‹ Œuvres completes de BergierChapitre 49 sur 255 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

sur la voie dont dieu veut se servir pour mous faire connaitre la révélation, ou sur l'autorité de l'église.

Ce serait en vain, Monsieur, que Dieu aillent éclairé les hommes par une lumière surn.iturelle, s'il ne leur avait donné des moyens sûrs pour connaître quelle est la

doctrine qu'il les oblige de croire et de professer. Conséquemment, ce n'est pas assez d'avoir montré l'existence d'une révélation, et la solidité des preuves sur lesquelles elle est établie; il reste encore à savoir où l'on en peut trouver le dépôt, et ce qu'elle nous apprend. Il n'est que deux voies pour y parvenir: l'examen des dogmes qu'elle nous propose ; c'est le moyen auquel vous vous arrêtez, et dont se servent les protestants : l'examen de la mission ou de l'autorité de ceux qui enseignent ; c'est la méthode qu'ont retenue les catholiques.

J'ai déjà montré dans les lettres précédentes, que dans l'hypothèse que Dieu a révélé des dogmes obscurs et incompréhensibles, hypothèse où nous sommes certainement, l'examen de ces dogmes est non-seulement impraticable, mais encore ridicule ; que quand il serait proportionné aux savants, ce qui n'est point, il serait impossible au peuple, c'est-à-dire, aux trois-quarts du genre humain. Dieu, en faisant prêcher la religion chrétienne, ne l'a point soumise aux recherches de la raison, dont elle passe les lumières; nous renvoyer à ce seul tribunal, c'est anéantir la foi et l'autorité de la parole divine. Cette religion sainte doit se perpétuer par le même moyen dont Dieu s'est servi pour l'établir : or, elle s'est établie par la croyance à la mission et à l'autorité de ceux qui l'ont prêchée : il ne s'agit donc encore aujourd'hui que de s'assurer si cette mission et cette autorité sont toujours subsistantes.

IJ s'en faut donc beaucoup que la question de l'autorité de l'Eglise soit aussi obscure et aussi difficile que vous voulez le persuader. C'est un des articles sur lesquels vous défigurez le plus la croyance catholique. Vous trouvez mauvais que M. l'archevêque de Paris, dans son mandement, n'en ait point détaillé les preuves; cela n'était point nécessaire, parce que ses diocésains, auxquels il parlait, en sont convaicus. Mais je vous les donnerai, Monsieur; je m'y suis engagé d'avance.

Commençons par vous écouter vous-même, ou plutôt votre organe; que ce soit vous, ou que ce soit le vicaire savoyard qui parle, cela est fort égal. Nos catholiques, dit-il, font grand bruit de l'autorité de l'Eglise; mais que gagnent-ils à cela, s'il leur faut un aussi grand appareil de preuves pour cette autorité, qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine? L'Eglise décide que l'Eglise a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée? Sortez de là, vous rentrez dans toutes nos disesusiont. (Emile, tome II, p. 152; Lettre, p. 122.)

Ce vicaire est fort mal instruit; l'autorité de l'Eglise ne demande point un grand appareil de preuves. Pour l'établir, il n'est question que de prouver la mission des pasteurs, et leur descendance incontestable des apôtres.

Je vous ai montré nue la mission des apôtres est certaine par les monuments qui en subsistent; or, ces monuments attestont de

môme la mission ao leurs successeurs: la mission de ceux-ci est donc aussi certainement établie que celles des apôtres. De même que Jésus-Christ a envoyé ses apôtres, ceux-ci ont envoyé des pasteurs, et ils les ont envoyés pour remplir le même ministère dont ils étaient eux-mêmes chargés. Le corps apostolique, c'est-à-dire, le corps des envoyés de Jésus-Christ, n'a jamais été dissous ni interrompu, ceux qui le composent aujourd'hui, remontent, par une succession continuelle de mission, jusqu'aux apôtres et à Jésus-Christ. L'Eglise ne peut subsister sans la prédication de l'Evangile; et ,;cette prédication* selon saint Pau£ ne peut se faire sans mission : Comment prÉcher ont-ils, s'ils ne sont envoyés? (Rom. x, 15.) Par conséquent le corps des envoyés doit subsister autant que l'Eglise ; et sans te corps, l'Eglise ne subsisterait plus.

De ces vérités, le simple fidèle formé un raisonnement également clair et persuasif. Il est aussi certain que les apôtres Ont envoyé des pasteurs pour leur succéder, qu'il est certain qu'ils ont fondé des églises : donc il est aussi certain que les pasteurs d'aujourd'hui sont envoyés par les apôtres et par Jésus-Christ, qu'il est certain que ces églises oni toujours, subsisté, et subsistent encore: donc ma foi est aussi certaine, aussi assurée, en croyant à l'enseignement des pasteurs de l'Eglise, qu'elle l'aurait été en croyant à la prédication même des apôtres.

11 n'est ici besoin, Monsieur, ni de livrés, ni d'érudition; le simple fidèle voit, dans le ministère et la mission de ses pasteurs, la même certitude qu"il aperçoit dans toutes les charges et les emplois de la société, c'està-dire, une certitude morale, pûussée au plus haut point d'évidence auquel cette certitude puisse atteindre : et ce privilège est tellement propre à l'Eglise catholique, qu'aucune autre secte ne peut le lui disputer, ni Se l'approprier; je le montrerai bientôt.

Rien n'est donc plus clair que la fausseté de votre proposition, quil faut un aussi grand appareil de preuves pour cette autorité, qu'aux autres sectes pouf établir directement leur doctrine. Les autres sectes ne peuvent établir leur doctrine que sur des textes de l'Ecriture; et selon vous-même, il n'en est aucun sur lequel on ne puisse disputer, et qui n'engage à des discussions infinies. L'autorité de l'Eglise est démontrée par de simples faits, sur lesquels on ne peut former aucun doute raisonnable.

