SUR LA CUEATIOX ET LA CHUTE DE L U0.MME
Vous avez attaqué, Monsieur, deux dogmes particuliers que la révélation nous enseigne : la création et la chute de l'homme : il est à propos de voir si vous avez été bien fondé. Vous vous étiez contenté de dire d'abord : Si Dieu a créé la matière, les corps, les esprits, le monde, je n'en sais rien. L'idée de création me confond et passe ma portée ; je la crois autant que je la puis concevoir. (Emile, tome IV, p. 86.) C'est-à-dire que, ne la concevant point, vous ne la croyez pas non plus. Mais vous n'en êtes pas demeuré là : vous avez essayé ensuite de donner les raisons
LE DEISME REFUTE PAR LUI MEME. ;,22
de votre incrédulité : il s'agit de les examiner.
Si V existence éternelle et nécessaire de la matière a pour nous ses difficultés, sa création n'en a pas de moindres C'est de toutes les idées qui ne sont pas clairement contradictoires la moins compréhensible à l'esprit humain. (Lettre, pages 48 et 49.)
Je vous avoue, sans balancer, que la création n'est point une idée qui se présente naturellement à l'esprit humain, puisqu'aucun des anciens philosophes ne s'en est douté, et que tous l'ont combattue. Le pouvoir de créer est un des attributs de la Divinité, ou plutôt une des propriétés de sa puissance. Comme vous convenez que cette puissance infinie nous est très-imparfaitement connue, il n'est pas étonnant que nous ayons la vue trop bornée pour y apercevoir le pouvoir de créer. Il est donc très-probable que si Dieu ne nous eût point révélé la création, jamais les métaphysiciens les plus profonds n'y auraient pensé.
Mais je ne conviendrai point que la création renferme d'aussi grandes difficultés que l'existence éternelle et nécessaire de la matière. Celle-ci renferme clairement contradiction, et vous avouez que l'idée de la création n'est pas clairement contradictoire.
Vous savez que l'on démontre en métaphysique que l'existence éternelle et nécessaire est évidemment la plénitude de l'Etre; que la plénitude de l'Etre est la souveraine perfection; qu'il est, par conséquent, impossible que ce qui existe éternellement et nécessairement ne renferme pas en soi toute perfection. Je pense, comme vous, que Clarke est celui qui a mis cette vérité dans la plus grande évidence. Il n'est pas moins clair que la matière ne renferme point toute perfection dans son essence; qu'elle ne peut même y renfermer la pensée, quoi qu'en disent certains raisonneurs, que vous avez très-bien réfutés. 11 est donc évident que la matière ne peut avoir une existence éternelle et nécessaire.
On vous accorde encore moins que la coexistence des deux principes, Dieu et la matière, semble expliquer mieux la constitution de l'univers, que la création. (Lettre, p. 50.) Si la matière existe éternellement et nécessairement, elle est indépendante, elle n'est point soumise au pouvoir de Dieu. 11 est impossible de concevoir que Dieu ait pu disposer de la matière pour en former le monde, si elle ne dépend point de lui. Par conséquent l'univers, formé d'une matière éternelle, n'est pas plus facile à comprendre que l'univers créé par un pouvoir infini.
Faites attention, je vous prie, que tous les anciens Pères de l'Eglise ont fait usage de ce raisonnement pour prouver, contre les philosophes, la création de la matière.
Si la matière existe éternellement et nécessairement, elle est immuable; sa disposition fait partie de son essence, et ne peut pas plus changer qu'elle; ayant telle disposition par elle-même, elle l'a nécessaire-
nient. Donc, dans cette nypothèse, Dieu n'a nas pu donner une nouvelle conformation à la matière.
Enfin, ce que vous ajoutez n'est pas plus vrai, que cette coexistence desdeux principes semble lever des difficultés qu'on a peine à résoudre sans elle, entre autres l'origine du mal. {Lettre, p. 51.) Toute la difficulté d'expliquer l'origine du mal consiste à pouvoir l'accorder avec la bonté infinie du Créateur. Or, les partisans du manichéisme vous prouveraient que l'existence éternelle de la matière ne lève point cette difficulté. Un Dieu infiniment bon, diraient-ils, connaissant les maux qui naîtraient nécessairement des imperieclions de la matière, devait plutôt s'abstenir de former l'univers que d'y souffrir tant de défauts, et de produire des créatures qu'il ne pouvait pas empêcher d'être malheureuses.
L'hypothèse des deux principes ne peut doncaucunement soulager la raison humaine; elle ne fait que substituer des, absurdités à un dogme incompréhensible. 11 y a moins d'inconvénients d'admettre là création que l'éternité de la matière.
Mais vous n'êtes pas bien sûr si Dieu nous a effectivement révélé la création, quoiqu'elle soit clairement énoncée dans nos traductions de la Genèse. Il faudrait savoir encore si elle est dans l'original. // faudrait entendre parfaitement l'hébreu, et même avoir été contemporain de Moïse, pour savoir certainement quel sens il a donné au mot qu'on rend par le mot créa.
Tout cela peut être nécessaire dans le système protestant, que vous faites profession de suivre, et que vous trahissez en ce moment; mais je vous montrerai tout à l'heure que cela n'est point nécessaire dans la croyance catholique.
