SUR LA TOLÉRANCE
11 n'y a pas encore longtemps, Monsieur, que l'on s'est avisé d'agiter la question qui va nous occuper, et la discussion n'en serait
()as nécessaire, si l'on voulait suivre de )onne foi les conséquences qui défoulent des vérités démontrées dans les lettres précédentes. Si Dieu a voulu éclairer le monde
par la prédication de Jésus-Christ et des apôtres; s'il a établi un ministère visible pour étendre partout l'univers, et pour perpétuer la croyanee des vérités- révélées , comme nous l'avons prouvé, tout homme à tortée de vérifier ces deux faits est coupa- )le de ne pas se soumettre à l'autorité de 'Eglise; il méprise la parole de Dieu, il désobéit à ses ordres, il s'expose volontairement à la damnation éternelle. L'Eglise, revêtue d'une autorité divine pour enseigner tous les hommes , est en droit d'exiger qu'ils obéissent à sa voix ; s'ils y résistent, tic les traiter comme des rebelles, de les retrancher de sa société et du nombre de ses enfants, de les regarder comme hors de la voie du salut.
Ces conséquences n'ont été méconnues que par ceux qui avaient le plus vif intérêt de les révoquer en doute, et en particulier parles deux sectes fameuses qui ont divisé la société chrétienne au xvi" siècle : elles osèrent ériger un tribunal contre celui qui était établi par Jésus-Christ , condamner les successeurs des apôtres et leurs propres juges , en méprisant les anathèmes. Mais bientôt le même principe qui les avait séparés de la société des fidèles' forma , dans leur propre sein, de nouvelles divisions. Des docteurs aguerris à leur école, tournèrent contre elles les mômes armes dontelles s'étaient servies contre l'Eglise romaine -et leurs enfants n'eurent pas pour elles plus de respect qu'elles n'en avaient eu pour leur mère.
Dans la confusion que leur causait cette désunion, si contraire à l'esprit de l'Evangile, il fallut, pour en' couvrir le scandale, recourir à la tolérance mutuelle, c'est-àdire approuver un désordre qu'il n'avait pas été possible d'empêcher. De quel droit un protestant refuserait-il aux autres sectes le privilège dont il s'est prévalu contre l'Eglise romaine, et la même liberté qu'il s'est arrogée, de ne croire que ce qu'il juge à propos ? La tolérance, que l'on veut faire passer aujourd'hui pour un dogme sacré, est donc la dernière ressource d'un parti poussé à bout par ses propres principes, le remède extrême appliqué à un mal désespéré, et qui ne sert qu'à le rendre incurable.
On se bornait d'abord à accorder la tolérance aux différentes sectes chrétiennes ; par un enchaînement de conséquences, vous prétendez qu'on doit l'étendre aux juifs et aux mahométans ; et j'espère de montrer qu'en raisonnant toujours do même les païens , les matérialistes, les athées, ne sauraient en être exclus. Voilà, Monsieur, la gradation qu'il faut nécessairement faire, dès (pie l'on abandonne un moment le centre d'unité et de vérité établi par Jésus-Christ.
Il est à propos d'avertir qu'il n'est point ici question d'une tolérance purement civile, qui est du ressort du gouvernement et des magistrats , mois d'une tolérance ecclésiastique et théologique, qui consiste
à croire que les hérétiques de toutes les sectes, les juifs, les mahométans mémos, quoique hors de l'Eglise, sont néanmoins dans la voie du salut que tout homme de bien , dans quelque reliqion qu'il vive de bonne foi, peut être sauvé (Lettre, p. 86) ; qu'on peut être, sans conséquence pour le salut, Turc à Constantinople, juif à Amsterdam, calviniste à (ienève, catholique à Rome; que ces différentes religions sont une affaire de pure police, autant de lois nationales, qui n'obligent que'ceux qui vivent dans les pays où elles sont établies, que la religion naturelle est la seule\nécessaire, la seule indispensable.
Cette doctrine vous paraît si essentielle au bonheur de l'univers, que vous vous croyez obligé de l'enseigner, malgré les bxichers et les chaînes (Lettre, p. 80) ; quiconque-ne l'admet pas se rend l'ennemi du genre humain (llnd., p. 185) ; quiconque ose dire : hors de l'Eglise point de salut, doit être chassé de l'Etat et banni de la société (Contrat social, eh. 8.)
Voijs nous permettrez, Monsieur, d'appeler de cet arrêt; pour penser comme vous, il faudrait renier Jésus-Christ et l'Evangile, tomber en contradiction, mettre la religion naturelle en péril : vous nous dispenserez d'acheter, par des absurdités et par- des crimes, l'honneur d'être de votre avis.
Je dis d'abord que, pour admettre la tolérance, telle que vous l'enseignez, il faut renoncer a l'Evangile. Vous savez ce que Jésus-Christ a dit à ses apôtres, en leur donnant leur mission : Prêchez l'Evangile à toute créature : celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croirq pas sera condamné. (Marc, xvi, 16.) Il ne nous appartient pas de révoquer cette sentence. Que celui qui n'écoute pas l'Eglise soit à votre égard comme un païen et un publicain. (Matth. xviu, 17.) Vous voyez que Jésus-Chris^ luiTiviême a osé dire -.Hors de l'Eglise point de salut. Le voilà donc, selon vous, ennemi du genre, humain, digne d'être chassé de l'Etat, et sans doute crucifié. Les Juifs n'ont fait qu'exécuter la sentence que vous auriez prononcée contre lui. Jamais nous n'aurons le courage de traiter ainsi notre maître.
Les apôtres n'ont pas été plus tolérants ; ils se disent envoyés pour flaire rendre obéissance à la foi chez toutes les nations. (Rom. i, 5.) Saint Paul ordonna d'éviter un hérétique, de le regarder comme un homme pervers et condamné par son propre jugement. (TU. m, JQ.) Saint Jean défend de le recevoir chez soi, même de le saluer. (U Joan. 10.) Ce n'est pas notre faute si cette doctrine ne s'accorde pas avec la vôtre.