11 est encore plus faux que nous fassions ce raisonnement : L'Eglise décide que l'Eglise a droit de décider; ni qu'aucun théologien ait jamais procédé de cette manière; l'assertion vague que vous faites du contraire, est une calomnie. (Lettre, page 122.) Mais nous disons que, par une possession de plus de dix-sept cents ans, l'Eglise catholique jouit du droit de décider; qu'elle l'a exercé depuis les apôtres, aussi constamment et aussi évidemment, que le parlement de Paris a exercé le sien depuis son institu-

tion ; que si ce droit était abusif, c'est aux apôtres mêmes, ei à Jésus-Christ, qu'il faudrait imputer cet abus.

Comme les apôtres ne pouvaient prêcher ni dans tous les temps, ni dans tous les lieux, ils ont envoyé des disciples pour fonder des églises, comme ils en avaient fondé euxmêmes, pour y exercer le même ministère, la même autorité dont ils étaient eux-mêmes revêtus; ils ont ordonné aux fidèles d'écouter leurs pasteurs et de leur obéir, comme on leur obéissait à eux-mêmes. Ces pasteurs, ainsi associés aux apôtres* en ont choisi d'autres pour exercer, avec eux et après eux, les fonctions apostoliques. Ce corps des envoyés de Jésus-Christ est donc perpétue!

par sa nature, avec tous ses privilèges. En se donnant de nouveaux membres, il leur transmet successivement la même autorité qu'il tient de Jésus-Christ. Cette autorité, toujours solidaire, ne peut recevoir d'accroissement ni de diminution; elle est la même après dix-sept siècles. Si l'Eglise, au temps des apôtres, a eu le droit de décider* elle le possède encore aujourd'hui; si on conteste ce droit aux apôtres mêmes, il faut donc supposer qu'ils l'ont usurpé, puisque certainement ils ont décidé.

Je pourrais me borner à cette preuve, elle suffît pour apaiser tout homme non prévenu; mais pour vous* Monsieur, il faut quelque chose de plus : après avoir établi l'autorité de l'Eglise sur le fait, il faut l'appuyer encore sur le droit, et vous montrer que ce que Jésus-Christ a fait, il a dû nécessairement le faire.

Lorsque Jésus-Christ a fondé son Eglise* ce n'était pas pour quelques jours ou quelques années. Ce grand ouvrage, annoncé depuis tant de siècles, préparé avec tant d'appareil, opéré par tant de prodiges, ne devait pas être une institution passagère , mais un établissement durable. Convenait-il à la sagesse de Dieu de bouleverser l'univers, pour ne montrer aux hommes qu'une lumière momentanée , prête à disparaître comme un éclair? Or, l'Eglise de Jésus- Christ ne pouvait subsister sans une autorité toujours vivante, pour enseigner, pour terminer les disputes, pour proscrire les erreurs : donc Jésus-Christ, dont la sagesse ne se démentit jamais, devait établir cette autorité. Cette Eglise ne pouvait subsister que par la profession constante de la doc trine de Jésus-Christ; rsppelez-vous, Monsieur, en quoi consiste cette doctrine, et ce que vous y avez remarqué vous-même; d'ui: côté des dogmes incompréhensibles, de l'autre une morale pure et parfaite: or, une autorité visible était également nécessaire pour maintenir la foi des uns et la pratique de l'autre; donc la perpétuité de l'Eglise exigeait nécessairement cette autorité.

11 était aisé de prévoir que l'orgueil de la raison s'élèverait bientôt contre la croyance des mystères; que l'audace des passions ne tarderait pas à lutter contre la sévérité des préceptes : quel autre moyen de réprimer leurs attentats, qu'un tribunal toujours sub-

Ml Î

lie

sistant, chargé tic conserver ce double dépôt, de prévenir toute altération dans la foi, et toute corruption dans la morale, de condamner également les dépravateurs de l'une et de l'autre? Les fastes de l'Eglise ne prouvent que trop bien la nécessité de cette précaution t l'histoire de dix-sept siècles n'est autre chose que le récit de ses combats; ils ont commencé du temps môme des apôtres.

Vainement prétendriez-vous , avec vos frères les calvinistes, que l'Evangile suflit pour conserver la doctrine de Jésus-Christ et la société de ses disciples. C'est le sens môme de l'Evangile qui est l'objet de toutes les disputes; et j selon vos profites observations, cela ne pouvait être autrement.

Jamais on ne s'est avisé de croire qu'un corps politique pût subsister par le secours muet d'un code de lois, sans magistrats chargés d'en faire l'application, et d'en fixer le vrai sens : il était réservé à la réforme d'enfanter ce système ridicule, et de nous peindre Jésus-Christ comme le plus imprudent de tous les législateurs.

Quand l'Evangile suflirait seul pour fixer la croyance des savants, ce qui n'est pas, de quel usage peut-il être pour les ignorants, pour ceux qui ne savent pas lire? Comment entendront-ils la doctrine de Jésus-Christ, si personne ne la leur prêche? (Rom. x, 15.) Et seront-ils obligés de croire le prédicateur, s'il n'est revêtu d'une autorité divine?

Mais il faut vous entendre parier vousmême, et voir un nouvel exemple des contradictions qui vous sont si familières. Les livres sacrés sont écrits en des langues incorirnues ; ne voilà-t-il pas une manière bien sirn^ pie d'instruire les hommes -, de leur parler toujours une langue qu'ils n'entendent point? On traduit ces livres, dira-t-on : belle réponse! Qui m'assure que ces livres sont fidèlement traduits; qu'il est même possible qu'ils le soient? Et quand Bienfait tant que ae parlef aux hommes, pourquoi faut-il qu'il ait besoin d'interprète? (Emile, tome 111, p. 150.) Les livres sont des sources de disputes intarissables le langage humain n'est pas assez

clair; Dieu lui-même, s'il daignait nous parler dans nos langues i ne nous dirait tien sur quoi l'on ne pût disputer. (Lettre, p. 75.)

On ne peut pas mieux prouver, ce me se'mble, qu'une Ecriture muette et souvent fort obscure n'est pas l'unique moyen dont Dieu a voulu se servir pour nous enseigner les vérités révélées; qu'il fallait un oracle toujours vivant pour instruire les ignorants, et pour terminer les contestations qui pourraient naître sur le véritable sens des livres saints; que toutes les disputes de religion ne sont venues que de l'obstination de quelques hommes à rejeter l'enseignement public de l'Eglise, pour s'attacher au sens particulier qu'ils donnaient au texte de l'Ecriture : en un mot, on ne peut condamner dIus clairement le principe fondamental de la réforme, que vous feignez cependant de suivre (Lettre, p. 57), qu'il faut s'en tenir uniquement à l'Ecriture, pour savoir ce que Von doit croire.

