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fesser telle religion plutôt qu'une autre : tout homme est en droit de penser, de dire, d'écrire sur la religion tout ce qui lui parait vrai. De là vous invectivez contre 1 intolérance; vous proposez un traité de paix entre les peuples des différentes religions; vous demandez surtout que les calvinistes soient tolérés en France. (Emile, tome 111, page 172; Lettre, page 78 et suivantes.)
Dieu ne peut nous révéler, et nous ne devons croire que ce qui est démontré vrai. Donc c'est par l'examen de la doctrine que nous devons nous assurer si elle est révélée; dès qu'elle paraît choquer la raison, nous ne sommes pas obligés de la croire. Les missions extraordinaires , les miraeles peuvent être des impostures; il n'y a d'autres preuves certaines de la divinité de l'Evangile, que la pureté et la sublimité de sa morale, la sainteté et la sagesse de son auteur. (Emile, tome III, page 130 et suivantes; Lettre, page 98 et suivantes.)
Dieu ne peut nous révéler, et nous ne devons croire que ce qui est démontré vrai. Une autorité visible pour nous enseigner est donc fort inutile ; celle de l'Eglise n'est prouvée que par des sophismes et des suppositions; le peuple n'est pas en état d'examiner ces preuves; dans toutes les religions, il est obligé de s'en rapporter à ceux qui l'instruisent. (Emile, tome 111, page 152; Lettre, pages 122 et suivantes.)
Vous le voyez, Monsieur, partout vous faites de cet axiome la base de vos raisonnements ; c'est donc à en démontrer la fausseté que je dois principalement m'attacher. Ce fondement une fois détruit , l'édifice bizarre de vos idées s'écroulera de lui-même, et ne fera que jeter un peu de poussière aux yeux du lecteur. Pour le réfuter, il faut y opposer d'abord votre propre déclaration, et vous faire voir que, selon la méthode familière à. nos adversaires, vous bâtissez toujours d'une main, tandis que vous détruisez de l'autre.
Après avoir reconnu que les notions que nous avons de l'intelligence, de la puissance, de la bonté, de la justice de Dieu, sont très-obscures et très-imparfaites, vous ajoutez : Que si je viens à découvrir successivement ces attributs, dont je n'ai nulle idée absolue, c'est par des conséquences forcées, c'est par le bon usage de ma raison : mais je les affirme sans les comprendre ; et dans le fond, c'est n'affirmer rien. J'ai beau me dire : Dieu est ainsi, je le sens, je me le prouve : je n'en conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi. (Emile, tome III, p. 88; Lettre, p. 54.)
11 y aura une petite observation à faire sur une de vos expressions, mais il n'en est pas encore temps.
Enfin, continuez-vous, plus je m'efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois; mais elle est, cela me suffit; moins je la conçois, plus je l'adore. Je m'humilie, et lui dis : Etre des êtres, je suis parce que tu es ;
c'est m'élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi.
Rapprochons, je vous prie, cette confession si humble et si édifiante de ce que vous avez dit ailleurs, et essayez, si vous pouvez, de vous concilier avec vous-même. D'un côté Dieu est enveloppé d'épaisses ténèbres; son ouvrage se montre, mais l'ouvrier se cache. (Emile, tome II, p. 214.) Il se dérobe également à mes sens et à mon entendement. (Tomo III, p. 58.) Je n'ai de ses attributs aucune idée absolue; je les affirme sans les comprendre; plus je contemple son essence, moins je la conçois. D'un autre côté, le Dieu que j'adore, n'est point un Dieu de ténèbres. Tantôt, me dire de soumettre ma raison, c'est outrager son auteur : ici le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant lui.
Décidez-nous, Monsieur ; auquel devons nous croire, à votre confession ou à votre désaveu ? A la première, sans doute. Elle est conforme au langage de l'Ecriture, qui appeHe le Dieu d'Israël un Dieu caché, un Dieu qui se tient dans une obscurité redoutable. (Isa. lxv; Psal. xvn, 12.) Elle est réfléchie et appuyée sur un examen profond des attributs de Dieu. Ce que vous avez dit contre cette sainte doctrine , vous est sûrement échappé dans des moments de distraction : il est fâcheux que vous y soyez si souvent retombé.