Non content de contredire ouvertement les enseignements de Jésus-Christ et des apôtres, vous condamnez encore leur conduite. Si tous les hommes peuveni se sauver dans quelque religion qu'ils professent, qu était-il nécessaire d'en établir une nouvelle ? Les Juifs pouvaient se sauver avec leur religion nationale, pourquoi la leur iaire quitter ? Les païens pouvaient être
gens de bien, et se sauver de même ; à quoi servait-il de les éclairer? La prédication de l'Evangile n'était propre qu'à troubler le repos du genre humain. Jésus-Christ prévoyait les mouvements et les divisions que sa doctrine allait causer sur la terre; il les a distinctement prédits. U a déclaré qu'il était venu apporter, non la paix, mais le glaive, mettre la séparation entre le père et l'enfant, allumer la guerre, non-seulement entre les peuples divers, mais dans le sein d'une même famille. (Matth. x,5i.) Il a soigneusement averti ses disciples des contradictions qu'ils auraient à essuyer ; malgré cette connaissance, il n'a pas laissé de prêcher et de les envoyer. Si la paix doit être préférée à la véritéj et la religion nationale a l'Evangile, Jésus-Christ et ses apôtres ont été des séditieux, que l'on a bien fait de punir. Vous vous contentez de dire qu'ils ne vous semblent guère plus sages que les conquérants. (Lettre, p. 83.) Vous pouviez ajouter qu'ils ont été cent fois pires; jamais conquérant n'a causé dans l'univers une révolution aussi universelle; les divisions dont ils ont semé le germe dureront autant que le monde.
Faites attention, je vous prie, qu'ils ont attaqué de front cette tolérance, que vous conseillez, Elle régnait sur la terre avant leur prédicaton ; les juifs, contents de leur loi pour eux-mêmes, ne pensaient point à la proposer aux autres. Les Romains, loin d'asservir à leurs opinions les peuples qu'ils avaient conquis, adoptaient souvent leurs dieux et leurs cérémonies : les Crées n'avaient jamais envoyé des missionnaires aux. Perses ni aux Egyptiens. Toutes les nations erraient, chacun à sa mode* et regardaient leur religion particulière comme une loi nationale. C'est précisément ce que vous souhaitez..
Au milieu de ce calme, que vous regardez comme la souveraine félicité, Jésus-Christ vient annoncer son Evangile, et envoie le prêcher, non à un seul peuple, mais à toutes les nations : ses apôtres entreprennent d'y assujettir les Juifs et les Romains, .es Crées et les barbares ; ils prétendent que tout homme obéisse à leur voix ; plus de salut qu'en Jésus-Christ, plus d'espérance qu'en l'Evangile, plus de vraie religion que Je christianisme j et, par un malheur qui vous arrache aujourd'hui des larmes, ils persuadent, ils convertissent., tout cède à leurs efforts. Peut-on assez regretter ce temps heureux, où il n'était point question de religion universelle, où l'on pouvait être juif, pa'jen, idolâtre, athée impunément, selon le pays où l'on se tnuvait; aller au ciel par le mensonge aussi aisément que par la vérité; se sauver par le libertinage aussi sûrement que parla vertu? Convenezen, Monsieur, il n'y a point de milieu : ou votre doctrine est insoutenable, ou l'Evangile mérite l'exécration du genre humain.
Voyons cependant si votre système se, suit et se soutient. 11 est contraire à l'Evangile, cela est clair ; mais est-il au moins cpn.'
forme à la raison ? Vous prêchez la tolérance mutuelle aux Juifs, aux Chrétiens, aux mahométaiis; youdriez-vous nous dire pourquoi vous ne parlez pas des idolâtres? Ils doivent être tolérés selon vos principes. Je pense, dites-vous, que l'essentiel de la religion consiste en pratiques : que non-seulement il faut être homme de bien, miséricordieux, humain, charitable, mais que quiconque est vraiment tel en croit assez pour être sauvé, [Lettre, p. 59.) Un idolâtre peut êtro tout cela, et quelques-uns ont paru tels; ils en croyaient donc assez pour être sauvés. Vous faites consister la religion humaine et sociale à croire que tous les hommes sont frères, ont une origine commune ; que notre âme est immortelle ; qu'il v aune providence et une vie à venir, (Lettre, p. 82.) Les païens ne nient aucun de ces articles ; qu'est-ce qui pourrait donc, empêcher de les croire dans la voie du salut ? Selon vous encore : un homme de bien, dans quelque religion qu'il vive de bonne foi, peut
être sauvé un fils n'a jamais tortue suivre
fa religion de son père. (Ibid., p. 80.) Un homme né et élevé dans l'idolâtrie est donc aussi assuré de son salut que le Chrétien le plus éclairé et le plus vertueux. Pourquoi n'avez-vous pas compris les idolâtres dans une association de laquelle dépend, si l'on vous en croit, la tranquillité et le bonheur du genre humain? Ne péchez-vous point, en cela, contre la charité chrétienne, dont vous êtes l'apôtre et le vengeur?
11 est vrai que les païens ne confessent point l'unité de Dieu, que vous regardez cependant comme un des dogmes de la religion naturelle. Cela ne fait rien. Si nos dogmes sont tous de la même vérité, tous ne sont pas de la même importance. Il est fort indifférent à la gloire de Dieu quelle nous soit connue en toutes choses, mais il importe à la société humaine et à chacun de ses membres, que tout homme connaisse et remplisse les devoirs que lui impose, la loi de Dieu envers son prochain et envers soi-même. Qu'il y ait un seul Dieu suprême, ou qu'il y ait des divinités subalternes qui président à certaines parties de la nature, qu'il faille n'adorer qu'un seul Dieu, ou partager son culte entre ces divinités particulières, Je ne vois pas que la décision de ces questions, en apparence essentielles, importe plus à l'espèce humaine, une de savoir quel jour de la lune on doit célébrer la pâque.... Que chacun pense là-dessus, comme il lui plaira, j'ignore en quoi cela peut intéresser les autres; quant à moi, cela ne m'intéresse point du tout. Mais ce qui m'intéresse, moi et tous mes semblables, c'est que chacun sache qu'il existe un arbitre du sort des humains, duquel nous sommes tous les. enfants ; qu'il nous prescrit à tous d'être justes, de nous aimer les uns les autres, dêtre bienfaisants et miséricordieux , de tenir nos engagements envers tout le monde, même envers nos ennemis et les siens; que l'apparent bonheur de cette vie n'est rien ; qu'il en est une autre après elle, dans laquelle cet Etre suprême sera le rémunérateur des bons et le juge
des méchants. Ces dogmes, et des dogmes semblables, sont ceux quil importe d'enseigner à la jcimesse, et de persuader à tous les citoyens. (Emile, tome IV, p. 86.) Voilà votre morale; qu'un idolâtre en soit persuadé, il est suffisamment orthodoxe; vous lui ferez grâce sur son idolâtrie.