OEUVRES COJ1PL. DE BeRGIER. I.

C'est donc avec raison que M. l'archevêque de Paris vous a soutenu que la constitution du christianisme et l'esprit de l'Evangile tendent à démontrer l'autorité et l'infaillibilité de l'Eglise; vous traitez cette proposition de discours vague gui ne démontre rien; je viens de v( us faire voir le contraire. (Lettre, page 123.)

Quand ces raisons ne seraient pas évidentes par elles-mêmes, les événements nous en auraient fait sentir la vérité. Qu'est devenue l'unité de la foi chrétienne dans toutes les sectes qui ont rejeté l'autorité de l'Eglise, et qui ont prétendu que le texte seul de l'Ecriture devait fixer leur croyance? Bientôt, divisée en autant de partis qu'il s'est trouvé d'hommes capables de s'attacher des disciples, elles ont senti, parleur propre embarras, l'inconvénient de leur principe. Une division est devehue le germe d'une autre divi^on, et un parti a produit de nouveaux partis. Etonnées de la rapidité du torrent qui les entraînait, elles ont été forcées d'y opposer une digue ; elles ont osé s'attribuer à elles-mêmes, et à des pasteurs sans mission, cette autorité qu'elles avaient contestée aux successeurs des apôtres, et se contrdire ainsi à la face de l'univers. Cette inconséquence n'a rien opéré qUe leur honte et la confirmation du dogme catholique.

Après avoir mis en pièces l'Evangile, il a fallu, par un enchaînement de conséquences, en venir à la tolérance universelle, à fraterniser avec les juifs et les mahométants, et nous verrons que cette belle ressource est la distinction infaillible de toute foi et de toute religion.

j,' Voilà* Monsieur, comme l'on s'égare dès que l'on abandonne un moment le principe d'unité que Jésus-Christ a établi. C'est encore ce que vous a représenté M. l'archevêque de Paris i lorsqu'il vous a fait envisager les erreurs et la sagesse de l'esprit humain comme une nouvelle raison qui exige l'autorité de l'Eglise. Votre propre exemple en est une preuve trop frappante; il devrait intimider pour jamais ceux qui seraient tentés de s'écarter de l'unique voie par laquelle Jésus- Christ a voulu nous conduire à la vérité.

Qu'avez-vous donc fait, en invectivant, avec tant d'aineftùme , contre les divisions en matière de religion? Vous avez mis au grand jour les suites funestes de votre principe, qui est celui de tous les sectaires; vous nous avez fait comprendre ce que nous savions déjà; que du moment où l'on abandonne le centre d'unité dans la foi t c'està-dire, l'enseignement public et uniforme de l'Eglise, la religion n'est plus qu'un chaos; que ce lien sacré, loin de servir à réunir les hommes, ne sert plus qu'à les diviser et à faire leur malheur. C'est l'esprit

Earticulier qui a été la source de. toutes les! érésies, de tous les schismes et de leurs! suites, et qui le sera jusqu'à la fin des siè-j clés. A tous ces maux, la tolérance que vous; prêchez est un j va 1 1 i a t i f , et non un remède; nous le verrons dans la lettre suivante. Vous me demanderez peut-être pourquoi;

OEUVRES COMPLETES DE nERGIEK.

en établissant l'autorité do l'Eglise, je n'ai point suivi la méthode ordinaire des théologiens, qui la prouvent par l'Ecriture? Faites réflexion, Monsieur, qu'il faut raisonner différemment , selon les principes divers que suivent les adversaires que l'on veut convaincre. Lorsqu'il a été besoin d'établir l'autorité de l'Eglise contre les protestants, comme leur dogme fondamental est que l'Ecriture seule doit servir à décider les questions en matière de foi, les controversistes catholiques se sont attachés principalement à démontrer l'autorité de l'Eglise par l'Ecriture. C'était alors, en terme de l'école, un argument adhominem; mais ils ntont pas prétendu renoncer aux autres prcutfasjjue l'on peut apporter de cette même vérité.

Quand il s'agit de la prouver à ceux qui n'admettent ni l'autorité de l'Eglise, ni celle de l'Ecriture, il faut nécessairement suivre un ordre différent. Nous soutenons qu'alors il *aut commencer par prouver l'autorité de /'Eglise, et nous la prouvons, comme je l'ai fait, par la mission même des apôtres et de leurs successeurs , par la constitution du christianisme, par la nécessité d'un centre d'unité dans la foi. Mous nous en servons ensuite pour appuyer tous les dogmes catholiques, et en particulier l'authenticité et la divinité de l'Ecriture ; nous prétendons même que cette authenticité et cette divinité ne peuvent être solidement établies sans l'autorité de l'Eglise. Ainsi le pensait saint Augustin, lorsqu'il disait : Je ne croirais pas à l'Evangile, si l'autorité de V Eglise catholique ne m'y déterminait.

Que répliquent à cela les protestants? Ils nous reprochent de tomber dans un cercle vicieux, de prouver l'autorité de l'Eglise par l'Ecriture , et l'Ecriture par l'autorité de l'Eglise.

Le ridicule de celte accusation saute aux yeux. Ce que l'on appelle un argument ad hominem, est-il un cercle vicieux? La preuve de l'autorité de l'Eglise, contre les protestants, par l'Ecriture, est un argument de cette espèce, c'est-à-dire, tiré de leurs propres principes. Nous leur disons : Vous, Messieurs, vous faites profession de regarder l'Ecriture comme un livre divin, et comme ia seule règle de votre foi ; que vous ayez raison ou tort, c'est ce que nous n'examinons pas à présent ; or l'Ecriture enseigne l'autorité de l'Eglise, et on vous le montre par un grand nombre de passages; donc cette autorité est prouvée par vos propres principes. Si vous n'admettiez ni l'Eglise, ni l'Ecriture, nous nous y prendrions autrement. Encore une fois est-ce là un cercle vicieux?