De ce témoignage éclatant que vous rendez à la gloire de Dieu, l'on peut tirer un raisonnement fort simple. Selon vous, et selon la vérité, nous ne pouvons comprendre les attributs de Dieu: il nous les a cependant révélés; l'Ecriture sainte les publie, les célèbre en mille endroits, et jamais les hommes n'en ont eu une juste idée que depuis que Dieu les a révélés. Dieu peut donc nous révéler ce que nous no pouvons comprendre. 11 y a même plusieurs de ces attributs qu'il nous paraît impossible de concilier ensemble, et qui nous semblent contradictoires, par exemple, la liberté de Dieu avec son immutabilité; son unité parfaite (2) et son immensité ; sa bonté infinie et sa justice : Dieu nous les a cependant révélés, c'est l'Ecriture qui nousen a instruits; et sur ces objets, îûs philosophes n'ont fait que bégayer : Dieu peut donc nous révéler ce qui paraît contradictoire, ce qui révolte notre raison.
Ainsi, Monsieur, pour sentir le faible de vos opinions, il suffit de vous rapprocher de vous-même; c'est la méthode que je suivrai constamment. Je prendrai donc souvent la liberté de vous opposer votre propre autorité; il n'en est point de plus respectable à vos yeux
Ce n'est pas assez de détruire votre principe par votre propre témoignage, il faut encore l'examiner en lui-même, et démontrer la proposition contradictoire -.Dieu peut nous révéler et nous obliger à croire des dogmes que nous ne concevons pas, et qui nous purais-
(2.) Les théologiens rappellent simplicité; clic exclut de Dieu toute espèce de composition; mai6 ce terme n'est pas usité en ce sens dans noire langue.
sent absurdes. Je vous demande pardon si j'emploie, dans une lettre, les raisonnements serrés et concis qui semblent ne convenir qu'aux disputes de l'école. 11 ne m'est point donné, comme à vous, d'embellir les matières les plus abstraites, de répandre les grâces sur des discussions épineuses. Ami sincère de la vérité, vous ne la goûterez pas moins sous un air simple et négligé. Puisque vous argumentez quelquefois, il m'est permis de le faire à mon tour.
Dieu étant infini, et moi borné, je ne puis comprendre tous ses attributs et leurs rap* ports, tous ses ouvrages et leur nature, tous ses décrets et leurs motifs : ou si vous voulez, je ne puis concevoir tout ce qu'il est, ni comment il l'est; tout ce qu'il a fait, ni comment il Ta fait; tout ce qu'il veut, ni pourquoi il le veut; c'est votre confession même Donc si Dieu juge à propos de m'apprend re quelque chose sur ses perfections, sur ses œuvres, sur ses volonté.-, refuser de le croire, parce que je ne le comprends pas, parce que cela contredit mes idées, c'est choquer de front la raison et le bon sens.
La supposition est impossible, direz- vous; que pourriez-vous dire autre chose? Dieu ne peut pas m'enseigner sur son être, sur ses opérations, sur ses décrets ce que je ne nuis concevoir, ce qui révolte ma raison. Dieu ne le peut pasl J'oublie pour un moment que le contraire est déjà établi par votre aveu ; ici je me borne à demander la preuve de cette impossibilité, et une preuve démonstrative. La matière est sérieuse, il «'agit de fixer les droits de Dieu. C'est à ce point que la question est réduite entre vous et moi, ou plutôt entre les incrédules et les croyants; dès qu'il sera décidé, nous nous accorderons aisément sur le reste»
Je demande donc, et je demanderai toujours la preuve de cette proposition fondamentale : Dieu ne peut ni enseigner ce que je nr puis comprendre, ce qui contredit mes idées, ce qui me parait absurde. Aurez-vous recours à la maxime triviale : C'est Dieu qui m'a donné la raison; d'accord. Jl me l'a donnée pour être mon (juide.
Cela est certain. Mais m'a-t-il promis cpi'avec ce guide je verrais clair partout; ijue jamais je n'aurais besoin d'un autre flambeau? A-t-il ainsi renoncé au droit de m'enseigner des choses où ma raison ne voit qu'obscurité, et qui lui paraissent absurdes? C'est ce que ni vous, Monsieur, ni tous les partisans de l'incrédulité, n'avez point encore prouvé; il serait temps d'y penser. En attendant que vous y parveniez, je vais démontrer le contraire.
