d'abord le sacré caractère de la divinité? Et
Ce que le sentiment intérieur fait sur quelle doit être une doctrine pour avoir ce
vous pour vous persuader l'existence et les caractère ? Vous entendez probablement
opérations de votre âme, quoique vous ne compreniez pas sa manière d'être, le témoignage de Dieu le fait sur moi pour me persuader l'Eucharistie, la Trinité, l'Incarnation et tout autre mystère révélé que je ne conçois pas ; ai-je plus de tort que vous ?
Vainement objeclerez-vous que l'étendue est l'essence même du corps ; qu'il est donc absurde et impossible que le corps de Jésus-Christ soit dans l'Eucharistie sans étendue. Je vous nie franchement votre proposition, et la conséquence que vous en tirez
qu'elle doit être claire et évidente. Dans ce cas-là, ce que Dieu nous apprend sur ses attributs doit être fort suspect; puisque, selon vous-même, il s'en faut beaucoup que nous les concevions clairement. Et comment des attributs, dont nous avons une idée si imparfaite, peuvent -ils servir de règle pour juger du culte, de la morale , des maximes que nous devons admettre?
Selon ce même principe, les vérités de la religion naturelle ne sauraient être des dogmes divins ; ils renferment des obscurités ; les objections insolubles sont com-
Si l'étendue était l'essence du corps, tout munes à tous les systèmes. (Emile, tome III,
espace étendu serait corps ; ce qui est faux. p. 30.)
Je soutiens que nous ne connaissons ipoint Si donc cette doctrine, continuez-vous, ne
clairement l'essence des corps, mais seule- nous apprenait que des choses absurdes et
ment leurs propriétés. Nous concevons très- sans raison; si elle ne nous inspirait que
bien que l'étendue actuelle est une pro- des sentiments d'aversion pour nos sembla-
priété des corps, sans laquelle ils ne peu- blés, et de frayeur pour nous-mêmes ; si elle
vent naturellement exister: mais il est faux ne nous peignait qu'un Dieu colère, jaloux,
que nous concevions clairement que Dieu vengeur, partial, haïssant les hommes; un
ne peut pas les dépouiller de cette propriété Dieu de la guerre et des combats, toujours
par miracle, et les faire subsister à la ma- prêt à détruire et à foudroyer, toujours par-
nière des esprits, manière qui est encore faut de tourments, de peines, et se vantant de
un mystère pour nous. Dieu seul connaît punir même les innocents, mon cœur ne serait
l'essence des choses, parce que c'est lui point attiré vers ce Dieu terrible, et jcme gar-
qui les a faites ; nous n'en connaissons que derais de quitter la religion naturelle pour
les propriétés, pane que nous n'avons pas embrasser celle-là. (Emile, tome III, p. 137.)
besoin d'en savoir davantage Rien n'est si commode, pour éviter d'être
convaincu de calomnie, que de ^'envelopper dans des Imputations values, dont on se réserve la liberté de l'aire quelle application l'on juge à propos. Nous ne connaissons aucune doctrine à laquelle le portrait que vous faites puisse convenir. 11 ne représente certainement pas la doctrine chrétienne, et déligure la religion judaïque. Jamais elle n'a cru un Dieu colère, partial, haïssant les hommes. L'Ecriture, à la vérité, appelle le Dieu d'Israël un Dieu jaloux, mais jaloux du culte qui lui est dû, et qui ne souffre point impunément qu'on le rende à défausses divinités. 11 est vengeur du crime, qtarce qu'il le punit : ces deux titres n'annoncent autre chose que sa sainteté et sa justice. Si les Israélites le nomment quelquefois Dieu des armées, ils entendent, sous ce nom, le Dieu qui les protège dans les combats, et duquel seul ils attendent la victoire, et non pas un Dieu qui aime la guerre et le carnage. Non-seulement Dieu ne se vante point de punir les innocents, mais il se plaint, au contraire par ses prophètes, de coque les Juifs avaient l'impiété de lui faire ce reproche (3).
Quand même il se trouverait dans l'Ancien Testament quelques manières de parler qui semblent trop dures et peu conformes à l'idée que nous devons avoir des perfections de Dieu , l'équité demande : 1° que l'on fasse attention au caractère particulier du peuple à qui l'on parlait; 2° qu'on les confronte avec d'autres expressions qui les expliquent, qui nous annoncent la bonté infinie de Dieu, ses miséricordes, sa tendresse paternelle pour ses créatures. Mais tout est scandale pour quiconque veut se scandaliser.