Vous ferez encore, sans doute, un accueil plus favorable aux déistes; ils admettent la religion naturelle ; ils se croient obligés à être gens de bien ; du moins ils le disent; ils sont tolérants, ce sont les croyants par excellence.
Restent les matérialistes, les athées, les pyrrhoniens; qu'en ferons-nous? Selon vous, il faut les punir. Quiconque combat les dogmes essentiels dont on vient de parler mérite châtiment sans doute ; il est le perturbateur de l'ordre et l'ennemi de la société. (Emile, tome IV, p. 88.) En soutenant que chacun n'a que son jugement pour maître, vous ajoutez: quant aux opinions qui ne tiennent point à la morale, et qui n'influent en aucune manière sur les actions, et qui ne tendent point à transgresser les lois. (Lettre, page 78.) Or les opinions des spinosistes, des pyrrhoniens, des athées, tiennent à la morale, influent infiniment sur les actions, sont contraires aux lois. Ailleurs, vous ordonnez que, si quelqu'un dogmatise contre la religion universelle, il soit banni de la société, comme ennemi des lois fondamentales. (Lettre, p. 88.) Or les impies dont nous parlons dogmatisent contre la religion naturelle, qui est la religion universelle.
Mais, Monsieur, qu'importe à la société qu'un homme croie les dogmes de la religion naturelle, pourvu qu'il en remplisse tous les engagements, qu'il en pratique fidèlement tous les devoirs ? Qu'un athée soit juste et bienfaisant, par l'espérance d'être heureux en l'autre vie, ou par le désir d'être tranquille dans celle-ci, en quoi cela nous intéresse-t-il ? il est faux qu'il soit perturbateur de l'ordre, ni ennemi de la société; dès qu'il se conduit à l'extérieur en bon citoyen, les lois ni la police n'ont rien à voir à sa croyance.
Qu'il croie ce quil voudra, direz-vous, mais qu'il ne dogmatise point. Celui qui dogmatise contre la religion universelle détruit les liens de la société; il en est donc l'ennemi : fort bien. Sur le même principe, tous ceux qui donnent quelque atteinte à ces liens sacrés, qui enseignent une doctrine capable de les affaiblir, ne sont-ils pas aussi ennemis de la société, et dignes d'être punis comme tels? Or, quiconque ose parler ou, écrire contre une religion révélée, autorisée par les lois, dont un des principaux objets est de resserrer les nœuds qui unissent les hommes entre eux, ne se rend-il pas coupable de cet attentat ? ne travaille-t-il pas à diminuer la subordination et la soumission aux puissances légitimes que l'Evangile nous prêche avec tant de force? Celui qui enseignerait, par exemple , que l'esprit du christianisme est trop favorable à la tyrannie, que les vrais Chrétiens sont faits pour être e*-
claves (Contrat sociul , 1. iv, c. 8) , ne tiendrait-il pas un langage séditieux, et digne d'attirer sur lui tout le poids de l'autorité souveraine? Le gouvernement serait donc aussi bien fond-é à sévir contre lui que con-< tie les athées : en ordonnant de punir ces
dois rien croire, mais seulement me comporter à l'extérieur comme si je croyais. Loin d'être obligé de verser mon sang pour confesser Jésus-Christ, comme l'Evangile me l'ordonne, je dois, pour me conformera la police extérieure des différentes nations,
derniers, vous rendez à l'intolérance le poi-' l'adorer en France, le renier en Turquie, et gnard que vous feignez de lui ôter. Le mémo le blasphémer dans une synagogue. Ainsi,
motif qui m'engage à exterminer les ennemis de la religion sociale et des lois oblige de châtier tous ceux qui se rendent complices du même crime : ou il n'en faut tolérer aucun, ou il faut les tolérer tous; on vous défie d'établir entre eux une règle fixe d'exception ou d'indépendance.
Saper ouvertement les fondements dV4a société, c'est un grand crime; c'en est peutêtre un moindre de les miner sourdement et de les ébranler, mais c'est toujours un crime, et il mérite toujours la vengeance publique. Le gouvernement ne doit point souffrir que
en nous accusant d'hypocrisie, vous nous l'enseignez, vous la réduisez en système, vous nous voulez faire jouer un personnage dont les païens mêmes ont eu horreur : vous savez qu'ils regardaient avec mépris ceux d'entre les Chrétiens qui n'avaient pas le courage de persévérer dans la religion : et voilà la saine morale que l'on professe avec la religion naturelle.
Aussi êtes-vous forcé de convenir que jamais aucune secte, aucun parti, n'a pu se résoudre à cette tolérance, selon vous si nécessaire ; et l'on peut vous prédire, qu'ex-
l'on touche en aucune manière à un point si cepté les libertins déclarés, personne ne s'y essentiel; dès que vous mettez des bornes résoudra jamais.
à son pouvoir , dès que vous ralentissez son activité et son zèle , vous autorisez la licence , et la licence ne respecte point do Jois.
