SUR LES ABUS ET LES MAUX QUE L'ON ATTRIBUE A LA RELIGION
Vous m'avez dispensé, Monsieur, de chercher des réponses aux reproches que vous faites si souvent à la religion, en prenant la peine de la justifier vous-même contre les philosophes qui la calomnient. Sur cet important article, vous avez eu soin de vous réfuter d'avance et de nous guérir des préventions que vous vous efforcez do nous inspirer. L'apologie de la religion sera plus puissante dans votre style que dans le mien, et fera plus d'impression sur le lecteur. C'est donc vous-même qui répondrez à vos propres objections ; je ne ferai qu'ajouter à vos réflexions quelques autorités respectables : ainsi j'aurai l'agrément de mettre ici fort peu du mien.
Un des sophismes les plus familiers au parti philosophique est d'opposer un peuple supposé de bons philosophes à un peuple de mauvais Chrétiens, comme si un peuple de bons philosophes était plus facile à trouver qu'un peuple de vrais Chrétiens. Je ne sais si, parmi les individus, l'un est plus facile à trouver que Vautre; mais je sais bien que, dès qu'il est question de peuples, il en faut supposer qui abuseront de la philosophie sans religion, comme les nôtres abusent de la religion sans philosophie; et cela me paraît changer beaucoup l'état de la question. (Emile, tome III, p. 182, en note.)
Remarquez, s'il vous plaît, Monsieur, que vous avez souvent fait le même sophisme dont vous dévoilez ici l'artifice. Vous ne faites que substituer le terme de religion naturelle à celui de philosophie. Vous opposez un peuple supposé d'hommes qui suivent parfaitement la religion naturelle à un peuple de gens qui suivent mal la religion révélée, comme si un peuple vertueux par la seule raison était plus facile à former qu'un peuple sanctifié par le christianisme. J'ajoute donc, en me servant de vos propres expressions , qu'il est fort incertain , si, parmi les individus, l'un est plus facile à trouver que l'autre; mais je sais bien que, dès qu'il est question de peuples, il en faut supposer qui abuseront de la religion sans \ révélation, comme les nôtres abusent de la révélation et de la raison ; et cela me paraît changer beaucoup l'état de la question. Le lecteur fera de lui-même l'application de ce qui va suivre.
Ilayle a très-bien prouvé que le fanatisme est plus pernicieux que l'athéisme, et cela est incontestable ; mais ce qu'il n'a eu garde de dire, et gui n'est pas moins vrai, c'est que le fanatisme , quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande cl forte qui
élève le cœur de V homme, qui lui fait mépriser et si elle pratiquerait celte humanité si douce, la mort, qui lui donne un ressort prodiqieux, quelle nous vante la plume à la main, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en Par les principes , la philosophie ne peut tirer les plus sublimes vertus; au lieu que faire aucun bien que la religion ne le fasse V irréligion, et en général V esprit raisonneur encore mieux; et la religion en fait beaucoup et philosophique , attache à la vie , efféminé, que la philosophie ne saurait faire, avilit les âmes, concentre toutes les passions Par la pratique, c'est autre chose, mais dans la bassesse de l'intérêt particulier , dans encore faut-il examiner. Nul homme ne suit l'abjection du moi humain, et sape ainsi à de tout point sa religion, quand il en a une; petit bruit les fondements de toute société ; cela est vrai : la plupart n'en ont guère, et car ce que les intérêts particuliers ont de ne suivent point du tout celle qu'ils ont ; cela
est encore vrai; mais enfin quelques-uns en ont une, la suivent du moin» en partie, et il est indubitable que des motifs de religion les empêchent souvent de mal faire, et obtiennent d'eux des vertus, des actions louables, qui n'auraient point eu lieu sans ces motifs.
Il y a, Monsieur, bien de la mauvaise humeur dans les portraits que vous laites là du genre humain1; la plupart n'ont guère de religion, et ne suivent point du tout celle qu'ils ont', si cela est vrai dans tous les lieux que vous avez habités, et à l'égard de tous ceux que vous avez connus, vous êtes né malheureux ; mais il est encore des climats et des peuples chez lesquels cela est trèsfaux. Les hommes ne seront jamais des anges ; mais parce qu'ils sont sujets à quelques vices, cela ne prouve pas qu'ils n'aient souvent beaucoup de vertu. Je supprime les traits de satyre qui ne font rien à notre sujet.
Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité, et leurs révolutions moins fréquentes ; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires ; cela se prouve par le fait, en les comparant aux gouvernements anciens. Là religion mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n'est point l'ouvrage des lettres; car partout où elles ont brillé, l'humanité n'a pas été plus respectée; les cruautés des Athéniens, des Egyptiens, des empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d' œuvres de miséricorde sent l ouvrage de l'Evangile ! Que de restitutions, que de réparations la confession ne fait-elle point faire chez les catholiques ! Chez nous , combien les approches des temps de communion n'opèrentelles point de réconciliation et d'aumôius? Combien le jubilé des Hébreux ne rendait-il pas les usurpateurs moins avides? Que de misères ne prévenait-il pas !
11 ne sera pas hors de propos d'appuyer C est la tranquillité de la mort; elle est plus ]e témoignage que vous rendez à la religion destructive que la guerre même. chrétienne, par celui d'un homme qui se
Ainsi le fanatisme , quoique plus funeste piquait, comme vous, de raisonner profondans ses effets immédiats que ce qu'on appelle dément, et que l'on ne peut pas accuser de aujourd'hui l'esprit philosophique, l'est beau- prévention
qu
commun est si peu de chose , qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé.
Je ne puis me dispenser de vous interrompre pour observer l'indécence et l'injustice qu'il y a d'appeler fanatisnie^, en général, toute espèce de zèle pour la relrgion, tandis que l'on ne doit donner ce nom odieux qu'au zèle-aveugle, outré, qui n'est point fondé sur une connaissance réfléchie des preuves de la religion et. de ses préceptes. Mais pourrait-on traiter ainsi , par exemple, la fermeté de tant de martyrs à confesser Jésus-Christ au milieu des plus atrreux supplices, et qui leur a fait pratiquer les plus héroïques vertus? Fermeté appuyée sur la conviction des faits miraculeux dont ils avaient été les témoins oculaires, ou dont ils voyaient des monuments incontestables» Je ne dis point. Monsieur, qu'il y ait eu une alfectation maligne de votre part à confondre deux choses si différentes, comme a fait Bayle ; mais il me semble qu'il eût été beaucoup mieux de les distinguer. Le zèle éclairé est une vertu, une très-grande vertu, qui ne peut faire que du bien, et qui a plus fait que tous les philosophes de l'univers; le zèle faux et aveugle est un trèsgrand vice, et qui ne peut faire que du mal. C'est celui-là seul que l'on doit nommer fanatisme. Je continue à vous copier.
Si l'athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c'est moins par amour pour la paix que par indifférence pour le bien ; que tout aille comme il voudra , peu importe au prétendu sage , pourvu qu'il reste en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pas tuer les hommes , mais ils les empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui les multiplient , en les détachant de leur espèce , en réduisant toutt-s leurs affections à un secret égoisme , aussi funeste à la population qu'à la vertu. L'indifférence philosophique ressemble à la tranquillité de l'Etat sous le despotisme;
coup moins dans ses conséquences. D'ailleurs, il est aisé d'étaler de belles maximes dans les livres; mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement ; et c'est ce qui n'a point paru clair jusqu'ici. Reste à savoir encore si la philosophie, à son aise et sur le trône , commanderait bien à la gloire, à l'intérêt, à l'ambition, aux petites passions de l'homme ,
Pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort et la reçoivent, la religion chez les Chrétiens rend les princes moins' timides , et par conséquent moins cruels. Le prince compte sur ses sujets, et les sujets sur le prince. Chose admirable! La religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci.
M" PART. I. TUEOLOGIE PHILOS. — LE DEISME REFUTE i'AR LUI-MEME. SU
C'est lu religion chrétienne qui, malgré la maxime île Jésus-Christ, qu'il faut faire
grandeur de {empire et le vice du climat, a l'un, et ne pas omettre l'autre. (Matth. xm,
empêché le despotisme de s'établir en Etkio- 23.) Se borner à un seul de ces devoirs,
pie, et a porté au milieu de i Afrique les c'est n'être Chrétien qu'à demi; manquer
moeurs de V Europe et ses lois.... en un point essentiel , qui est la foi, c'en
Que l'on se mette devant les yeux, '(Fun est assez pour être exclu du salut.
