SUR L'ACCORD DU CHRISTIANISME AVEC LA SAINE POLITIQUE
C'est malgré moi, Monsieur, que je me trouve engagé à traiter avec vous un sujet qui n'est point de ma compétence, et qui passe de beaucoup mes faibles lumières. Je vous ai déclaré que je n'entends rien en politique, et qu'il ne me convient point d'en Parler. Rien ne me paraît plus sage que de aisser le soin d'éclaircir les différentes matières à ceux qui sont obligés par état d'en, faire une étude particulière, d'abandonner la science du gouvernement à ceux que Dieu a établis pour, gouverner la jurisprudence aux magistrats, la théologie au clergé. La
(tAJVUES COMPLETES DE BEKG1EK.
vanité met souvent Ja jaunie à la main de gens qui ne connaissent ni leur talent, ni le sujet sur lequel ils s'avisent d'écrire; leur mauvais succès doit servir de préservatif (.outre cette maladie.
Pour ne pas m'exposer au même ridicule, j'-éviterai toute spéculation générale sur la politique; je mécontenterai de suivre à pied ce que vous avez dit sur la religion, dans le chapitre 8 du livre iv du Contrat social, mais sans copier exactement tous vos tonnes, cela nous mènerait trop loin. J'espère vous faire voir qu'il n'y a presque pas une phrase qui ne mérite là censure ; que de tous vos ouvrages c'est le plus imparfait et le moins réfléchi ; qu'il semble quevvous n'y ayez d'autre but que de détruire toute subordination et toute religion.
Vous commencez, Monsieur, selon votre méthode ordinaire, par une fausseté historique et une contradiction. C'est une fausseté d'avancer que les hommes ri eurent point d'abord d'autres rois que les dieux, ni d'autre gouvernement que le théocratique. Chez les premiers hommes, les pères furent les vrais souverains dans leur famille, et l'histoire du genre humain nous apprend que telle est la source et le modèle des premiers gouvernements. Pour nous faire douter de ce fait, vous vous êtes contenté de tourner en ridicule le roi Adam et l'empereur Noé. {Contrat social, p. 9.) Ainsi vous croyez anéantir l'autorité de la Bible par une froide raillerie.
Il faut, ajoutez-vous, wne longue altération de sentiments et d'idées , pour qu'on puisse s'e résoudre à prendre son semblable pour maître, et se flatter qu'on s'en trouvera bien. Ce ne sont point les enfants qui ont pris leur père pour maître, c'est Dieu et la nature qui ont établi cette autorité. La reconnaissance due au père pour les soins de l'éducation, les lumières que l'âge et l'expérience lui donnent pour connaître le bien de sa famille, l'affection naturelle qui le porte à y travailler aux dépens de son repos, sont autant de liens qui retiennent les enfants dans la plus juste et la plus utile de toutes les dépendances.
Mais, selon vous, les enfants ne restent liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver ; sitôt que le besoin cesse, ils rentrent dans l'indépendance. (Contrat social, p. 5.) Si nous naissons indépendants, nous ne naissons pas sociables; la société ne peut subsister sans subordination. Quand même le besoin absolu de se conserver ne subsisterait plus pour réunir les hommes, le désir naturel du bien-être ne suffit -il pas pour les retenir en société ?
Toute cette doctrine est une contradiction avec ce que vous dites : Que la plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille. Si cette société est naturelle , comment l'indépendance peut-elle être notre état naturel?
De cela seul qu'on mettait Dieu à la tête de chaque société politique, il s'en suivit qu'il
y eut autant de dieux que de peuples... des divisions nationales résulta le polythéisme. Vous oubliez, Monsieur, que vous avez donné ailleurs une origine fort différente au polythéisme : il est né, disiez-vous, Je ce que l'homme a cru animés tous les êtres dont il sentait l'action. (Emile, tome III, p. 316.) C'est donc une physique grossière, et non pas la politique, qui a enfanté le polythéisme. D'ailleurs, le fait est contraire à l'histoire. Les nations déjà divisées reconnaissaient encore le seul vrai Dieu : et de ce qu'on met Dieu à la tête de chaque société politique, il ne s'ensuit point que l'on doive reconnaître plusieurs dieux.