Ce terme, continuez-vous, est trop philosophique pour avoir eu, dans son origine, l'acception commune et populaire que nous lui donnons maintenant , sur la foi de nos docteurs. Cette acception a pu changer , et tromper même les Septante déjà imbus des questions de la philosophie grecque ; rien n'est moins rare que des mots dont le sens change par trait de temps , et qui font attribuer aux anciens auteurs qui s'en sont servis, des idées qu'ils n'ont point eues. Il est très-douteux que le mol grec ait eu le sens qu'il nous plaît de lui donner, etc. [Lettre, p. 51.)
Vous êtes ici mal servi par votre mémoire. 11 est filcheux que dans le seul endroit où vous étalez un peu d'érudition critique, elle se trouve fautive. Vous oubliez que le mot grec employé par les Septante ne répond point au terme créa , qu'ils ont traduit simplement : Au commencement Dieu fit le ciel et la terre.
Tant mieux, répondez-vous peut-être; j'ai donc pour moi les Septante. Monsieur, l'àtt-. torité des Septante toute nue est fort légère : ne n'est point sur la capacité des interprètes que porte la certitude de notre foi.
Sans m? piquer d'entendre parfaitement l'hébreu . je vous confesserai, sans façon,
que le termedont se sert Moïse, ne signifie point nécessairement la création proprement dite; qu'il est quelquefois employé dans l'Ecriture pour le verbe faire , comme les Septante l'ont traduit. Je vais même plus loin, au hasard d'en être blâmé. Je suis persuadé qu'aucune langue, pas même celle des Hébreux, n'a eu un terme propre et consacré uniquement à exprimer la création; la raison en est simple. Puisque c'est une idée qui ne vient point naturellement à l'esprit, surtout à ceux qui ne sont point philosophes, il s'ensuit qu'aucun peuple n'a pensé à l'exprimer dans sa langue; et quand Moïse a voulu écrire, il ne pouvait se servir que des termes usités dans la sienne
Malgré tous ces aveux, je n'en soutiens pas moins que la création est révélée dans le premier verset de la Genèse, parce que c'est ainsi que l'Eglise l'entend , et l'a toujours entendue. Les plus anciens Pères se sont servis de ces paroles pour prouver aux païens la création absolue de l'univers. Quand elle n'y serait pas aussi clairement enseignée, on la verrait au\ersel3: Dieu dit ; Que la lumière soit, et la lumière fut. Et dans le psaume cxlviii, verset 9 : Jl a dit, et toutes choses ont été faites; il a ordonné, et tout a été créé. Si ce n'est pas là exprimer la création proprement dite avec toute l'énergie dont le langage humain peut être capable, les livres ni les paroles ne servent plus à rien.
Vous dites , Monsieur, que la création est clairement énoncée dans nos traductions de la Genèse; j'en conclus qu'elle l'est tout aussi clairement dans l'original, le latin creavit et le français créa, ne signifient pas plus nécessairement la création, que le terme hébreu auquel ils correspondent, puisqu'ils sont souvent employés dans un autre sens. On dit en latin principem creare , et en français, créer une charge, un office.
Mais, je vous l'ai déjà déclaré, ce n'est point sur la lettre nue d'un ou de plusieurs passages de l'Ecriture que la loi d'un catholique est fondée. C'est sur le sens de ces passages, fixés par la croyance constante et universelle de l'Eglise. L'Eglise, en mettant l'Ecriture à la main , est chargée de m'en apprendre le vrai sens; sans cette instruction, ce livre divin, loin d'éclairer ma foi, ne servirait qu'à multiplier mes doutes, et la révélation serait nulle pour moi.
Ainsi, tandis que je vous vois hésiter en bon protestant, vous tourmenter, ou en faire semblant, pour savoir ce que signifie l'hébreu; si Moïse lui a donné tel sens; s'il est bien rendu dans les versions; si l'acception des termes n'a point changé par la succession des temps, discussions qui reviennent sur chaque mot, et qui ne finissent point, je m'en tiens tranquillement au sens de l'Eglise, et j'y crois, sans craindre de me tromper.
Je sais que cette méthode vous déplaît souverainement; cent fois vos frères les protestants l'ont traitée d'insensée, d'absurde, de fanatique. Ces termes nenous effrayent
point. Je vous ai montré, clans la quatrième
lettre, que ce procédé est le seul sensé, le seul certain, le seul proportionné à tout le monde; et je n'aurais eu besoin, pour le faire, que de vos propres aveux.
M. de Beausobre a prouvé que la notion de la création ne se trouve point dans l'ancienne théologie judaïque. M. de Beausobre, tout habile qu'il était, n'a pas toujours raison. I .-savants, entêtés d'un système et frappés d'une idée, la retrouvent partout, et y rapportent tout. Celui dont nous parlons, trouvait le manichéisme, et les deux principes, dans les écrits de ceux mômes qui n'y avaient jamais pensé; tout comme vous attribuez aux Pères de l'Eglise les opinions mêmes qu'ils ont réfutées : nous en verrons bientôt un exemple. Si les anciens théologiens juifs n'ont point eu de notion de la création, ' ce n'est que depuis le temps qu'ils ont cessé de lire Moisc, pour étudier la philosophie grecque.
