‹ Œuvres completes de BergierChapitre 46 sur 255 · SUR LA NÉCESSITÉ D'UNE RÉVÉLATION SURNA- TURELLE · texte numérisé non relu

SUR LA NÉCESSITÉ D'UNE RÉVÉLATION SURNA- TURELLE

Il y aurait, Monsieur, de la témérité d'examiner la manière dont Dieu peut et doit enseigner l'homme, si nous prétendions régler sa conduite sur nos raisonnements, au lieu d'appuyer nos raisonnements sur sa conduite. Ce n'est point à [notre faible intelligence , dont vous reconnaissez vousmême les bornes étroites, qu'il appartient de mesurer la puissance, la sagesse, les desseins de l'Etre suprême, et l'étendue de ses droits sur les créatures. Mais, lorsque Dieu a daigné nous apprendre ce qu'il a

buts qui semblent opposés et contradictoi- fait, nous nouvons hardiment conclure qu'il

res; l'unité de nature et la trinité des per sonnes.

Une fois convaincus par des raisonnements certains que Dieu est tout à la fois souverainement libre et immuable, parfaitement simple et présent partout, nous concluons que l'impossibilité d'accorder ces perfections vient de la faiblesse de nos lumières, et non de la nature de l'objet; donc, pour raisonner conséquemment, une fois convaincus par une révélation certaine que Dieu est un en nature et trois en personnes,

a pu et qu il a dû le faire. Cette manière de procéder est la seule qui puisse s'accorder avec le respect que nous devons à la Divinité; ce n'est point néanmoins celle de nos adversaires ni la vôlre. Vuus commencez par tracer à Dieu le plan qu'il peut et qu'il doit suivre, et vous en concluez qu'il l'a suivi. Nous aurons souvent occasion de remarquer le faux et l'irrégularité de cette méthode.

Quand nous disons qu'une révélation surnaturelle était nécessaire, vous comprenez

nous devons conclure que l'impossibilité qu'il n'est pas question d'une nécessité ab-

de concilier ces attributs vient de la fai- solue à laquelle Dieu ait été assujetti. Il lui

blesse de nos lumières, et non de la nature était parfaitement libre de laisser l'homme

de l'objet. dans l'état purement naturel, sans autre

Je crois , Monsieur, être venu à bout de lumière que la raison, sans autre loi que la

trois choses, qu'il était indispensable de conscience, et de lui destiner des peines et

faire avant que de passer à de nouvelles des récompenses proportionnées au bon ou

questions. 1° J'ai montré quel est le prin- au mauvais usage qu'il aurait fait de ses

cipe sur lequel vous avez constamment rai- facultés. En supposant même que la nature

sonné. 2° J'ai fait voir que vous ne pouvez humaine ait été créée dans un état plus

le suivre sans vous contredire et sans don ner atteinte aux vérités les plus essentielles de la religion naturelle. 3° J'ai prouvé la fausseté de ce principe, par l'examen des différentes espèces de certitude, par des

parfait, élevée à une béatitude surnaturelle, et qu'elle en soit déchue parle péché, Dieu n'était pas obligé pour cela de la rétablir dans ses droits par le ministère d'un médiateur, de lui apprendre la grandeur de sa

exemples sensibles, par une réponse solide destinée, de lui imposer de nouveaux de

à vos objections. Cette fausseté deviendra voirs, ni, par conséquent, de les lui révéler,

plus évidente encore par la preuve de fait Dieu pouvait, sans doute, pardonner par

qui doit être le sujet de ma troisième let- pure miséricorde le péché de notre premier

PART. I. THEOLOGIE PHILOS. — LE DEISME REFUTE PAR LCI-MEMK.

père; il pouvait ne le punir que par les misères de cette vie; i'1 pouvait se contenter de donner à la raison une connaissance plus distincte des attributs de la Divinité, et des devoirs de la loi naturelle; il pouvait assurer la béatitude éternelle à l'homme qui voudrait profiter de ce nouveau secours. Quand il s'agit de la puissance absolue de Dieu, qui osera lui prescrire des bornes, ou en fixer l'étendue?

Mais si Dieu a pu suivre ce plan, il a pu aussi s'en former un autre, et même plusieurs dont nous n'avons pas seulement l'idée. 11 a pu ne recevoir l'homme en grâce qu'en vue des mérites d'un Rédempteur Dieu et homme; il a pu attacher l'application de ses mérites à certaines pratiques qu'il a daigné prescrire, et il est clair que dans cette hypothèse il fallait absolument une révélation expresse des desseins de Dieu, pour nous faire connaître les nouvelles conditions qu'il mettait à, sou alliance.

Nous n'entrerons pas dans la discussion de ce système divin, si je puis user de ce terme ; nous n'examinerons pas s'il est plus digne de Dieu, plus utile à l'homme, que tous ceux que l'on pourrait imaginer ; ues spéculations si sublimes sont au-dessus de ma portée. Il faut simplifier la question autant qu'il est possible. Nous nous bornerons donc à demander si, en considérant l'état où l'homme était réduit, lorsque la révélation fut annoncée, on doit juger qu'elle est conforme à ses besoins. 11 me paraît que cela suffit pour établir la nécessité d'une révélation, et que nous ne sommes pas obligés de chercher ailleurs que dans vos écrits les preuves de cette nécessité.

Après avoir exposé sommairement les vérités de la religion naturelle, vous ajoutez : II est bien étrange qu'il en faille un autre ; par où connaîlrai-je cette nécessité. (Emile, tome III, p. 122.) La réponse est fort simple : vous la connaîtrez par votre propre expérience, et par les aveux que vous avez été forcé d'en faire.

On ne peut pas enseigner plus hautement que vous ne faites l'insuffisance de la raison et les ténèbres dontelle est environnée. VEtre incompréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement au monde, et forme tout le système des êtres, n'est, ni visible à nos yeux, ni palpable à nos mains; il échappe à tous nos sens. L'ouvrage se montre, mais l'ouvrier se cache. Ce n'est pas une petite affaire de connaître enfin qu'il existe; et quand nous sommes parvenus là, quand nous nous demandons : Quel est-il Y Où est-il ? \otre esprit se confond, s'égare, et nous ne Bavons plus que penser. (Emile, tome II, p. 313.) // se dérobe également à mes sens et à mon entendement : plus j'y pense, plus je me confonds. (Tome III, p. 58.)

S'il est difficile de connaître, par les seules lumières de la raison, l'existence de Dieu, et encore plus son essence, l'homme avait donc besoin d'un autre secours [tour y parvenir. Il était de la bonté de Di*u. qui veut

être connu, et dont la connaissance nous est si nécessaire, de se manifester par une autre voie.

On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule, quelle solide base peut-on lui donner. (Tome 111, p. 187.) Philosophe, tes lois morales sont fort belles, mais montre m'en, de grâce, la sanction.

Si la raison n'est pas capable d'établir la vertu et les règles de nos devoirs sur des fondements solides; si elle ne nous montre les lois morales que comme une belle spéculation, sans fournir aucun motif assez puissant pour nous y rendre fidèles, il n'y avait donc rien de plus digne de la sagesse et de la bonté de Dieu, que de nous donner une loi plus expresse, et de nous engager à l'accomplir par la crainte d'une peine éternelle et par l'espoir d'une récompense infinie.