La fantaisie qu'eurent les Grecs de retrouver leurs dieux chez les peuples barbares, vint de celle qu'ils avaient aussi de se regarder comme les souverains naturels de ces peuples. Voici en peu de mots deux nouvelles suppositions. Les Grecs ne crurent jamais retrouver leurs dieux chez les Perses, et ils les retrouvent chez les Romains, dont ils ne se regardent jamais comme souverains.
Mais c'est de nos jours une érudition bien ridicule, que celle qui roule sur l'id<ntité des dieux des diverses nations; comme si Molock, Saturne et Chronos pouvaient être le même dieu : comme si le Baal de Phéniciens, les Zeus des Grecs, et le Jupiter des Latins pouvaient être le même ; comme s'il pouvait rester quelque chose commune à des êtres chimériques, portant des noms différents. Vous vous trompez, Monsieur, ces noms ne sont point différents; Moloch, Baal, Zeus, Jupiter signifient tous l'Etre souverain, l'Etre suprême, eomaie Dieu chez nous : par conséquent, dans leur origine, ils ne désignent point un être chimérique. Saturne et Ghronos sont encore le même nom ; tous deux signifient le temps, dont l'imagination des poètes a fait un personnage. Il ne faut pas décrier un genre d'érudition, parce que ce n'est pas celui auquel vous vous êtes appliqué, et parce que vous n'en avez aucune connaissance ; c'est, traiter l'érudition tomme vous traitez la politique et la vraie religion.
Que si l'on demande comment dans le paganisme il n'y avait pas de guerres de religion, je réponds que les dieux des païens n'étaient pas des dieux jaloux. Il ne convient qu'au seul vrai Dieu de l'être. Vous eussiez parlé aussi juste, en disant qu'en général, les païens n'étaient pas fort jaloux de leurs dieux.
Moïse même et le peuple hébreu se prêtaient quelquefois à cette idée en parlant du Dieu d'Israël. La possession de ce qui appartient à Chamos, votre dieu, disait Jephteaux Ammonites, ne vous est-elle pas légitimement due ? Nous possédons au même titre les terres que notre Dieu vainqueur s'est acquises: « Nonne ea quœ possidet Chamos deus tuus, tibi jure debentur. » Il est clair que ce raisonnement de Jephté est un argument par supposition ; ou, comme l'on parle vulgairement, un argument ad hominem. C'est ainsi
que l'ont entendu tous les interprètes. Loin (l'établir aucune partie entre le Dieu d'Israël et ceux des autres nations, les Hébreux ont toujours regardé ceux-ci comme de vaines idoles : et c'est ainsi que l'on nomme Chamos et Moloch. (111 Reg. n, 7.)
Mais quand les Juifs soumis aux rois de Babylone, et dans la suite aux rois de Syrie, voulurent s'obstiner à ne reconnaître aucun autre Dieu que le leur, ce refus, regardé comme une rébellion contre le vainqueur, leur attira les persécutions qu'on lit dans leur histoire, et dont on ne voit aucun autre exemple avant le christianisme. Vous traitez l'histoire sans aucune exactitude, Monsieur. Les Juifs emmenés captifs par les rois d'Assyrie, n'essuyèrent, pour leur religion, que des persécutions particulières et passagères . et vécurent assez tranquilles. Au contraire, Cambise ayant conquis l'Egypte, anéantit, autant qu'il put, les monuments de la religion des Egyptiens. Il n'y eut donc jamais rien de constant ]à-dessus,dans la politique des rois, ni des conquérants.
L'obligation de changer de culte étant la loi des vaincus, il 'fallait commencer par vaincre avant que d'en parler. Vous supposez cette obligation mal à propos. Les Romains vainqueurs des Carthaginois et des Gaulois, ne les obligèrent point à changer de culte.