raté les massacres continuels des rois et des II n'est donc pas nécessaire de nous in-
chefs grecs et romains; et de l'autre la des- former si vous êtes aussi saint que vous
traction des peuples et des villes, par ces vous en vantez : cette discussion serait
mêmes chefs, Timur et (îengishan, qui ont odieuse; il est seulement question de sa-
devmtté l'Asie , et nous verrons que nous de- voir, si c'est bien servir le christianisme que
tons au christianisme et dans le gouverne- de le réduire tout entier à la doctrine des
ment un certain droit politique, et dans la mœurs, et si, en se donnant la liberté d'en
guerre un certain droit des gens, que la na- rejeter les dogmes, on en est mieux disposé
ture humaine ne saurait assez reconnaître, à conserver la morale. Sur cet article im-
(Esprit des lois, 1. xxiv, eh. 3.) portant . vous me permettrez de copier
Après ce préliminaire, nous pouvons exa- M. de Meaux, dans le sixième avertisse-
miner, sans crainte, les abus que vous vou- ment aux protestants.
lez reprocher au christianisme; ils ne ba- Que si l'on se met à raisonner (et on ne le lanceront jamais les avantages dont nous fait que trop) sur la doctrine des mœurs, sur venons de parler. Commençons par suppo- les inimitiés, sur les usures, sur la mortificaser vraies toutes vos accusations ; Je remède tion, sur le mensonge, sur la chasteté, sur les que vous proposez, de s'en tenir à la reli- mariages; avec ce principe, qu'il faut réduire gion naturelle, est-il raisonnable? L'homme l'Ecriture sainte à la droite raison, oùn'iraabuse de la révélation : donc il faut se bor- t-on pas? N'a-t-on pas vu la polygamie enner à la religion naturelle dont il peut abu- seignée par les protestants, et en spéculation ser de même, dont il a déjà fait le plus et en pratique? Et ne sera-t-il pas aussi faénorme abus. Voyez , Monsieur , le bel cile de persuader aux hommes que Dieu n'a expédient, pas voulu porter leurs obligations au delà
Vous ne disconviendrez sûrement pas des règles du bon sens que de leur persuader que l'abus de la religion naturelle n'ait en- qu'il n'a pas voulu porter leur croyance au, fauté l'idolâtrie, et par conséquent tous les delà du bon raisonnement? Mais quand on désordres dont elle a été la source. Nous en sera là, que sera-ce que ce bon sens dans avons vu dans la seconde lettre que ces les mœurs, sinon ce qu'a déjà été ce bon raimaux ont été beaucoup plus funestes que sonnement dans la croyance , x' est-à-dire, ce tous ceux que vous pouvez nous imputer; qu'il plaira à un chacun? Ainsi nous perqu'ainsi l'abus de la religion naturelle est drons tous les avantages des décisions de beaucoup plus pernicieux au genre humain, Jésus-Christ, l'autorité de sa parole, sujette et plus à craindre que l'abus de la révéla- à des interprétations arbitraires, ne fixera tion. non plus nos agitations que ferait la liberté
Mais ces abus sont-ils aussi rcertains et naturelle de notre raisonnement, et nous nous
aussi grands que vous le prétendez? Un des verrons replongés dans les disputes intermi-
] lincipaux, selon vous, est d'insister beau- nables qui ont fait tourner la tête aux philo-
coup sur la nécessité de la foi, sans s'em- sophes : de cette sorte, il faudra tolérer ceux
barrasser des œuvres. Bien différents de vos qui erreront dans les mœurs, comme ceux qui
Chrétiens en effigie.... qui vivent en gens per- erreront sur les mystères, et réduire le chris-
suadés que non-seulement il faut confesser tianisme, comme font plusieurs, à la généra-
tel et tel article, mais que cela suffit pour lité de l'amour de Dieu et du prochain, en
aller en paradis ; et moi je pense, au con- quelque sorte qu'on l'applique et qu'on te
traire, que l'essentiel de la religion consiste tourne après cela. Combien ont dogmatisé les
en pratique; que non- seulement il faut être anabaptistes et les autres enthousiastes, ou
h mine de bien, miséricordieux, humain, cha- prétendus inspirés, sur les serments, sur les
litable, mais que quiconque est vraiment tel, châtiments , sur la manière de prier , sur les
en croit astez pour être sauvé. (Lettre, p. 59.) mariages, sur la magistrature, et sur tout le
S'il y a des Chrétiens qui aient les sen- gouvernement ecclésiastique et séculier, choses timents que vous leur prêtez, ou ils n'ont si essentielles à la vie chrétienne? Les socijamais su leur religion, ou ils en contre- niens, qui ne vantent avec les indifférents que disent formellement les maximes. Il suffit la bonne vie et la voie étroite dans les mœurs, d'ouvrir l'Evangile, pour être convaincu combien se mettent-ils au large lorsqu'ils ne que la foi la plus pure ne peut pas nous soumettent aux peines de la damnation et à sauver sans les œuvres ; et jamais vérité ne la privation de la vie éternelle que les habitai plus souvent reflétée dans les chaires tudes vicieuses? (Histoire des variations , chrétiennes. Mais s'ils sont répréhensibles tome IV, p. 195.)