Au reste, il n'a jamais été nécessaire de quitter la religion naturelle pour embrasser la loi de Moïse; celle-ci était faite pour les Juifs seuls, et loin d'altérer les préceptes de la religion naturelle, elle les faisait souvent observer sous des peines atîlictives.
Votre Dieu ri est pas le nôtre , dirai-je à ses sectateurs ; celui qui commence par se choisir un seul peuple , et proscrire le reste du genre humain . n est pas le père commun des hommes; celui qui destine au supplice éternel le plus grand nombre de ses créatures, n'est pas le Dieu clément et bon que ma raison nia montré.
C'est encore ici deux imputations fausses Dieu, en se choisissant un peuple , n'a point proscrit le reste du genre humain. Pendant tout le temps qu'a duré la religion des Juifs, les autres nations ont pu se sauver en observant la loi de nature ; et l'Ecriture, loin de nous faire douter de cette vérité, fait mention de quelques saints hommes qui ne paraissent pas avoir été soumis à7 la loi de Moïse , témoin l'histoire de Job, qui est appelé saint dans le livre de Tobie , et auquel l'Eglise chrétienne rend encore aujourd'hui un culte religieux.
Où est-il écrit que Dieu destine au su;>plice éternel le plus grand nombre de ses créatures? Ce dogme affreux ne peut être attribué qu'aux sectateurs ridicules do Calvin; jamais l'Eglise catholique ne l'a enseigné. En violant les lois de la vérité et do la justice, vous me forcez, Monsieur, do manquer à celle de la politesse. 11 est mortifiant pour moi d'être à tous moments obligé de vous démentir.
A l'égard des dogmes , la raison me dit qu'ils doivent être clairs , lumineux , frappants par leur évidence. J'ai prouvé le contraire ; malgré ce prétendu arrêt de la raison, j'ai montré que la raison elle-même nous invite souvent à croire des dogmes obscurs et inintelligibles.
Remarquez, je vous en conjure, qu'en rejetant les mystères , a cause de leur obscurité et des contradictions que vous croyez y apercevoir, vous renversez, par cette manière de raisonner, tout ce que vous avez enseigné sur la religion naturelle; que vous rendez aux athées et aux matérialistes les armes que vous avez voulu leur ôter. Ils soutiennent, comme vous, que l'on ne doit point admettre ce que l'on ne peut comprendre, et qui semble renfermer contradiction : or, je ne comprends point, dit un athée, cet être éternel et infini que l'on appelle Dieu ; les qualités qu'on lui attribue renferment contradiction; donc je ne dois point l'admettre. Je ne comprends point , dit un matérialiste, cette substance que Ton nomme esprit : ce que Yen en dit renferme contradiction ; je ne dois donc pas l'admettre.
Parce que je ne conçois pas comment le hasard a pu former cet univers, il est ridicule de Jever cette difficulté par l'existence supposée d'un Etre que je ne conçois pas davantage : c'est le raisonnement d'un athée. Parce que je ne conçois pas comment la matière peut penser, il est ridicule de lever cette difficulté par l'existence supposée d'un esprit, c'est-à-dire d'un Etre que je ne conçois pas davantage : c'est le raisonnement d'un matérialiste. (Emile, tome III , p. GG.) Parce que je ne conçois pas ce que Dieu est, ni ce qu'il exige de* moi , il est ridicule de lever cette difficulté par une révélation que je ne conçois pas davantage : c'est le raisonnement que vous faites et qui vous sert de principe. Vous traitez les deux premiers d'extravagants et vous avez raison; le troisième est-il plus sensé?
Vous opposez au second l'exemple d'un sourd qui ne veut pas admettre, pour expliquer le frémissement d'une corde, le son qu'il ne conçoit pas : nous vous opposons l'exemple d'un aveugle qui nie l'existence <ie la lumière et ses effets, parce qu'il ne les conçoit pas ; faites-nous la grâce de montrer la différence.
Reconnaissez enfin, Monsieur, la bizarrerie de -votre système : vous convenez de la faiblesse de nos lumières , de l'insuffisance
(3) Jerem. \x\\, 20; Ezech, xvin.
enfants du péché de leur peie.