Vous reconnaissez votre ignorance sur l'économie de la vie à venir. Vous ne savez s'il y aura d'autres sources de bonheur et de peines, que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même, et le regret amer de s'être avili. (Emile, tome III, p. 82.) Et il faut avouer que la raison seule peut dévoiler ce mystère. Mais convenez aussi, Monsieur, que ce sont là de bien faibles mobiles pour entraîner le commun des hommes. Si Dieu, par la révélation, ne nous eût rien découvert de plus après la mort, il serait fort dangereux que le nombre des méchants ne s'accrût encore; que le vice ne perdît, par la multitude des exemples, une partie de l'avilissement où il nous réduit; que la volupté pure, dont la vertu remplit une âme bien faite, ne fût bientôt regardée comme une belle chimère.

Tout le monde n'est pas susceptible do cet enthousiasme dont vous êtes saisi en étalant les beautés de la vertu : pour ébranler lamultitude, il fautfrapper l'imagination. Le Maître divin qui nous a donné l'Evangile, a mieux connu que vous les ressorts de notre âme : la crainte d'un feu éternel doit faire un tout autre effet que le regret de s'être avili, et vous auriez pu dire de l'enfer, à plus juste titre, ce que vous dites du Poul-Serrbo des mahométans. (Emile, tome III, p. 186.) Voilà la véritable sanction des lois morales que la raison seule ne pouvait découvrir.

Bientôt, oubliant votre propre doctrine, vous prétendez que ki raison nous suffit. Les plus grandes idées de la Divinité nous viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieure. Lieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement. (Emile, tome III, p. 122.)

Sans relever ici vos contradictions, auxquelles il faut désormais nous accoutumer, nous vous répondrons par vos propres termes. L'ordre de l'univers, tout admirable qu'il est, ne frappe pas également tous les yeux. Le peuple y fait peu d'attention, manquant de connaissances qui rendent cet ordre sensible, n'ayant point appris à réfléchir sur

d'un plein saut à l'an 2236 depuis .a création.

Supposons votre principe vrai ; voilà donc les hommes nécessairement idolâtres pendant des milliers d'années, à moins que Dieu n'ait daigné se révélera eux dès le commencement du monde. L'Ecriture nous apprend qu'il l'a fait; il n'a pas attendu que les hommes fussent devenus philosophes pour le connaître; il a parlé à notre premier père, et lui a donné des lois. L'idolâtrie n'a pris naissance que lorsque les peuples ont perdu de vue cette première révélation.

Que dis-je, devenus philosophes? La philosophie a-t-elle fait connaître Dieu? Vous convonez que non ; elle n'a fait que substituer l'erreur à l'ignorance ; il a fallu essuyer tous les bizarres systèmes de forces, de chances, de fatalité, de nécessité, d'atomes, de monde animé, de matière vivante, de matérialisme de toute espèce. Il a fallu attendre six mille Le peuple, abandonné h lui-môme, écou- ans, jusqu'à ce que l'illustre Clarke, éclaitera-t-il mieux la voix intérieure de la cons- rant le monde, annonçât enfin l'Etre des êtres cience? Cette voix, si souvent étouffée par et le dispensateur des choses. (Emile, tome les passions, par le mauvais exemple, par le III, page. 30.) Or Clarke est un catéchisme préjugé, par la stupidité, par l'indolence, fort à portée des ignorants. S'ils n'en avaient

ce quù aperçoit. Ce n est ni endurcissement, ni mauvaise volonté ; c'est ignorance, engourdissement d'esprit. La inoindre méditation fatigue ces gens-là, comme le moindre travail des bras fatigue les gens de cabinet. Ils ont ouï parler des œuvres de Dieu et des merveilles de la nature. Ils répètent les mêmes mots, sans y joindre les mêmes idées, et ils sont peu touchés de tout ce gui peut élever le sage à son Créateur. Or, si parmi nous le peuple, à portée de tant d'instructions, est encore si stupide, gue feront ces pauvres gens abandonnés à eux-mêmes dès leur enfance, et gui n'ont jamais rien appris d' autrui t Croyez-vous gu un Cafre ou un Sapon philosophe s'arrête beaucoup sur la marche Jtu monde et sur la génération des choses. (Lettre, p. kl.) Le livre de la nature, quoiqu'ouyert à tous les yeux, ne suffit donc pas pour instruire tous les hommes ; la plupart ont besoin d'un autre maître.

est-elle assez forte pour soutenir l'homme dans les sentiers pénibles de la vertu, pour le raidir contre les répugnances de la nature? Pden n'est plus aimable nue la vertu, comme vous le remarquez très-bien ; mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, semblable au Protée de la fable, elle prend d'abord mille formes effrayantes, et ne se montre enfin sous la sienne, qu'à ceux gui n'ont point lâché prise. (Emile, tome III, page 1G5.) C'est pour encourager l'homme à vaincre ces obstacles, que la révélation lui met sous les jeux de grandes leçons, de grands exemples, une grande récompense : heureux encore si, avec de .si puissants secours, il peut triompher de sa faiblesse I

Ainsi, en soutenant l'inutilité de la révélation, personne n'a travaillé plus puissamment nue vous à nous en faire sentir la nécessité. Loin de voir dans les ouvrages de Dieu l'unique objet digne de leur cuite, les hommes, selon vous, n'y ont trouvé qu'un piège pour tomber dans l'idolâtrie. Envisageant d'abord tous les êtres comme animés, ils ont dû se les représenter Jcomme doués d'une puissance supérieure, comme autant de dieux sensibles. Ils n'ont pu reconnaître un seul Dieu gue quand, généralisant de plus en plus leurs idées, ils ont été en état de remonter à une première cause, de réunir le système total des êtres sous une seule idée, et de donner un sens au mot (substance) lequel est au

point d'autre, ils seraient en danger de ne connaître Dieu de longtemps.

Il ne faut aux hommes que la religion naturelle. Mais est-il aisé de la leur inspirer?. Non, et vous nous en avertissez .- Ce n'est pas une petite affaire de savoir seulement s'il y a un Dieu. (Tome II, page. 314.) Pour celte entreprise, on a besoin de longs préparatifs et de matériaux rares. Il vous faut d'abord un élève de vingt ans, dont on ait perfectionné les organes, aiguisé l'esprit, étendu les connaissances, formé le jugement par tous les moyens que la sagacité la plus industrieuse ait pu suggérer, qui possède déjà les éléments de toutes les sciences, les principes de tous les arts, qui sache tout, excepté qu'il y a un Dieu : un jeune homme que l'on ait soigneusement écarté du vice, en qui l'on ait empêché les passions de se faire sentir, qui soit en état de suivre le fil de plusieursdémonstrations très-subtiles et très-abstraites, de comparer le système qu'on lui propose avec celui des athées, des spinosistes, des matérialistes, des sceptiques, des pyrrhoniens, des mécréants de toutes les sectes. Enfin, l'on parvient à lui donner une religion , que l'on appelle l'a religion naturelle; et le miracle opéré, l'on conclut d'unair de triomphe : donc il ne faut point de religion révélée. C'estune décision. L'on conclurait beaucoup mieux : donc il en faut une. Des prodiges tels que votre Emile ne seront jamais communs parmi les hommes.

fondlaplus grande ab s tract ion. Vous concluez Si l'on ne peut acquérir une religion à moins

que le polythéisme a été la première religion, et l'idolâtrie le premier culte. (Emile, tome II, page 316.)