Beaucoup d'hommes, pleins de respect pour nos livres sacrés, n'ont cependant point reconnu, dans le récit de Moïse, l'absolue création de l'univers. Nous ne connaissons point ces hommes pleins de respect pour nos livres sacrés, et qui n'y voient point la création : vos amis les sociniens, dont vous voulez parler, ne nous ont jamais paru des hommes pleins de respect pour les livres sacrés. La manière dont ils en tordent le sens est la meilleure preuve de ce qui a été dit, que le texte de l'Ecriture seul, fût-il cent fois plus clair, ne sera jamais suffisant pour établir quelque dogme que ce soit, à moins que le sens n'en soit déterminé par une autorité divine; et ce que vous avez dit vousmême suffit pour nous le faire comprendre.
Dans l'une de vos notes, vous accusez Tertullien d'un sophisme très-familier, selon vous, aux Pères de VEglise.Ildéfinit le mot Dieu selon les chrétiens, et puis il accuse les païens de contradiction ; parce que, contre sa définition , ils admettent plusieurs dieux (Lettre, p. 16). Sans doute, ce trait de satyre, décoché en passant contre les Pères del'Eglise, était nécessaire pour votre défense ; car vous aviez déclaré, en commençant votre lettre, que vous ne vouliez que Vous défendre. L'accusation est aussi mal fondée qu'elle est étrangère à votre sujet. Tertullien ne fait point un sophisme; voici son raisonnement : la seule idée juste et raisonnable que l'on puisse avoir de Dieu est de le concevoir comme l'Etre souverain, qui n'a ni supérieur ni égal. Donc, dès qu'il aura des égaux, il ne sera plus Dieu : donc admettre plusieurs dieux, c'est n'en admettre aucun. Vous raisonneriez ainsi vous-même contre un polythéiste, et vous raisonneriez bien. Si vous soutenez que les païens n'admettaient pas le principe de Tertullien, je vous prierai de me dire raque signifiaient les épithètes, opiimusmaximus, que (es Romains donnaient au Dieu suprême? Ce titre n est-il pas équivalent ;f celui de summum mugnum, sur lequel Tertullien a si souvent argumenté contre les païens.
Dans une autre note, vous accusez encore les Pères de l'Eglise d'avoir admis l'éternité de la matière. Vous citez saint Justin, martyr, Origène. saint Clément d'Alexandrie.
(Lettre, p. 50.) J'avoue, Monsieur, qu'avec une citation si vague il est aisé de mettre un écrivain en défaut. Pour la réfuter en détail, il faudrait une bibliothèque, et elles ne sont pas communes dans les solitudes du mont Jura. Il faut parcourirsept h huit volumes in-folio, disserter , confronter des passages; ainsi, d'un seul trait de plume, vous taillez à un théologien de la besogne pour six mois. Heureusement, je suis dispensé d'entreprendre une si longue tâche ; comme vous avez copié l'objection d'après Leclerc, j'en serai quitte aussi pour copier en substance la réponse qu'on lui a donnée.
Saint Justin, dans son Exhortation aux Grecs, n. 22, enseigne que la différence qu'il y a entre le créateur et l'ouvrier, consiste en ce que le premier n'a besoin que de sa propre puissance pour produire des êtres, au lieu que le second a besoin de matière pour faire son ouvrage. Etn. 23, il prouve que, si la matière était incréée, Dieu n'aurait point de pouvoir sur elle, et qu'il ne pourrait pas en dispenser. Voilà comme S. Justin a cru l'éternité de la matière.
Origène , dans son Commentaire sur le premier chapitre de la Genèse, et sur S. Jean (tome I, n. 18), prouve, en termes exprès, que la matière n'est point incréée ; et au second livre des Principes, chap. I, n. k, il taxe d'impiété l'opinion qui admet la matière co-éternelle à Dieu.
S. Clément d'Alexandrie, dans son Exhortation aux gentils , enseigne que la seule volonté de Dieu est la création du monde; qu'il a tout fait seul , parce qu'il est seul vrai Dieu : que sa volonté seule opère, et que l'effet fait son seul vouloir. Remarquez cette affectation de répéter le mot seul. Tout cela se peut-il dire si Dieu a eu besoin de matière pour agir?
Il est vrai qu'Origène a été accusé d'avoir pensé que Dieu a créé la matière de toute éternité ; mais cette accusation n'est rien moins que prouvée, comme le remarquent très-bien les savants éditeurs des œuvres d'Origène. Quand elle le serait, vous n'en pourriez tirer aucun avantage , puisqu'il a constamment soutenu que Dieu est le Créateur de la matière.
