LETTRE VIII
Sl!li LA MANIERE RENSEIGNER LA RELiGION ;
ou sur le nouveau tlan d'éducation proposé dans Emile.
Vous ne pouviez, Monsieur, exercer vos talents sur un sujet plus essentiel au bonheur de la société que l'éducation de la jeunesse, mais il serait à souhaiter que, moins jaloux de donner un système nouveau, vous vous fussiez attaché à réformer ce qu'il y a de défectueux dans l'usage reçu. Si votre travail avait eu moins d'éclat, iî|aurait eu peut- Être plus d'utilité; rien n'eût mieux prouvé voirê zèle , pour le bien de l'humanité, que <ie sacrifier la gloire de nous étonner, à la satisfaction de nous instruire. Les hommes ne passent point dans un moment d'une extrémité à l'autre : à supposer que l'éducation parmi nous soit aussi essentiellement défectueuse que vous le prétendez; c'est une vaine entreprise de vouloir la conduire tout à coup au souverain degré de la perfection. 11 faut donner quelque chose à la faiblesse naturelle et à l'empire de la coutume; révolter le public sous prétexte de le réformer est le vrai moyen de ne pas réussir. Avant que de créer des anges et des héros pour les siècles futurs, il serait à propos d'essayer de former des hommes pour la génération présente.
Maisenlin vous vouliez penser de source, et créer un système; s'il était vrai et utile , peu importerait qu'il fût inoui : c'est donc à examiner les effets que nous devons nous arrêter. Avant que de voir ce que l'on en doit penser, sachons d'ahord ce une vous en pensez vous-même.
Vous paraissez convaincu qu'il est à peu près impraticable : Je sens ces difficultés , j en conviens, peut-être sont-elles insurmon-
tables.... Je montre le but qu'il faut qu'on se propose , je ne dis pas qu'on y puisse arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi. (Emile, tome 1 , p. 197.) Quand on pourrait Je mettre en usage, nous n'en serions pas plus avancés ; vous doutez encore de son efficacité. Vous voulez empêcher les hommes de devenir méchants ; mais vous n'avez pas osé affirmer que, dans l'ordre actuel, la chose fût absolument possible. (Lettre, page 18.) En vérité, Monsieur , jamais doute ne fut mieux fondé.
Enfin, pour nous éclaircirentièrement sur le mérite de votre méthode, vous nous la présentez comme un rêve. On n'étudie plus, on n'observe plus , on rêve , et Von nous donne gravement, pour de la philosophie, les rêves de quelques mauvaises nuits. On me dira que je rêve aussi ,j'en conviens; mais, ce que les autres n'ont garde de faire, je donne mes rêves pour des rêves , laissant chercher au lecteur s'ils ont quelque chose d'utile aux gens éveillés. (Emile , tome I , p. 259 , en note.) Cette sincérité est estimable ; mais si , las de rêver si longtemps, vous aviez voulu vous éveiller avant la fin du livre, vous nous eussiez rendu service.
Ce serait donc employer le temps assez mal à propos que de discuter, dans le détail, toute la suite de cette méthode, il faudrait un livre plus gros que le vôtre; il suffira d'examiner ce qui peut intéresser la religion. C'est l'unique objet que je me suis proposé.
Vous convenez que votre système est fondé sur la supposition de la bonté originelle de l'homme, supposition qui n'est dans la spéculation qu'une simple possibilité ; supposition que la révélation contredit formellement, nous l'avons vu. Votre aveu suffit donc pour le faire proscrire : vous ne niez point que la méthode que vous proposez ne soit extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, vous n'osez en garantir le succès. Qui est-ce qui sera jamais assez imprudent pour en faire l'épreuve et courir le risque auquel elle expose ?
A Dieu ne plaise que je soutienne que la manière dont on élève aujourd'hui la jeunesse soit sans défaut; mais au lieu de recourir à de nouveaux systèmes, il serait peut-être plus convenable de revenir aux anciens. Nos pères nous valaient , pour le moins, et si on nous eût élevés comme eux, il est à présumer que nous vaudrions autant qu'eux.
Je ne prétends pas insinuer non plus que votre plan ne renferme plusieurs observa^ tions très-utiles; d'autres vous ont précédé dans ce travail : et il y aurait bien du malheur, si quatre volumes ne contenaient que des idées fausses, mais, pour le fond, il est certainement défectueux; j'ai déjà démontré que votre aveu suffit uour Je faire rejeter.