Le fait est certainement faux et contraire à l'histoire authentique des origines du monde. Vous nous citez, pour premier monument do l'idolâtrie, les marmouzets de Labari, sans faire attention que vous passez

de frais, les trois quarts et demi du genrehumain sont très légitimement dispensés d'en avoir. Ainsi, prodiges pour prodiges, nous préférons ceux que Dieu a faits à ceux que vous voulez faire.

Ne pensez pas, Monsieur, que j'abuse du terme, en appellant prodige un homme persuadé de ta religion naturelle par votre

méthode. Si j'avais toute la fécondité de votre éloquence, jo vous rendrais avec usure tout ce que vous avez débité avec tant d'emphase sur la difficulté de discuter les preuves de la révélation. Pour tout symbole, vous prouvez trois vérités, que vous appeliez vos trois articles de foi; la première, qu'une volonté meut l'univers et anime la nature ; la seconde, que la matière, mue selon de certaines lois, nous montre une intelligence ; la troisième, que l'homme a une âme libre et maîtresse d'elle-même. De ces trois, ajoutez-vous, Von déduit aisément toutes les autres. (Emile, tome III, paye. 7.) Pas si aisément; a peine le quart de vos lecteurs sera-t-il en état de faire cette opération métaphysique. Le reste prendra de ta religion naturelle ce qu'il pourra; ou plutôt, le trèsgrand nombre remportera, pour fruit de sa lecture, l'unique conséquence qu'il cherchait, que l'on peut se passer de religion. Voilà l'important service que vos livres rendent au genre humain.

Mais supposons que vous nous ayez donné un système de religion complet, "auquel il ne manque rien; une morale aussi pure, aussi parfaite que celle de l'Evangile. Je demande 1° pourquoi aucun des anciens philosophes n'est parvenu à en faire autant? Pourquoi il a fallu attendre six mille ans depuis la création, pour savoir enfin dequoi la raison humaine était capable? Je vous fais 2° la même invitation que vous faites au philosophe : Vos lois morales sont fort belles, mais montrez-nous-en la sanction ; cessez de battre la campagne, et dites-nous nettement ce que vous mettez à la place du feu éternel. (Emile, tome III, page. 187.) Nous estimerons ensuite l'effet que cela pourra faire sur le genre humain, ou plutôt nous l'avons déjà vu. Je vous supplie 3" de me dire par quelle voie le peuple, les ignorants, les barbares, recevront une instruction si nécessaire ; quel est le motif que- vous saurez mettre à leur portée pour les ranger sous vos lois? Vous le savez, c'est ici recueil de la philosophie; c'est où je tous attends. Vous n'avez eu garde d'en laisser échapper un seul mot dans tous vos livres.

Supposons encore, car on ne risque rien de multiplier les suppositions à votre gré, supposons que la raison puisse aujourd'hui vous suffire pour vous former une religion pure, pour vous engager à la suivre, quelle conséquence en résul.era-t-il contre la néité d'une révélation? C'est à cette révélation même que vous êtes redevable de vos lumières. Si vous n'aviez pas lu l'Evangile, raisonneriez-vous aussi juste sur les attributs de Dieu, sur la règle des mœurs? Après avoir été élevée cette école divine, vous insultez à votre Maître; vous dites que l'on pouvait se passer de ses îeeons. Est-ce dans un chrétien instruit par Jésus-Christ, et infidèle à son baptême, qu'il faut examiner la portée de la lumière naturelle? C'est dans un païen, dans celui qui n'a eud'autre secours que des enseignements humains,|que les préceptes de la philosophie. J'en appelle à vous-

même, pour décider des connaissances qu'il peut acquérir sur la religion.?

Quand il s'agit de savoir ce que l'homme peut faire, la règle la plus sûre est de considérer ce qu'il a fait. Or, qu'était devenue chez tous les peuples la religion naturelle , lorsque Dieu leur envoya un Maître pour les instruire? Que n'ai-je ici toute la vivacité de votre pinceau, pour peindre les erreurs et les vices qui infectaient le genre humain! A ce défaut, j'emprunterai d'un grand maître; le lecteur me saura gré de lui avoir présenté un tableau parfait, au lieu de la faible ébauche que je pourrais faire.

« Les nations les plus éclairées et les plus sages, les Chaldéens, les Egyptiens, les Phéniciens, les Grecs, les Romains, étaient les plus ignorants et les plus aveugles sur la religion , tant il est vrai qu'il faut y être élevé par grâce particulière et par sagesse plus qu'humaine. Qui oserait raconter les cérémonies des dieux immortels et leurs mystères impurs? Leurs amours, leurs cruautés , leurs jalousies et tous leurs autres excès, étaient le sujet de leurs fêtes , de leurs sacrifices , des hymnes qu'on leur chantait, et des peintures que l'on consacrait dans leurs temples. Ainsi le crime était ador,é et reconnu nécessaire au culte des dieux. Le plus grave des philosophes défend de boire avec excès, si ce n'était dans les fêtes de Bacchus et à l'honneur de ce dieu. Un autre, après avoir sévèrement blâmé toutes les imagos malhonnêtes, en excepte celles des dieux qui voulaient être honorés par ces infamies. On ne peut lire sans étonnement les honneurs qu'il fallait rendre à Vénus, les prostitutions qui étaient établies pour l'adorer. La Grèce , toute polie et toute sage qu'elle était, avait reçu ces mystères abominables. Dans les affaires pressantes, les piarticuliers et les républiques vouaient à Vénus des courtisanes, et la Grèce ne rougissait pas d'attribuer son salut aux prières qu'elles faisaient à leur déesse. Après la défaite de Xervès et de ses formidables armées, on mit dans le temple un tableau où étaient représentés leurs vœux et leurs processions, avec cette inscription de Simonide, poëte fameux : Cellesci ont prié la déesse Vénus, qui, pour V amour d'elles, a sauvé la Grèce.

« S'il fallait adorer l'amour, ce devrait être du moins l'amour honnête; mais il n'en était pas ainsi. Solon, qui le pourrait croire, et qui attendrait d'un si grand nom une si grande infamie? Solon, dis-je, établit à Athènes le temple de Vénus la prostituée, ou de l'amour impudique. Toute la Grèce était pleine de temples consacrés à ce dieu, et l'amour conjugal n'en avait pas un dans tout le pays.

« Cependant ils détestaient l'adultère dans les hommes et dans les femmes; la société conjugale était sacrée parmi eux. Mais, quand ils s'appliquaient à la religion, ils paraissaient comme possédés par un esprit étranger, et leur lumière naturelle les abandonnait.

« La gravité romaine n'a pas traité la religion plus sérieusement, puisqu'elle consacrait à l'honneur des dieux les impuretés du théâtre et les sanglants spectacles des gladiateurs , c'est-à-dire tout ce qu'on pouvait imaginer de plus corrompu et de plus barbare.

a Mais je ne sais si les folies ridicules que l'on mêlait dans la religion, n'étaient lias encore plus pernicieuses, puisqu'elles lui attiraient tant de mépris. Pouvait-on garder le respect qui est dû aux choses divines, au milieu des impertinences que contaient les fables , dont la représentation ou le souvenir faisait une si grande partie du culte divin? Tout le service public notait qu'une continuelle profanation, ou plutôt une dérision du nom de Dieu , et il fallait bien qu'il y eût quelque puissance ennemie de ce nom sacré, qui, ayant entrepris de les avilir, poussât les hommes à l'employer dans des choses si méprisables, et môme à le prodiguer à des sujets si indignes.