Voyez, dans la septième Lettre, en quel sens Dieu punit les
de la raison pour nous conduire : Trop souvent, dites-vous, la raison nous (rompe; nons n'avons que trop ac<iuis le droit de la récuser (Emile, tome III, p. 91); jamais le jargon delà métaphysique n'a fait découvrir une seule vérité (Ibid., p. US) ; les objections insolubles sont communes à tous les systèmes (page 30) ; et, par une contradiction inconcevable, vous réclamez sans cesse l'autorité et les droits de la raison.
Convaincu de ses égarements, vous fondez sur le sentiment intérieur les grandes vérités de la religion naturelle ; vérités auxquelles la raison oppose des difficultés insolubles ; faites-y attention , je vous prie : en cela vous agissez très-sensément; et ma règle, ajoutez-vous, de me livrerait, sentiment plus qu'à la raison, est confirmée par la raison même. (Emile, tome III, p. 39.) Rien de mieux, selon la môme méthode : convaincus, comme vous, non-seulement des erreurs de la raison, mais encore de l'illusion qu'elle peut l'aire au sentiment intérieur, nous établissons sur la parole de Dieu les vérités de la religion révélée, et notre règle, disons-nous, de nous fier au témoignage de Dieu plus qu'à la raison, est confirmée par la raison même. En quoi notre procédé est-il dilférent du vôtre?
Je dis que la raison peut faire illusion au sentiment intérieur; car vous vous souvenez que c'est toujours la raison qui sert d'arbitre entre le sentiment intérieur et l'opinion (tome IV, p. 92); par conséquent, le sentiment intérieur fl'est sûr qu'autant que la raison est droite ; et vous n'ignorez pas combien les passions peuvent affaiblir le sentiment intérieur.
Ce que vous faites répliquer à votre raisonneur est curieux. M'a'pprendre que ma raison me trompe, n'est-ce pas refuser ce qu'elle m'aura dit pour vous? Quiconque veut récuser la raison doit convaincre sans seserrir d'elle. Car supposons qu'en [raisonnant vous m'ayez convaincu, comment saurai-je si ce n'est point ma raison corrompue par le péché qui me fait acquiescer à ce que vous dites? D'ailleurs quelle preuve, quelle démonstration pourrez-vous employer plus évidente que l'axiome qu'elle doit détruire? Il est tout aussi croyable qu'un bon sylloqisme est un mensonge, qu'il l'est que la partie est plus grande que le tout. (Emile, tome III, p. 1.)
Vous voulez bien , .Monsieur , qu'en mettant votre réponse dans la bouche d'un athée, je vous la renvoie presque mot {tour mot. .AI 'apprendre que trop souvent la raison nous trompe, que nous n'avons que trop ac/uis le droit de la récuser, n'est-ce pas réfuter ce qu'elle m'aura dit pour vous, quand vous me prouvez la religion naturelle par des raisonnements? Quiconque veut récuser la raison, doit convaincre sans se servir d'elle. Car supposons qu'en raisonnant vous m'avez convaincu, comment saurai-je si ce n'est point ma raison abusée qui me fait acquiescer à ce que vous dites? D'ailleurs, quelle preuve, quelle démonstration poune/.-vou- jamais employer plus
évidente que les axiomes que je vous oppose ? Il est tout aussi croyable que vos syllogismes, pour prouver l'existence de Dieu, sont des mensonges, qu'il l'est quo mes objections sont des sophismes.
Si, au lieu du langage plein de bile et de déraison (Lettre, page 1*20), que vous prêtez à l'inspiré, vous lui aviez suggéré cette réponse, convenez que ce n'est pas lui qui aurait joué le personnage le plus ridicule, et que votre raisonneur aurait pu se trouver embarrassé.
Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit pouvaient souffrir quelque atteinte , il n'y aurait plus pour moi nulle espèce de certitude. (Emile, tome III, p. 125.) Cela est. vrai ; aussi vous ai-je montré que ces vérités éternelles ne reçoivent aucune atteinte par la croyance de nos mystères ; qu'il est faux, par exemple, que celui de l'Eucharistie soit contraire à la vérité : Le tout est plus grand que la partie. La proposition contradictoire que vous mettez dans la bouche de l'inspiré est un langage insensé.