Une des principales leçons que yous donnez, c'est qu'il ne faut point parler de Dieu ni de religion à un enfant avant l'âge de dixhuit à vingt-ans. Selon vous, avant cet âge,
A ne peut avoir une iilée juste de Dieu. Tout enfant qui croit en Dieu est idolâtre ou anthrçpomorphite, parce qu'il s'en fait toujours quelt/u'image. (Emile, tom. IV, p. 315. Lettre, p. 35). Vous ne voulez pas que la jeunesse ait une religion, avant que son jugement soit en état d'en sentir la vérité.
Permettez-moi, Monsieur, de vous faire une observation. Pour les trois quarts et demi du genre humain, l'éducation ne peut être poussée que jusqu'à la douzième ou la quinzième année tout au plus; passé cet âge , un jeune homme prend l'essor et embrasse un état, l'un, la profession des armes, l'autre le négoce, celui-ci, les arts, plusieurs se marient. Laisserons-nous nos concitoyens dans ces états divers, sans connaissance de Dieu et sans religion ; ou les ramènerons-nous souslaférule à vingt-cinq ans , pour en faire des Chrétiens?
Or, les trois quarts et demi du genre humain sont un objet- cela valait bien la peine d'y penser : et si une portion si considérable de l'humanité se passe de la connaissance de Dieu, en attendant qu'elle ait le loisir de l'acquérir par système , il est fort dangereux que le reste ne se persuade qu'il peut bien s'en passer aussi.
Je vous fais grâce assurément , quand je vous accorde pour Je commun des hommes, douze à quinze années d'éducation. Vous savez que le peuple , c'est-à-dire les trois quarts au moins de notre espèce, n'y saurait employer tout ce temps-là. Dès qu'un enfant est capable de travailler, la nécessité le force de le faire pour gagner sa vie; et dès qu'il est occupé de ce soin, plus d'instruction particulière. L'on ne peut mettre en u^age, pour tous ces malh#ureux, votre beau plan d'éducation négative; leurs pères et mères ont autre chose à faire. Les voilà donc parvenus à l'âge des passions , sans ressource contre elles, puisqu'ils sont sans religion. Or, des passions naissantes sont-elles une situation bien favorable pour recevoir les premières teintures de religion ? Exposerons-nous de sang-froid les trois quarts de nos frères à demeurer jusqu'à la mort sans connaissance de Dieu , sans .espérance d'une autre vie, eux qui ne peuvent avoir d'autre consolation dans celleci ? Vivront-ils sans mœurs , sans conscience , sans préservatif contre le crime ? Que deviendra la société ?
Est-il bien vrai qu'avant vingt ans un enfant ne soit pas en état de connaître Dieu, ni d'avoir une religion ? Chez la plupart des peuples policés, un jeune homme à quatorze ou quinze ans est autorisé par les lois à disposer de lui-même et à prendre des engagements. Dès lors il est membre de la société, obligé d'en remplir les devoirs, par conséquent de les connaître : serait-il plus difficile de connaître et d'observer ceux de la religion, qui sont la base des premiers ?
11 est étrange, Monsieur, qu'ayant étudié si attentivement le génie des enfants ils vous semblent si stupitfes. Que l'on interroge
ceux qui ont travaillé toute leur vie à en élever; tous attesteront que dès l'âge, que nous appelons l'âge de raison, c'est-à-dire celui où elle commence à se développer, plusieurs enfants sont capables de réflexion, font souvent des questions dont la sagesse étonne, saisissent les éléments des sciences avec une facilité surprenante. Vous avouez qu'il v a des génies précoces, qui ne semblent pas passer par l'enfance , qui sont hommes presqu'en naissant. [Emile. tOKQ I, p. "236.) Ceux-là du moins ne mériteraientils pas une exception ? Croirons-nous que Dieu, qui veut être connu, ait rendu cette connaissance si difficile, qu'il faille être philosophe, et grand philosophe, pour l'acquérir? Dès l'âge le plus tendre on voit des naturels heureux, des enfants qui semblent nés pour la vertu; leur âme s'épanouit au récit des actions du Sauveur, et aux leçons de son Evangile. Aurons-nous la barbarie d'étouffer ce germe naissant, de refusera ces âmes innocentes la satisfaction d'élever leurs mains vers leur Créateur , lui qui déclare qu'il veut être loué par la bouche, des enfants. (Psal. vin , 3.) Rejettera-t-il ces tendres hommages, parce qu'ils ne sont pas encore aussi éclairés qu'ils pourraient l'être? Je sais, Monsieur, que je vous parle une langue étrangère ; peut-être vous n'avez jamais goûté les attraits de la piété; mais ce que vous ne sentez pas, l'humanité le sent; et tout cœur qui n'est pas encore gâté se ferme d'avance à vos dangereuses leçons.