Enfin, les Romains ayant étendu avec leur empire, leur culte et leurs dieux, le paganisme ne fut enfin dans le monde connu, qu'une seule et même religion. Tout ceci est encore démenti par l'histoire. 1° Les Romains n'eurentjamais le zèle d'étendre leur culte et leurs dieux, puisque de votre aveu ils adoptaient souvent ceux des nations vaincues; il est certain que les Gaulois, les Ibères, les Bretons et plusieurs autres nations conservèrent leur religion particulière longtemps après avoir été conquis. 2" Jamais le paganisme ne fut une seule et même religion ; chaque peuple se faisait des dieux et des cérémonies selon ses idées ; j'en appelle au témoignage de Cicéron. (De nat. deor., liv. i, n. 82 et 84.)
Ce fut dans ces circonstances que Jésus- Christ vint établir sur la terre un royaume spirituel ce qui causa les divisions intestines qui n'ont jamais cessé d'agiter les peuples chrétiens. Jésus-Christ n'a rien recommandé plus expressément que l'obéissance à César , comment sa religion peut-elle détruire l'unité de l'Etat et causer des divisions intestines ? Ce n'est encore ici qu'un léger trait de votre haine contre le christianisme ; mais vous démentirez bientôt cette accusation.
Or, cette idée nouvelle d'un royaume de l'autre monde, n'ayant jamais pu entrer dons la tête des païens, ils regardèrent toujours les chrétiens comme des rebelles. Telle fut la cause des persécutions. Ce n'est point a cette raison que Tacite attribue la première persécution qui fut suscitée contre les chrétiens par Néron ; et plus de trente ans après Pline le Jeune avoue encore qu'il ne com-
prenait rien aux procédures (pie l'on formait contre eux. Les empereurs, ni les magistrats romains, n'avaient pas la moindre connaissance de ce que Jésus-Christ avait dit sur son royaume spirituel, et l'accusation de rébellion et de sédition ne se trouve dans aucun des procès-verbaux dressés contre les martyrs, on les accuse seulement de désobéir aux lois des empereurs, touchant la religion. Vous ne nous débitez donc que des imaginations.
Ce que les païens avaient craint, est arrive; alors tout] a changé de face; les humbles chrétiens ont changé de langage ; et bientôt on a vu ce prétendu royaume de l'autre monde, devenir, sous un chef visible, le plus violent despotisme dans celui-ci. C'a été, Monsieur, un grand malheur pour le paganisme, que vous n'ayez pas vécu dans le temps des persécutions ; vous auriez mieux fait comprendre aux empereurs ce qu'ils avaient à redouter du christianisme ; vous auriez redoublé leur zèle et leur fureur contre cette religion, peut-être que, malgré les promesses de Jésus-Christ, vous vous seriez flatté d'en empêcher l'établissement, et vous auriez maintenu l'idolâtrie pour le plus grand bien de l'humanité.
Vous calomniez les chrétiens, en les accusant d'avoir changé de conduite et de langage. Assez forts pour faire trembler l'empire dès la fin du ne siècle, ils demeurent toujours également soumis* et après la conversion de Constantin, rien ne changea, ni dans la croyance, ni dans la règle des mœurs.
Cependant il y a toujours eu un prince et des lois civiles, et il a résulté de cette double puissance, un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politique impossible dans les Etats chrétiens ; et l'on n'a jamais pu venir à bout de savoir auquel, du maître ou du prêtre, on était obligé d'obéir. La règle en est clairement établie dans l'Eglise : il ordonne de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. S'il y a eu quelquefois des démêlés entre la puissance séculière et la puissance ecclésiastique, ils sont nés plutôt des passions et de l'imprudence de quelques particuliers; que de l'incompatibilité ûes lois. Malgré cet inconvénient, si c'en est un, les Etats chrétiens sont mieux policés que tous les autres ; lesffsouverains y sont mieux obéis, plus assurés de leur couronne, et les sujets plus tranquilles et plus heureux que dans quelqu'autre domination ancienne ou moderne dont nous ayons connaissance. L'expérience et les faits déposent donc également contre vos préventions.
