CHAPITRE XI
EXAMEN DE l'aPOLOGIE QUE L'AUTEUR A VOULU FAIRE DE SES SENTIMENTS. — DE L'IMPIETE. — EXISTE-T-IL I»ES ATHÉES?
§ I. Ce n'est pas une entreprise aisée de faire l'apologie d'un système, qui a dans tous les temps excité l'indignation et l'horreur du genre humain (page 323); il serait singulier qu'un travers général eût saisi tous les esprits; qu'une vérité démontrée, et capable de produire les plus heureux effets, fût cependant marquée d'un caractère de réprobation, et capable, au premier aspect, d'elfaroucher tous les hommes : qu'une poignée de penseurs fussent les seuls êtres raisonnables, pendant que le reste de notre espèce serait dévouée à l'erreur, par une impulsion uniforme et invincible de la nature. Quand cette prétention des matérialistes n'aurait contre elle que la vanité et l'entêtement auquel elle doit évidemment sa naissance, il n'en faudrait pas davantage pour en faire sentir le ridicule ; il n'appartient qu'à des insensés de croire qu'ils sont les seuls sages.
Si cet orgueil philosophique n'était pas incurable, il aurait dû être guéri par le mépris qu'il a excité dans tous les temps; la fatuité blesse l'amour-propre des autres hommes ; des maîtres qui commencent par insulter leurs disciples n'auront jamais un grand succès. Quand notre auteur serait venu à bout de justifier sa doctrino, il lui resterait enrore à excuser l'indécence de son style, et cette partie de son apologie ne scrait'pas la moins nécessaire.
11 n'a pas fallu rêver longtemps pour trouver les raisons dont il se sert pour plaider sa cause, il n'a fait que répéter ses plaintes ordinaires; ou plutôt il a cru qu'en continuant d'accuser .e genre humain , il était dispensé de répondre aux objections que l'on peut lui faire. La religion, selon lui, n'a fait que du mal; donc l'athéisme ne peut opérer que du bien : les théologiens sont les vrais athées, et sont beaucoup plus coupables d'impiété que leurs adversaires ; d'ailleurs ils n'»nt pas été exempts euxmêmes de l'imputation d'athéisme : c'est donc un»' accusation vague qui ne signifie rien. Voilà toute sa justification.
Mais entre faire du mal et faire du bien, il y a un milieu, c'est faire un plus grand
mal : or, nous soutenons, et nous l'avons déjà prouvé, que tel doit être l'effet du matérialisme. En abusant de tous les termes, il n'est personne que l'on ne puisse taxer d'impiété et d'athéisme : si quelquefois cette accusation a été injuste et mal fondée, cela ne prouve point qu'elle soit mal appliquée aux matérialistes. Entrons dans le détail.
L'auteur disserte d'abord sur la difficulté de déraciner des erreurs invétérées; sur la multitude des causes qui concourent à tromper et à égarer les hommes; sur la prévention qu'ils ont tous conçue contre le matérialisme; sur la légèreté avec laquelle on crie incontinent à l'athéisme, à l'impiété. (Pages 321-323; Contagion sacrée , Ch. 25» page 177.) La question n'est pas de savoir si les hommes ont l'horreur de l'athéisme ; mais si cette horreur est mal fondée; si l'instinct qui les porte à croire un Dieu, est un penchant aveugle et dépourvu de raison ; si la nature qui leur inspire la religion est dépravée; si le matérialisme est appuyé sur des démonstrations plus évidentes que l'existence de Dieu; si l'on peut montrer par des expériences constantes et certaines les bons effets du matérialisme ; si toute société ayant été fondée jusqu'ici sur la croyance d'un Dieu, l'on a tort de regarder un athée comme un perturbateur de la société. (Page 323.) Voilà ce qui méritait d'être exactement discuté; mais c'est ce qu'un matérialiste n'entreprendra jamais.
§ IL Vainement il nous répète qu'un athée est un penseur qui détruit des chimères nuisibles au genre humain ; qui explique les opérations de la nature , sans le concours d'une intelligence ; qui se forme des notions intelligibles de la force motrice de l'univers; qui fonde tout ce qui s'opère sur des lois constantes et sûres; qui n'attribue rien ait hasard, ni à des causes aveugles, ni à une matière inerte et morte. (Pages 32k, 332.) Le contraire de toutes ces assertions est démontré.
Nous croyons avoir prouvé jusqu'à l'évidence, non-seulement que la croyance d'un Dieu n'est point nuisible au genre humain, mais que le genre humain ne peut subsister sans elle: qu'expliquer l'ordre elle mouvement régulier de l'univers, sans cause intelligente, est uno absurdité; qu'une force motrice essentielle à la matière est une notion inintelligible, supposée gratuitement, et combattue par des raisons sans réplique ; que des lois constantes et sûres, émanées d'une cause privée de connaissance , sont une contradiction; que cette cause est, selon toute la rigueur des termes, une cause aveugle, fortuite et qui agit au hasard; que la matière est par sa nature une substance inerte, passive, morte, sans aucune activité, et nous avons établi la plupart de ces vérités sur les principes mômes de l'auteur : c'est donc très-mal à propos qu'il se flatte d'avoir démontré (pie la matière n'est point morte. (Page 333.)
On ne peut nier sans doute l'énergie de la nature ; ou soutient néanmoins que cette
énergie n'appartient pointa la matière, mais la folie connue un crime punissable (page
a un être distingué d'elle, à un esprit ; cet 327) ; cela est vrai; mais il est singulier qu'ils
être n'est ni inconnu, ni inintelligible, ni se plaignent de ce qu'on ne les a pas traités
placé hors de la nature, puisque c'est lui jusqu'ici comme des esprits totalement aliô-
oui conduit la nature et qui lui a donné nés.