De l'aveu de tout le monde, l'enfance est le temps précieux pour enrichir la mémoire, pour faire provision de termes et d'idées, pour prendre de chaque science les premiers éléments. Par quelle fatale distinction les termes, les idées, les éléments de Ja religion seraient-ils exclus de cette acquisition, et laissés à part comme un meuble inutile ? Ces idées ne seront pas plus exactes que celles des autres sciences que l'on enseigne à un enfant ; mais elles se développeront avec le temps. Toujours feront-elles dans l'esprit une impression profonde , et c'est tout ce que l'on demande. Si les passions parviennent à les étouffer pour quelques moments, elles se réveilleront dans la suite. Combien de libertins sont revenus de leurs égarements par les secours des principes de religion qu'ils avaient reçus dans leur première enlance ! Si votre système était vrai , il ne faudrait rien enseigner du tout aux enfants.
Vous dites qu'il y a des vertus que l'on doit apprendre aux enfants par imitation , en les pratiquant devant eux. Dans un dye où le cœur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner l'habitude, en attendant qu'ils le puissent faire par discernement et par amour du bien. Nous ol^servez très-à-propos que l'homme imitateur que le qoûl de l'imitation est de la nature bien ordonnée. {Emile , ton». 1, p. 231.) Pourquoi donc n'apprendrait-on pas aux enfants, par cette voie, la
religion, qui est une vertu V Pourquoi ne leur ferait-on pas imiter de bonne heure Iles pratiques de piété dont il est essentiel de leur donner une forte habitude, en attendant qu'ils les puissent faire par discernement et par amour pour Dieu? L'homme est imitateur : voilà toute la magie de l'éducation : qu'un enfant n'ait sous les yeux que des modèles de vertu, il ne sera jamais vicieux : s'il est environné d'exemples de piété, il prendra du goût pour elle.
Mais vous l'avez démontré, c'est tout dire: Tout enfant qui croit en Dieu est idolâtre ou anthropomorphite : voilà de terribles mots; vous attestez chacun de vos lecteurs, si lorsqu'il a cru en Dieu étant enfant , il ne s'en^est pas toujours fait quelqu image. {Lettre, p. 351) Ici, Monsieur, je suis plus hardi que vous, et c'est l'être beaucoup; j'atteste tout homme qui croit en Dieu à l'âge de cinquante ans, je vous atteste vous-même, si toutes les fois que vous vous formez l'idée de Dieu, d'un esprit, de votre âme, votre imagination ne joue point à l'instant et ne vous présente pas d'abord une espèce de figure indéfinissable ? Qu'est-ce que prouve cette illusion de l'imagination, que la raison désavoue ? Etes-vous pour cela idolâtre ? Par une terreur panique de cette idolâtrie prétendue , faut-il s'abstenir toute la vie de penser à Dieu ?
Ce ne sont pas seulement les enfants, selon vous, qui ne peuvent croire en Dieu, sans s'en former une image, c'est encore le peuple, et généralement tous ceux qui ne sont pas philosophes. Ce mot, esprit, na aucun sens pour quiconque na pas philosophé ; un esprit n'est qu un corps pour le peuple, et pour les enfants. (Emile, tome II, p. 315.) Par conséquent, ce n'est pas seulement aux enfants qu'il faut éviter de faire connaître Dieu, c'est encore au peuple, et à quiconque n'a pas philosophé, crainte de faire des idolâtres et des anthropomorphites. Ainsi voilà, par votre arrêt, les trois quarts et demi du genre humain condamnés à ignorer toute leur vie s'il y a un Dieu. Que dis-je, les trois quarts? Sur mille hommes, à peine en trouveronsnous un qui ait philosophé. Ainsi la connaissance de Dieu doit être accordée tout au plus à la millième partie de notre espèce. Est-il possible, Monsieur, qu'avec autant de pénétration que vous en avez vous n'ayez pas senti les conséquences de vos principes?