Dans les choses môme naturelles, où Dieu nous a donné la raison pour guide unique, il y a des circonstances où nous ne pouvons sensément refuser de croire ce que nous ne comprenons pas, ce qui nous paraît absurde, ce oui semble renfermer contradiction. Donc, à plus forte raison, dans les choses surnarelles, dans les choses de Dieu, nous sommes obligés de faire la même chose ; Dieu 1 « ut donc exiger que nous le fassions.
OEUVRES COHFL. OF. Bf-RCIER. I.
S La première proposition devient évidente par l'exemple d'un aveugle-né. Peut-il sans folie refuser de croire ce qu'il entend dire des couleurs et de leurs propriétés? Cependant il n'a aucune idée claire des couleurs; loin de concevoir ce qu'on lui en dit, ces discours lui semblent autant d'absurdités : selon lui une perspective renferme contradiction. Quelle ridiculité de soutenir qu'une superficie [date produise une sensation de profondeur 1 Mettons dans la bouche de cet aveugle vos grandes maximes, elles y auront une grAce admirable. L'on ne peut autoriser une absurdité sur le témoignage des hommes... ce serait soumettre à l'autorité des hommes l'autorité de Dieu parlant à ma raison. (Emile, tome III, p. 14-3, 14-5.) Je croirais plutôt à la magie, que de croire des choses contre la raison. (Lettre, page 106.) Qu'en pensez-vous, Monsieur? S'il croit sur la parole de tous les hommes, malgré la répugnance de sa raison, est-il pour cela un imbécile, un fanatique?
Ne vous scandalisez pas de cet exemple; malgré la bonne opinion que vous pouvez avoir de votre raison et de la pénétration de vos lumières, quand iJ s'agit de juger de Dieu, de ce qu'il a fait, île ce qu'il doit faire, vous et moi sommes-nous autre choso que des aveugles? Quand nous voulons lui prescrire un plan de conduite, il semble voir les Quinze-vingts assemblés pour tracer des règles de perspective. Si , convaincus di la faiblesse de notre esprit, nous baissons humblement la tête, en croyant sur la parole de Dieu, n'est-ce pas la raison elle-même qui nous invite à rendre à Dieu ce juste hommage, malgré les difficultés qui la révoltent?
Vous répliquerez, peut-être, que le salut d'Un aveugle n'est pas attaché à la croyance des couleurs. Qu'importe? Dieu peut attacher notre salut à une docilité sage et que la raison nous prescrit; le nierez-vous? Or, croire à la parole de Dieu, lors même qu'il nous enseigne des choses que nous ne comprenons pas, qui sont contraires à nos idées, c'est une docilité raisonnable et pleine de bon sens : cela est démontré par la comparaison de l'aveugle. Donc Dieu peut, sans déroger aux droits de la raison, attacher notre salut à la foi ; je dis à la foi des mystères, à la foi de plusieurs dogmes que nous ne comprenons pas et qui ne s'accordent point avec nos lumières naturelles.
En vain ferez-vous une distinction subtile entre ce qui est incompréhensible et ce qui paraît absurde; entre ce qui passe notre raison, ce qui la révolte; l'exemple cité fait sentir la nullité de cette réponse. Pourquoi un aveug!e-né aperçoit-il des contradictions palpables dans ce qu'on di». des couleurs? Pourquoi une perspective est-elle une absurdité selon ses idées? Parce qu'il n'en a que (\es notions confuses; parce qu'il en juge par le rapport infidèle des sens différents de la vue. Plat et profond, sont deux idées clairement contradictoires au jugement du tact; cependant les deux idées sont étroitement liées dans la notion d'une i<c<-
spectivo
cugle
: celle-ci doit donc paraître a un tive sur le témoignage des autres hommes renfermer contradiction. Donnez- Si Dieu le peut à mon égard, pourquoi ne lui des yeux, la confusion des idées et la le pourrait-il pas à l'égard des autres? 3° De contradiction prétendue disparaîtront en môme temps. Appliquez la même règle à nos mystères; il nous paraissent contradictoires, quand nous en jugeons comme l'a-
veugle des couleurs, quand nous les comparons aux idées que nous avons des choses naturelles ; idées bornées et imparfaites, dont nous faisons alors une fausse application.
