui vont éclipser toute leur gloire, créer des systèmes plus lumineux, dévoiler la nature entière, pénétrer dans les mystères les plus cachés. Ils s'en flattent du moins; l'orgueil de leur style semble annoncer déjà leur triomphe. Les grands philosophes, les génies supérieurs furent toujours modestes ; il est à craindre que des disciples si vains ne demeurent fort loin derrière leurs maîtres.

Chez les anciens, Jes épicuriens avaient Secoué le joug de la religion; furent-ils plus habiles dans les différentes parties de la philosophie, que Socrate, Aristote et Platon , qui respectaient la Divinité? Nous avons vu la morale merveilleuse que les matérialistes ont voulu créer; leurs succès sur les autres objets seront à peu près égaux. J'ose soutenir même que, si cette dangereuse hypothèse était jamais suivie, c'en serait fait des sciences et des arts. Déjà l'expérience en atteste les terribles effets : le règne

QEUTBES COMPL. DE RehGIER. I.

de I'épicuréisiwe à Rome fut le signai oe la chute de la république et de la décadence du bon goût ; les grands hommes , qui avaient soutenu l'un et l'autre, croyaient à la Divinité et à l'autre vie. Quelle activité, quelle industrie peut être excitée par Popinion ridicule que tout est matière, que tout est nécessaire, que tout est sous l'empire d'une aveugle fatalité, que tout meurt avec nous? De quel usage peuvent être alors la prévoyance, la prudence, la connaissance des merveilles de la nature? Tout est ce qiïil peut être; rien ne doit plus nous affecter ni nous étonner. Attribuer de l'activité à la matière, c'est plonger les esprits dans l'inertie.

Il est faux qu'en persuadant aux hommes que le monde est gouverné par une Providence, que les calamités, soit physiques, soit morales, sont des effets de la volonté de Dieu, on les empêche d'y chercher des remèdes. (Page 286; Contagion sacr., c. 6, p. 116.) La Providence divine n'est point, comme le destin, une cause aveugle, insensible, inexorable : elle n'a point promis de nous secourir par des miracles pendant que nous restons dans l'inaction ; elle veut que nous fassions usage des facultés qu'elle nous a données et des ressources que la prudence nous suggère ; elle exige que nous comptions -sur elle , comme si nous n'avions aucun pouvoir sur les événements, et que nous agissions comme si le succès dépendait uniquement de nous-mêmes. Au contraire, si les calamités sont un effet nécessaire et inévitable des causes physiques, une influence invincible de la fatalité, de quoi serviraient le travail et les précautions pour nous y soustraire? Il est absurde de les exiger de nous, à moins qu'ils ne soient déjà ordonnés par les arrêts du destin.

C'est reculer la difficulté et non la résoudre, que de représenter sans cesse que les maux qui désolent les peuples sont dus à leurs propres folies ou aux passions de ceux qui les gouvernent. (Page 287.) Puisque ces folies et ces passions sont nécessaires, viennent elles-mêmes de causes physiques indéformables, en sommes-nous pius avancés?

Dans le système du matérialisme et de la fatalité, l'influence des causes morales est nulle et faussement alléguée. Qu'est-ce que peuvent des causes morales sur la matière ? Tout est physique, tout est mécanisme pur, tout est la suite d'un enchaînement éternel et immuable de causes et d'effets. Pour réformer les hommes, il faut changer leur tempérament, leur organisation, leur constitution intime et nécessaire. L'auteur doit reconnaître ici sa propre doctrine. (Tome I, chap. 9 , p. 124. ) Par une loi irrévocable du destin, il était arrêté que ce philosophe ferait un mauvais livre , plein de paralogismes, d'absurdités , de contradictions; il était décidé que son système nous paraîtrait faux, insensé, pernicieux, capable de bouleverser la sociétéjot d'abrutir lesjidmmes, et il est déterminé que lout

l'espèce de victoire qu'ils ont remportée sur elle. Semblables à un (ils rebelle qui se félicite d'avoir bravé la tendresse, les bienfaits, les menaces et la colère de son père; ils vantent leur courage; accusent de lâcheté et d'aveuglement Je reste des hommes; travaillent à débaucher leurs frères, pour couvrir la honte de leurs excès par la multitude des coupables.

La haine qu'ils ont jurée à la religion, et qui éclate dans tous leurs reproches, prouve

lecteur intelligent et sensé en jugera de môme.

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