Vous vous évertuez"pour prouver que la connaissance de Dieu n'est pas toujours nécessaire ; que Dieu peut bien ne pas l'exiger des enfants. Supposons-le pour un moment. Donc il ne faut pas la leur donner : c'est mal conclure. Quand cette connaissance ne serait pas nécessaire, il suffit qu'elle soit utile. Or, une idée confuse de la Divinité ne peut-elle pas servir à préserver un enfant du vice? et, à tout prendre, ne vaut-il pas mieux avoir une religion imparfaite que de n'en pas avoir du tout? Tous les peuples du monde, dites-vous, sans en excepter les Jtiifs,se sont représenté Dieu corporel, et
combien de chrétiens, surtout de catholique», sont encore aujourd'hui dans ce cas-là! (Emile, tome III, p. 515, et Lettre, p. 35.) L'accusation est fausse dans tous ses points, mais je veux bien encore la supposer vraie. Cette idée grossière de Dieu a cependant contribué et contribue à les rendre vertueux ; pourquoi ne produirait-elle pas le même effet dans les enfants, en attendant que la raison parvienne à une connaissance de Dieu plus distincte?
Si Dieu n'exige pas d'être connu de ceux qui n'en sont pas^capables, il l'exige du moins de ceux qui peuvent le connaître; par conséquent, il veut qu'on le fasse connaître à tous ceux qui en sont susceptibles, selon le degré de leur capacité. S'il ne punit pas ceux qui l'auront ignoré, sans qu'il y au de leur faute, il punira certainement les précepteurs. qui auraient négligé de le faire connaître à leurs élèves. Parce que les enfants ne sont pas encore en état de recevoir les notions sublimes de la Divinité, telles que les peut avoir un philosophe, s'ensuitii qu'il faut les priver des notions imparfaites dont la raison naissante est déjà susceptible? L'inconvénient que je vous ai déjà objecté revient ici de nouveau : tant de nations sauvages et barbares, qui jamais ne connaîtraient Dieu par elles-mêuies, à ce que vous prétendez ; le bas peuple, parmi nous, dont vous exagérez si fort la stupidité, ne doivent point être instruits de l'existence de Dieu, de peur qu'ils ne s'en forment une fausse idée. Quelle différence mettez-vous entre les peuples grossiers et les enfants ? aucune, parce que les premiers seront enfants jusqu'à la mort; vous les condamnez donc à mouri»sans connaître Dieu, et de peur de les rendre idolâtres, il faut bien se garder de les faire chrétiens.
Voyez, Monsieur, combien je suis facile à votre égard; vous devez m'en savoir gré. Je vous liasse qu'un enfant ne soit pas capable à quinze ans de connaître Dieu par lui-même je vous passe que Dieu ne l'exige point de lui; je vous passe qu'il ne puisse penser à Dieu, sans s'en former une image : avec toutes ces suppositions, vous n'avez encore rien prouvé, parce que vous avez trop prouvé. Dès que vous concluez qu'il ne faut point parler de religion aux enfants, il en faut encore moins parler au peuple grossier ; mais le salut du peuple ne paraît pas vous inquiéter beaucoup.
Pour moi, Monsieur, j'en suis occupé, et cet objet m'intéresse vivement. Je demande toujours : Ce pauvre peuple qui ne sait ni penser, ni raisonner, qui n'est pas capable, selon vous, de s'élever à la connaissance de de Dieu, ni de se faire une religion (Lettre, p. 42), qui a l'intelligence trop épaisse pour sentir la force de vos démonstrations, qu'en ferons-nous? Demeurera-t-il sans religion? De qui la recevra-t-il? Des savants ? Mais les hommes sont menteurs (Lettre, p. 42), et les savants le sont autant, et souvent plus que les autres ; sera-t-il obligé de les croire ? De Dieu? Mais Dieu ne peut révéler que ce
que l'on peut comprendre; et selon vous, le peuple ne peut rien comprendre, pas seulement les preuves de l'existence de Dieu. Des lois civiles? Mais les lois civiles n'ont pour objet que les actions extérieures; jamais Législateur, jamais souverain ne s'est avisé de commander aux peuples de croire et d'espérer en Dieu, sous des peines aillictives. Vous qui aimez tant le genre humain, le laisserez-vous ainsi presque tout entier sans daigner pourvoir a son sort ? Pas un mot dans vos écrits , pour prescrire à ces malheureux ce qu'ils doivent faire. Heureusement Dieu y a pourvu, et nous avons déjà vu comment.