« Il est vrai que les philosophes avaient, à la fin, reconnu qu'il y avait un autre Dieu que ceux que le vulgaire adorait; mais ils n'osaient l'avouer. Au contraire, Socrate donnait pour maxime qu'il fallait que cha* cun suivît la religion de son pays. Platon son disciple, qui voyait la Grèce et tous. les pays du monde remplis d'un culte insensé et scandaleux, ne laisse pas de poser comme un fondement de sa république , qu'il ne faut jamais rien changer dans la religion au on trouve établie , et que c'est avoir perdu le sens que d'y penser. Des philosophes si graves, et qui ont dit de si belles choses sur la nature divine, n'ont osé s'opposer à l'erreur publique, et ont désespéré de la pouvoir vaincre. Quand Socrate fut accusé de nier les dieux que le public adorait, il s'en défendit comme d'un crime; et Platon, en parlant du Dieu qui avait formé l'univers, dit qu'il est difficile de le trouver, et qu'il est défendu de le déclarer au peuple. 11 proteste de n'en parler jamais qu'en énigme, de peur d'exposer une si grande vérité à la moquerie.

« Dans quel abîme était le genre humain, qui ne pouvait supporter la moindre idée (lu vrai Dieu I Atbènes, la plus polie et la plus savante de toutes les villes grecques, prenait pour athées ceux qui parlaient de choses intellectuelles, et c'est une des raisons qui avaient fait condamner Socrate. Si quelques pbilosophes osaient enseigner que les statues n'étaient pas des dieux, comme l'entendait le vulgaire , ils se voyaient contraints de s'en dédire : encore, après cela, étaient-ils bannis comme des impies, par sentence de l'Aréopage. Toute la terre était possédée de la même erreur : la vérité n'y osait paraître. Le Dieu, créateur du monde, n'avait de temnle ni de culte qu'en Jérusalem. Quand les gentils envoyaient leurs offrandes, ils ne faisaient d'autre honneur au Dieu d'Israël, que de le joindre aux autres dieux. La seule Judée connaissait sa sainte et sévère jalousie, et savait que partager la

religion entre lui et les autres dieux, était la détruire. » (Discours sur l'histoire universelle, deuxième partie, cb. 16, p. 277.)

Croyez-vous, Monsieur, qu'il fût avantageux au genre humain de demeurer plus longtemps dans un état si déplorable ? Peutil assez bénir la Providence de l'en avoir tiré par la révélation ?

Vous opposerez peut-être à cette peinture des désordres du paganisme , ce que vous avez dit, que la croyance des païens influait peu sur leurs mœurs.

Jetez les yeux sur toutes les nations du monde ; parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhumains et bizarres , parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères , vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des dieux abominables, qu'on eût punis ici-bas comme des seélérats , et qui n'offraient pour tableau du bonheur suprême , que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice, armé d'une autorité sacrée , descendait en vain du séjour éternel ; l'instinct moral le repoussait du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admirait la continence de Xcnocrate; la chaste Lucrèce adorait l'impudique Vénus ; l'intrépide Romain sacrifiait à la peur; il invoquait le Dieu qui mutila son père , et mourait sans murmure de la main du sien : les plus méprisables divinités furent servies par les grands hommes. La sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux , se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables. (Emile, loin. III, p. 98.)

Ces réflexions prouvent très-bien ce dont il est question dans cet endroit, que les superstitions païennes n'ont pu étouffer entièrement les principes de la loi naturelle ; qu'il s'est trouvé de temps en temps des cœurs droits, dont la conduite réclamait contre l'erreur publique; mais la multitude en était-elle moins vicieuse, le crime moins autorisé par la religion, les désordres moins fréquents? Je ne rapporterai pas ceux que les apologistes du christianisme ont reprochés aux païens, comme des usages publics et journaliers. Ce témoignage vous serait suspect : celui des auteurs profanes ne le sera pas. Vous avez lu dans Tacite, dans Suétone, dans Ammien-Marcelin , les terribles effets des spectacles barbares de l'amphithéâtre; dans Ovide, dans Juvénal , l'influence qu'avaient sur les mœurs les obscénités des comédiens et des pantomimes : dans Térence et dans Lucien, les impressions funestes que faisaient les statues et les tableaux d.éshonnôtes ; dans Ovide , les prières criminelles que les païens adressaient à leurs dieux.

Voilà, Monsieur, des désordres qu'il est impossible de révoquer en doute, et qui n'ont cessé qu'a la prédication de l'Evangile: sans cette doctrine salutaire , ils régneraient encore. C'est l'Evangile qui a fait tomber tous les dieux l'un après l'autre; qui a dis-

sipé les craintes que l'on avait partout de ces êtres imaginaires ; quia supprimé l'exécrable coutume de les apaiser par des sacrifices inhumains, par des combats de gladiateurs, parle sang des enfants le plus 'tendrement aimés. C'est l'Evangile qui a decrédité partout les oracles, les sortilèges et tous les genres de divination, au grand dépit et au grand étonnemcnt de la philosophie, qui les mettait sous sa protection. 11 a supprimé ou adouci l'esclavage, humanisé les nations, resserré les liens de la société, rendu les gouvernements moins sanguinaires. Il a retranché les dévotions licencieuses, plus chères aux idolâtres que leurs dieux, ces fêtes uniquement propres a rainer impunément les obligations du mariage et à dégrader l'humanité. Il a éclairé également tous les hommes; il a mis la vérité à portée des peuples les plus grossiers et de l'âge le plus tendre : un enfant de douze ans, médiocrement instruit de sa religion, en sait plus sur les perfections de Dieu, sur sa propre destinée, sur ses devoirs , que le plus vanté des philosophes de l'antiquité.

A cette preuvede fait, qui ne souffre point <ii réplique, ajoutons l'aveu des philosophes mêmes. Si la seule lumière naturelle était suffisante pour faire connaître à l'homme tout ce qu'il lui importe de savoir, ces anciens sages, si appliqués à la recherche de la vérité, y seraient sans doute parvenus. Ils reconnaissent eux-mêmes l'inutilité de leurs tentatives, .et le besoin d'une révélation divine. Personne n'ignore l'humble aveu qu'en a fait l'un des plus grands génies de la Grèce. Platon désespère de connaître jamais l'origine et la destinée de l'homme, à moins7 dit-il , qu'on nous donne une voie plus sûre, coinme quelque promesse ou révélation divine ; afin que sur elle, comme sur un vaisseau qui ne court aucun danger r nous achevions heureusement le voyaqe de notre vie. Si cette lumière surnaturelle a été nécessaire aux savants et aux sages , combien était-elle plus nécessaire au peuple et aux esprits bornés?

Vous voyez, Monsieur, que les preuves de la nécessité d'une révélation ne sont pas aussi légères que vous essayez de le persuader; que vous les fournissez vous-même, en affectant de ne pas les voir. Notre raison est bornée, elle ne connaît qu'à grande peine les vérités qu'il lui importe le plus de savoir; il fallait une révélation pour étendre ses lumières. Notre raison est incertaine ; aux dogmes les [dus évidents, elle trouve iW> difficultés insolubles ; il fallait une révélation pour dissiper ses doutes. Notre raison est lente dans ses progrès , elle a besoin d'étude, de méditations, de recherches; fort peu d'hommes en sont capables, presque tous sont distraits par d'autres soins; il fallait que la révélation mît la vérité à portée de tout le monde, parce que tout le monde est également intéressé à la connaître, Notre i raison est faible dans ses efforts'; quoiqu"elj le sente les avantages de la vertu, elle en est détournée par les passions; il fallait y engager l'homme par un puissant intérêt, par la

crainte des peines et l'espoir d'une récompense. La révélation était donc nécessaire pour rendre la connaissance de la vérité plus claire, plus étendue, plus certaine, plus commune, plus efficace.