Pourquoi doit-on punir les athées? Est-ce parce que leurs opinions sont fausses ? Par cette raison il faudrait punir toutes les erreurs. Est-ce parce qu'elles sont damnables ? Mais, selon vos principes, si un
A Dieu ne plaise, dites-vous, que jamais je prêche aux hommes le dogme cruel de l'intolérance, que jamais je les porte à détester leur prochain, à dire à d'autres hommes : Vous serez damnés. (Emile, tome III, p. 172.) Voilà, Monsieur, le grand secret que vous avez trouvé pour rendre notre doctrine odieuse, la déguiser et nous calomnier. Il est absolument faux qu'elle nous porte à dé-
athée est homme de bien, il en croit assez pour tester le prochain, quel qu'il soit. L'Eglise
être sauvé (Lettre, page 99) : et selon les catholique est si éloignée de ce sentiment,
nôtres, toute erreur volontaire sur la-religion .qu'elle prie et invite tous les fidèles à prier
exclut du salut. Est-ce parce qu'elles sont pour les hérétiques et pour les infidèles,
contraires aux lois? Mais quiconque attaque afin que Dieu les éclaire, et se fasse corinaî-
une religion autorisée par les lois pèche tre à eux; c'est le sens de la prière que nous
contre les lois. Est-ce parce qu'elles sont faisons lous les jours à Dieu, en lui disant,
pernicieuses à la société ? Mais toute doc- selon l'ordre de Jésus-Christ : Votre nom
trine contraire à une religion qui est utile à soit sanctifié (5).
la société ne peut être avantageuse à la II est encore plus faux que nous disions à
société. Or nous verrons , par vos propres aveux, que le christianisme est très-utile à la société. Par conséquent, dès qu'on ne doit point tolérer les athées, on ne doit tolérer aucun des ennemis de la religion.
lo'
personne : Vous serez damné; rien n'est plus contraire a ce que l'on enseigne communément sur le sort des différentes sectes qui sont hors du sein de l'Eglise.
1° Pour ce qui regarde les hérétiques qui sont Voilà, Monsieur, ce qu'il eût fallu éclaircir, baptisés, et qui croient en Jésus-Christ, nous avant que de déclamer contre l'intolérance, sommes persuadés que tous ceux qui vivent Jusqu'à ce que vous ayez mieux ajusté de bonne foi dans leurs erreurs, qui croient, votre système, il demeure prouvé qu'il est par une ignorance invincible, être dans la contradictoire; ou il ne faut point admettre voie du salut, qui seraient prêts à rentrer la tolérance, ou elle doit être universelle; si dans l'Eglise romaine, si Dieu leur faisait
elle est universelle, elle anéantit toute religion.
Mais fût-elle moins pernicieuse, je la soutiens encore impraticable, si ce n'est aux fourbes et aux hypocrites. Regarder le christianisme comme une religion nationale, une loi de pure police extérieure, c'est me persuader qu'il ne m'oblige qu'autant que je suis dans le pays où cette loi est de rigueur; qu'ainsi je dois croire chez les Chrétiens, que Jésus -Christ est le Fils de Dieu, le Sauveur des hommes; parmi les juifs, qu'il est un imposteur; av °, les Turcs, qu'il n'est que
connaître qu'elle seule est la véritable Eglise; nous sommes persuadés que ces âmes simples et droites sont, par la disposition de leur cœur, autant d'enfants de l'Eglise catholique. C'est le sentiment de tous les théologiens, après saint Augustin, qui enseigne que l'Eglise de Jésus-Christ, semblable aux épouses de Jacob, donne des enfants à son époux, non-seulement par elle-même, mais encore par le secours de ses servantes : Sive per se, sive per uteros ancillarum.
2* Quand il est question des infidèles,
vivant sans religion, comme les sauvages;
le précurseur de A ihomet; ouplutôt je'ne s'ils sont assez abrutis pour être incapables
(5) Un sait que .PEglise prie spécialement pouc cetobjc le jour du vendredi saint. .
de s'élever par eux-mêmes à la connaissance de Dieu et îles principes de la loi naturelle (supposition Irès-hasardée) , nous présumons que Dieu les traitera comme les imbéciles et les enfants morts sans baptême; et il s'en faut beaucoup que nous condamnions ceuxci aux supplices de l'enfer, quoique vous nous en accusiez, comme nous le verrons ciaprès.
3° Si on pruie des infidèles qui ont quelque connaissance de Dieu et de la règle des mœurs, ou ils suivent en toutes choses les mouvements de leur conscience, ou ils ne les suivent pas. Dans le second cas, ils sont coupables; ils seront par conséquent punis, non pas pour leur infidélité, que l'on suppose involontaire, mais ponr leur résistance à la voix intérieure : et vous êtes obligé de dire la même chose, si vous croyez sincèrement l'obligation où sont tous les hommes d'observer la religion naturelle, dès qu'ils la connaissent.
k" Si ces infidèles suivent exactement et en toutes choses la loi de Dieu écrite au fond de leur cœur; dans cette supposition, qui nous parait, presque impossible, en vain vous nous demanderez comment Dieu pourvoira à leur salut; comment il justifiera à leur égard la volonté sincère où il est de sauver tous les hommes; quels moyens sa providence emploiera pour les éclairer. Nous vous répondrons que nous n'en savons rien; que la révélation ne nous l'apprend point; que Dieu ne nous doit point compte de sa conduite : mais que nous savons seulement qu'il ne fera injustice à personne. Si quelque théologien a cru et enseigné que Jes infidèles dont nous parlons sont condamnés an feu éternel, son sentiment particulier ne fait règle pour personne : l'Eglise ne l'a point ainsi décidé.
Voilà, Monsieur, comme nous sommes cruels, barbares, ennemis du genre humain, obstinés à damner tout le monde : jugez de l'équité de vos accusations. Vous les continuez cependant.
Le devoir de suivre et d'aimer la religion de son pays ne s'étend pas jusqu'aux dogmes contraires à la bonne morale, tel que celui de l'intolérance. C'est ce dogme horrible qui arme 1rs hommes les uns contre les autres, et les rend tous ennemis du genre humain. (Emile, tome III. p. 172, en note.) Par conséquent, avant que l'Evangile ne nous eût enseigné ce dogme horrible, les hommes ne s'armaient point ;.es uns contre les autres; la terre était le séjour de la paix, de la justice, de la charité mutuelle; les guerres, où l'intérêt de religion n'entrait pour rien, devaient être beaucoup moins sanglantes. Point du tout, vous nous apprenez tout le contraire; que le christianisme a rendu les gouvernements moins sanguinaires et les mœurs plus douces, qu'il a fait ce que les sciences et les lettres n'ont jamais pu faire chez aucune des nations policées. Nous verrons cet imp utant aveu dans la lettre suivante.