Il est vrai encore que S. Justin, dans l'endroit cité, et S. Clément, dans le cinquième livre des Stromates , rapportent le sentiment d'Heraclite sans l'improuver ; mais ils rapportent de môme les extravagances de plusieurs autres philosophes, sans les réfuter en détail , en conclurez-vous qu'ils les admettent? Heraclite, selon S. Clément d'Alexandrie, ne soutenait pas seulement l'éternité de la matière , mais l'éternité du monde, et S. Clément ne l'improuve point. Ce Père a-t-il aussi admis l'éternité du monde? Ah, Monsieur! pour me servir de vos propres paroles, vous lisez bien légèrement, vous citez bien négligemment les écrits que vous
accusez si hardiment. Passons aux difficultés (jue vous formez contre la chute de l'homme.
Le principe fondamental de toute morale, sur lequel vous raisonnez dans tous vos écrits , est que l 'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre ; qu'il n'y
est mort pour tous , donc tous sont morts. Je ne vous citerai, ni latin, ni grec, ni hébreu : si vous doutez de la fidélité de ma traduction, vous pourrez consulter les originaux.
Je sais qu'il n'est aucun de ces passages sur lequel on ne puisse ergotiser; qu'en
a point de perversité originelle dans le cœur rassemblant toutes les subtilités d'Origène,
humain; vous en concluez que le péché ori ginel n'e.<-t point prouvé par la nature môme (ie l'homme. (Emile, tome I, p. 189; Lettre, p. 15 et 67.)
Si vous prétendiez seulement qu'à considérer l'homme en lui-même le mélange de bien et de mal qui s'y trouve n'est point
des péiagiens, des protestants, en épiloguant sur chaque moi, Ton pout venir à bout d'en obscurcir le sens. Mais, Monsieur, en vrai catholique, je ne crois point que le texte seul de l'Ecriture, sans autre secours, soit capable de fixer notre foi. Vous m'avez confirmé vous-même dans cette persuasion ,
tel que Ton puisse évidemment en conclure en disant que le langage humain n'est pas une chute originelle ; que. quoique Tes assez clair , que Dieu lui-même, s'il daignait
païens mêmes aient soupçonné cette chute, leur raisonnement n'est pas une démonstration; qu'absolument parlant Dieu a peutêtre pu créer l'homme à-peu-près tel qu'il est, je ne disputerais point contre vous. Je
nous parler dans nos langues , ne nous dirait rien sur quoi Von ne pût disputer, qu'il n'y a point de vérité si clairement énoncée où l'on ne puisse trouver quelque chicane à faire (Lettre, p. 57) : réflexion que je trouve d'au-
n'aï pas la témérité d'avancer que Dieu ne tant plus juste que vous la vérifiez souvent
pouvait créer l'homme sujet à la mort ni à la concupiscence. Quand il est question de décider ce que Dieu a pu faire , il faut y regarder plus d'une fois.
Mais de ce que Dieu aurait pu le %faire (ce qui n'est pas démontré) en conclure qu'il l'a fait, qu'il est faux que l'homme ait
par votre exemple. II se pourait faire que vos frères les protestants ne s'en accommodassent pas, mais ce n'est point à moi à vous concilier avec eux.
Faites attention que je pourrais vous apporter- en preuves tous les textes de d'Ecriture, où il est parlé de la Rédemption de
été créé plus parfait qu'il n'est, et qu'il soit Jésus-Christ, où il est dit qu'il nous a déli-
déchu de cette perfection par le péché, se- vrés de la puissance du démon, etc. Tous
rait-ce raisonner? Pâtir sur cette supposi- ceux encore qui établissent la néce;>sité du
tion de la bonté absolue de l'homme, dé- baptême ; ces deux dogmes supposent né-
mentie par la révélation, des systèmes de cessairement le péché originel. Notre reli-
moraleetun plan d'éducation en l'air, n'est- gion est un système bien lié; quiconque atta-
ce pas employer ses talents à pure perte ? que un seul article, ébranle la foi de tous les
Nous examinerons ce plan dans la Lettre autres. Si la révélation du péché originel est
suivante ; il faut résoudre à orésent vos dif- fausse, toute la croyance chrétienne est
Acuités. nulle.
1° // s'en faut bien, selon vous, que cette Ce n'est donc pas seulement sur la lettre
doctrine du péché originel soit contenue dans de quelques passages isolés qu'est fondée
l'Ecriture, ni si clairement , ni si durement, la révélation du péché originel, mais sur
qu'il a plu au rhéteur Augustin et à nos théo- l'économie de notre religion, sur la foi cons-
logiens de la bâtir. (Lettre , p. 19.) tante de l'Eglise depuis les apôtres jusqu'à
Voici, Monsieur , la seule de vos objec- nous. Quand saint Augustin confondit les
tions qui soit bien placée pour le fond, quoi- péiagiens, il ne fil que leur opposer le même
que fort incivile pour la forme. Il faut com- langage dont l'Eglise s'étai't déjà servie con-
mencer, sans doute, par s'assurer si Dieu tre Origène. On a cru le péché originel,
a véritablement révélé le péché originel ; si non pas parce que saint Augustin l'ensei-
cette révélation n'était pas certaine , toutes gnait, mais parce qu'on le croyait déjà avant
les conséquences aue l'on tire porteraient à faux.