Elle l'était encore pour nous apprendre le culte que Dieu exige de nous, pour rendre la religion uniforme , et en faire un lien de société. Cette raison sera mise dans un plus grand jour, par les réponses que je dois donner a vos objections.

Si la religion naturelle est insuffisante , dites-vous , c'est par les obscurités quelle laisse dans les grandes vérités qu'elle nous; enseigne ; c'est à la révélation de nous enseigner ces vérités d'une manière sensible à l'esprit de l'homme; de les mettre à sa portée i de les lui faire concevoir , afin qu'il les croie. La foi s'assure et s'affermit par l'entendement* La meilleure de toutes les religions est infail-- Utilement la plus claire. (Emile , tome III , p. 13.)

J'avoue d'abord que je ne conçois pas ce& paroles : la foi s'assure et s'affermit par l\en~ tendement. La foi changée en évidence n'est plus foi, comme je l'ai déjà observé. Mais allons au fait.

Voici, ce me semble, votre raisonnement:selon nous, la révélation est nécessaire pour suppléer à4a religion naturelle; elle en doit donc dissiper les obscurités : or, celle que nous citons, loin de dissiper ces obscurités,les augmente, en nous enseignant des mystères ; ce n'est donc pas celle dont nous avions besoin.

Je conviens , Monsieur, que la révélation doit dissiper les obscurités de la religion naturelle, autant qu'il est possible de le faire, et autant qu'une raison , essentiellement bornée comme la nôtre, peut le comporter; mais je soutiens qu'il est impossible qu'aucune révélation les dissipe entièrement ; je le montrerai tout à l'heure. J'ajoute encore qu'une connaissance des vérités éternelles aussi claire que vous la demandez est incompatible avec l'état d'épreuve dans lequel nous devons être sur la terre. 11 serait aussi injuste d'exiger ici-bas une vue sans nuage de la Divinité et de ses desseins,, que devouloir y jouir des récompenses de la vertu et d'un parfait empire sur nous-mêmes; vous reconnaissez l'injustice de ce désir. (Emile , tome III, p. 78.) La foi doit être un hommage libre et volontaire de notre esprit à la souveraine autorité de Dieu : la connaissance claire et parfaite de ses attributs et de ses œuvres ne laisserait plus aucun lieu an mérite ; elle ne convient, tout au [dus, qu'à l'état de béatitude et à l'âme dégagée des liens du corps.

Mais fallait-il des mystères ? Voilà la pierre de scandale. Oui, Monsieur, il en fallait: et cela ne pouvait être autrement. Il fallait nous faire mieux connaître la nature divine; or cette nature est essentiellement incompréhensible, parce qu'elle est infinie. Notre entendement borné ne conçoit rien sans bornes ; tout ce qu'on appelle infini nous échappe. (Emile, tome 111 , p. 80.) C'est totre pro-

pre réflexion. La révélation la plus claire ne |)eut donc absolument nous faire concevoir parfaitement tous les attributs divins. Fussions-nous dos anges, nous ne comprendrions pas encore la nature divine. Dieu seul peut se comprendre lui-môme.

Il fallait nous développer l'économie de la Providence et de la vie à venir, c'est-àdire les décrets de la sainteté et de la justice de Dieu : si ces attributs sont eux-mêmes incompréhensibles , comment la révélation peut-elle nous mettre en état de pénétrer les lois qui doivent en émaner ? Ne faudra-t-il pas toujours s'écrier avec vous : O Etre clément et bon ! quels que soient tes décrets, je les adore ; si tu punis les méchoiUs, ;" 'anéantis ma faible raison devant ta justice. (Emile , tome lVr, p. 88.)

ïl fallait nous apprendre à rendre à Dieu

que Dieu devait donner. Les prétendus inconvénients que vous y trouvez encore no prouvent point uue cette révélation ne so;t pas véri laide.

Par où connaîtrai -je cette nécessité de la révélation ? De quoi puis -je être coupable en servant Dieu selon les lumières qu'il donne à mon esprit, et selon les sentiments qu'il inspire à mon cœur. (Emile, tome III, p. 122). L'homme ne se serait pas rendu coupable, s'il avait suivi les lumières de la raison et les sentiments de la nature ; mais oserezvous soutenir qu'il ne s'en soit pas écarté? Au lieu de servir Dieu, il l'a oublié et méconnu ; au lieu d'observer les lois de la morale, il s'est plongé dans les plus affreux désordres. Pour le ramener à ses devoirs, il a fallu la lumière plus vive, la voix plus éclatante de la révélation. Celui qui s'obstine au-

uri culte digne de lui ; ce culte ne peut être jourd'hui à rejeter ce secours, est coupable

que l'hommage parfait de toutes nos facul tés, et par conséquent de notre raison. Vous reconnoissez que le plus digne usage que nous puissions en faire , est de l'anéantir devant Dieu. (Ibid., p. 84.) Il fallait donc que Dieu nous rendit cet anéantissement nécessaire, en nous révélant des vérités incompréhensibles.

Il fallait donc nous empêcher de nous

d'orgueil, puisqu'il se flatte de pouvoir faire de sa raison un meilleur usage que n'en a fait le reste du genre humain; il est coupable d'ingratitude et de désobéissance, puisqu'il refuse d'user des bienfaits de Dieu, et de se soumettre à ses ordres,

Quelle pureté de morale, quel dogme utile à l'homme, et honorable à son auteur puis- je tirer d'une doctrine positive, que je ne puisse

égarer de nouveau; quelque éclairée que la tirer sans elle du bon usage de mes facultés?

raison pût être, elle ne serait jamais infail- (Emile, tome 111 p, 122.)

Supposons pour un moment que la morale de l'Evangile ne soit, ni plus pure ni plus parfaite que celle que les anciens sages ont tirée du bon usage de leurs facultés : pourquoi n'ont-ils pu engager personne à la suivre , tandis que de pauvres pêcheurs ont assujetti des peuples innombrables à la morale chrétienne ? Pourquoi, convaincus de l'unité de Dieu, dogme certainement utile à l'homme et honorable à son auteur, n'ont-ils eu ni le courage de l'enseigner, ni le talent de le persuader, tandis que Jésus-Christ et ses apôtres ont fait de ce dogme essentiel la base de leurs instructions? Il était donc nécessaire de

lible : les plus grands génies ont donné dans les plus grandes erreurs. Il fallait donc nous mettre dans la nécessité de nous reposer entièrement sur l'autorité divine, en nous obligeant à croire des dogmes dont elle seule pût nous garantir la vérité.

il fallait nous intéresser parle sentiment, nous attacher à Dieu par amour et par reconnaissance , et y a-t-il un seul de nos mystères qui n'opère cet effet ? Trois personnes divines occupées de notre salut; un Dieu revêtu de notre nature et immolé pour nous ; un Dieu qui se donne à nous, et devient notre nourriture : voilà ce qui a fait des saints. La philosophie endurcit le cœur, vous en convenez. (Emile, tome III, p. 183, note.) Il fallait l'amollir par la foi.

Pour tout dire en un mot, Dieu a révélé des mystères ; donc il en fallait.