de donner dans ces excès, êtes-vous moins • M. de Meaux rapporte en détail les er-
condamnable do donner dans Terreur oppo- reurs monstrueuses que les sociniens, vos
sée? Le même Evangile qui nous commande amis, ont enseignées en fait de morale; il fait
la pratique des vertus no vous commande voir que ceux des protestants qui ont le
pas moins formellement la croyance des plus secoué le joug de l'autorité sont aussi
dogmes. C'est ici que doit s'appliquer la visiblement ceux qui se sont le nlus égaies,
non-seulement sur les mystères de la religion, mais encore dans la doctrine des mœurs, qu'ils se vantent de mieux observer que les autres. Comme vous adoptez leurs principes sur le dogme, il esta présumer que vous les suivez aussi sur la morale. Ainsi vous ne trouverez pas mauvais que nous doutions un peu de cette sévérité de mœurs dont vous faites parade.
Mais, Monsieur, fussiez-vous un prodige de vertu, l'exemple d'un particulier ne fait pas règle : il faut envisager les peuples. Depuis que les calvinistes sont devenus si indifférents pour le dogme et si accommodants en matière de doctrine, leurs\mœurs se sont-elles épurées? Nos voisins, aujourd'hui sociniens ou déistes, sont-ils plus vertueux que leurs pères, zélés protestants ? Nous savons qu'en penser. H y a longtemps que l'on a dit parmi eux que la réforme avait besoin de réforme, mais non pas de celle que vous proposez : elle est encore plus mal imaginée que la première.
Mon Maître, dites-vous, a peu subtilisé sur le dogme et beaucoup insisté sur les devoirs ; il prescrivait moins d'articles de foi que de bonnes œuvres. (Lettre, p. 56.)Le Maître, que vous outragez et que j'adore, n'a point subtilisé sur le dogme; mais il a enseigné le dogme aussi expressément que la morale , il a prescrit la foi aussi étroitement que les œuvres. Il a déclaré que celui qui croira à l'Evangile sera sauvé, et que celui qui n'y croira pas sera condamné. (Marc, xvi, 16.) Jugez si cet arrêt ne vous regarde point.
// ma dit par lui-même et par ses apôtres que celui qui aime son frère a accompli la loi. Celui qui aime son frère a accompli la loi en ce qui regarde son frère ; mais cette loi ne nous prescrit-elle rien à l'égard de Dieu ? Le commandement d'aimer Dieu est avant celui qui ordonne d'aimer le prochain, et croira-t-on aimer Dieu quand on refuse de lui obéir et de se soumettre à sa parole ? Je vous sais gré, au reste, de reconnaître que Jésus-Christ nous parle par ses apôtres : de même que Jésus-Christ nous parle par eux, les apôtres nous parlent par leurs successeurs, parce qu'ils ont envoyé leurs successeurs pour enseigner, comme Jésus-Christ les avait envoyés eux-mêmes.
Je mets, avec saint Paul, la foi même au-dessous de la charité (Lettre, p. 57). Ce n'est pas la peine de citer saint Paul exprès pour le contredire. Ce grand, apôtre a commandé la foi aussi bien que la charité; il a dit, en termes exprès que, sans la foi, il est impossible déplaire à Dieu {Hebr. xi, 6). Selon vous, la foi est non-seulement inutile, mais impossible; on ne peut croire que ce qui est évidemment démontré. Selon saint Paul, au contraire, la foi est la conviction des choses que Von ne voit point. (Ibid. , 1).
Par la manière dont vous citez et dont vous expliquez l'Ecriture, -vous nous montrez l'usage ou plutôt l'abus que l'on en fait chez les protestants. On y trouve tout ce que l'on veut, même qu'il ne faut pas croire en Dieu, et que la foi n'est pas nécessaire. 11
n'est pas surprenant qu'ils ne veulent d'autre règle que l'Ecriture, c'est un joug qui ne les incommode point.