Pour la prouver, il n'est pas nécessaire de faire une grande dépense d'érudition théoiogique. Deux ou trois passages suffiront au lecteur judicieux ; un plus grand nombre serait fort inutile pour vous, qui les savez déjà. Psaume l , verset 7 : J'ai été conçu dans l'iniquité, et formé en péché dans le sein de ma mère. J'imagine que vxms n'adoptez pas l'interprétation ridicule que les rabbins donnent à ces paroles. Rom. v, 12 :
Comme le péché est entré dans le monde par été recommandable que par ses talents, vous un seul homme, et la mort par le péché, de lui devriez des égards ; que quand même ce même la mort a passé chez tous les hommes serait un génie médiocre, vous devriez enpar celui en qui tous ont péché. Ephes. n , 3 : core du respect à ses vertus. Nous étions par nature, ou par naissance , 2' Ce dogme du péché originel est sujet, enfants de colère. Il Cor. v, li: Si un seul selon vous, à des difficultés terribles. (Ltt-
lui; parce que cette croyance remonte de siècle en siècle jusqu'aux apôtres et jusqu'à Jésus-Christ. Si saint Augustin s'était avisé de la combattre l'on, n'aurait pas eu plus de respect pour son opinion que l'on n'en a eu pour celle de Julien, son adversaire. Vous assurez doue, contre la vérité, que cette doctrine est l'ouvrage du rhéteur Augustin, comme il vous plait de le nommer. Ce titre de mépris, que j ai appelé incivil, méritait une épilhète plus forte. Apprenez, Monsieur, que, quand saint Augustin n'aurait
tre, p. 19.) Je conviens que tout est difficulté dans la religion et dans la nature. Notre esprit est très-borné, et ses lumières fort incertaines , vous le reconnaissez : voilà pourquoi nous soutenons la nécessité d'une révélation surnaturelle , et d'une autorité toujours vivante pour dissiper nos doutes, et fixer nos incertitudes. Les difficultés que renferme encore cette révélation ne vous paraissent terribles que parce que vous perdez de vue les principes que vous avez établis vous-même.
Ce dogme obscurcit Injustice et la bonté de l'Etre suprême, c'est-à-dire, qu'il ne s'accorde pas avec les idées que vous vous formez de cette justice et de cette bonté ; je le crois, mais vous oubliez ce qwe vous avez dit ailleurs que nous ne pouvons avoir des attributs de Dieu que des idées très-obscures et très-imparfaites; comment ces idées peuvent-elles nous servir de règle pour juger certainement de ce que Dieu a pu et a dû faire? (Voyez la première Lettre.)
Le moyen de concevoir, dites-vous, que Lieu a créé tant d'âmes innocentes et pures, tout exprès pour les joindre à des corps coupables, pour leur y faire contracter la corruption morale, et pour les condamner toutes à l enfer, sans autres crimes que cette union, qui est son ouvrage ?
Vous parlez peu exactement, -Monsieur ; je ne sais pas d'abord ce que vous entendez par corps coupables, et sûrement vous ne le savez pas mieux que moi. Dieu ne crée point des âmes exprès pour leur faire contracter la corruption morale : cette corruption n'est point sa première intention ; il a même voulu en premier lieu que cette corruption ne fût pas , puisqu'il avait créé l'homme innocent, avec toutes les facilités nécessaires pour se conserver dans cet état : c'est le péché libre d'Adam qui a dérangé cette économie. Dieu pouvait empêcher ce péché sans doute ; mais le devait-il ? Convenait-il à ses desseins qu'il le fit ? Qu'en savons-nous vous et moi ? Je soutiens qu'il ne le devait pas, puisqu'il ne l'a pas fait; vous avez enseigné vous-même que l'abus que l'homme fait de sa liberté ne peut point être imputé à la Providence. (Emile, tome III, p. 72.)
Il n'est pas plus vrai que Dieu condamne à l'enfer les âmes, sans autre crime que leur union avec le corps; il aurait fallu dire au moins, sans aucun crime propre et volontaire ; encore votre proposition ne seraitelle pas juste. Dieu ne condamne point les âmes à l'enfer pour le seul péché originel, comme il y condamne ceux qui ont péché librement; il les prive seulement de la béatitude surnaturelle, qu'il ne leur doit pas. Si plusieurs théologiens ont enseigné que les âmes coupables du seul péché originel, sont condamnées aux flammes de l'enfer, nous ne sommes pas obligés de suivre leur opinion ; l'Eglise ne l'a point autorisée comme un dogme de foi, ni condamné le contraire : c'est la foi seule de l'Eglise que j'entreprends de justifier.
Mais Dieu peut-il sans injustice punir le.-* enfants du péché de leur père? Oui, Monsieur; et pour concevoir en quel sens, il n'y a qu'à jeter les yeux sur la conduite que tient tous les jours la justice humaine, et dont personne ne se trouve scandalisé. Le roi annoblit un de ses sujets et ses descendants, sous condition qu'il lui sera fidèle. Ce sujet manque-t-il de fidélité, le roi le dégrade, lui et sa postérité, confisque ses biens , etc. Voilà donc des enfants qui portent la peine du péché de leur père, qui naissent roturiers et pauvres, parce qu'ils ont un 'père coupable. Qu'y a-t-il en cela d'injuste, d'absurde, de révoltant?