Prenons pour exemple le mystère de la sainte Trinité : un seul Dieu en Irais personnes. Si nous voulons concevoir la najure et les personnes divines, comme nous concevons la nature et les personnes humaines, il est certain que le mystère nous présentera des absurdités pal [fables. Mais voilà justement l'abus. Commençons par reconnaître que nous n'avons pas une idée claire (ie la nature, ni des personnes divines, alors le mystère n'est plus qu'une obscurité. Nous ne pouvons plus affirmer qu'il renferme contradiction, puisque nous ne pouvons y apercevoir deux idées claires évidemment opposées l'une a l'autre. Dès que Dieu l'a révélé, nous devons conclure que ce qui nous y paraît absurde et contrauictoire, ne l'est pas en effet; tout comme
le témoignage des d'une perspective' ictoiiv qu'en appa-
aveugle conclut, sur hommes, que la notion n'est absurde et contra., rente.
Je ne crains point de blesser votre délicatesse, en répétant plus d'une fois cette comparaison : elle est exactement semblable à celle d'un sourd, dont vous vous êtes servi avec succès pour montrer aux matérialistes le faux et le ridicule de leurs raisonnements. (Emile, tome III, p. 66.) Elle semble d'ailleurs consacrée par l'usage que Jésus-Christ en a fait dans l'Evangile. (Joan. ix, 39.)
On y oppose cependant une objection; il faut l'examiner. L'état de l'aveugle, dit-
même que l'aveugle manque de la faculté nécessaire pour sentir la vérité de ce que l'on dit des couleurs, ainsi l'homme, nécessairement borné dans ses connaissances, manque des lumières suffisantes pour juger des vérités surnaturelles; 4° il est absolumont faux que la raison et Je bon sens suffisent pour connaître la vérité ou la fausseté de toute proposition quelconque; souvent ils ont besoin d'un nouveau secours. Avec toute la raison et le bon sens possibles on n'a point aperçu d'abord !a vérité de cette proposition : Il y a des antipodes; il a fallu recourir au témoignage des voyageurs. Les philosophes, avec tous leurs raisonnements, n'auraient jamais découvert la compatibilité des perfections de Dieu, si la révélation n'était venue à leur secours.
Cette difficulté, loin d'affaiblir ma preuve, achève d'en démontrer la solidité.
Jugez, Monsieur, de ce que l'on doit penser de cette maxime tant rabattue, qui est la base de tout le-système de l'incrédulité : Dieu m'a donné ma raison pour me guider ; s'il m'obligeait de la contredire, il se contredirait lui-même. La raison elle-même, sans se contredire, peut m'obliger à croire sur le témoignage des hommes ce qui me paraît absurde; c'est le cas où se trouve l'aveugle : donc, à plus forte raison, Dieu, sans se contredire, peut m'obliger à croire la même chose sur son propre témoignage. En croyant alors, je ne contredis point ma raison ; j'obéis au contraire à sa voix et à la loi qu'elle m'impose; c'est elle-même qui m'enseigne que je dois me fier plutôt au témoignage de Dieu qu'à mes faibles lumières. Loin de m'interdire ainsi l'usage de mon entendement, j'en fais, selon vousmême, le plus digne usage qu'il soit possible d'en faire.
Lorsque vous demandez : A qui croirai-je par préférence, de Dieu, qui m'apprend par
on, est un cas particulier qui ne tire point la raison les vérités éternelles, ou de vous,
à conséquence pour le reste des liommes : qui m'annoncez de sa part une absurdité?....
il est réduit à croire, sur la parole d'autrui, De quel genre seront vos preuves, pour me
des choses qui lui semblent absurdes, parce convaincre qu'il est j)lus certain que Dieu me
qu'il manque de l'organe nécessaire pour parle par votre bouche que par l'cntende-
^.. .,.,«..,.„. ,^;„ 1. „.'...;i/ . .....;,, ,1 .,., ™„ * ..>.•! ...■>.. .1 la fr4 -ir . >i.
ment qu'il m'a donné? (Emile, tome 111, p, 140.) Je vous réponds qu'il est faux d'abord que je vous annonce des absurdités; que mes preuves sont des faits plus certains que vos raisonnements : nous le verrons dans la troisième Lettre.