Toujours parle même principe, vous soutenez qu'un enfant à dix ans, n'est pas capable de discerner le bien et le mal, le vice et la vertu : Je crois avoir démontré cela nulle fois dans mes deux premiers volumes, et surtout dans le dialogue du maître et de l'enfant, sur ce qui est mal. ( Lettre , pag. 27. j Tel est votre style , Monsieur, vous avez tout prouvé, tout démontré, tout mis en évidence : rien de si aisé à dire ; vos admirateurs vous croient sur votre parole, et c'est tout ce que vous prétendez. Malgré le ton décisif de vos assertions, je n'ai vu aucune démonstration dans vos ouvrages , si ce n'est sur des articles déjà démontrés avant vous.
Voyons, je vous prie, cette prétendue démonstration. Vous dites qu'un maître ne fera jamais comprendre à son élève de dix ans pourquoi e'est un mal de mentir et de désobéir, que Locke lui-même y serait fort embarrassé; et vous êtes bien curieux de savoir quelle raison l'on pourrait lui en donner, parce que vous n'en donnez aucune ; voilà toute votre preuve. (Emile, tome 111, p. 179.) Sans avoir l'habileté de Locke ni la vôtre, ne peut-on pas dire à un enfant : si
(Emile, tome III, p. 2*24.) Vous avez tort encore de supposer démontré que l'on ne peut pas donner à un enfant une connaissance au moins imparfaite de Dieu et des principaux devoirs de la morale; c'est plutôt le contraire qui est démontré par raison et par expérience. Si on le peut, pourquoi ne le ferait-on pas?
Votre raison est simple : c'est que je veux que la jeunesse ait une religion, et que je ne lui veux rien apprendre dont son jugement ne soit en état de sentir la vérité. (Lettre, p. 34.) C'est-à-dire, suivant la méthode que vous prescrivez partout, que vous ne voulez pas que votre élève croie autre chose que ce qui lui sera démontré: qu'ainsi vous voulez réduire toute sa religion à un système de philosophie.
Nous avons déjà vu les absurdités et les inconvénients de ce système; ce qu'il y a de plus frappant, c'est que vous l'abandonnez vous-même dès qu'il n'est plus question de former un savant, un philosophe. Il semble que vous vous soyez attaché à rétracter, dans le quatrième volume, tout ce que vous aviez dit dans les précédents contre la méthode ordinaire d'enseigner la religion.
En parlant de l'éducation des filles, vous pensez que l'idée de la religion est au-dessus de leur conception ; c'est pour cela même, ajoutez-vous, que je voudrais en parler à celles-ci de meilleure heure; car s'il fallait attendre qu'elles fussent en état de discuter méthodiquement ces questions profondes, on courrait risque de ne leur en parler jamais.... leur croyance est asservie à l'autorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mère, et toute femme celle de son mari... Hors d'état d'être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des pères et des maris comme celle de l'Eglise... Puisque l'autorité doit régler la religion des femmes, il ne s'agit
ce
quelqu'un vous mentait, quand vous Tinter- pas tant de leur expliquer les raisons qu'on a
rogez, cela ne vous ferait-il pas de la peine?
Ne seriez-vous pas fâché que l'on vous trom
pât quand vous souhaitez de savoir quelque
•r.nose? Devez-vous faire à un autre la peine
que vous ne voulez pas que l'on vous fasse
à vous-même? Vous comprenez que vous ne
devez pas maltraiter votre domestique ou
votre camarade, parce que vous ne voudriez
pas en être maltraité : vous ne devez donc
pas lui mentir ni le tromper, puisque vous
ne voulez pas qu'on vous trompe.
de croire que de leur exposer nettement qu'on croit. (Emile, tome IV, p. 72.)