C'est un grand bien, dites-vous , à faire aux peuples que de leur apprendre à raisonner sur la religion. (Lettre , p. 1k.) C'est effectivement le grand secret de les en débarrasser bien vite. Heureusement les peuples ont autre chose à faire : vous avez reconnu vous-même que la plupart n'en sont pas capables , qu'ils ne sont pas seulement en état de s'élever par eux-mêmes jusqu'à la connaissance de Dieu. (Ibid. , p. 21 et 42.) Au lieu de leur apprendre à raisonner sur la religion, il est beaucoup mieux de leur apprendre à la pratiquer.
Vous voulez que 1 on raisonne sur la religion, cependant vous ne voulez point de livres ni d'arguments. Les livres sont des sources de disputes intarissables N'argumentez point sur des arguments, et ne vous fondez point sur des discours. (Page 75.) Et sur quoi voulez-vous donc que 1 on se fonde? La révélation ne prouve rien, si les dogmes ne sont évidents; les miracles sont des impostures, on peut les contrefaire ; l'enseignement des hommes est nul ; les hommes sont menteurs ; on ne doit pas même se fier à la raison, trop souvent elle nous trompe. (Emile, tome III, p. 91.) Cependant les peuples doivent raisonner sur la religion; faut-il donc qu'ils raisonnent sans raison, et qu'ils argumentent sans arguments? i
Celui qui aime la paix ne doit point recourir à des livres, c'est le moyen de ne rien finir. (Lettre, p. 75.) Par conséquent , il ne faut point recourir à l'Evangile , qui est un livre; on peut désormais s'en passer. Le langage humain n'est pas assez clair; Dieu lui-même, s'il daignait nous parler dans nos langues, ne nous dirait rien sur quoi l'on ne pût disputer. (Ibid.) Ceci n'est pas du calvinisme, Monsieur; vous êtes un faux frère qui trahissez la cause commune ; autrefois c'était l'Ecriture seule, par conséquent un livre qui devait décider de notre foi. Les théologiens catholiques blasphémaient, quand ils osaient avancer que l'Ecriture ne suffit pas sans l'enseignement de l'Eglise. Mais enfin ce blasphème prétendu peut aujourd'hui se tolérer; ainsi la charité chrétienne, en rétablissant la tolérance , a couvert la multitude des péchés.
Supposons qu'un particulier vienne à minuit nous crier qu'il est jour, on se moquera de lui ; mais laissez à ce particulier le temps et les moyens de se faire une secte, tôt ou taifd .ses partisans viendront à bout de vous prouver qu'il disait vrai. (Lettre, p. 75.) Quoi 1 un particulier qui publie qu'il est jour à minuit se fera une secte? Vous croyez donc tous les hommes aussi insensés que lui. On s'en moquera, dites-vous, et vous avez raison;1 mais si l'on se moque de lui, comment aurat-il des partisans? Jamais un cerveau troublé, n'a séduit personne. Objectez tant qu'il vous1; plaira que des imposteurs sont venus à bout de persuader des absurdités à certains peu^ pies, ce ne sont uointdes propositions aussi
517 PART. I. THEOLOGIE PHILOS. — LE DEISME REFUTE PAR LUI-MEME. {f48
évidemment fausses que celle-ci: if es* jour ayant nous, l'on croirait qu'il fait ici votre
à minuit: ce sont de*s dogmes compliqués histoire.
dont le peuple n'est pas en état de juger; La question , continue-t-il, n'est pas de
mais les rêveries d'un fou n'inspirent que savoir s'il vaudrait mieux qu'un certain
la pitié et le mépris. homme ou quun certain peuple n'eût point
Saint Thomas demande si, parla succès- de religion, que d'abuser de celle qu'il a, mais
sion des temps, les articles de foi se sont mut- de savoir quel est le moindre mal , que l'on
tipliés, et il se déclare pour l'affirmative abuse quelquefois de la religion, ou qu'il n'y
(Ibid.. p. 79) : le lecteur verra en quel sens, en ait point du tout parmi les hommes. (Es-
par les propres termes de la proposition de prit des lois, liv. xxiv, chap. 2.)