Ne pensez pas que j'aie cité le seul cas où le rapport des sens et le témoignage des hommes doivent prévaloir sur l'évidence prétendue de nos connaissances et les spécieuses démonstrations des philosophes ticulier. On peut restreindre la ques- Zenon fait plusieurs arguments, auxquel: lemander si Dieu peut révéler à moi je n'ai rien à répondre, pour prouver qui en particulier, à moi aveugle-né, une pro- le mouvement est impossible. (Voyez Bayle, position qui me paraisse aussi contradictoire Dict. crit., art. Zenon.) Je fais du mouve ; que l'idée d'une perspective; et si, dans ce 'ment ou j'en vois faire; par ce seul fait cas, je ne serais pas obligé de la croire, ses preuves tombent et ne font plus d'im comme je crois l'existence d'une përspec- pression. Avant la découverte des antipode
en apercevoir la venté; mais H ne manque aux hommes, doués de raison et de bon sens, aucune faculté nécessaire pour juger de la vérité ou de la fausseté d'une proposition.
L'exemple de l'aveugle est un cas particulier, sans doute; mais 1° chez un peuple entier d'aveugles, peuple très-possible, le cas serait général, et le même pour tous les hommes : 2° l'hypothèse d'une révélation surnaturelle peut aussi être réduite à un cas particulier tion à d
«SI PART. I. THEOLOGIE PU1LOS. — L
certains raisonneurs en démontraient lïrapossibilité : comment concevoir que <ics nommes puissent -marcher les pieds en haut et la tète en bas? La relation des voyageurs lit cesser les raisonnements et déconcerta l'incrédulité. Quoi ! dans les choses naturelles, ma raison peut me tromper par une fausse application des principes; et, dans les choses surnaturelles, qui sont bien moins à ma portée, j'oserai encore opposer la voix de ma raison à celle de Dieu, quand il daignera m'instruire ! Ah ! Monsieur, quel travers d'esprit dans cette manière de raisonner 1
J'ai promis une courte observation sur ce que vous avez dit : Je les affirme (les attributs de Dieu) sans les comprendre, et c'est dons le fond n'affirmer rien. Cela est-il exact? Un aveugle qui affirme, sans le comprendre, que le ciel est bleu, et que le feu est rouge, n'affirme-l-il rien dans le fond? 11 n'affirme rien de clair, mais il affirme quelque chose d'obscur et qui est cependant vrai. Rien de si dangereux que d'outrer les expressions dans des matières où il faut parler avec la dernière précision.
Quoiqu'un aveugle ne comprenne point le sens de cette proposition : le ciel est bleu, il juge cependant, et juge bien, sur le témoignage des hommes, que c'est une proposition vraie. Il est évident, se dit-il à lui-même, que tous les hommes ne peuvent, sans aucun intérêt, sans aucun motif raisonnable, se réunir tous pour me tromper. Or tous se réunissent pour m'assurer que le ciel est bleu, donc cela est vrai. Cette proposition, qui n'est point démontrée, ni évidente en elle-même à l'égard de l'aveugle, lui est démontrée par le témoignage des hommes. C'est ce que l'on appelle démonstration ou évidence extrinsèque, évidence morale. Ces termes ne doivent effaroucher personne.
Il y a donc plusieurs sources de certitude ou d'évidence, plusieurs manières d'être convaincu d'une chose (pie nous ne concevons pas, et qui nous paraît renfermer contradiction : 1° nous pouvons en être convaincus par des conséquences tirées des principes évidents. C'est ainsi, selon vous-même, que nous connaissons les attributs de la Divinité, que nous ne comprenons pas, et qu'il nous paraît impossible de concilier entre eux, l'unité de Dieu avec son immensité, etc.; 2" par le sentiment intérieur; par là vous prouvez très-solidement aux matérialistes 1'exislence, la spiritualité, les opérations de noue Ame (limite, t. 111, p. 41 et ko), malgré les difficultés insolubles que l'on y peut opposer; 3" par l'expérience ou par le rapport de nos sens ; par cette voie, nous sommes persuadés de l'existence des corps, du mouvement, de l'espace ou de l'étendue, quoi-' qu'on puisse faire contre ces vérités des onnements très-capables d'ébranler cette' persuasion; V" enfin par des témoignages extérieurs; ainsi un aveugle-né croit, sur le témoignage des hommes, l'existence descouleurs ei leurs propriétés, quoiqu'elles
E DEISME REFUTE PAR LUI-MEME
lui paraissent renfermer des absurdités; ainsi encore nous croyons, sur le témoignage do Dieu, plusieurs mystères que nous ne comprenons pas et qui nous paraissent contradictoires, quand nous les comparons avec les idées que nous avons des choses naturelles.