Ah! Monsieur, que ce malheureux sexe est à plaindre! Ce n'est point l'évidence et la raison qui règlent sa foi (ibid., p. 74); sa croyance est asservie à l'autorité. Pour croire en Dieu, il faut que les femmes renoncent au jugement qu elles ont reçu de lui. (Emile , tome III, p. 16.) Tous les articles de leur religion sont pour elles des mystères; par conséquent des absurdités ; elles sont obli- II comprendra de même que, puisqu'il gées de le croire sur la parole de leurs mavout être obéi par son chien, quand il lui ris, de soumettre à l'autorité des hommes commande, et puisqu'il le punit de sa déso- l'autorité de Dieu, parlant à leur raison. béissance, il doit obéir lui-même à son mai- (Emile, p. 145.)
tre, ou être puni de sa désobéissance. Vous Mais, répondront-elles, car elles savent me direz que la comparaison n'est pas exacte; répondre, nous ne sommes ni des brutes, ni
j'en conviens : mais elle suflit pour réveiller dans un enfant le sentiment intérieur, qui est, selon vous-même, l'interprète de la religion et de la loi naturelle. Quelle autre raison pourriez-vous donner vous-même à un homme de trente ans?
Vous avez donc tort d'avancer que, vouloir apprendre aux enfants à dire la .vérité n'est autre chose que leur apprendre à mentir.
des automates ; nous avons reçu de Dieu un jugement aussi bien que les hommes ; il nous faut des raisons pour soumettre notre raison (page 129), et on ne nous en dit point, et on ne prend pas seulement la peine de nous expliquer les raisons que l'on a de croire. Nos maris sont des impies qui veulent que nous ajoutions foi à leurs paroles comme à celle de Dieu, que nous ayons pour
eux une obéissance aveugle , que nous leur en parle dès l'enfance, il est en oanger ae ne rendions un culte qui n'est dû qu^à Dieu, la connaître jamais; votre méthode n'étant
pas faite pour le peuple, elle ne convient point au genre humain.
Pour qui avez-vous donc travaillé? Pour
(Tome IV, p. 88; Lettre, p. 132.) Selon les principes de M. Rousseau, nous serons des imbéciles, des fanatiques, des hypocrites ; on nous fait mentir en disant notre catéchisme (Emile, tome IV, p. 77) ; ce que nous
qui avez-vous bâti a grands frais un plan
d'éducation et de religion? Pour ce qui n'est
mais c'est si peu de chose, selon
gagnons à le savoir dès l'enfance, c'est d'ap- pas peuple ;
prendre à mentir de bonne heure, etc. vous, que ce n est pas la peine de le compter.
Croirons-nous que Dieu ait arrangé ses desseins comme vous avez dirigé votre travail, uniquement pour ceux qui ne valent pas la
(Tome II, p. 322.)
Rien vous en prendra, si aucune d'elles n'a lu votre livre ; elle aurait le troisième volume tout entier à vous objecter ; que répondriez-vous? Rien, il ne faut pas répondre aux femmes.
Si l'examen des principes de la religion est au-dessus de la conception des femmes, vous conviendrez sans doute qu'il n'est pas moins hors de la portée du peuple; il faut donc parler de religion de bonne heure aux personnes du commun ; s il fallait attendre qu elles fussent en état de discuter méthodiquement ces questions profondes, on courrait risque de ne leur en parler jamais. Or, selon
peine d'être comptés? Non, Monsieur; Dieu a voulu instruire l'humanité, et non une poignée d'esprits vains qui se croient d'une espèce particulière. Il est le père de tous ; il n'a pas donné une religion pour le peuple, et une autre religion pour les savants. Il ne veut pas sauver les uns par la foi, et les autres par la raison; les hommes par la lumière naturelle, et les femmes par l'autorité de sa parole ; la première n'ayant servi qu'à égarer l'homme et à former des faux sages , il lui a plu de sauver le monde, et tout le
vous-même, cest le' peuple qui compose le monde, par la folie de la prédication (I Cor.
qenre humain, ce qui n est pas peuple est si 1, 21).
peu de chose que ce n'est pas la peine de le Reconnaissez donc, Monsieur, la bizarrerie
compter. (Tome II, p. 128.) C'est tout au plus de votre système ; vous nous objectez que la
la millième partie de notre espèce ; laissonsla de côté pour un moment.