C'est le dogme horrible de l'intolérance, i BSt-à dire de la nécessité de croire en
Dieu et en Jésus-Christ pour être sauvé , qui conduit nos missionnaires chez les peuples barbares, qui leur fait tous les jour-s braver la mort, pour instruire, pour civiliser, pour apprivoiser des hommes sauvages et abrutis. Comment un dogme, si pernicieux en Europe, peut-il être si salutaire en Amérique? Comment peut-il inspirer la haine de l'humanité et le courage de se sacrifier pour elle?
Mais cela ne vous touche point : les missionnaires ne votis semblent guère plus sages que les conquérants (Lettre, page 8); c'est-àdire . que ceux 'qui éclairent les hommes ne valent pas mieux que ceux qui les exterminent. En effet, pourvu que la tolérance nous délivre en Europe des entraves de la religion, qu'importe que le reste de l'univers soit dans la barbarie? Tel est le zèle que la tolérance inspire pour l'humanité.
Ce dogme de l'intolérance est contraire à la bonne morale; et il est enseigné dans l'Evangile, dont vous avez canonisé la morale ; n'importe, la tolérance donne le droit de se contredire, quand on juge à propos; et c'est un privilège dont vous faites un fréquent usage.
Tous les partis ont été persécuteurs et persécutés (Lettre, page 72); soit : donc les sociniens et les déistes, aujourd'hui persécutés, seraient à leur tour persécuteurs, s'ils étaient les maîtres. Us doivent donc nous savoir gré de leur épargner ce ridicule, en les empêchant, autant que nous pourrons, de s'emparer de l'autorité.
Un de leurs dogmes fondamentaux est la tolérance, cela est vrai ; mais ce dogme, qui ne se lit point dans l'Evangile, ne peut être fondé que sur l'intérêt présent. Or les intérêts changent avec le temps, et très-certainement alors le dogme changera aussi ; nous avons pour nous l'expérience.
Fut-il jamais un parti plus éloquent à prêcher la tolérance que les calvinistes dans les commencements? On sait comment ils l'ont observée dans les pays où ils se sont trouvés les plus forts. Est-il à présumer que les sociniens et les déistes, leurs enfants, seraient plus débonnaires, s'ils se sentaient capables d'écraser leurs ennemis? Vous conviendrez, Monsieur, que s'ils pensent comme vous, il n'y a guère d'apparence, fous haïssez encore plus les intolérants que les esprits forts (Lettre , page 4); c'est-à-dire, en bon Français, que vous haïssez encore plus les catholiques que les athées. Dans l'incertitude de ce que nous aurions à redouter de votre haine, si par malheur nous étions forcés de vivre sous vos lois, il est de la prudence de conserver nos avantages : et jusqu'à ce que vous nous ayez prouvé, l'épée à la main, comme ont fait vos pères, que l'Evangile veut qu'on vous souffre, nous ne verrons point cela dans l'Evangile. Puisque l'intolérance est une maladie attachée à toute religion dominante, comme vous le prétendez, ce n'est pas la peine de changer nos principes. Il vaut eneoro mieux ôtro
catholiques intolérants par un raisonnement suivi, que de devenir déistes intolérants par inconséquence.
J'ai montré que le fondement sur lequel on établit la tolérance prouve qu'elle doit être universelle et sans exception ; qu'il faut tolérer par gradation les calvinistes, les sociniens, les déistes, les matérialistes, les
comme toutes les autres lois, par la punition des infracteurs.
Vous ne pouvez blâmer cette conduite sans vous contredire; mais cela ne vous fait pas de peine. Je ne crois pas, ditesvous, qu'on puisse légitimement introduire en un pays des religions étrangères, sans la permission du souverain, car si ce n'est pas
athées; d'autres l'ont prouvé avant moi, et directement désobéir à Dieu, c'est désobéir
mieux que moi. {Voyez Papin, Sur la tolérance, h" part.) Voudriez-vous former une société religieuse avec ces derniers? Non, sans doute ; vous ordonnez qu'ils soient bannis de la société, (Lettre, p. 83.) La tolé-
aux lois : et qui désobéit aux lois, désobéit à Dieu. (Lettre, p. 86.) Il y a une restriction à mettre à ce principe ; mais vous, Monsieur, qui n'en mettez jamais aux vôtres, voudriez-vous nous dire pourquoi l'on a
rance, toujours prêchée par les plus faibles, tort de punir, selon les lois, celui qui at-
et jamais accordée par les plus forts, îrfest donc qu'une chimère dont on amuse les simples, et dont les hommes instruits ne sont plus la dupe.
Quant au terme odieux de persécution, dont vous vous servez indistinctement, il est bon de l'éclaircir. Peut-on s'appliquer généralement à toute religion qui prend la voie de l'autorité pour se maintenir et arrêter la licence? Si, maître d'empêcher la profession de l'athéisme, vous jugiez à propos de le punir par les lois, vous croiriez-vous pour cela persécuteur? Vous ordonnez qu'on punisse, qu'on bannisse de la société quiconque dogmatise contre la religion universelle. II y a donc, de votre propre aveu, des cas où l'on peut sévir contre les ennemis de la religion, sans que cette sévérité puisse être traitée de persécution.
La charité n'est point meurtrière; Vamour du prochain ne porte point à le massacrer. (Lettre, p. 74.) Non, mais l'amour du prochain doit céder à l'amour de la justice et de la tranquillité publique : celle-ci exige souvent que l'on punisse de mort ceux qui entreprennent de la troubler. Ce n'est point alors (aire à l'humanité une plaie cruelle, ni offrir à Dieu des sacrifices de sang humain ; c'est purger le corps politique d'un sang impur; c'est retrancher un membre pourri, dont la contagion pourrait infecter tout le reste. Vous ne soutiendrez pas, je pense, qu'en envoyant Cartouche sur la roue, l'on ait fait une"plaie à l'humanité.