Dans les deux premiers cas, l'évidence est intrinsèque, tirée du fond môme de l'objet que nous envisageons; c'est ce que l'on appelle certitude ou évidence métaphysique. Dans les deux derniers, l'évidence est extrinsèque; celle qui vient de nos sens est l'évidence physique; celle qui porte sur le témoignage dès hommes est l'évidence morale. Mais, dans aucun de ces cas, l'évidence ne peut entièrement dissiper le fond d'obscurité qui demeure toujours dans la nature ou dans la manière d'être de l'objet; cela n'empêche pas de dire que l'objet est démontré dans le premier, par des principes évidents; dans le second, parle sentiment intérieur; dans le troisième, par le rapport de nos sens; dans le dernier, par l'infaillibilité des témoignages.
C'est dans celui-ci seulement que la foi peut avoir lieu. Admettre ce qui nous est évident et démontré, ou en lui-même, ou par nos sens, ce n'est pas croire dans la rigueur du terme, c'est voir; au lieu que la foi, selon saint Paul, est la conviction de ce qu'on ne voit pas : argumentum non apparenlium.[IIebr.xm, 1.)
Il est nécessaire de distinguer exactement toutes ces idées. La plupart des objections des incrédules ne sont fondées que sur là confusion qu'ils en font, et sur l'abus des termes. Si l'on pouvait obtenir des lecteurs qu'ils commençassent par se mettre au fait du langage, avant que de lire les sophismes qu'on leur présente, ils en seraient moins éblouis. Mais ces sortes de discussions ennuient; il n'y a que ceux qui cherchent sincèrement le vrai, qui aient le courage de les soutenir.
Trouvez lion, Monsieur, que j'ajoute ici le témoignage d'un écrivain qui ne doit point vous paraître suspect auand il parle en faveur de la religion. C'est Baj le, dont voici les paroles : « En un certain sens, il n'y a point de foi mieux établie sur la raison que celle qui est établie sur les ruines de la raison. Je m'explique; il n'y a point de vérité plus certaine que celle-ci : Le témoignage de Dieu est préférable ù celui des hommes. Si l'on en conclut : // n'y a donc rien de plus raisonnable que de croire plutôt ce que Dieu dit que ce que la lumière naturelle dicte ; il faut donc abandonner ce qu'elle dicte, qui ne s'accorde point avec l'Ecriture sainte. N'établit -on pas son christianisme sur l'une des plus évidentes maximes de la raison? Qu'on foule aux pieds tant qu'on voudra, s'il est nécessaire, toutes les autres maximes de la raison, s'ensuivra-t-il que l'on établit sa foi sur les ruines de la raison? Lt si l'on veut accorder celle conséquence, afin de ne se point rendre difficile sur les tenues, ne pourra-t-on pas soutenir qu'un christianisme, établi en ce
sens-ih sur les ruines de la raison, est le véritable christianisme, le christianisme le plus raisonnable? » (Réponses aux questions d'un provincial,*.. I", ch. 161.)