Qu'ils vous scandalisent ou non , voici où la question est réduite. La révélation chrétienne n'a-t-elle pas été utile au genre humain? N'a-t-elle pas mis dans un plus grand jour toutes les vérités essentielles de la religion naturelle ? Chez les nations qui la suivent, le peuple n'est-il pas communément moins ignorant, moins vicieux qu'il ne l'était autrefois , et qu'il ne l'est encore chez les barbares et les infidèles? Si vous en disconveniez, il ne serait pas difficile de le prouver par vos propres aveux. La révélation chrétienne a donc opéré les deux grands effets pour lesquels elle était nécessaire : elle a dissipé l'ignorance; elle a infiniment diminué les erreurs et les vices. Pourriezvous en dire autant du mahométisme? La révélation chrétienne e^t , par conséquent , colle dont le genre humain avait besoin , et

donner ce dogme et cette morale, comme

une doctrine positive descendue du ciel, et de le prouver par des signes surnaturels, puisque les hommes n'avaient pu se résoudre à l'embrasser, tant qu'ils ne l'avaient envisagé que comme une doctrine humaine, fondée sur le raisonnement.

Montrez-moi ce qu'on peut ajouter pour la gloire de Dieu ; pour le bien de la société, et pour mon propre avantage, aux devoirs de la loi naturelle, et quelle vertu vous ferez naître d'un nouveau culte qui ne soit pas une conséquence du mirn. (Emile, tome 111, p. 122.) Du moins conviendrez-vous que la toi, telle que l'Evangile nous la commande, n'est, ni un devoir que vous regardiez comme imposé par la loi naturelle, ni une vertu qui soit une conséquence du culte que vous admettez. Or, la foi rend à Dieu la gloire qui lui est due, puisque par la foi nous l'adorons comme vérité souveraine, à laquelle nous devons croire plutôt qu'à nos faibles lumières; elle procure notre

propre avantage, puisqu'elle nous exempte de là recherche pénible et périlleuse de ce

qu'il nous importe le plus de savoir ; recherche qui est hors de la portée des trois quarts du genre humain. Elle l'ait le bien de la société, parce que, réunissant les esprits par la même croyance, elle rapproche parla même les cœurs et les sentiments. Telle est l'idée que saint Paul nous a donnée des effets de la foi; et vous semblez l'avoir adoptée, lorsque vous avez dit que sans la foi nulle véritable vertu n'existe. (Ibid., p. 181.) J'ajoute encore que, par le nouveau culte enseigné dans l'Evangile, l'espérance est plus ferme, parce qu'elle est appuyée sur la parole expresse de Dieu; la charité plus vive et plus sincère, parce qu'elle est animée par [un motif plus touchant ; l'obéissance plus facile, parce qu'elle est formée sur un modèle plus parfait, sur l'exemple d'un Homme-Dieu. Je pourrais en dire autant de toutes les autres vertus.

nielle avec ce que vous avez dit ailleurs. (Ibid., p. 168.)

En avouant que les notions du grand Etre sont environnées de mystères inconcevables, vous établissez, sans y penser, la nécessité de la révélation et de la foi. Quand vous prétendez qu'à ces mystères on ajoute des contradictions absurdes, vous ne comprenez pas ce que je vous ai démontré dans la première lettre, que toute doctrine inconcevable doit nécessairement nous paraître absurde et contradictoire, dès que nous la comparons à nos idées naturelles. Ainsi, puisque vous admettez des mystères, on vous aura bientôt prouvé, par vos propres raisonnements, que vous admettez les contradictions.

Quant à ce que vous soutenez, que les révélations rendent l'homme orgueilleux et cruel, nous remettrons, si vous l'agréez, cette discussion à la sixième lettre où nous parlerons des abus et des maux que vous

Dieu n'u-t-il pas tout dit à nos yeux, ànotre imputez au christianisme.

conscience, ànotre jugement? (Emile, tome III p. 122.) Non, Monsieur, il s'était réservé bien des choses que la raison ne pouvait nas nous dire. L'Evangile nous a donné [de la puissance, de la sagesse, de la bonté de Dieu, des idées infiniment supérieures à celles que nous pouvions puiser dans la contemplation de la nature; il nous a fait connaître notre origine et notre destinée sur lesquelles la raison ne pouvait suffisamment nous instruire; il nous a dévoilé les mystères de la vie future, où la lumière naturelle était incapable de pénétrer.

Quanti il aurait tout dit, les hommes ne l'ont pas entendu ; il a fallu leur répéter les mêmes leçons par une voix plus puissante, faire parler par des prodiges les éléments et les créatures inanimées, pour réveiller les hommes engourdis et sourds aux cris de la nature. C'est la réponse de saint Paul. (/ Cor. î, 21.)

Qu'est-ce que les hommes nous diront de plus ï Leurs révélations ne font que dégrader Dieu, en lui donnant les passions humaines. Loin d'éclaircir les notions du grand Etre, je que les dogmes particuliers les embrouillent ; que, loin de les ennoblir, ils les

Mais il est étrange que vous ayez daigné répéter une objection usée à force d'être rebattue. // vaudrait mieux n'avoir aucune idée de la Divinité, que d'en avoir des idées basses, fantastiques , injurieuses, indignes d'elle: c est un moindre mal de la méconnaître, que dç l'outrager. J'aimerais mieux, dit le bonPlutarque, qu'on crût qu'il n'y ait pas de Plutarque au monde, que si l'on disait que Plutarque est injuste, envieux, jaloux et si tyran, qu'il exige plus qu'il ne laisse le pouvoir de faire. (Emile, tome II, p. 32G.)

1° L'application de cette pensée de Plutarque porte à faux; jamais personne, à moins qu'il ne fût idolâtre ou insensé, n'a eu de Dieu ces idées basses et injurieuses. Celles que le christianisme nous donne y sont directement opposées. Il nous représente Dieu sous les titres de Bienfaiteur, de Père, de Sauveur, de Rémunérateur; idées touchantes, propres à inspirer aux plus grossiers, l'amour, la reconnaissance, la piété, le respect envers Dieu.

i 2° Cette objection n'est qu'un sophisme, comme le remarque l'auteur de l'Esprit des lois. Il n'est d'aucune utilité au genre humain que Con croie qu'un certain homme existe, avilissent ; qu'aux mystères inconcevables qui au Heu (ju'il est très-utile que l'on croie que l'environnent, ils ajoutent des contradictions Dieu est. De l'idée qu'il n'est pas suit notre absurdes ; qu'ils rendent l'homme orgueilleux, indépendance, ou si nous ne pouvons pas

intolérant, cruel ; qu'au lieu d'établir la paix sur la terre, ils y portent le fer et le feu. Emile, tome III, p. 123.)

Je conviens que les hommes ne nous sauraient rien dire de plus que ce que la raison nous apprend; que les révélations humaines ne font que dégrader Dieu ; témoin la prétendue révélation de Mahomet, et ces ridicules oracles dont se vantaient autrefois les païens ; mais il n'en est pas de même des révélations divines. Je vous ai déjà montré que les accusations que vous formez ne peuvent tomber sur la révélation faite à Moïse ; et si vous avez en vue la révélation chrétienne, outre la fausseté de l'application, c'e.-t encore une contradiction for-

avoir cette idée, celle de notre révolte. (Esprit des lois , liv. xxiv, chap. 2.) Quand donc il serait vrai que nier l'existence de Dieu, c'est lui faire une moindre injure que d'en avoir une fausse idée, c'est du moins un plus grand malheur pour la société. Or Dieu désapprouve, non-seulemeni ce qui lui fait déshonneur, mais encore ce qui est pernicieux au genre humain.