ce saiut docteur. Les articles de foi, dit-il, Comme ces réflexions ne sauraient vous
se sont multipliés par la succession des temps, être inconnues, avant que de détailler vos
non pas quanta la substance; (remarquez griefs, vous auriez bien fait de montrer si
ces termes) mais quant à leur explication et c'est l'auteur de Y Esprit des lois qui se
à la profession plus expresse que l'on en a trompe, comme cela lui arrive quelquefois,
faite ; car tout ce que nous croyons aujour- ou si c'est vous qui raisonnez mal.
d'hui (remarquez encore) a été cru de même Je conviens que vous avez rapporté quel-
par nos pères implicitement, et sous un moin- ques-uns des biens dont la religion est la
dre nombre d'articles. (Secunda, qua?st. i, source, et j'ai élé charmé de faire remar-
art. 7.) Le lecteur jugera encore de la jus- quer ce trait de votre bonne foi; mais, pour
tesse de votre conclusion : c'est-à-dire que traiter exactement la question, il fallait en-
ies docteurs, renchérissant les uns sur les au- core examiner si les maux que vous lui im-
tres, en savent plus que n'en ont dit les apô- putez peuvent l'emporter sur le bien : là-
tres et Jésus-Christ; au reste, il n'est pas dessus on ne peut manquer d'apercevoir
surprenant que, faisant parler l'Ecriture à d'abord que, quand les hommes font le bien
votre gré, vous fassiez la môme chose de par religion, elle en est la véritable cause,
saint Thomas. parce qu'alors ils agissent par son esprit, et
Mais vous avez déplus graves accusations conformément à ses principes : quand ils
à faire contre nous, ou plutôt contre la font le mal par le même motif, ce n'est pas
rel-igion; c'est peu de nous imputer des à elle que l'on doit s'en prendre, parce que,
abus, vous prétendez qu'on doit attribuera loin de porter au mal, elle le défend,
la révélation une grande partie des malheurs Vous me direz que ces maux viennent de
du genre humain. Les révélations, selon l'intolérance, que nous prétendons être un
vous, rendent l'homme orgueilleux, intolérant, devoir de religion ; mais je vous ai montré
cruel. (Emile, t. III, p. 123.) que la religion, même naturelle, est intolé-
C'est un moyen bien singulier d'inspirer rante dans de certains cas; que ce n'est donc
de l'orgueil à l'homme que de lui appren- point un défaut attaché à la révélation ; et
dre qu'il est né pécheur , incapable de par- que la tolérance universelle serait le plus
venir, par ses propres forces, à la connais- grand de tous les maux,
sance de la vérité, ni à la pratique de la ne vous en a pas coulé beaucoup de
vertu, que, sans la grâce et les mérites d'un rassembler des faits, pour montrer que l'a-
médiateur Dieu et homme, il était perdu bus de la religion a souvent causé de grands
pour jamais. maux : Bayle s'était chargé avant vous de
Quant au reproche d'intolérance, nous y cette tâche odieuse ; quand même vous au-
avons répondu dans la lettre précédente, de riez fait un choix plus heureux, vous sen-
même qu'à l'accusation de cruauté : nous tez déjà combien votre travail est ridicule,
avons vu même que la charité des tolérants mais il s'en faut beaucoup que ces faits
n'est pas tellement sincère et universelle, prouvent ce que vous prétendez,
qu'elle ne souffre des exceptions. Les Juifs étaient les ennemis nés de tous
Il paraît certain, je l'avoue, que, sil'homme les autres peuples , et ils commencèrent leur
est fait pour la société, la religion la plus établissement par détruire sept nations, se-
waie est aussi la plus sociale et la plus hu- Ion l'ordre exprès qu'ils en avaient reçu. (Let-
maine.... mais ce sentiment, tout probable tre, p. 72.) Quand vous parlez de sept na-
qu'il est, est sujet à de grandes difficultés, tions, il semble d'abord que les Juifs aient
par l'historique et les faits qui le contrarient, dépeuplé sept royaumes aussi vastes que la
(Lettre, p. 72.) Frence. Mais vous savez que la Palestine
Avant que d'examiner ces faits en détail, n'est pas un pays fort étendu ; que les Cha-
vous voulez bienque je vous oppose de nou- nanéens, qui l'habitaient, n'étaient, à pro-
veau quelques réflexions tirées de YEspril prement parler, qu'une seule nation dis-
des lots : C'est mal raisonner contre la reli- tribuée en sept départements : jamais on
gion que de rassembler dans un grand ou- ne s'est avisé de regarder les treize can-
vrage une langue énumération des maux tons suisses comme treize nations difl'é-
qu'ille a produits, si l'on ne fait de même rentes.