Quel est donc l'ordre que suit un catholique dans l'examen des principes de sa foi? Convaincu, en premier lieu, de l'autorité de l'Eglise, par les principes évidents que j'ai tâché d'établir, et par le sentiment de son propre besoin, persuadé ensuite de la divinité des Eci'itures par l'enseignement de l'Eglise, il voit, avec satisfaction, dans ces Ecritures même, les passages qui attribuent à l'Eglise son autorité. Il en est confirmé

plus efficacement dans sa croyance, et indépendamment des preuves qu'il avait déjà, il croit l'autorité de l'Eglise, sur le témoignage de la parole de Dieu. Il ne tombe point alors dans le cercle vicieux, parce qu'il est parti d'abord d'un principe différent, et que deux preuves qui se soutiennent l'une l'autre ne portent point à faux, quand l'une des deux est encore soutenue suffisamment d'ailleurs.

Vous voyez, Monsieur, que, malgré tant de calomnies et de clameurs, il n'y a rien que de juste et de régulier dans celte méthode. Ces principes une fois établis, vos objections, qui n'ont plus le mérite de la nouveauté, tombent déjà d'elles-mêmes, et ne sauraient plus nous arrêter longtemps.

Parmi tant de religions diverses, gui se proscrivent et s'excluent mutuellement, une seule est la bonne, si tant est qu'une le soit. Pour la reconnaître, il ne suffit pas d'en examiner une, il faut les examiner toutes; et dans quelque matière que ce soit, on ne doit point condamner sans entendre; il faut comparer les objections aux preuves ; il [faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce qu'il leur répond. {Emile, t. 111, p. 146.}

Comment n'avez-vous pas aperçu que cette difficulté, si elle était solide, vous incommoderait autant que nous? Vous admettez du moins la religion naturelle pour bonne et nécessaire; soutiendrez-vous que, pour être assuré de sa vérité, il faut examiner tous les systèmes des athées, des matérialistes, des sceptiques, et toutes les sectes qui la méconnaissent; qu'on ne doit point les condamner sans les entendre, sans avoir comparé leurs objections à vos preuves? Combien y a-t-il d'hommes capables de ce travail? A quelle discussion condamnez-vous le genre humain, vous qui n© voulez pas que l'on consulte les livres, quand il s'agit de la religion? Sans doute, vous exceptez les vôtres de l'anathème. Dès qu'un homme non prévenu aura pesé vos démonstrations, qu'i 1 en sentira la force et la solidité, qu'il sera convaincu, demanderez-vous de lui quelque chose de plus pour croire à la religion naturelle ?

C'est donc une ridiculité de prétendre que, pour connaître la vraie religion, il faut les examiner toutes; autant vaudrait soutenir qu'un enfant n'est pas sûr de connaître sa mère, tant qu'il n'a pas examiné toutes les femmes qui peuvent lui ressembler, et qu'un homme doit douter du témoignage de ses sens, jusqu'à ce qu'il ait répondu aux vaines subtilités des pyrrhoniens.

Ah! Monsieur, dans quelles absurdités l'esprit de système est capable de plonger les plus grands génies 1 Vouloir tout lire, tout savoir, tout examiner, est le grand secret pour n'avoir point de religion, et c'est par Jà que l'on y parvient si rapidement aujourd'hui. De jeunes téméraires ou de vieux libertins, sans avoir fait aucune étude des fondements de notre foi , sans savoir qu'à peine leur catéchisme, saisissent avec avidité tout ce que l'impiété y oppose; sous prétexte de voir les objections aussi bien que les preuves, ils se contentent des premières, et

ne cherchent la vérité que dans les sources ne refusons jamais de montrer nos preuves,

ni de dire nos raisons; les missionnaires catholiques prennent la peine d'en aller instruire tous les peuples qui veulent les écouter et les examiner. Les juifs, les mahométans, les idolâtres n'ont jamais fait la même chose; ils n'ont point encore envoyé de députés pour nous informer de leurs raisons. La présomption est donc tout entière en notre faveur.

Nous avons, continuez-vous, trois principales religions en Europe : l'une admet une seule révélation, Vautre en admet deux , l'autre en admet trois; chacune déteste, maudit les deux autres, les accuse d'aveuglement, d'endurcissement, d'opiniâtreté, de mensonge, Quel homme impartial osera juger entre elles, s'il n'a premièrement bien pesé leurs preuves, bien écouté leurs raisons? Celle qui n'admet qu'une révélation est la plus ancienne et paraît la plus sûre; celle qui en admet trois est la plus moderne et paraît la plus conséquente ; celle qui en admet deux et rejetteja troisième peut bien être la meilleure, mais elle a certainement tous les préjugés contre elle ; l inconséquence saute aux yeux, (Emile, tome 111, p. 149.;

Si quelque chose saute aux yeux, c'est la prévention qui vous séduit jusqu'à donner au mahométisme la préférence sur le judaïsme et sur le christianisme, et jusqu'à supposer que le système de religion, formé par le plus ignorant et le plus corrompu de

de l'erreur

Si l'examen des fausses religions et de leurs prétendues preuves peut être nécessaire, c'est tout au plus aux théologiens, à ceux qui sont chargés d'instruire. Cet examen q est point à craindre pour eux, parce qu'ils sont assez aguerris, pour n'être pas ébranlés par des sophismes, et cette étude ne sert qu'à confirmer leur foi, et aussi ne s'en dispensent-ils jamais, quoique vous les en accusiez. Nous lisons exactement les écrits de nos adversaires, nous pesons leurs raisons, nous répondons à leurs difficultés, et j'espère que vous serez convaincu que j'ai lu très-attentivement les vôtres.

Je pourrais me dispenser de vous suivre dans toutes les fausses imputations que vous nous faites, mais encore est-il bon de les parcourir rapidement, et de voir combien vous êtes équitable.

Où sont, dites-vous, les théologiens qui se piquent dr bonne foi? Où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires , ne commencent pas par les affaiblir? (Emile, t. III, p. Ii7.) Ici, Monsieur, j'oserai me citer; sans être grand théologien, je me pique de bonne foi, et je ne crains pas que vous fassiez voir que, pour réfuter vos raisons, j'ai commencé par les affaiblir.