11 n'est ici question que de la révocation d'un privilège purement gratuit. Or, nous soutenons que telle est précisément la punition que Dieu a tirée du péché "originel. Dieu n'a fait que priver la postérité d'Adam d'un privilège qu'il avait accordé gratuitement à notre premier père : l'immortalité, l'empire absolu sur les [tassions, le droit à la béatitude surnaturelle, ne sont point des apanages nécessaires de notre nature, mais une pure grâce dont Dieu avait favorisé l'homme innocent : quelle injustice Dieu lui a-t-il faite , en le révoquant après sa chute ?
Vous voyez, Monsieur, en quel sens ci doit entendre ces paroles de l'Ecriture qui vous ont si fort scandalisé, Dieu punit l'iniquité des pères sur les enfants , jusqu'à la troisième génération. (Exod. xx, 5, voyez la première lettre ci-devant.) Il s'agit dans cet endroit de la manière dont Dieu traitait la nation juive, lorsqu'elle était tombée dans l'idolâtrie. 11 retirait de dessus elle cette protection spéciale et miraculeuse qu'il lui accordait tandis qu'elle demeurait fidèle: alors cette nation malheureuse tombait entre les mains de ses ennemis, essuyait les fléaux de la guerre , de la servitude, de la misère ; alors les enfants se trouvaient enveloppés dans le malheur général de la nation. Bien de surprenant dans celte conduite ; Dieu seul roi , seul monarque de la nation juive, la traitait comme peut faire en pareu cas tout autre souverain irrité contre ses sujets criminels de lèse-majesté.
3° Mais le baptême efface le péché originel ; il nous rend l'innocence primitive ; nous en sortons aussi sains de cœur qu'Adam sortit des mains de Dieu. Ce péché ne peut donc plus être la source de notre penchant au mal (Lettre, page 20).
La conséquence serait sans réplique , si le baptême, en effaçant la tache du péché, en détruisait encore tous les effets; mais il ne nous affranchit ni de la concupiscence, ni de la nécessité de mourir, qui sont les peines du péché. Il nous rend l'innocence et le droit à la béatitude surnaturelle, mais non pas les autres privilèges que Dieu y avait attachés dans Adam. Ce n'est donc pas mal raisonner, comme vous nous en accusez, d'attribuer encore les vices des peuples , non au péché originel déjà effacé,
mais aux effets toujours subsistants de ce plique tout, excepté son principe, et c'est ce péché, principe qu'il s'agit d'expliquer. Si par le Vous prenez vous-même le soin de con- principe du péché, vous entendez l'inclifirraer ma réponse, en vous objectant que nation au péché, ou la concupiscence, le pèles effets du baptême ne paraissent par nul ché originel l'explique fort bien, et mieux signe extérieur ; qu'on ne voit pas les Chré- que votre système ; si vous entendez la catiens moins enclins au mal que les infi- pacité de pécher, ou le libre arbitre, le pé- ! dèles. Sans convenir de l'égalité, j'admets ché originel ne l'explique point, et ne doit le fait, et je prends acte de votre aveu. point l'expliquer.
Vous pressez la même difficulté, pour la Vous ne savez voir que Vhomme entre les
rendre plus embarrassante ; et vous affectez mains du diable, et moi je vois comment il y
de n'y pas répondre, pour nous en laisser le est tombé. Assurément la découverte est
soin. Je m'en charge volontiers, Monsieur: Avec les secours que vous avez dans la morale évangélique, outre le baptême, tous les Chrétiens devraient être des anges ; et tes infidèles, outre leur corruption originelle livrés à des cultes erronés , devraient être des démons.
Ce raisonnement serait solide , si d'un côté les secours de la religion étaient tels que les Chrétiens n'eussent pas la liberté d'y résister, et si de l'autre , Ja nature humaine était tellement corrompue dans les
rare, de voir comment l'homme, capable de pécher par son libre arbitre> est tombé entre les mains du diable. Personne ne l'aurait deviné sans vous. Dispensez-moi, je vous prie, de relever toute ii tirade que vous ajoutez sur le même ton, et de montrer le ridicuie du triomphe que vous \ous attribuez, pour avoir si bien remonté au principe. (Lettre, page 23.)
5" Mais il n'est pas vrai, à ce que vous prétendez , que la concupiscence soit un effet du péché originel. Begimber contre
infidèles, qu'il ne leur restât ni étincelle une défense inutile et arbitraire est un pende raison, ni sentiments de la conscience, chant naturel... conforme à l'ordre des choses, Or, vous comprenez que ni l'un ni l'autre et à la bonne constitution de l'homme ; puisn'est soutenable. " qu'il, serait hors d'état de se conserver, s'il Que répondre, ajoutez-vous, à ceux qui me n'avait un amour très-vif pour lui-même , et feraient voir que, relativement au genre hu- pour le maintien de tous ses droits, tels qu'il main, l'effet de la rédemption, faite à si haut tes a reçus de la nature. (Lettre, p. 22, en prix, se réduit à peu près à rien? Je ré- note.) Ce que nous appelons la concupisponds encore pour vous qu'il n'est pas à cence n'est rien autre chose que cet amour craindre que jamais personne ne vous fasse vif de l'homme pour soi-même et pour sa
voir un fait aussi faux. L'efficacité delà rédemption consiste en ce que Dieu, touché par les mérites de Jésus-Christ, a donné à tous les hommes les moyens de le connaître, et de parvenir au salut; moyens dont un très-grand nombre a déjà profité, dont un plus grand nombre peut profiter encore , et profitera jusqu'à la fin des siècles. Est-ce là une rédemption qui se réduit à peu près à rien.