1 être. § III. Comme ils se sentent plus forts pour
C'est une dérision d'avancer que les ato- attaquer que pour se défendre, ils préten-
mes d'Epicure sont une cause plus réelle dent que ce sont les théologiens qui sont les
que le dieu de la théologie: les atomes vrais impies : être impie, disent-ils, c'est
sont de la matière ; or la matière n'est point outrager sciemment un Dieu qu'on croit;
une cause, puisqu'elle n'est point active; c'est admettre un Dieu bon, tandis qu'on
elle peut recevoir l'impression d'une cause étrangère, mais elle ne peut rien faire ni lion donner d'elle-même.
Il n'est pas fort étonnant que les épicuriens et les matérialistes leurs successeurs
prêche la persécution; c'est mentir et tromper de la part de Dieu, etc., etc. (page 328; Contag. gacr., c. 5, p. lOi) ; et après une pareille sortie, ces messieurs se plaignent qu'on leur dit des injures. (Page 331.) On
aient été mal accueillis, et qu'on n'ait pas a tort assurément, c'est empiéter sur leur
daigné les écouter. (Page 326.) Comment prêter l'oreille à des philosophes qui abusent de tous les termes, qui renversent les notions les plus évidentes, qui se roi dissent contre la lumière naturelle et contre le sens commun? Pour goûter leur doctrine, il faudrait la comprendre, et ils ne s'entendent pas eux-mêmes : ils parlent sans cesse d'é-
privilége; il faut les en laisser jouir pleinement et sans le leur envier : nous leur céderons môme entièrement la victoire sur ce point; nous répondons volontiers aux raisons, mais nous ne savons pas répondre aux injures : voilà pourquoi ce chapitre-ci sera fort court.
Joignons-nous donc à ces humbles doc-
vidence, et ils ne montrent que des ténè- teurs, pour les aider à faire leur propre pa-
bres ; ils décident, ils prononcent magistralement, et ils ne prouvent rien.
Ce n'est fias notre faute si, jusqu'à présent, le matérialisme n'avait pas été développé, sises partisans l'avaient rendu inintelligible (page 331) : l'auteur qui se flatte de l'avoir mis dans le plus beau jour, est-il parvenu à en donner des preuves convaincantes, à en sauver les contradictions, à en
négyrique : ils sont vraiment pieux en reniant Dieu: ils servent la patrie, en sapant le fondement de ses lois; ils servent leurs semblables, en les débarrassant d'une religion incommode; ils travaillent au bien-être des méchants mêmes, en calmant leurs craintes et leurs remords : ils observent religieusement les saintes lois delanature; puisque ces lois sont leurs passions, et qu'ils y
concilier tous les principes? 11 n'a fait que obéissent ponctuellement : ils remplissent
déraisonner comme ses maîtres; ce sont fidèlement, leurs devoirs, puisque le devoir
toujours les mêmes suppositions; le sys- d'un incrédule est d'injurier et de calomnier
lème d'Epicure, de Lucrèce, de Spinosa ; il ceux qui ne pensent pas comme lui. (Page
n'y a mis du sien que le style et la mé- 329.)
thode, mais il n'a pu parera aucun des in- Si nous leur avons reproché plus d'une
convénients : après des efforts incroyables, fois qu'ils attaquent la Divinité, parce qu'ils
l'hypothèse se détruit toujours elle-même, la craignent; que leurs déclamations sont
11 suppose donc mal à propos que l aversion des théologiens pour les athées vient d'un fond de crainte et de défiance de leur propre cause (page 327|; Essai sur les pré-
l'effet d'une conscience bourrelée (page 330); ils nous ont forcés à porter ce jugement par l'emportement de leur style : nous croirons volontiers qu'ils ont l'âme tranquille, quand
)u(/és,ch. ik, p. 374) ; de tous les systèmes leurs écrits seront plus décents et plus modérés.
11 nous importe peu de savoir si les athées sont rares, ou s'il y en a beaucoup, s'ils sont plus fréquents aujourd'hui qu'autrefois, s'il y en a de plusieurs espèces (pages 333 et
nue l'on peut opposer.à la religion, l'athéisme est le moins redoutable : nous persistons à penser que les incrédules n'ont pu travailler plus efficacement à se décréditer qu'en dévoilant enfin leur véritable opi
mon : puisque de leur propre aveu l'hor- 334): nous comptons assez sur Je sens comreur de l'athéisme est un sentiment univer- mun, pour être persuadés que ce système sellement répandu et inhérent à la nature ne gagnera jamais un grand nombre de parhumaine: en se déclarant athées sans dé- tisans ; dèsque nous croyons un Dieu, nous tour, ils rendent un service essentiel aux devons espérer qu'il ne permettra pas que apologistes de la religion. son culte soit anéanti sur la terre; la con- Les théologiens n'auront donc pas besoin duite assez ordinaire de sa providence est de recourir au bras séculier, aux persécu- de guérir les égarements des hommes par tions, à la cruauté, aux peines afilictives, leurs propres excès, et de retenir les sages
jour venger la religion des attentats de par l'exemple des insensés.
'athéisme; la raison, la lumière naturelle, En créant un langage particulier, on peut
le sentiment intérieur de tous les hommes, accuser tous les hommes d'athéisme, parce
suffisent pour mettre la créance d'un Dieu qu'ils adorent un être invisible, inconceva-
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à couvert; le mépris et l'indignation publi- ble, une chimère, un néant, etc. (Page 335. <^ue puniront suffisamment ceux qui osent C'est la récrimination ordinaire des matéria 1 attaquer. On ne regarde point, disent-ils, listes dont nous avons suffisamment montci