celle des biens qu'elle a faits. Si je voulais Nous savez aussi quelle était la cause de
raconter tous les maux qu'ont produits dans l'inimitié des Juifs contre les autres peu-
le monde les lois civiles, la monarchie, le pies; c'est l'idolâtrie à laquelle ceux-ci
gouvernement républicain, je dirais des cho- étaient livrés pour lors. Vous savez enfin
ses effroyables. quelle était la raison de l'ordre sévère qu'a-
Si M. de Montesquieu n'avait pas écrit vaient reailes Juifs, d'exterminer les Cha-
nanéens ; c'était le danger que les Juifs , mêlés avec les idolâtres , ne quittassent bientôt le culte du vrai Dieu, pour embrasser les superstitions de leurs voisins ; danger trop bien prouvé par les égarements réitérés auxquels les Juifs se livrèrent dans la suite. Le culte du vrai Dieu était-il un objet assez peu important, pour lui préférer la conservation d'un peuple abominable, dont les crimes avaient irrité le ciel, et dont la malice était incorrigible ? Cette conservation était-elle plus essentielle au bonheur de l'univers que la vraie religion? Dieu, qui voulait détruire les Chananéens, était le maître de le faire par tel \moyen qu'il jugeait à propos; les Juifs ne furent que les instruments de sa vengeance. Prétendrez-vous , contre Je texte de l'Ecriture, que les Chananéens méritaient un traitement plus doux?
Envisageons, si vous voulez, leur destruction comme un mal physique, il fut bientôt réparé avec avantage. Les Juifs, qui ne pouvaient peupler dans le désert, sinon par miracle, furent bientôt multipliés dans la Palestine, et rendirent ce pays plus fertile et plus florissant qu'il n'avait jamais été sous les Chananéens : donc , à n'envisager que le bien physique de l'univers, l'établissement des Juifs ne fut pas un mal.
Tous les Chrétiens ont eu des guerres d@ religion, et la guerre est nuisible aux hommes. Vous avez pris la peine de nous apprendre la véritable cause des guerres de religion parmi nous, et on la savait déjà. Examinez toutes vos précédentes guerres, appelées guerres de religion, vous trouverez qu'il n'y en a pas une qui n'ait eu sa cause à la cour et dans les intérêts des grands. Des intrigues de cabinet brouillaient les affaires , et puis les chefs ameutaient les peuples au nom de Dieu. (Lettre, p. 88.) La religion n'était donc que le prétexte ; et au défaut de celui-là, on aurait bien su en trouver d'autres. Pourquoi rejeter sur la religion les malheurs de ces guerres, dont vous convenez qu'elle n'était pas la cause? Ce qui est arrivé chez nous, est probablement arrivé de même chez les autres peuples ; et l'abus que Ion a fait de la religion ne prouve autre chose, sinon que la malice humaine abuse de tout.
Plusieurs sectes vantent le célibat , et le célibat est si nuisible à l'espèce humaine que s'il était suivi partout, elle périrait. (Lettre, p. 73.) Si cette objection avait acquis un degré de force à chaque fois qu'elle a été répétée, il y a longtemps qu'elle serait devenue insomble ; pas une brochure, pas un misérable écrit contre la religion ou elle ne soit ressassée; mais vous, Monsieur, qui êtes original en tout , qui n'êtes point fait pour copier personne, comment avez-vous pu vous résoudre à la réchauffer encore?
11 n'y a plus rien de nouveau à vous dire, parce que tout a été dit : je suis donc réduit a répéter comme vous, et c'est un fade per-
sonnage.
On a dit que la religion , loin de commander à personne le célibat, défend au contraire de s'y engager sans une vocation particulière et sans une inclination décidée; qu'il y aurait de l'injustice, de l'inhumanité même, de refuser à une personne née avec cette inclination, la liberté de la suivre; qu'il est faux que ce soit alors offenser la nature; c'est suivre, au contraire, le goût qu'elle a inspiré.
On a dit que l'Eglise exige, à la vérité, le célibat de ses ministres, mais que, loin de forcer personne à se consacrer au saint ministère, elle ne le permet qu'après des épreuves sérieuses, et à un âge où Ton est en état de sentir toutes les conséquences de cette démarche ; que si cet engagement était à charge , ce serait à ceux qui l'ont pris de s'en plaindre ; et tout au contraire, ils attestent qu'ils y trouvent leur bonheur.