4° Selon le dogme catholique, nous sommes pécheurs, à cause du péché de notre premier
liberté
Vous supposez très-mal à propos, d'abord, que la défense faite à notre premier père était une défense inutile : Dieu ne se devait-il pas à luv-même d'exiger d'Adam une marque d'obéissance comme un hommage à son pouvoir souverain? Cet hommage peut-il être regardé comme arbitraire et superflu?
C'est un penchant naturel à l'homme d'aimer sa liberté, et de regimber contre toute loi qui la gêne ; mais ce penchant
père, mais notre premier père pourquoi fut-il peut être plus ou moins violent, plus ou pécheur lui-même ? Pourquoi la même raison, par laquelle vous expliquerez son péché, ne serait-elle pas appliquable à ses descendants sans le péché originel? (Lettre, pages 21 et 22.) 11 est étonnant qu'un auteur aussi grave que vous, Monsieur, se joue ainsi sur une pure équivoque. Nous sommes pécheurs, à cause du péché de notre premier père. Si par pécheurs, vous entendez enclins au péché, cela est vrai ; si vous entendez capables de pécher, cela est faux. Nous sommes enclins
moins soumis à la raison. Dieu, en créant l'homme, le lui a-t-il nécessairement donné dans le degré de vivacité où nous l'éprouvons? Ce degré est-il tellement nécessaire à notre conservation qu'elle fût impossible, si nous avions plus d'empire sur nous-mêmes? Vous l'affirmerez sans doute, pour ne pas reculer; mais sur quel fondement?
Les anciens philosophes , vous le savez, en ont jugé autrement. En réfléchissant sur la tyrannie de nos penchants, ils ont con-
nu péché par la concupiscence qui est l'ef- jecturé que la nature humaine était déchue
fet du péché originel, et nous sommes ca- d'un état plus parfait. J'ai déjà observé que
pables de pécher, par le libre arbitre, qui leur raisonnement n'était pas démonstratif;
est un apanage de notre nature. Notre pre- c'est par la révélation que nous connaissons
mier père, au contraire, était capable de pé- le péché et la dégradation de l'homme;
cher comme nous, parce qu'il avait le libre sans cette révélation, nous ne saurions pas
arbitre ; mais il n'était pas; enclin au péché certainement si la concupiscence est un ef-
autant que nous , parce qu'il n'avait pas fet du péché, ou un apanage de la nature,
une concupiscence effrénée, comme nous Car, encore une fois, Monsieur, je ne suis
l'avons. ni aussi téméraire que ceux qui prétendent
Le péché originel, continuez-vous, ex- que Dieu ne pouvait créer Adam avec la
concupiscence, ni aussi hardi que vous, qui insinuez que Dion ne pouvait le créer sans elle, parce qu'elle était nécessaire à la conservation. Dieu seul sait ce qu'il peut faire, la révélation se borne à mapprendre ce qu'il a lait, et je m'en tiens là. Elle m'enseigne que Dieu avait affranchi l'homme de la concupiscence et de la mort; par conséquent, quoique l'une et l'autre soient , absolument parlant, naturelles à 1 homme , elles ne le sont cependant point dans l'hypothèse présente, mais une suite du péché.
6° L'ordre enfreint par Adam , parait moins une véritable défense qu'un avis pa*ternel ; e'est un avertissement de s'abstenir d'un fruit qui donne la mort. Cette idée est assurément plus conforme à celte qu'on doit avoir de la bonté de Dieu, et même au texte de la Genèse, que celle qu'il plaît aux docteurs de nous prescrire (Lettre, page 22, en note).
Si je vous connaissais moins instruit , je serais tenté de croire que vous n'avez pas lu le texte de la Genèse, ou que vous ne sentez pas la force des termes. Voici Je texte : je le traduirai sur l'original, pour ne vous pas donner lieu de chicaner sur les versions ; vous verrez que la nôtre est trèsfidèle. Gen. h, 16 : Le Seigneur Dieu commanda à l'homme, et lui dit : Tu mangeras de tous les fruits du jardin; 7nais tu ne mangeras pas de l'arbre de la science du bien et du mal. Chap. m, H : Qui est-ce qui t'a fait connaître ta nudité, sinon, parce que tu as mangé du fruit dont je t'avais défendu de manger? le puis vous attester que la langue hébraïque n'a point de terme plus fort pour exprimer un ordre rigoureux, ou une défense sévère.