Vous voyez, Monsieur, que c'est une mauvaise méthode de commencer par déclamer, sans avoir pesé auparavant les conséquences de ce qu'on veut dire; mais vous
taque une religion autorisée par les lois?
Ainsi l'intolérance et l'inconséquence ont la même source. Tout au contraire, l'intolérance est une conséquence très-juste du principe que je viens de citer d'après vous : c'est la tolérance que vous prêchez encore malgré ce principe, qui est une inconséquence.
Je dis qu'il y a une exception à faire à ce principe trop général : On ne peut légitimement introduire en un pays des religions, étrangères sans la permission du souverain. S'il était vrai dans toute la rigueur, on en conclurait que Jésus-Christ même n'a pas pu légitimement prêcher sa religion sans l'aveu des magistrats, ni les apôtres, malgré les édits des empereurs. Il s'ensuivrait que Dieu ne pouvait plus envoyer personne pour extirper l'idolâtrie, dès qu 'elle était autorisée par les lois civiles. Il faut donc dire seulement que l'on ne peut introduire une nouvelle religion sans la permission du souverain, à moins que l'on ne soit spécialement envoyé de Dieu pour cela, et que- Von ne soit en état de prouver sa mission. Sans cette restriction, vous mettez les lois civiles au-dessus de l'autorité de Dieu même.
La plupart des cultes nouveaux s'établissent par le fanatisme, et se maintiennent par l'hypocrisie. (Lettre, p. 76.) Il est vrai que c'est l'histoire du culte calviniste que vous faites semblant de suivre. Il s'est établi parune haine furieuse et fanatique contre l'Eglise romaine; il s'est maintenu ensuite par la voie d'autorité, qu'il avait rejetée pour s'établir : contradiction grossière , et par conséquent hypocrisie, s'il en fut jamais. Il est vrai encore que si jamais le culte que
l'avez reconnu vous-même, la malignité est vous enseignez vient à s'établir, il ne pourra aveugle et la passion ne raisonne pas. Mettez le faire que par les mêmes moyens, en redans la bouche d'un athée la tirade que jetant les mystères pour croire des absurvous faites contre les persécutions (Lettre, dites, en prêchant la tolérance pour s'étapage 74 et suiv.); vous sentirez que tout blir, en y renonçant pour se maintenir : l'odieux retombe sur vous. tout cela est démontré. Mais il en est d'au-
Moins un culte est raisonnable, plus on très qui ont suivi une méthode différente. cherche à l'établir par la force. (Ibid.) Si on Quand Dieu se servit de Jésus-Christ et des excepte le mahométisme, nous ne connais- apôtres pour établir un culte nouveau, ils sons aucun culte qui se soit établi par la force. Ils se maintiennent tous par la force, lorsqu'ils l'ont acquise ; mais un culte naissant est toujours un parti faible. La religion, une fois autorisée par le souverain, devenue partie des lois d'une nation, se maintient,
n employèrent ni le fanatisme, ni l'hypocrisie î vous avez reconnu vous-même que Jésus-Christ n'a été, ni un enthousiaste ni un ambitieux sectaire. Ils se dirent envoyés de Dieu ; ils le prouvèrent par des œuvres surnaturelles, et moururent constamment
5or;
pour attester la vérité de leur mission. Ils oe commencèrent point par demander la tolérance pour eux et pour leurs disciples : mais ils demandèrent, en vertu de l'autorité de Dieu, dont ils étaient revêtus, l'obéissance à la foi chez toutes les nations. (Rom. i, 5.) Ils n'enseignèrent point que l'on pouvait se sauver dans toutes les religions, mais qu'il fallait renoncer- à l'idolâtrie, croire en Jésus-Christ, faire pénitence pour éviter le jugement de Dieu. (Act. xvn ,' 30.) Si vous traitez cette conduite de fanatisme, vous vous en rendez coupable vous-même.
On pourrait passer sous silence le merveilleux traité de paix que vous faites conclure entre les Juifs, les Chrétiens et les Turcs (Lettre, pag. 81-) C'est un chef-d'œuvre de politique, auquel il ne manque que du bon sens : aussi vous commencez par bannir les théologiens de l'assemblée: la précaution est sage; c'est très-bienfait de es éloigner quand on veut déraisonner en iberté. S'il s'en trouvait là quelqu'un, il vous représenterait que s'accorder sur la religion sans s'iniormer de ce qui est agréable à Dieu, c'est transiger sur les intérêts d'un tiers, sans daigner le consulter, et malgré sa réclamation; que Dieu ayant manifesté, de la manière la plus authentique, sa volonté sur cet article, il est ridicule de supposer que c'est encore une question, et que Von ne peut pas savoir quel culte lui est le plus agréable.
Il vous ferait observer que si vous prenez pour règle l'utilité des hommes, il faut donc s'attacher à celle de toutes les religions qui peut être la plus utile, par conséquent à celle qui enseigne la morale la plus pure : que dans ce ras la victoire du christianisme est incontestable, et que votre prétendue religion humaine ne peut être ni raisonnable, ni sociable, qu'autant qu'elle sera chrétienne.
Il ajouterait que regarder ce que vous appelez la religion nationale comme une. affaire de pure police, et la suivre cependant en sincérité de cœur, c'est une chimère; que la police n'a pour objet que les actions extérieures, et notre conduite envers les hommes ; qu'elle n'a aucune inspection sur nos sentiments; au lieu que la religion doit nous lier envers Dieu, qui seul peut soumettre nos esprits et nos cœurs; que n'avoir de la religion que l'extérieur, c'est, selon vous-même, n'en point avoir du tout. Il vous dirait que suivre en sincérité de cœur une religion que l'on sait être fondée sur Perreur et le mensonge (Contrat social, 1. iv, c. 8), c'est une hypocrisie dont un honnête L'omine est incapable.
Mais il ne serait pas écouté. 11 faut supposer le traité conclu, et vous entendre plaider la cause des calvinistes français. Je puis vous protester qu'ils n'eurent jamais un avocat plus infidèle; il semble que vous n'ayez épousé leurs intérêts que pour les trahir. Reprenons vos principes.