Avant que de finir, éclaircissons les termes une fois pour toutes ; car vous en abusez étrangement. La raison peut se prendre en deux sens, ou pour la raison en général, G'est-à-dire, pour l'universalité des principes dont# nous sentons l'évidence , ou* pour la raison en particulier; c'est-à-dire, pour quelqu'un de ces principes clairs et évidents. La foi n'est jamais contraire à .a raison prise en général , puisqu'elle est toujours conforme à ce principe incontestable , qu'il est plus sûr de croire à la parole de Dieu qu'à nos propres lumières. Mais, ce que la foi propose peut paraître contraire à quelqu'un des principes particuliers qui nous semblent évidents : et cela ne doit pas nous étonner, puisqu'on les prenant en détail, il est assez ordinaire de ne pouvoir les concilier ensemble. C'est ce que Ton éprouve quand l'on examine , par exemple, s'il y a quelque chose d'éternel , si la matière "est divisible à l'infini, etc. Il y a pour et contre des raisonnements auxquels on ne peut riui répondre de satisfaisant : vous convenez vous-même de cet embarras. (Emile , tome III, p, 30.) Alors c'est à la raison à faire le discernement des principes auxquels on doit s'en tenir par préférence : ainsi vous jugez qu'il est plus sûr de vous livrer au sentiment intérieur qu'à la raison; ainsi nous concluons qu'il vaut mieux s'en lier à la révélation , établie par des faits palpables, qu'à des raisonnements où il est dangereux de se tromper; et que l'on ne doit pas nier un dogme certainement révélé, parce qu'il renferme des difficultés.
Nous ne pouvons croire que ce qui est démontré vrai, ou en lui-même, ou par des preuves extérieures; ce principe est incontestable. Il faut des motifs pour croire , et comme vous dites, il me faut des raisons pour soumettre ma raison. (Ibid., p. 129.) L'ne foi destituée de preuves serait un entêtement et un fanatisme. Nous ne pouvons croire que ce qui est démontré vrai en lui
même par une évidence intrinsèque et métaphysique ; le principe est très-faux en ce sens : il s'ensuivrait que nous ne devons ajouter foi ni au témoignage de nos sens, ni à ceuxd'autrui.
Nous ne pouvons croire, et Dieu ne peut nous révéler ce qui est incompréhensible : autre principe faux. Ce qui est incompréhen
tre. Nous verrons que Dieu a révélé effectitivement des dogmes incompréhensibles , qui vous paraissent absurdes et contradictoires, parce que vous en jugez selon vos idées naturelles ; que cette révélation est revêtue de tous les caractères d'évidence dont un fait peut être susceptible. Si Dieu l'a fait, il a donc pu le faire ; si Dieu a ré-
silie peut cependant être démontré, ou par vêlé des mystères, nous pouvons donc et
des principes évidents , ou par le sentiment nous devons les croire ; Dieu ne les a pas
intérieur, ou par le rapport de nos sens, ou révélés en vain. 11 ne peut pas nous être
par des témoignages ^irrécusables, comme permis de rejeter ou de révoquer en doute
nous l'avons observé. ce que Dieu a révélé.
Dieu ne peut pas nous révéler ce qui repu- Dès à présent, et sans attendre cette gne réellement à la raison ; mais il peutvrévé- nouvelle preuve, il est déjà clair que votre 1er ce qui y répugne en apparence , c'est-à- principe étant faux, toute la doctrine à ladire, ce qui paraît contraire à quelqu'un quelle il sert de base ne saurait être vraie; des axiomes que la raison nous enseigne, que votre système est bâti en l'air; que
Dès qu'un dogme est certainement révélé, quoiqu'il semble contredire la raison, il est cependant certain qu'il ne la contredit pas , et que c'est notre raison qui se trompe. Il est beaucoup plus aisé de nous assurer qu'un dogme est révélé, que de voir certainement s il est vrai ou faux en lui-même. Nous le verrons dans la troisième lettre.
Dieu ne petit pas nous révéler ce qui nous parait absurde et contradictoire : cette proposition est encore fausse. Dieu peut même nous l'enseigner parles seules lumières de la raison, et déjà nous l'avons prouvé. La droite raison, qui est la voix de Dieu, nous découvre en lui des attributs qui semblent opposés et contradictoires ; l'unité et l'immensité, la liberté et l'immutabilité : donc la révélation , qui est aussi la voix de Dieu, peut nous découvrir en lui d'autres attri
plus vous avez raisonné conséquemment , plus vous vous êtes égaré.
Je suis, etc.