Selon la méthode de Bayle, je rie me rends point difficile sur les termes. Je ne blûme point la délicatesse de quelques théologiens, qui, en avouant que nos mystères sont audessus de la raison, ne veulent point convenir qu'ils paraissent contraires à la raison. Mais je crois avoir montré, par l'exemple de l'aveugle, qu'un dogme obscur, impénétrable h la raison, ou qui est au-dessus de la raison, doit nécessairement nous paraître contraire h la raison, c'est-à-dire, a nos idées i relies
Car enfin, qu'est-ce que la raison? C'est la
ngtu-
avoir aucune commission, ou que vous êtes mauvais théologien, ou que vous démentez votre caractère. L'absurdité prétendue que vous nous opposez ne suit point du dogme de la transsubstantiation, mais de celui de la présence réelle, deux dogmes bien différents. Que le corps de Jésus-Christ soit dans l'Eucharistie par impanation, comme l'ont enseigné autrefois les luthériens; qu'il y soit par ubiquité, comme ils le prétendent aujourd'hui; qu'il y soit par transsubstantiation, comme nous le soutenons, cela est égal, votre argument demeure le même. Si vous n'avez pas senti cela, vous êtes mauvais théologien.
Mais vous pouvez avoir eu vos raisons. E» argumentant contre la transsubstantiation,
faculté de juger des objets. Nous n'en pou- vous n'attaquez que l'Eglise romaine, avec vons juger que suivant les idées que nous laquelle vous n'avez rien à ménager; en
en avons, et notre jugement n'est certain qu'autant que nos idées sont claires. Or, nos idées naturelles étant obscures, bornées, souvent fautives, elles ne peuvent nous servir de règle pour juger certainement de la vérité ou de la fausseté d'un dogme incompréhensible, il faut donc recourir a une autre règle, à un jugement de réflexion que la raison elle-même nous enseigne à former ainsi : Dieu ne peut ni se tromper, ni nous jeter dans l'erreur: donc tout ce qu'il a révélé est nécessairement vrai ; or, il a révélé tel mystère : donc ce mystère est une vérité. C'est précisément le procédé de l'aveugle. La foi des mystères n'est donc jamais contre la raison; c'est-, au contraire, la raison qui nous prescrit cette soumission à l'autorité divine, et c'est le mot de saint Paul : rationabile obsequium. (Rom. xn, 1.)
Vous prétendez prouver le contraire ; il
combattant contre la présence réelle, vous blesseriez les luthériens et l'Eglise anglicane, cela ne serait pas prudent; on ne sait de qui l'on peut avoir besoin. Ici vous démentez votre caractère; un homme aussi intrépide que vous, Monsieur, ne doit point avoir de respect humain.
Oserais-je vous demander pourquoi vous n'avez pas fait une objection semblable contre le mystère de la sainte Trinité ? Cette proposition : Un n'est pas (rois, et trois ne sont pas un, est aussi claire, aussi incontestable que le principe : La partie est moindre que le tout. La conséquence était claire : donc trois personnes ne sauraient être un seul Dieu. A'ous auriez eu la satisfaction de retenir plus longtemps M. l'archevêque de Paris sur les charbons ardents: vous eussiez mieux goûté le plaisir de son embarras. Mais, par discrétion vous avez
est juste d'écouter vos objections. Vous ne abrégé le moment; vous eussiez pu scanda-
m'accuserez pas de passer sur cet article, liser le bon peuple de Mouthier-Travers, qui
comme sur des charbons ardents ; nous y mar- est peut-être assez chrétien pour croire la
cherons, Monsieur, aussi lentement qu'il Trinité, et vous vous êtes fait une loi de ne
vous plaira : si la situation est douloureuse, point scandaliser le troupeau dont vous êtes
j'espère que ce sera pour vous, et non pas membre, ni par vos sentiments, ni par votre
pour moi. conduite. (Lettre, p, 58.) Cela est édifiant,
M. l'archevêque de Paris vous avait dit : Monsieur; sacrifier le plaisir de la vengeance
Si la raison et la révélation étaient opposées à 'a crainte de scandaliser est un acte hél'une à Vautre, il est constant que Dieu serait en contradiction avec lui-même. (Lettre, p. 120.) Vous ajoutez d'abord : foilà un grand aveu que vous nous faites là ; car il est sûr que
roïque de vertu.