Je ne crois pas qu'on puisse légitimement introduire en un pays des religions étrangères
sans la permission du souverain; car si ce n'est pas directement désobéir à Dieu, c'est désobéir aux lois ; et qui désobéit aux lois,
désobéit ù Dieu Je conviens, sans détour,
qu'à sa naissance la religion réformée n'avait pas droit de s'établir en France, malgré les lois. (Lettre, y. 86, 87.) Voilà de terribles aveux : en avez-vous senti les conséquences?
Si la religion réformée n'avait pas droit de s'établir en France malgré les lois, le gouvernement avait donc droit de s'y opposer et de sévir contre les sectateurs; ils désobéissent aux lois. La liberté de conscience qu'ils demandaient était donc , à parler franchement, la liberté de désobéir aux lois, puisque c'était la liberté de s'établir malgré les lois; il eût fallu abroger les lois pour la leur accorder. Le gouvernemeat était donc bien fondé à la leur refuser; et, puisqu'ils l'ont demandée les armes à la main, il est clair qu'ils ont été des séditieux, contre lesquels le gouvernement a dû s'armer pour les remettre dans l'obéissance.
Voilà donc les protestants responsables de tous les troubles qui ont agité lo rovaume à leur naissance , et de tout le sang qui a été répandu : car enfin, sur qui le ferons-nous retomber ? Sur le parti des protestants, qui avaient tort, de votre aveu, ou sur le gouvernement qui tenait le parti des lois et de la religion dominante.
Il est bien différent, dites-vous, d'embras^ ser une religion nouvelle , ou de vivre dans celle où l'on est né; le premier cas seul est punissable. (Lettre, p. 86.) Les réformés embrassaient une religion nouvelle ; le calvinisme était inconnu avant Calvin; ils renonçaient à la religion de leurs, pères, ils étaient donc punissables : et, si leurs enfants étaient aujourd'hui assez sages pour se réunir à l'Eglise, ils ne feraient que r» parer la faute et le scandale. Deux siècler de durée n'ont point effacé la tache que vous reconnaissez vous-même dans l'apostasie de leurs aïeux. Un fis n'a jamais tort de sutvre la religion de son père. Mais si le père a eu tort, a été punissable en l'embrassant, comment le fils a-t-il raison d'y persévérer? Une erreur héréditaire est-elle moins une erreur ? L'opiniâtreté peut-elle la rendre excusable?
La raison de la tranquillité publique est toute contre les persécuteurs. (Lettre, p. 87, 89.) Mais ici c'étaient les protestants qui troublaient la tranquillité publique, en voulant s'établir malgré les lois. Les efforts que faisait le gouvernement pour les dompter n'étaient donc fias une persécution, mais une rigueur légitime. S'il ne peut réprimer une sédition , un attentat contre les lois, sans être persécuteur, son autorité est nulle. A proprement parler, ce sont les protestants armés contre les lois et contre leur souverain, qui étaien-t les persécuteurs.
Jamais les protestants n'ont pris les armes en France que lorsqu'on les y a poursuivis;
si l'on eût pu se résoudre à les laisser en seurs lorsqu'ils se sont trouvés les plus
paix, ils y seraient demeurés; c'est-à-dire forts. Enfin, vous oubliez ce que vous avez
que#, si l'on eût pu se résoudre à casser les dit ailleurs, que la véritable cause des guer-
lois, pour laisser les protestants s'établir en res de religion était les cabales de la cour
paix, ils n'auraient pas pris les armes pour et Jes intérêts des grands. Des intrigues de
obtenir leur établissement : cela se conçoit ; cabinet brouillaient les affaires, et puis les
et c'eût été de leur part une rare modération, chefs ameutaient les peuples au nom de Dieu.
Mais enfin on les a poursuivis dès leur nais- (Lettre, p. 88.) Les calvinistes ainsi ameutés
sance, parce que leur établissement était demandaient donc autre chose qu'à être
contre les lois, et ils ont pris les armes pour soufferts et à vivre en paix.
se maintenir, dès qu'ils se sont sentis assez On ne peut donc justifier plus mal que
forts pour le faire. vous le faites rétablissement des calvinistes
Il est encore faux que les protestants, li- en France; on ne peut pas prouver plus mal
bres de s'établir, eussent laissé en paix les que le parti dominant devait les souffrir :
catholiques. La religion romaine leur pa- on ne peut même avouer plus clairement
raissaitune idolâtrie qu'il fallait anéantir à qu'ils sont établis contre toutes les lois di-
quelque prix que ce fût : l'on sait jusqu^où vines et humaines; qu'oserez-vous deman-
les cbefs de la réforme ont poussé là-dessus der aujourd'hui pour eux?
le fanatisme, et quels principes ils suggéraient à leurs sectateurs. Il est encore trop tôt pour le nier ; les monuments en sont trop récents et multipliés.
La religion n'excite jamais des troubles
Mais lorsque, transmise des pères aux enfants, cette religion fut devenue celle d'une partie de la nation française, et que le prince eut solennellement traité avec cette partie par Védit de Nantes, cet édit devint un contrat
dans un État que quand le parti dominant inviolable qui ne pouvait plus être annulé que
veut tourmenter le parti faible , ou que le du commun consentement des deux parties ;
parti faible, intolérant par principe, ne peut et, depuis ce temps, ï exercice de la religion
vivre en paix avec qui que ce. soit. Selon protestante est, selon moi, légitime en France.
vous-même, Monsieur, le parti dominant (Lettre, p. 87.)
est en droit de tourmenter le parti faible, C'est une grande question , Monsieur ,
lorsque le parti faible cherche à s'établir de savoir si un édit, extorqué les armes h
malgré les lois. Le parti dominant est en- la main, arraché au souverain par la né-
core bien plus autorisé à lefaire, lorsque le parti faible est intolérant, comme l'étaient les calvinistes à l'égard des catholiques en France, dès la naissance de la réforme. Si
cessité des circonstances, est une loi si inviolable que le souverain ne puisse plus y donner atteinte , lors même qu'il croira que le bien de ses peuples et la tranquil-
vous en doutez, lisez ce qu'ont fait les pre- lité de son royaume l'exigent; c'est une
miers dans les villes dont ils s'étaient ren- autre grande question d'examiner si la di-
dus maîtres, ou libres d'exercer en paix versité de religions dans un royaume ,
leur religion : ils ont cependant pillé les et surtout de religions aigries l'une eon-
églises, brisé les autels et les images, et ré- tre l'autre par le souvenir du passé, n'est
du.it les catholiques au désespoir. Pour ne pas toujours un grand mal, et si, pour
vous pas citer un auteur suspect, je vous en prévenir les suites, le souverain n'est
renvoie à Bayle , dans l'article Mâcon. Si donc les calvinistes n'étaient pas intolérants par principe, ils l'étaient par contradiction ; lequel vaut mieux?