On a dit que si une loi si sage est sujette à des inconvénients, ils viennent moins de la loi même que de l'abus qu'en font les gens du monde; que le nombre des ministres nécessaires ausculte des autels] étant très-burné, c'est au gouvernement, de concert-avec les supérieurs ecclésiastiques, à prendre les moyens pour empêcher qu'ils ne soient trop multipliés.
On a dit que le danger prétendu de voir diminuer la population par cette voie, est imaginaire; que, toutes choses d'ailleurs égales, il est faux que les pays protestants soient plus peuplés que les "pays catholiques. Dire que si ce célibat était suivi partout, l'espèce humaine périrait, c'est faire une supposition chimérique; parce qu'il est impossible que le plus grand nombre des hommes soit porté d'inclination à l'embrasser.
On a dit qu'autant le célibat ecclésiastique et religieux est innocent, louable, utile, autant le célibat voluptueux et de libertinage est pernicieux, digne de l'attention de la police ; que la plupart de ceux qui blâment le premier sont coupables du second, et se flétrissent par leur propre censure.
Cette réponse vous met en colère , car vous vous y mettez aisément ; dès que vous sentez que vous avez tort, vous prenez le parti de nous injurier. Quoi? disent-ils de leur air bêtement triomphant , des célibataires prêchent le nœud conjugal ! Pourquoi donc ne se marient-ils pas? Ah! pourquoi? Parce qu'un état si saint et si doux en luimême, est devenu , par vos sottes institutions, un état malheureux iet ridicule, dans lequel il est désormais presqu 'impossible de vivre , sans être un fripon ou un sot. Sceptre de fer! lois insensées ! c'est à vous que nous reprochons de n'avoir pu remplir nos devoirs stir la terre, et c'est par nous que le cri de la nature s'élève contre votre barbarie. Comment osez-vous la pousser jusqu'à nous reprocher la misère où vous nous avez réduits ? (Lettre , p. 73, en note.)
Voici de grands mots, Monsieur, mais il
PART. I. THEOLOGIE PHILOS
u'est pas aisé de voir ce qu'ils signifient, ni à qui vous en voulez. C'est, sans doute, aux célibataires de profession, aux ecclésiastiques, aux religieux; niais qu'appelez-vous sottes institutions, sceptre de fer, lois insensées, dont vous les rendez responsables? Je ne présume point que vous ayez en vue l'indissolubilité du mariage, ni là loi de se borner à une seule épouse; c'est Jésus- Christ, c'est l'Evangile qui l'ont établie, ou plutôt confirmée; et si vous traitiez de sottes institutions les préceptes de ce divin législateur, dont vous avez exalté la sagesse, nous n'aurions plus rien à vous répondre. Voulezvous parler des désordres trop communs parmi les personnes mariées, et des malheurs qui en sont la suite ? C'est leur faute, et non la nôtre ; nous sommes les premiers à les leur reprocher. Accusez-vous le luxe qui rend de jour en jour les alliances plus difficiles, et les charges de la société plus pesantes? Nous sommes encore de votre avis; mais le luxe n'est pas notre ouvrage. Que tant de riches célibataires soient moins voluptueux, ils seront moins jaloux de l'indépendance et. des commodités de leur état ; ils deviendront meilleurs citoyens. Le peuple, qui ne connaît point le luxe, a moins d'éloignement pour le lien conjugal ; il en porte plus aisément le joug; mais Te luxe ne peut justifier personne : un vice, quoique universel, ne sera jamais une excuse légitime pour aucun particulier. Attribuez-vous le mal à la constitution du gouvernement? Mais il y a des célibataires, et des célibataires lfbertins dans les Etats républicains comme dans les monarchies, parmi les protestants aussi bien que chez les catholiques. Expliquez-vous donc; puisque ceux qui embrassent le célibat par vertu sont coupables, faites-nous comprendre comment ceux qui y demeurent par libertinage peuvent être innocents.
Je ne me rétracterai donc pas, Monsieur; vous n'avez pas été heureux dans le choix de vos objections contre la religion. Les maux dont vous l'accusez ne sont pas plus vrais que les abus ; et quand ils le seraient, vous ne nous avez pas indiqué un remède capable de les prévenir, mais plutôt de les augmenter.
Je suis, etc.