Revenons à notre difficulté. "N'eus comprenez , sans doute , que ce principe : Le tout est plus grand que la partie, la partie est Dieu ne se contredit point : après quoi vous moindre que le tout, a pour objet les proprié
lui adressez cet argument : Vous conviendrez bien, je pense, qu'une de ces vérités éternelles qui servent d'éléments à la raison, est que la partie est moindre que le tout. Or, selon votre doctrine de la transsubstantiation , lorsque Jésus fit la dernière cène avec ses disciples, et qu'ayant rompu le pain, il donna son corps à chacun d'eux, il est clair qu'il tenait son
tés des corps, et suppose leur étendue; rien ne peut être plus grand ou moindre sans étendue. Si donc le corps de Jésus- Christ est dans l'Eucharistie sans étendue, et par conséquent sans partie séparable, peut-on en raisonner selon le principe qui suppose l'étendue? Votre argument porte donc une fausse supposition ; ce n'est qu'un
corps entier dans sa main, et s'il mangea lui- sophisme , et ce que vous faites dire à votre
même du pain consacré, comme il put le faire, il mit sa tête dans sa bouche.
foilà donc bien clairement, bien précisément la partie plus grande que le tout, et le contenant moindre que le contenu. Que ditesvous à cela, Monseigneur ?
Je réponds pour Monseigneur, sans en
inspiré (Emile, tome III , p. 139) est une extravagance.
Comment, direz-vous, un corps peut-il être sans étendue? Cela ne se conçoit pas.< Non, assurément ; si on pouvait le concevoir, ce ne serait plus un mystère. Je ne comprends pas mieux comment Jésus-Christ
est dans l'Eucharistie, que comment trois personnes sont un seul Dieu : l'un et l'autre mystère, comparés aux idées que nous avons des choses naturelles, semblent renfermer des contradictions palpables; mais, d'un autre côté, il est clair que cette comparaison est fautive. Nous ne devons fias juger de ce
Enfin, pour achever de vous faire sentir le faible de votre objection, permettez que je rappelle encore une lois la comparaison de l'aveugle - né. Celte proposition : Un corps ne peut être sans étendue; corps non étendu sont deux idées contradictoires, lui est-elle plus évidente que celle-ci? Une
que Dieufait par une puissance surnaturelle, superficie plate ne saurait paraître profonde;
selon les idées que l'expérience n.ous donne plat et profond sont deux idées contradic-
du cours de la nature. Dès que Dieu a clai- toires ; une perspective renferme donc con-
rement révélé que la chose est, nous ne de- tradiction.
vons pas nier qu'elle soit, précisément parce que nous ne concevons pas comment elle peut être.
Vous-même, Monsieur, concevez-vous que votre âme puisse être dans votre corps,
Cependant l'aveugle est réduit à nier la seconde sur le témoignage des hommes; et sa foi est raisunnable : donc nous sommes obligés de nier la première sur le témoignage de Dieu, et notre foi est encore plus raison-
et en animer toutes les parties, sans être nable. De même que l'aveugle juge sur la
étendue? Quand* un raisonneur importun parole des hommes, que sa raison se trom-
s'elforcera de vous prouver que cela ne pe, que la contradiction n'est qu'apparente,
peut être, vous lui répondrez : Je suiscon- nous devons faire la même chose sur la pa-
vaincu, par le sentiment intérieur, que je rôle de Dieu ou sur la révélation. Imaginez
pense, et il m'est démontré que ce que je tant de contradictions qu'il vous plaira sur
pense est indivisible et non étendu. Je sens chacun de nos mystères, j'ose vous défier
que mon âme est ce moi, qui est le principe de toutes les opérations, qui pense, qui veut, qui remue toutes les parties de mon corps; et je ne conçois pas qu'elle puisse les remuer, si elle ne leur est intimement unie. Il y a, j'en conviens, une espèce de contra
d'en citer une seule que cette comparaison ne fasse disparaître.
Toute doctrine qui vient de Dieu, ditesvous, doit porter le sacré caractère de la divinité ; non-seulement elle doit nous éclaircir les idées confuses que le raisonnement en
diction à soutenir que mon âme soit tout trace dam notre esprit, mais elle doit aussi
entière dans mon pied, et que mon pied nous proposer un culte, une morale et des
puisse être coupé sans que mon âme perde maximes convenables aux attributs par les-
rien d'elle-même. N'importe, cette contra- quels seuls noxis concevons son essence. (Emile,
diction apparente ne détruira jamais en moi tome III, p. 137.)
la conviction qui vient du sentiment inté- Voilà , Monsieur , en termes pompeux,
rieur. (Voyez Emile, tome III, p. 41 et une décision inintelligible. Qu'appelez-vous