Une des plus graves accusations que vous intentez contre le christianisme est de nous prescrire une morale peu proportionée aux forces de l'humanité. A force d'outrer tous les devoirs, il les rend impraticables et vains. (Emile, tome IV, p. 62.) Cela aurait mérité de bonnes preuves, et vous

n'en alléguez point d'autre que la sévérité

n en alléguez point u i avec laquelle de riiiïd

es instituteurs interdisent "aux jeunes personnes le chant, la danse, la culture des talents agréables , et les amusements qui conviennent a cet âge.

Il y a de l'injustice d'imputer au christianisme les travers de quelques esprits mélancoliques. 11 est faux que l'on interdise les amusements du monde en général ; on n'en blâme que l'excès et les abus, contre lesquels vous déclamez vous-même avec raison. On ne défend point aux'jeunes filles le chant, la danse, la gaielé, pourvu qu'elles ne s'y livrent qu'avec les personnes de leur sexe ; mais permettre les assemblées confuses déjeunes gens, les bals, les^pectacles, les courses nocturnes, c'est une^icence que vous n'approuverez sûrement pas. On défend encore moins aux femmes la culture destalents agréables, pourvu qu'elles n'en fassent usage, comme vous le sou^ Imitez, que pour l'amusement de leurs époux. Personne qui n'applaudisse de grand cœur à tout ce que vous dites sur un article si important et si capable de contribuer a la réforme de nos mœurs. Plût au ciel que l'on suivît partout le véritable esprit du christianisme 1 Tant de bons avis que vous donnez, et qui ne sont que trop nécessaires se trouveraient superflus. Mais il ne fallait pas y mêler des imputations fausses et odieuses ; cela empêche tous les bons effets qu'ils pourraient produire.

On me dit qu'il fallait une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu'ils ont institués, et l'on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l'a fait parler à sa mode, et lui a fait dire ce qu'il a voulu. Si l'on n'eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l'homme, il n'y aurait jamais euquune religion sur la terre. (Emile, tome 111, p. 123.)

Dites mieux, Monsieur, il n'y en aurait point eu du tout. Dieu ne dit point au cœur de l'homme quelles sont les pratiques extérieures qui peuvent lui plaire ; or, sans culte extérieur, public et uniforme, la religion ne saurait subsister longtemps parmi les hommes. Nous ne sommes point de purs esprits; la société ne se maintient point par des pensées et par des sentiments, mais par des actions et des pratiques. Si quelque spectacle ou cérémonie ne frappe les sens et ne réveille les sentiments de religion , bientôt le culte de l'esprit et du cœur s'évanouira ; le genre humain retombera dans la barbarie, dont les institutions religieuses l'ont fait sortir. Dès 3a naissance du monde, les hommes se sont rassemblés pour rendre en commun leurs hommages et leurs vœux au Seigneur; ils ont eu des pratiques communes et des signes extérieurs pour témoigner leurs sentiments et les inspirer à leurs semblables : l'usage de ces signes n'a jamais été abandonné au caprice des particuliers, mais toujours fixé par la tradition et transmis des pè-

res aux enfants. Sans' cette précaution, In religion ne peut ni se perpétuer, ni réunir le genre humain.

Vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que la nécessité de fixer le culte est, en ell'et, une des raisons qui font sentir le besoin de la révélation: mais ce n'est ni l'unique, ni la principale : nous avons vu qu'il y en a d'autres qui sont pour le moins aussi frappantes.

Il n'est rien moins que prouvé que la diversité des cultes soit venue de la fantaisie des révélations. Tout instituteur d'un nouveau culte s'est servi de révélations, vraies ou fausses, pour le faire adopter, parce qu'il comprenait fort bien qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de décider de quelle manière il veut être servi, et cette conduite uniforme de tous les législateurs est une preuve convaincante que la nécessité d'une révélation est une idée puisée dans la nature.

Selon vous, l'homme a été nécessairement idolâtre pendant des milliers d'années, et c'est par le polythéisme que la religion a dû commencer. Or l'idolâtrie n'a jamais pu être un culte uniforme, parce que c'est un culte de pure fantaisie, et chaque peuple, chaque particulier môme a la sienne. Sans qu'il fût question de révélation, le culte, selon vos principes, ne pouvait être le même chez les différents peuples. {Y oyez la neuvième Lettre J

Il fallait un culte uniforme, je le veuxbien ; 7nais ce point était-il donc si important, qu'il fallût tout l'appareil de la puissance divine pour l'établir.? [Emile, tome IM, p. 123.)

Oui, Monsieur, ce point était important, puisqu'il s'agissait de rendre les sentiments de religion durables, universels, et d'en faire le lien de la société. Sans l'appareil de la puissance divine, les hommes n'ont pu savoir si Dieu exigeait tel culte particulier, et n'ont pu être obligés à l'adopter. Sans ce même appareil, Dieu ne pouvait persuader les dogmes incompréhensibles qu'il lui plaisait de révéler. Dès qu'il a fallu des mystères, comme cela est prouvé, il a fallu des moyens surnaturels pour en établir la foi, une mission extraordinaire et des prodiges pour la constater; il a fallu une autorité toujours vivante pour enseigner. Tout cela se suit : nous le verrons dans les lettres suivantes.

Ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion. Le culte que Dieu demande est celui du cœur ; et celui-là, quand il est sincère, est toujours uniforme. (Emile, t, III, p. 12i.)

La religion demande nécessairement un cérémonial, et quoiqu'il n'en soit pas le plus essentiel, sans lui elle ne saurait subsister longtemps. C'est parce que Dieu demande le culte du cœur, qu'il exige aussi celui des sens : l'un ne doit point être séparé de l'autre. Un cœur sincèrement touché ne peut renfermer ses transports au dedans de luimême : il les fait éclater et les inspire ainsi à ses semblables. Se borner au culte extérieur, c'est une hypocrisie ; ne prêcher que le culte intérieur, c'est un faux zèle; c'est

PAHT. I. TIiEOLOGlE PHILOS. — LE DEISME REFUTE PAU LUI-MEME.

laisser enacun le maître d'avoir de la religion ou de n'en point avoir; et voilà tout ce que les libertins demandent, plus hypocrites en cela, que ceux auxquels ils reprochent ce défaut.

En quel sens, je vous prie, le culte du cœur, le culte purement intérieur, peut-il fttre uniforme, tant qu'il ne se montre au dehors sous aucune forme? Vous vous jouez Éici des termes, et vous abusez du langage. C'est avoir une vanité bien folle de s'imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la forme de l'habit du prêtre, à l'ordre des mots qu'il prononce, aux gestes qu'il fait à l'autel,

et à toutes ses génuflexions Dieu veut être

adoré en esprit et en vérité; ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hotnmes. Quant au culte extérieur, s'il doit être uniforme pour le bon ordre, c'est purement une affaire de police; il ne faut point de révélation pour cela. (Emile, tome III, p. 124.)