Quand vous aurez justifié tous les excès dont leurs propres historiens conviennent, assez soumis et assez tranquilles pour que
pas en droit de retrancher ce mal, que la faiblesse des gouvernements précédents avait laissé introduire.
C'est enfin une troisième question de savoir si les calvinistes ont été jusqu'ici
nous répondrons alors à ceux que vous nous objectez. (Lettre, p. 98.)
Mais tout culte légitime , c'est-à-dire tout culte où se trouve la religion essentielle , et dont, par conséquent, les sectateurs ne demandent que d'être soufferts et de vivre en paix, n'a jamais causé ni révoltes, ni guerres civiles, si ce n'est lorsqu'il a fallu se défendre et repousser les persécuteurs. (Lettre, p. 86.)
Tout ceci n'est qu'un tissu de supposi-
l'on ait rien à craindre d'eux dans un temps de fermentation intérieure , et dans le cas où ils se croiraient en état de bouleverser le royaume, comme ont fait leurs pères.
Comme ces questions ont plus de rapport à la politique qu'à la religion, vous me permettrez de laisser à d'autres le soin de les décider. Je parle volontiers de religion, parce que je l'ai étudiée et que je suis chargé de l'enseigner; mais je ne me mêle point
tions démenties par l'histoire. Vous tombez de politique, parce que je n'y entends rien d'abord en contradiction, en appelant culte et que je ne suis point fait pour y entendre, légitime celui qui demande à s'établir mal- Entre nous, Monsieur, si vous et bien d'autre les lois. Vous avancez, contre la vérité, très faisiez de même, les choses n"en iraient que les calvinistes n'ont demandé qu'à être pas plus mal.
soufferts et vivre en paix : ils le demandé- Ici, comme ailleurs, vous ne raisonnez pas
rent d'abord, et, furieux de ne pas l'obtenir, conséquemment. Selon vous, la forme du
ils ne ménagèrent plus rien, et mirent tout culte est la police des religions et non leur
à feu et à sang. Vous supposez encore faus- essence, et c est au souverain qu'il appartient
sèment qu'ils n'ont jamais été les agrès- de régler la police d.e son pays. (Lettre, p, 85.)
Le souverain est donc on droit d'interdire; parfait de police, l'exercice de la religion protestante en France : jamais il n'a prétendu se priver, par l'édit de Nantes, du droit de régler la police dans ses Etats, ni par conséquent de défendre un jour ce qu'il croyait devoir permettre pour lors.
Vous accordez au souverain le droit d'empêcher l'établissement des nouvelles religions ; c'est sans doute parce que cela intéresse le bien et la tranquillité de l'Etat. Or cette tranquillité ne peut-elle pas exiger de môme que l'on supprime une religion déjà établie? Par quelle raison contestera-t-on au souverain le droit de le faire, lorsqu'il le jugera nécessaire ou utile? Rien de suivi, rien de lié dans vos opinions; partout elles se démentent et se détruisent.
Quand vous auriez raison pour le fond , vous auriez encore tort pour la forme. Ce n'est point à un étranger, à un républicain, à un homme sans caractère, de venir diriger Je conseil de nos rois. Il lui convient encore moins de reprocher à ceux qui nous gouvernent que ce sont leurs préjugés et leurs courtes vues qui sont le malheur des nations. (Lettre, page 90.) 11 est étonnant qu'avec une vue si longue vous ne vous aperceviez pas que ce ton indécent n'est propre qu'à indisposer tout le monde contre la cause que vous voulez soutenir, qu'il nous fait sentir que le parti dont vous êtes n'a pas dégénéré de son ancien génie.
Je laisse à part la harangue funèbre de Parsi.s de Surates. (Ibid.) C'est un sermon fort éloquent sur la tolérance ; mais les tours de phrases ingénieux, le style oriental, les figures brillantes ne sont pas des raisons. Je crois avoir suffisamment répondu à toutes celles que vous avez dites.
Si la France eût professé la religion du prêtre savoyard, cette religion si simple et si pure, qui fait craindre Dieu et aimer les hommes , des fleures de sang n'eussent point si souvent inondé les champs français. (Lettre, p. 97.) Nous avons vu, Monsieur, par vos propres aveux, à qui l'on doit imputer les fleuves de sang qui ont inondé les champs français. 11 est singulier que vous nous reprochiez encore les maux que vos pères nous ont faits. Si la France eût professé la religion du prêtre savoyard, nous serions aujourd'hui sans religion. Avec le beau système de la tolérance, la France serait devenue le refuge de tous les visionnaires et de tous les libertins de l'univers, toujours prêts à s'y introduire. Nous serions réduits à tolérer l'athéisme et à vivre en société avec des monstres. A [très avoir oublié les lois de l'Evangile, nous aurions vu abolir nos proues lois , les séditions renaître sans cesse, e trône, dont la religion est le plus ferme appui, toujours chancelant et peut-être renversé, les peuples devenir la proie et le jouet du premier usurpateur. Instruits par l'exemple de nos voisins et par nos propres dangers . nous bénissons le ciel d'avoir
sauvé, par un même prodige, la roligion et la monarchie.
Je passe aux prétendus abus que vous imputez à la religion ; c'est ce qui fera le sujet de la lettre suivante.
Je suis, etc.