Quand vous avez voulu juger de la foi catholique sur le livre de Bossuet, vous vous êtes trouvé loin de compte après avoir vécu parmi nous : la doctrine avec laquelle on répond aux protestants n'est point celle que l'on enseigne au peuple. (Ibid., page 148.) La preuve du contraire est exposée à tous les yeux. Les catéchismes de divers diocèses sont imprimés; qu'on en cite un seul dont la doctrine soit contraire h l'exposition de la foi composée par M. Rossuet. Ménagez mieux votre réputation, Monsieur; quand vous voulez noircir les catholiques, choisissez des accusations moins aisées à confondre.

Nous n'examinons point, dites-vous, les raisons des Juifs dans leurs propres livres. (Emile, tome III, page 152.) Vous ne connaissez donc pas la conférence de Limborchavec Orobio, où l'écrit de ce savant Juif est rapporté tout entier, aussi bien que celui d'Acosta : ni l'un ni l'autre n'ont ménagé nos opinions; ils y parlent avec toute la fermeté île gens qui ne craignent rien, et qui ne se déguisent point : loin que l'on ait cherché à supprimer le livre, il a été réimprimé depuis vingt ans.

A Constantinople, les livres disent leurs raisons. [Ibid.. page 154.) Vous leur faites un peu trop d'honneur; ils ne prennent pas la peine d'en dire nulle part; ils ne savent argumenter qu'à coups de sabre. Des gens qui étudient si peu ne seront jamais des docteurs fort redoutables. Si quelques-uns se sont hasardés à dire des raisons, les théologiens n'ont pas été embarrassés d'y répondre.

Il y a Ju moins une différence entre les partisans des autres religions et nous. Nous

tous les législateurs, est cependant le plus conséquent ; tandis qu'il est évident, parla lecture du Koran même, que ce n'est qu'un mélange bizarre des deux derniers, avec de* absurdités sans nombre.

Autre fausseté, de dire que là révélation judaïque est plus sûre que la révélation chrétienne : comme vous n'en apportez aucune preuve, je vous renvoie au parallèle que Limborch a fait de l'une et de l'autre dans le livre que j'ai cité.

Nouvelle injustice de votre part, d'assurer que la révélation chrétienne a tous les préjugés contre elle. Si vous entendez les préjugés des passions et du libertinage, vous n'avez pas tort; si vous parlez des préjugés de la raison et du sens commun, vous tombez en contradiction, comme de coutume, puisque vous soutenez ailleurs qu'il n'y a pas de révélation contre laquelle les mêmes objections n'aient autant et plus de force que contre le christianisme. (Emile, tome III, p. 160.) Enfin, vous n'expliquez point en quoi consiste l'inconséquence prétendue que vous reprochez à celle-ci, et il ne nous est pas donné de dévoiler cette énigme.

Cependant vous persistez à soutenir la nécessité d'examiner les diverses religions. Quel est ici le raisonnement du vicaire? Pour choisir entre les religions diverses, il faut. dit-il, de deux choses l'une, ou entendre les preuves de chaque secte, et les comparer, ou s'enrapporter à l'autorité de ceux qui nous instruisent. Or le premier moyen suppose des eonnaissances que peu d'hommes sont en état d'acquérir, et le second justifie lacroyance df>

chacun dans 'quelque religion qu'il naisse. (Lettre, p. 123.)

Je vous ai fait voir qu'il n'est pas nécessaire d'entendre les preuves de chaque secte et les comparer; mais qu'il suffit de connaître les preuves de la révélation chrétienne. J'ai démontré encore que ces preuves ne supposent point les connaissances que peu de personnes sont en état d'acquérir : c'est une preuve de fait, à la portée <fcs plus simples et des plus grossiers, et une preuve, poussée à un degré d'évidence morale, qui équivaut à une certitude métaphysique. Jl n'est aucun fait humain aussi solidement, aussi clairement établi. 11 est vrai que les preuves que vous avez données de la révélation les exigent ces connaissances que peu d'hommes sont en état d'acquérir; je vous l'ai fait sentir; j'en ai conclu qu'elle est défectueuse, que ce n'est point celle dont Dieu a voulu se servir. Je suis charmé que vous le reconnaissiez enfin vous-même, et que votre aveu confirme mon raisonnement.

Je vous ai démontré encore que l'autorité de l'Eglise catholique est établie sur la même preuve de fait que la révélation : sur la mission successive des pasteurs, qui remonte jusqu'aux apôtres et à Jésus-Christ , succession que personne ne leur a jamais contestée, parce qu'il était impossible d'en disconvenir. Le chrétien catholique est donc bien fondé à s'en rapporter à l'autorité de ceux qui l'instruisent, parce que cette autorité lui est clairement démontrée.

L'argument du vicaire est fort bon contre les autres sectes; il n'en est aucune qui puisse attribuer à ses pasteurs le privilège ckmt les nôtres jouissent. Ces hommes nouveaux ont reçu leur mission d'eux-mêmes; la plupart ont lait profession de rejeter celle du corps apostolique; ils ne tiennent plus aux apôtres, ni à Jésus-Christ. Leur ministère, né hors du sein de la mère commune, est une production illégitime, une usurpation : jamais il n'aura le privilège de donner des enfants à Dieu, ni des associés à l'alliance qu'ils ont rompue. Malheur à ceux qui sont conduits par de tels guides 1 Nous voyons tous les jours des effets sensibles de ce défaut. Le peuple en est frappé. Chez les protestants, nos voisins, pour peu qu'un particulier ait des connaissances, il commence à avoir des doutes et des inquiétudes sur sa religion. S'il se trouve à portée de voir l'exercice de la religion romaine, dont on lui a fait de si affreux portraits, son agitation augmente, il vit dans le trouble et meurt dans la crainte. Le peuple catholique n'est ni incertain, ni peiné; la vue des protestants et de leur culte ne lui inspire que de la pitié; il sent ses avantages, il en bénit le ciel , il vit tranquille et meurt plein d'espérance. Cette différence, Monsieur, n'est point un effet du hasard ; elle est fondée en raison; elle justifie la conduite de Jésus-Christ, et démontre la fausseté de vos principes.