Mahomet eut des vues très-saines ; il lia bien son système politique. Ce n'est plus une» nouveauté de vous voir préférer Mahomet à Jésus-Christ. C'était une grande merveille, en vérité, de mettre de l'unité dans un gouvernement absolument despotique, qui domine sur .les esprits aussi bien quo sur les corps ; c'était une politique bien raffinée, que de dire à tout le monde : Pensez, croyez,
agissez comme moi en toutes choses, sinon je vous saine. Un ours et un lion, s'ils savaient parler, en diraient bien autant.
Parmi nous, les rois (T Angleterre se sont établis chefs de l'Eglise, autant en ont fait les czars; mais par ce titre, ils s'en sont moins rendus les maîtres que les ministres. 11 n'est pas surprenant que, ne voulant de la religion que par politique, ne connaissant d'autre règle de foi que la-volonté du prince le pouvoir des rois d'Angleterre et des czars vous paraisse encore trop borné.
N'est-il pas singulier que, déclamant par-
un sacrifice, des sacrements; ils en ont euxmêmes établi l'usage; et je vous ai montré qu'un culte purement intérieur ne convenait point à l'homme, et ne pouvait subsister. Mais il y a de bonnes raisons pour prêcher ce culte purement intérieur; on se débarrasse par là du joug incommode de la religion publique : voilà où l'on voudrait parvenir.
L'autre, inscrite dans un seul pays, lui donne ses dieux, ses patrons propres et tutélaircs ; elle a ses dogmes, ses rites, son culte extérieur prescrit par des lois; hors la seule
tout contre le despotisme, vous voulez ab- nation qui la suit, tout est pour elle infidèle,
solument l'établir sur l'article de la religion étranger, barbare; elle n'étend les devoirs et
c'est-à-dire sur l'objet où il doit le moins les droits de l'homme qu'aussi loin que ses
avoir lieu? autels. On conçoit bien que tout ceci est un
De tous les auteurs chrétiens, le philoso- portrait d'imagination : mais il faut voir où
plie Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal il aboutira. Telles furent, dites-vous, toutes
et le remède Ce n'est pas tant ce qu'il y a les religions des premiers peuples. Je vous ai
d'horrible et de faux dans sa politique que ce montré le contraire: les Grecs ne regardaient
qu'il y a de juste et de vrai, qui l'a rendue point comme barbares les Egyptiens , quoi-
odieuse. Beau modèle à citer et à copier , que que ceux-ci eussent une religion différente
Hobbes 1 S'il y a de l'horrible et du faux dans de la leur : les Romains, à leur tour, ne
son système, il y en a bien davantage dans le vôtre, qui est bâti sur le même fondement, et qui pousse encore plus loin que lui la haine contre toute religion.
On réfuterait aisément les sentiments oppo-
traitèrent jamais les Grecs de barbares, quoiqu'ils eussent chacun des dieux tutélaires ditférents , et quelques cérémonies particulières.
Il y a une troisième sorte de religion plus
ses de Bayle et de Warburlhon. On prouverait bizarre, qui, donnant aux hommes deux légis~
au premier que jamais Etat ne fut fondé, que lations, deux chefs, deux patries, les soumet
la religion ne lui servît de base; et au se- à des devoirs contradictoires tel est le
cond, que la loi chrétienne est au fond plus christianisme romain. Il y a ici plusieurs renuisible qu'utile à la forte constitution de
l'Etat. Cependant, ce n'est point sur la religion que vous fondez la base des Etats : vous voulez, au contraire, que la religion se plie au gré des lois civiles, emprunte d'elles son autorité, au lieu de leur en
marques à faire. 1" Ces prétendus devoirs contradictoires, c'est ce que Jésus-Christ même a prescrit, en disant : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Par conséqnent, c'est de la religion même, telle que Jésus-Christ l'a prêchée, que l'on"
communiquer aucune. Ce système est donc le dit qu elle rompt l'unité sociale, qu'elle met
plus favorable de tous au sentiment de Bayle. l'homme en contradiction avec lui-même.