Selon la méthode que vous prescrivez pour les femmes, la croyance du genre humain doit donc être asservie à l'autorité, non pas à une autorité humaine, telle que celle des pères et des maris, mais à une autorité divine, qui est celle de l'Eglise ; le peuple , hors d'état d'être juge lui-même, doit recevoir la décision des pasteurs de l'Eglise comme celle de Dieu. Mais, en le soumettant à cette autorité, il faut le traiter avec plus d'humanité que vous ne traitez les femmes ; il faut lui en dire les raisons. Nonseulement on doit lui exposer nettement ce qu'il doit croire, mais lui apprendre encore pourquoi il doit le croire ; c'est parce que Dieu, connaissant l'incapacité où nous sommes de juger par nous-mêmes de ce que nous devons croire, a établi un ministère public, une autorité visible pour nous enseigner : et cet établissement est prouvé par la prédication de Jésus-Christ et des apôtres, et par la mission successive des pasteurs qui tiennent aujourd'hui leur place.
Ainsi, Monsieur, après avoir tant déclamé contre la voix d'autorité en matière de religion, vous êtes forcé d'y revenir pour les t'emrnes, et par conséquent pour le peuple. La raison, plus forte sur vous que l'intérêt de système, vous réduit enfin à convenir que c'est l'unique voie d'instruction proportionnée à la capacité du peuple, et c'est le peuple qui compose le genre humain. Toutes les objections que vous avez faites contre cette méthode retombent sur vous, et de tout leur poids; vous êtes obligé de contredire tous vos principes et de vous réfuter vous-même.
L'usage établi d'enseigner la religion au peuple de bonne heure est non-seulement convenable, mais nécessaire ; si on ne lui
révélation rend l'homme orgueilleux (Emile, tome 111, p. 123), et vous avez l'orgueil de croire que Dieu a fait, pour vous et pour un petit nombre de savants, une exception à ses lois; qu'en arrangeant le salut du monde, il vous a distingués de la foule ; qu'en exigeant des autres la soumission à sa parole, il vous a laissés les maîtres de n'obéir qu'à vos propres lumières. Pour nous, nous n'avons pas la vanité de prétendre à ce privilège; quoique chargés d'enseigner le peuple, nous nous faisons un devoir de croire aussi humblement que lui, et nous aimons mieux nous sauver en croyant avec la multitude, qu'en raisonnant avec les philosophes. Nous commençons donc par subir nous-mêmes la loi que Dieu nous ordonne de proposer en son nom, tandis que du haut de votre tribunal vous imposez aux femmes et au simple peuple le joug de la foi dont vous vous dispensez.
Mais ce n'est pas de votre main qu'ils doivent le recevoir, parce que vous êtes sans caractère pour îes y soumettre. Vos leçons n'étant point faites pour l'humanité, vous êtes forcé d'en convenir, vous pouviez vous dispenser de les donner
Aussi votre directement contraire à celle que Jésus- Christ a ordonné de suivre. Quand il jugea à propos de tracer un plan d'éducation (car il en a fait un, c'est l'Evangile), et d'envoyer des précepteurs au genre humain encore enfant, il ne leur commanda point d'argumenter; il ne donna point pour lettres de créance l'art de bâtir des systèmes et de former des syllogismes , mais le pouvoir d'étonner la raison par des prodiges. Un d'entre eux, qui enseignait pour le moins aussi savamment que vous, disait franchement au'il n'avait point employé en prêchant
manière d'enseigner est-elle
les discours persuasifs de la sagesse humaine, mais les effets sensibles de l'esprit et de la vertu de Dieu, afin que la foi ne fût point établie sur lu sagesse des hommes , mai* sur la puissance de Dieu. (I Cor. u, 4.)
Comme vous prenez une route opposée, il e>t h présumer que vous aurez aussi un succès diil'érent. Les leçons de saint Paul faisaient des chrétiens et des sages, les vôtres formeront des incrédules et des insensés. Voilà l'important service que votre plan d'éducation doit rendre à la société, d'apprendre à de jeunes téméraires h croire en Dieu comme vous y croyez, c'est-à-dire comme il leur plaira, et autant qu'ils le jugeront à propos; de leur donner une religion comme la vôtre, qui consiste à ne croire aucun des dogmes de l'Evangile ; en un mot, de produire un nombre de génies aussi singuliers que vous. Le ciel nous en préserve, Monsieur, si jamais votre doctrine est suivie, le genre humain est perdu.