Supposons donc avec vous qu'un simple fidèle n'ait d'autre raison pour se persuader

qu'il est dans la véritable foi, que l'autorité de sou curé : Mon pasteur me dit d'ainsi croire, et ainsi je crois (Emile, tome III, p. 127) : sa créance est-elle mal fondée ? N'estelle appuyée que sur l'autorité d'un homme?

Quelque peu instruit que soit un simple fidèle, il ne peut ignorer que son pasteur lui est envoyé par son évêque, obligé de lui enseigner le catéchisme du diocèse, le même qu'il a appris dans son enfance, et ses pères avant lui; que si ce pasteur s'écartait en quelque chose de la doctrine qui a toujours été prêchée dans la paroisse où il demeure, cent voix s'élèveraient à l'instant contre lui; qu'il serait déféré à son évêque, et sur-le-champ dépossédé. Ce fidèle ne peut donc douter que son curé lui annonce les mêmes vérités qui sont enseignées, nonseulement par son évêque, mais encore par le Souverain Pontife, pour lequel on lui ordonne de prier, et qu'on lui a toujours appris à respecter, comme le chef visible de l'Eglise et le vicaire de Jésus-Christ. Un simple fidèle est donc certain qu'il entend, par la bouche de son curé, la doctrine de l'Eglise universelle, la doctrine du corps des évêques, successeurs des apôtres. Quand même ce simple fidèle ne serait pas en état de rendre raison de sa croyance, et de faire ainsi l'analyse de sa foi, cela n'empêche pas qu'il ne soit réellement dirigé par une autorité supérieure à celle de son curé par l'autorité de l'Eglise universelle.

Que l'on nous montre la même unité solidaire de ministère et de doctrine dans toutes les autres sectes de l'univers, on pourra comparer alors la foi du chrétien catholique à la croyance aveugle de^ autres peuples. Un prolestant écoute son ministre, et son ministre le renvoie à l'Ecriture, qu'il n'est pas en état de lire ni d'entendre : un Turc écoute son iman , qui le renvoie au Koran : quelle certitude , l'un ou l'autre peuvent-ils avoir de la vérité de la doctrine ?

Continuons d'écouter votre oracle. // cite en exemple la religion catholique , où l'on donne pour loi l'autorité de l'Eglise , et il établit là-dessus ce second dilemme : ou c'est l'Eglise qui s'attribue à elle-même cette autorité, et qui dit : Je décide que je suis infaillible, donc je le suis; et alors elle tombe dans le sophisme appelé cercle vicieux : ou elle prouve qu'elle a reçu cette autorité de Dieu; et alors il lui faut un aussi grand appareil de preuves , pour montrer qu'en effet elle a reçu cette autorité, qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine. (Lettre, page 125.)

Tout ceci est déjà réfuté d'avance. Ce n'est point l'Eglise qui s'attribue à elle-même son autorité : elle en a fait usage depuis Jésus-Christ; elle la tient par conséquent de lui. C'est Jésus-Christ qui, en envoyant ses apôtres , les a chargés d'enseigner, de baptiser, de remettre les péchés, d'ouvrir et de fermer la porte du ciel. Les apôtres ont donné la même commission à ceux qu'ils ont associés à leur ministère : ceux-ci à d'autres, sans interruption, jusqu'à nous.

Cette mission des apôtres et de leurs successeurs est absolument nulle, si les peuples ne sont pas fondés à y croire avec une entière certitude; or, on ne peut se fier à leurs enseignements, s'ils n'ont qu'une autorité humaine. Quelle sera donc. la ressource des peuples ignorants et grossiers que Jésus-Christ a ordonné d'instruire, et qui ne sont pas en état de connaître, par eux-mêmes, la vérité ou la fausseté de la doctrine qu'on leur annonce? S'ils ne peuvent fonder leur foi sur le caractère de ceux qui parlent au nom de Jésus-Christ, sur quoi la fonderont-ils? Oui, Monsieur, je le soutiens: si Jésus- Christ n'a pas donné à ses envoyés un caractère divin; s'il ne leur continue son assistance jusqu'à la fin des siècles, la foi est impossible, Jésus-Christ lui-môme est en vain venu, Dieu n'a voulu, ni éclairer, ni sauver le genre humain.

Il ne faut aucun appareil de preuves pour montrer que l'Eglise conserve encore aujourd'hui cette autorité, ou , si vous voulez, cette même infaillibilité qu'elle a reçue, et qu'elle a dû recevoir à sa naissance. Les pasteurs d'aujourd'hui sont-ils les successeurs des apôtres? Voilà toute la question. Or il n'est pas plus difficile de prouver que Clément XIII est le successeur de saint Pierre, que de montrer que Louis XV est le successeur du premier roi qui a fondé la monarchie française.

Voici donc tout le raisonnement qu'un catholique est obligé de faire pour se démontrer à lui-même l'infaillibilité de l'Eglise. Dieu a envoyé Jésus-Christ et les apôtres ; premier fait éclatant dont tout l'univers dépose. Les apôtres ont successivement envoyé des pasteurs , et c'est ainsi que les nôtres leur ont succédé; second fait dont tout le monde convient. Donc Dieu veut m'instruire par eux, comme il a instruit les premiers fidèles par les apôtres. Mais je ne puis être instruit sûrement et sans danger d'erreur, si Dieu ne continue à mes pasteurs l'assistance qu'il a donnée aux apôtres; donc Dieu la leur continue en effet. Quel est l'homme assez grossier pour qu'il ne puisse ainsi raisonner? Et quel appareil faut-il pour le faire?

Mais, suivant la loi que je me suis imposée avec vous, Monsieur, supposons encore , quoique faussement , que l'autorité de l'Eglise ne puisse être prouvée que comme tout autre dogme particulier , et suivant la méthode des protestants, par I Ecriture; du moins le catholique n'a que ce seul pointa examiner; dès qu'il est une fois décidé, tout le reste se termine par une simple conséquence : tout ce que l'Eglise enseigne est la vraie doctrine de Jésus- Christ. Dans les autres sectes chrétiennes, la discussion recommence sur chaque article en particulier : selon vou;-môme (Lettre , page 51), il faut savoir les langues, voir Quel est le sens (pie les auteurs sacrés ont donné aux termes dont ils se sont servis, fil est bien rendu dans les versions, s'il

n'a pas changé par trait de temps, etc. La vie suflît à peine pour achever l'examen, et K n'aboutit ordinairement qu'à multiplier les doutes, et à faire des incrédules.