Nous verrons comment vous défigurez le 2" C'est Jésus-Christ même qui, en établischristianisme, pour prouver la seconde pro- sant sur la terre un royaume spirituel, a position que vous avancez. donné aux hommes deux patries , deux
La religion peut se diviser en deux espèces, chefs, deux législations ; ainsi c'est de la recelle de l'homme et celle du citoyen. Distinction ligion même de Jésus-Christ, que l'on proridicule. Dieu a fait l'homme pour être ci- nonce ici qu'elle ne vaut rien, qu'elle est évitoyen. Dieu n'obligera donc jamais l'homme demment mauvaise, que c'est perdre le temps à lui rendre un culte incompatible avec les que de s'amuser à le démontrer. 3° C'est bien
devoirs du citoyen; toute religion qui ne convient pas au citoyen, ne peut convenir à l'homme.
La première sans temples, sans autels, sans
évidemment dans l'Evangile, que Jésus- Christ a parlé de ce royaume, qui n'est pas de ce monde, et qu'il a donné les deux législations : et où chercherons-nous donc
rites, bornée au culte purement intérieur du cette religion pure et simple, ce vrai théis-
Dieu suprême, et aux devoirs éternels de la me , que l'on a nommé la religion de
morale, est la pure et simple religion de l'E- l'homme et de l'Evangile ? Y a-t-il une
vangile, le vrai théisme, ce qu'on peut appeler différence entre la religion de l'Evangile
le droit divin naturel.Vous avez apparemment et celle que Jésus-Christ a prêchée ? On ne
supposé, Monsieur, que vos lecteurs n'au- se figurerait jamais que dans un même li
raient aucune connaissance de l'Evangile, en soutenant qu'il ne nous enseigne d'autre religion que le droit divin naturel, ou le déisme, car ,il faut nommer les choses par leurs noms. 11 aurait, du moins, fallu prouver qu'il nous prescrit un culte sans temples,
vre, dans un même chapitre, un écrivain puisse rassembler des idées aussi contradictoires.
La seconde est bonne , en ce qu'elle réunit le culte divin et l'amour des lois. 11 est faux, Monsieur, que la religion des premiers peu-
sans autels, sans rites, sans aucune pratique pies, par exemple, des Grecs et des Romains,
extérieure,) on vous eût accordé la gloire de ait réuni le culte divin et l'amour des lois. v
l'entendre mieux que les apôtres et leurs On pratiquait le culte divin tel qu'il était
disciples. Ils nous ont prescrit des prières, prescrit par les lois, ou plutôt par l'usage;
niais on n'observait pas les lois, parce que religion le commandait. Ainsi la religion empruntait tonte son autorité des lois, efles lois n'en recevaient aucune de la religion. Vous savez très-bien que la morale païenne n'avait aucun rapport avec la religion. C'est l'Evangile qui nous a fait de l'obéissance aux lois, un devoir de religion, et qui nous commande les vertus morales, comme agréables à Dieu; et c'est par-là que le christianisme est de toutes les religions la plus avantageuse au bien et à la tranquillité des Etats.
C'est une espèce de théocratie, dans laquelle on ne doit point avoir d'autres pontifes que le prince, ni d'autres prêtres que les magistrats. Voilà cependant ce qui n'a été pratiqué chez aucun peuple, ni chez les Egyptiens, ni chez les Grecs, ni chez les Romains.
Lorsque les pontifes se furent acquis une certaine autorité, les empereurs réunirent à leur dignité (elle du souverain pontife, mais ils ne touchèrent point au sacerdoce intérieur.
Mais elle est mauvaise, en ce qu'étant fondée sur l'erreur et le mensonge, elle trompe les hommes, les rend crédules et superstitieux, et noie le vrai culte de la Divinité dans nn vain cérémonial... elfe rend un peuple sanguinaire, intolérant, etc.
Vous ne nous avez pas laissé le temps d'oublier que vous parlez ici en général de toute religion nationale, par conséquent du christianisme, en tant qu'il est religion nationale; ainsi îe protestantisme même se trouve enveloppé dans la condamnation. Il est fondé sur l'erreur et le mensonge; tout comme le judaïsme, le mahométisme et le paganisme. 11 rend l'homme sanguinaire, quoique vous avez dit ailleurs que le christianisme a aàouci les mœurs et rendu les gouvernements moins sanguinaires. Mais s'il fallait compter vos contradictions, ce ne serait pas une petite affaire.