Vous convenez donc que le cérémonial de la religion doit être réglé au moins par une loi de police. Dès qu'il l'est, il n'est plus permis aux particuliers de le négliger ou de le changer. Ce serait désobéir à une loi établie pour le bon ordre* et vous reconnaissez que quiconque désobéit aux lois, désobéit à Lieu. (Lettre, p. 86.) 11 est donc vrai que Dieu prend intérêt à 1 observation du cérémonial ainsi réglé, et ce n'est plus une vanité folle de l'imaginer. Aussi le vicaire savoyard, quoique persuadé de l'indifférence des religions se fait un devoir de remplir toutes les fonctions d'un ecclésiastique : Sa conscience lui reprocherait d'y manquer tolontairement en quelque point. (Emile, t. III, p. 170.) 11 est vrai que l'on ne conçoit pas trop bien comment l'on peut se faire* un devoir de conscience d'observer exactement ce qui est indifférent et à quoi Dieu ne prend aucun intérêt. On conçoit encore moins comment ce vicaire, qui dit la messe, qui récité son bréviaire, qui porte à l'Etre suprême les vœux du peuple sous une forme prescrite (ibid., page 171). peut dire ailleurs qu'il ne prie pas Dieu (ibid., page 116) : mais ce sont là les mystères qu'il faut croire dans la religion naturelle. Personne n'a jamais enseigné, avec autant de zèle que vous, cette maxime, que l'on ne doit rien croire que ce que l'on peut concevoir; et jamais personne n'a écrit tant de choses inconcevables.

Dieu veut être adoré en esprit et en vérité, c'est-à-dire que le culte extérieur, pour être agréable à Dieu, doit être accompagné du culte de l'esprit et du cœur; et c'est ce que Jésus -Chris! n'a' cessé de prêcher aux Juifs, qui faisaient consister toute leur religion en cérémonies, sans s'embarrasser de la pratique des vertus. Mais cet abus du culte extérieur, trop commun dans toutes les religions, ne prouve pas qu'il soit inutile, et jamais Jésus-Christ ne l'a enseigné. Il a même prouvé le contraire par son exemple, puisquil a soigneusement observé le rite extérieur prescrit par la loi de Moïse : en blâmant les pharisiens de ce qu'ils do"-

OËL'VRES COMTL. DE BERGIER. 1

naient la préférence aux pratiques d'appareil, sur les vertus les plus nécessaires, il a dit, en termes exprès, qu'il fallait être fidèle aux unes et ne pas négliger les autres. (Matth. xxiii, 23.)

Le culte extérieur est une affaire de police, sans doute, mais de police ecclésiastique, et non pas de police purement civile; et quand vous dites ailleurs que c'est au souverain à régler la police dans ses Etats (Lettre , page 85), c'est-à-dire, à y établir quelle religion il lui plaît, le mahométisme; le judaïsme ou l'idolâtrie , s'il le juge à propos, vous confondez toutes les notions, et vous abusez des termes. Les apôtres ont chargé les pasteurs de régler la forme du culte et la police de l'Eglise, et non pas de la recevoir dès magistrats séculiers. (Act.xx; 28 ; TU. i, 3.) Tous les peuples ont senti qu*il y avait une différence à faire entre les divers objets de la police extérieure ; que celle de la religion doit appartenir à ses ministres; et celles des affaires civiles aux officiers du prince. Dès que l'on voudra donner atteinte à une distinction si sage, l'on né manquera jamais de produire en même temps deux effets pernicieux, d'anéantir là religion et d'ébranler l'Etat. Nous reprendrons cette, matière dans la neuvième Lettre:

Nous convenons qu'il n'est pas besoin d'une révélation expresse pour régler le rite extérieur de la religion et la discipline ecclésiastique ; mais nous soutenons que, dès qu'ils sont une fois établis parles pasteurs légitimes, il n'est plus permis à personne de s'en dispenser, ni d'y donner atteinte; et nous disons avec vous que quiconque désobéit aux lois , désobéit à Dieu.

Par une nouvelle conséquence de vos principes, vous prétendez que dans la religion , les dogmes ne sont pas plus essentiels que les cérémonies. Quune Vierge soit la mère de son Créateur ; qu'elle ait enfanté Dieu, ou seulement un homme auquel Dieu s'est joint; que la substance du Père et du Fils soit la même , ou ne soit que semblable ; que l'Esprit procède de l'un des deux, qui sont le même , ou de tous deux conjointement, je ne vois pas que la décision de ces questions, en apparence essentielles, importe plus à l'espèce humaine, que de savoir quel jour de la lune on doit célébrer la Pâque ; s'il faut dire le chapelet, jeûner , faire maigre , parler latin ou français à l'église, orner les murs d'images, dire ou entendre la messe, etc. (Emile, tome IV, p. 86.)

Vous vous arrêtez eu beau chemin, Monsieur ; pourquoi ne pas pousser le principe jusqu'où il peut aller ? Que Jésus-Christ soit l'envoyé de Dieu , ou que ce soit Mahomet ; qu'il soit le Messie attendu par les Juifs, ou que ce soit un imposteur ; que l'Evangile ou le Koran soit un livre divin ; qu'il faille être baptisé ou circoncis ; que l'on croie un seul Dieu, ou que l'on admette des divinités subalternes , qu'est-ce que cela importe à l'espèce humaine? Le même homme peut être, sans conséquence pour les mœurs, catholique à Home, et calviniste à Genève,

lîi

vrages différents, non-seulement parce que je voudrais pouvoir le graver dans tous les esprits et dans tous les cœurs, mais encore parce qu'il faut le confronter avec ce que vous dites ailleurs. Jugez par là, Monsieur, de la sincérité avec laquelle j'applaudis à ce qu'il y a de beau, de vrai, de solide dans vos écrits.

Je vous avoue que la majesté des Ecritures m'étonne ; la sainteté de V Evangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes, avec toute leur pompe : qu'ils sont petits près de cela! Se peut-il qu'un livre , à la fois si sublime et si simple , soit l'ouvrage des hommes ? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire , ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux

Turc à Constantinople , et Juif en Hollande, idolâtre' à Pékin, et chrétien à Paris.

Avec ce principe, on se trouve fort au large en matière de religion. Que Dieu ait enseigné telle doctrine , qu'il ait prescrit telle pratique, que nous importe? Nous ne sommes obligés, ni de croire à sa parole, ni d'être soumis à ses ordres. Obéissons à notre raison, et tout est bien. Voilà la seule prétention des athées, des matérialistes, des impies de toute espèce; dès qu'ils ne troublent point la société, personne n'a droit de s'informer de ce qu'ils croient ; on eur doit laisser pleine liberté. \

Ils nous renvoient sans cesse à la rhorale; on croirait que cette morale leur tient fort au cœur : nous verrons dans la suite ce qu'il en faut penser, etles conséquences sectaire? Quelle douceur , quelle pureté dans qui découlent de leur méthode. ses mœurs! Quelle grâce touchante dans ses

Ce n'est point à nous, Monsieur, de ju- instructions ! Quelle élévation dans ses maxiger quelles sont les vérités essentielles, mes! Quelle profonde sagesse dans ses disquels sont les dogmes indifférents. Tout ce cours! Quelle présence d'esprit , quelle fique Dieu a révélé est si essentiel dans ce nesse, et quelle justesse dans ses réponses ! sens, qu'il n'est jamais permis de le reje- Quel empire sur ses passions! Où est l'homter ou d'en douter. La seule question sensée me, où est le sage qui sait agir , souffrir et et raisonnable, en fait de religion , est de mourir sans faiblesse et sans ostentation? savoir si Dieu a effectivement enseigné et Quand Platon peint son juste imaginaire, commandé quelque chose. Elle fera le sujet couvert de tout l'opprobre du crime, et dide la lettre suivante; et nous l'examine- gne de tous les prix de la vertu, il peint

rons, s'il vous Dlaît,avec une attention particulière.

Je suis, etc.

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