Vous insistez encore, Il n'y a donc rien à gagner pour la facilité de l'instruction, et le peuple n'est pas plus en état d'examiner les preuves de l'autorité de l'Eglise chez les catholiques que la vérité de la doctrine chez les protestants. (Lettre, p. 124.) Vous devez sentir maintenant, Monsieur, combien tout cela est faux. La preuve de l'autorité de l'Eglise chez les catholiques consiste dans un raisonnement fort simple, et à portée des plus grossiers; la vérité de la doctrine chez les protestants ne peut être examinée que par la discussion des passages de l'Ecriture : travail immense, qui ne convient qu'à desavants théologiens, dont le peuple est aussi incapable chez les protestants que chez nous. C'est donc aux protestants à vous répondre, et non pas à nous.

Comment donc se déter miner a-t-il (le peuple) d'une manière raisonnable, autrement que par l'autorité de ceux qui l'instruisent ? Mais alors le Turc se déterminera de même. En quoi le Turc est-il plus coupable que nous ? Voilà, Monseigneur , le raisonnement auquel vous n'avez pas répondu , et auquel je doute qu'on puisse répondre. Vous ajoutez dans une note : C'est ici une de ces objections terribles, auxquelles ceux qui m'attaquent se gardent bien de toucher. (Lettre, p. 125.)

Vous comptez, en vérité, beaucoup sur l'indulgence de vos lecteurs; pour un homme qui traite si durement les thi'ologiens, vous les avez bien peu lus. Cette objection, à laquelle on n'a jamais touché, vient cependant encore d'être retouchée tout récemment par M. l'évêque du Puy, dans ses réponses à un savant de Genève (Controv. pacif. sur l'autorité de l* Eglise > pag. 380 et suiv.), et il n'a fait' que développer les principes déjà établis par M. l'évêquo de Meaux , dans sa Conférence avec le ministre Claude. (Cinquième réflexion, p. 31t et suiv.) Vous pourrez encore la retrouver dans Papin (tome 1 , pages 180 et 300) et d'autres controversistes.

Cet argument terrible, dont vous croyez nous écraser, est déjà réfuté d'avance par ce qui a été dit. Un catholique se détermine d'une manière raisonnable par l'autorité de ceux qui l'instruisent (j'entends de ses pasteurs), parce que cette autorité lui est démontrée par la preuve de fait, par leur mission successive, qui, Remonte jusqu'aux apôtres. Un Turc de même ne serait pas coupable de s'arrêter à l'autorité de ceux qui l'instruisent, s'il pouvait s'assurer qu'ils oui une mission divine. Mais où sont les preuves de cette mission ? De qui Mahomet tenait-il la sienne? De son sabre et de l'imbécillité de ses disciples : voilà tout le miracle.

Si /e fils d'un Chrétien, dites-vous, fait bien de suivre, sans un examen profond et impartial, la religion de son pne , pourquoi le fds d'un Turc ferait-il mal de suivt€ d*

même la religion du sien? Je défie tous les intolérants du monde de répondre à cela rien qui contente un homme sensé. (Emile, tome III, p. 161.)

Votre manière ordinaire de triompher , Monsieur, est de tourner le dos à l'ennemi, et de fairo semblant de ne pas le voir. Pour accepter votre défi-, l'on n'a pas besoin de beaucoup de bravoure. Le fils d'un Chrétien catholique fait bien de suivre la religion de son père, non pas parce que son père l'a professée avant lui, mais parce qu'elle lui est enseignée par un corps de pasteurs dont il connaît la mission divine, comme il a été dit. Le fils d'un Turc ne fait point riialjie suivre la religion de son père , tant qu'il n'est pas en état d'examiner si elle est bien ou mal fondée; mais dès qu'il est venu à un âge raisonnable et à une capacité suffisante pour en connaître la fausseté, s'il ne l'examine pas, il est coupable; s'il l'exatfïine de bonne foi, il la trouvera destituée de preuves.

Nous ne disconvenons pas que le malheur d'ôtre né, élevé dans une fausse religion, ne soit une tentation terrible ; que les engagements de la naissance et les préjugés de l'éducation ne diminuent beaucoup, aux veux de Dieu, la faute que l'on peut commettre en y persévérant. Qu'en conclueronsnous ? Que cette faute est nulle : que Dieu ne l'imputera point à ceux qui auraient pu s'instruire. Est-ce raisonner ?

Il est de mauvaise grâce de dire que la foi des enfants et de beaucoup d'hommes est une affaire de géographie. Seront-ils récompensés d'être nés à Rome plutôt qu à la Mecque? On dit à l'un que Mahomet est le prophète de Dieu , et il dit que Mahomet est le prophète de Dieu; on dit à l'autre que Mahomet est un fourbe , et il dit que Mahomet est un fourbe [: chacun des deux eût affirmé ce qu'affirme l'autre , s'ils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir de deux dispositions si semblables , pour envoyer l'un en paradis, et l'autre en enfer ? (Emile, tome IL p. 123.)

C'est encore ici une objection à laquelle vous répondrez, s'il vous plaît; la religion naturelle, tout comme la religion révélée, peut être une affaire de géographie. Tel sauvage qui vit en brute dans les forêts de l'Amérique aurait pu connaître aussi parfaitement que vous la religion naturelle, s'il fût né ailleurs, et l'eût peut-être observée plus fidèlement. Serez-vous mieux récompensé que lui ? Si vous dites que non, a quoi sert donc la religion? Mieux vaut l'ignorer que la connaître : avec cette connaissance, on est exposé à la damnation, tandis que le salut d'un sauvage est en sûreté par son ignorance. Le sort des Hurons est préférable à celui de votre élève. Dites donc avec nous, ô altitudo! et convenez que les décrets de Dieu sont impénétrables.