Quand cela ne serait pas, qu'auriez-vous gagné ? Si l'ordre de Dieu n'était qu'un avis paternel , pourquoi Dieu prononce-t-il contre Adam cette sentence terrible : Gen. m, 17 : Parce que tu as écouté la voix de ton épouse, et que tu as mangé du fruit que\je t'avais défendu , en te disant , tu n'en mangeras pas , la terre sera maudite, quand tu la cultiveras ; tu mangeras ses fruits avec douleur tous les jours de ta vie : elle te produira des ronces et des épines , et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front , jusqu'à ce que tu retournes dans la terre dont tu as été tiré. Pourquoi Dieu chasse- t-il Adam du paradis, et en rend-il l'entrée inaccessible, de\ peur qu'il ne porte ia main sur l'arbre de vie, et que mangeant de son fruit il ne vive éternellement? (vers. 22.) N'auriez-vous pas eu plutôt fait de dire franchement que toute cette histoire de la Genèse est une fable, puisqu'elle s'accorde si peu avec les idées que vous vous formez de la bonté de Dieu? Vous voyez qu'il parle ici pour le moins aussi durement que sainl Augustin et les théologiens. Dieu est bon, et infiniment bon , il est juste et infiniment juste ; mais nous n'avons de sa bonté et de sa justice que des idées imparfaites, vous en convenez; devez- '<ou> donc être surpris, si la conduite de
Dieu ne parait pas toujours conforme à ces idées?
7° A considérer dans toutes ses circonstances le péché d'Adam , l'on n'y peut trouver au une faute des plus léifères; cependant , selon eux (les docteurs) quelle effroyable punition! Etre condamné lui et toute sa race à
la mort en ce monde , et à passer l'éternité dans l'autre, dévoré des feux de l'enfer. [Lettre, p. 23, en note.)
Vous êtes mal instruit de notre croyance , Monsieur; je vous ai déjà dit que lès docteurs (du moins les docteurs catholiques) n'enseignent point qu'Adam ait été condamné avec toute sa race , pour le seul péché originel, à être dévoré des feux de l'enfer pendant toute l'éternité. Saint Thomas et le torrent des théologiens, après le très-grand nombre des Pères de l'Église, soutiennent formellement le contraire. Ils disent, et ils le prouvent, que la seule peine réservée au péché originel pour l'autre vie, est la privation de la béatitude surnaturelle ou de la vision intuitive de Dieu. Si quelques-uns ont jugé à propos d'embrasser le sentiment contraire, ce n'est pas une règle à suivre, l'Eglise ne l'a point adopté.
Nous convenons qu'A&lam et toute sa race ont été condamnés à la mort temporelle ; mais cette mort est la destinée naturelle do l'humanité; elle n'est une peine, dans l'hypothèse présente, que parce que Adam en avait été affranchi par un privilège purement gratuit.
Nous avouerons encore que cette peine , ajoutée à une vie malheureuse, est effroyable ; mais nous ne vous accorderons pas ce que vous assurez avec tant de confiance, que l'on ne peut trouver dans toutes les circonstances du péché d'Adam qu'une faute des plus légères. Pour en juger sûrement , il faudrait des connaissances que vous ne pouvez pas avoir; il faudrait estimer l'importance et le motif de la loi, la puissance des secours accordés pour l'accomplir, le degré de force de la tentation; et quel autre que Dieu peut en juger ? Il y a donc beaucoup de témérité à prononcer sur ce qui passe vos lumières ; mais vous vous êtes fait un plan de censurer la conduite de Dieu, avec autant de liberté aue vous blâmez celle des hommes.
Vous dites : Le péché d'Adam ne paraît qu'une faute légère, donc Dieu n'a pas pu le punir sévèrement. Un Chrétien dit au contraire : Dieu a puni très-sévèrement le péché d'Adam , la révélation me l'enseigne : donc ce péché est une faute très-griève. Quel est le raisonnement le plus solide? Vous vous appuyez sur l'idée que vous vous formez de la chute d'Adam, dont vous ne pouvez connaître ni la nature, ni les circonstances; le Chrétien se fonde sur la déclaration précise de la révélation. Vous attaquez donc une chose claire pour une chose obscure , au lieu de vous servir de ce qui est clair pour juger de ce qui est obscur.
Remarquez, Monsieur, le peu de solidité de vos objections. Elles consistent à prouver
que la doctrine du péché originel ne s'accorde pas avec la bonté et la justice de Dieu, tels que vous les concevez. Pour sentir la force de votre raisonnement, il faut le formuler de cette manière : j'ai de la justice et de la bonté de Dieu des idées claires, justes , certaines : or , le dogme du péché originel ne s'accorde point avec ces idées, donc il est faux. Votre majeure, qui fait toute la force de l'argument, est justement la proposition contradictoire au principe que vous avez posé ailleurs (Voyez la première Lettre), et qui sert de fondement à mes réponses. Ce que vous ajoutez de plus n'est qu'une fausse imputation d'une doctrine que nous ne soutenons pas.
Voilà donc à quoi se réduisent ces difficultés terribles , que vous vouliez opposer à la croyance catholique. L'effort n'a pas dû être douloureux. Les théologiens ne les ont p'iS ignorées , et n'ont jamais été embarrassés d'y répondre. Nous avançons, Monsieur, vers une autre matière qui doit vous intéresser davantage; c'est votre plan d'éducation : nous v donnerons une attention particulière.
Je suis, etc.