Rassurons-nous ; Dieu ne permettra pas que l'incrédulité devienne un mal épidémique ; votre système aura le sort de tant d'autres que notre siècle enfante tous les jours. Vous grossirez le nombre de tous ces auteurs savants par inspiratiou, qui enseignent ce qu'ils n'ont jamais appris; la science du gouvernement, saus avoir gouverné; l'art militaire, sans avoir été présents à une seule bataille; la navigation sans avoir vu la mer, si ce n'est en peinture. Ils démontrent tout sur le papier; font des dissertations à perte de vue ; blâment à tort et à travers. Le lecteur ignorant les admire, croit entendre des oracles ; l'homme du métier hausse les épaules, jette le livre, et maudit l'éloquence de l'auteur.
Vous savez, Monsieur, qu'un faible trèscommun est de vouloir tout réformer; de parler de tout sans avoir rien examiné, de théologie, sans avoir lu l'Evangile; de religion, sans savoir son catéchisme, de suppléer aux raisons par le style cynique et le ton décisif. Vous avez invectivé très-vivement contre ce mauvais ton, et malheureusement vous n'avez pas su assez vous en préserver. Pour réparation des censures que vous faites de la génération présente, vous avez quelquefois la complaisance d'en copier les travers. Si les enfants parlent chez nous comme des hommes, c est parce que les hommes sont encore enfants. (Lettres, p. 36.) Tant mieux pour vous ; ils sont d'autant moins capables de sentir le défaut de vos raisonnements. Vous devez la meilleure partie de votre réputation à l'enfance de ceux qui vous admirent : au défaut de vérités vousleur donnez de l'esprit et des phrases, et ils s'en amusent.
L ne des commodités du christianisme moderne est de s'être fait un jargon de mots sans idées, avec lesquels on satisfait à tout, h»r% à la raison. (Lettres, p. 36.) Jamais le christianisme ancien, non plus que le chrisi uiisme moderne, ne s'est piqué de satisfaire à la raison dans le sens que vous l'en-
OEtVRES COMPL. DE BeRGIER. I.
tendez. Saint Paul ne s'en piquait pas, il le? déclare. Si son autorité ne vous touche point, j'en ai une plus puissante à vous opposer, c'est la vôtre. Permettez que je copie de' nouveau la confession que vous avez faite ;| vous verrez que, bon gré, mal gré, vousi professez aussi le christianisme moderne. I Que si je viens à découvrir [successivement ces attributs de Dieu, dont je n'ai nulle idée^ absolue, c'est par des conséquences forcées ;i c'est par le bon usage de ma raison : mais je* les affirme sans le comprendre, et c'est dans\ le fond n'affirmer rien. (Emile, tome III, p.i 88; Lettre, p. 54.) Affirmer des attributs1 sans les comprendre , sans rien affirmer) dans le fond, sans pouvoir les découvrir) autrement que par des conséquences forcées,i sans en avoir aucune idée absolue, je vousi le demande, cela satisfait-il la raison? Vousi êtes donc coupable, aussi bien que nous, dei ce jargon de mots sans idées. Et remarquez,! je vous prie, que vous appelez cela faire «m bon usage de la raison ; en quoi je suis de> votre avis, et j'ai débuté avec vous par le] prouver.
U n'est pas nécessaire de faire de plus longues observations sur votre Traité d'éducation ; il n'est pas trop prouvé que le mal qu'il est capable de faire , ne peut être racheté par aucun bien. C'est dommage!
qu'un grand nombre d'observations tressages sur la marche qu'il faut suivre avec les enfants, pour leur enseigner les sciences et les arts, soient noyées dans un chaos de réflexions vagues, métaphysiques, obscures et souvent fausses sur la nature de l'homme, sur ses devoirs, sur sa destinée. Pour vouloir trop approfondir votre sujet, vous le perdez à tout moment de vue ; vous changez en spéculations creuses un traité qui devait consister principalement en préceptes et en pratiques. Vous ne parlez qu'à des sublimes intelligences sur une matière qui intéresse tous les hommes; vous négligez ainsi d'instruire ceux qui ont le plus besoin d'instructions et de lumières. Je suis mortifié de vous dire qu'il me paraît que vous avez manqué le but, et qu'avec moins d'esprit vous auriez peut-être eu plus de succès.
Je suis, etc.