Je vous ai déjà répondu que Dieu n'enverra point l'un en paradis, précisément parce qu'il est né chrétien, si ce n'est les enfants baptisés, mais parce qu'il a vécu en chrétien : ni l'autre en enfer, précisément

parce qu'il a été Turc ou païen, mais parce qu'il n'a pas suivi les lumières que Dieu lui a données.

On ne doit pas être surpris, si vous avez formé un traité de tolérance et de fraternité avec les Turcs (Lettre, page 81) ; selon vos principes, vous ne pouvez le refuser, même aux idolâtres, sans une injustice criante. Vous ne voulez d'autre preuve de la révélation, ni de la vérité d'une religion, que l'examen de la doctrine qu'elle propose; chez les Chrétiens, et à plus forte raison chez les Turcs et les païens , le peuple est incapable de cet examen; vous le soutenez, et nous en convenons ; donc, chez les uns et les autres, le peuple est réduit à n'avoir d'autre religion que celle qu'il plaît à ses docteurs de lui donner; par conséquent à être athée, si on lui enseigne l'athéisme. Tout cela se suit parfaitement; et voilà où conduisent vos merveilleux raisonnements.

Mais changez de méthode, Monsieur ; revenez aux preuves de la révélation que Jésus-Christ et les apôtres ont données : examinez le caractère et la mission de ceux qui l'annoncent; alors la foi du seul Chrétien catholique est raisonnable et certaine ; la croyance de tous les autres peuples est aveugle et téméraire ; le premier seul peut être moralement certain de ces trois faits : qu'il est enseigné par le corps des pasteurs ; que ce corps a succédé aux apôtres ; que les apôtres ont été envoyés de Dieu pour instruire. Trouvez, si vous pouvez, la même certitude dans aucune autre secte.

Vous démontrez donc vous-même la fausseté de Votre système par l'absurdité des conséquences qui en découlent ; je n'ai cessé de vous le représenter. Selon vous, si Dieu a fait une révélation, il n:a donné pour la reconnaître qu'un seul caractère, qui est hors de la portée des trois quarts du genre humain. Ils sont donc très-légitimement fondés à n'y pas croire ; Dieu ne peut, sans injustice et sans tyrannie, les punir de n'y avoir pas déféré. Aussi croyez-vous q\x'un homme de bien, dans quelque religion qu'il vive de bonne foi, sera sauvé (Lettre, p. 8G) ; vous n'en exceptez pas même l'idolâtrie. Dieu a instruit les hommes; mais ses instructions,, réservées pour un petit nombre de têtes savantes, sont fort inutil-es au peuple : ces savants voient la vérité, mais poux eux seuls ; ils sont sans caractère et sans autorité pour faire respecter leurs leçons. Le peuple, qui doit se défier d'eux, parce qu'ils sont hommes et menteurs, ne leur doit aucune croyance. (Ibid., p. 75.)

Vous conviendrez du moins que ce système n'est pas celui de Jésus-Christ ni des apôtres. Jésus-Christ a promis le salut, mais à ceux qui croiraient et seraient baptisés, et point à d'autres. Selon saint Paul, Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, non pas en professant l'erreur, mais en parvenant à la connaissance de la vérité. Jesus- Chrïst est le seul nom qui ait été donné aux hommes sous le ciel pour être sauvés ; et vous, prétendez qu'il est' indifférent au peuple

l'ART. 11. THEOLOGIE PHILOS. — LE DEISME REFUTE PAR LUI-MEME

iU

d'invoquer Jésus-Christ ou Mahomet. Selon vous, Dieu n'a montré la vérité qu'aux savants; selon Jésus-Christ, Dieu l'a cachée aux sages et aux prudents, pour la révéler aux petits et aux ignorants. Selon vous, Dieu ne s'est point embarrassé de la croyance ni du salut du peuple ; selon saint Paul, Dieu a choisi ce qui parait insensé aux yeux du monde , pour confondre les puissants et les sages. [Marc, wi, 16; / Tint, u, 4; .te/, iv, 12; Luc. x, 21; / Cor.1,27.) Etait-ce la peine de prouver avec tant d'emphase la divinité de l'Evangile, pour le contredire ensuite avec si peu de ménagements?

Vous avez encore ajouté dans une note, que les théologiens, pour se tirer d'affaire, ont recours à je ne sais qu.elle foi infuse qu'ils obligent Dieu de transmettre à l'enfant. (Lettre, p. 125.1 Lisez, .Monsieur, lisez plus attentivement les théologiens , ou cessez de les calomnier. Il est faux qu'ils aient jamais imaginé une foi infuse transmise des pères aux enfants (je parle des théologiens catholiques); c'est par le baptême, et non parla naissance, que Dieu donne la foi infuse avec l'habitude des autres vertus chrétiennes. Il est encore plus faux qu'ils admettent cette foi infuse pour suppléer aux preuves de la révélation, et pour se tirer d'afj'aire. Ils soutiennent que cette habitude infuse est nécessaire pour que l'acte de foi du Chrétien soit surnaturel ; mais jamais ils n'ont fondé la certitude de cet acte sur un autre motif que sur la certitude même des preuves de la révélation. Nous savons trèsbien que vous n'admettez ni foi surnaturelle, ni vertus infuses, ni l'opération de Dieu pour sanctifier les âmes. Chez vous, c'est la raison qui opère le salut, la grAce n'y entre pour rien; les savants seuls sont les élus. Mais nous ne nous sentons, ni assez habiles pour prétendre à cette béatitude, ni assez intrépides pour vous suivre au travers do tant d'erreurs et d'absurdités.

De ce que nous avons dit, il résulte, Monsieur, que toutes vos objections contre l'autorité de l'Eglise portent sur de fausses suppositions, et que plusieurs peuvent se rétorquer contre vous avec avantage. Vous auriez donc pu vous dispenser de répéter ce quêtant d'écrivains protestants ont déjà dit avant vous. Poussés à bout par les réponses qu'on leur a données, ils ont pris depuis longtemps le parti de garder le silence; et vous auriez sagement fait de les imiter.

Je suis, etc.

Page 1