Reste donc la religion de l'homme , ou le christianisme, non pas celui d'aujourd'hui, mais celui de l'Evangile, qui est tout à fait différent. Vous auriez parlé plus clairement s; vous aviez dit, conformément à vos principes, que la religion de l'homme est la seule religion naturelle; car c'est celle-là seule qui convient à Thomme, selon vous. Or, c'est une dérision pure d'appeler la religion naturelle, la religion de l'Evangile : il est bien vrai que l'Evangile nous enseigne trèsclairement et très-expressément tous les devoirs de la religion naturelle, et que jamais l'on n'a pu les bien apprendre que là. Mais i. nous prescrit d'autres devoirs dont vous ne voulez pas.
Mais cette religion n'ayant nulle relation particulière avec le corps politique, laisse aux lois la seule force qu'elles tirent d'elles-mêmes, sans leur en ajouter aucune autre, et par là un des grands liens de la société particulière reste sans effet. Bien plus, loin d'attacher les cœurs: des citoyens à l'Etat, elle les en détache, comme de toutes les choses de la terre; je
ne connais rien de plus contraire à l'esprit social.
Voici la conclusion à laquelle nous avons dû nous attendre depuis longtemps. La religion des prêtres ne vaut rien, elle impose des devoirs contradictoires; la reMgion nationale, sociale, civile, politique, tout comme il vous plaira, ne vaut rien ; elle est fondée sur l'erreur et le mensonge ; la religion humaine et naturelle ne vaut pas mieux, elle détache les cœurs des citoyens de l'Etat, elle est contraire à l'esprit social : donc le mieux est de n'en point avoir du tout.
Nous vous avons, Monsieur, une obligation essentielle d'avoir parlé si clairement; nous comprenons enfin quel peut être, sinon le but, du moins l'effet de vos instructions : c'est d'ôter aux hommes la seule religion qui peut les rendre bons citoyens, pour leur en donner une qui, de votre aveu, n'a aucune relation particulière avec le corps politique, qui détache le cœur des citoyens de l'Etat, qui est contraire à l'esprit social.
De cet important aveu, nous tirons un raisonnement clair et simple : Dieu ne nous a faits hommes que pour nous rendre sociables : la sociabilité est un des attributs essentiels de l'humanité : donc la religion qu'il nous prescrit est celle qui est la plus favorable à l'esprit social. Or, vous convenez que la religion purement naturelle n'est point celle-là : donc la religion que vous nous prêchez, n'est point celle que Dieu a voulu nous donner. La vôtre peut être bonne pour les orang-outangs, pour les sauvages habitants des bois, qui vivent sans société, mais elle ne vaut rien pour les hommes.
Une société de vrais Chrétiens ne serait plus une société d'hommes, [c'est-à-dire, qu'une société de Chrétiens tels que vous les imaginez, et tels que Jésus-Christ n'a jamais pensé à les former, ne serait plus une société d'hommes; cela est très-vrai. Aussi soutenons-nous que vous vous faites du christianisme une idée fausse, et que pour îe rendre odieux , vous le défigurez : nous en allons voir la preuve.
Le christianisme est une religion toute spirituelle, occupée uniquement à des choses du ciel, la patrie du chrétien n'est pas de ce monde. Vous raisonnez, Monsieur, sur de pures équivoques. Vous vous exprimeriez beaucoup mieux, en disant que le christianisme nous occupe des choses d'ici-bas, de manière que nous no perdions pas de vue les choses du ciel. Il nous commando de remplir tous les devoirs de la société civile; et pour les remplir exactement, il faut être occupé des choses d'ici-bas : le faire avec indifférence pour le succès, ce serait le faire négligemment. Jamais l'Evangile n'a défendu de souhaiter la prospérité de l'Etat, ni de s'en réjouir ; nous devons la regarder comme un bienfait de Dieu, dont nous devons le remercier. Saint Paul ordonne de prier pour cet objet, et l'Eglise le fait tous les jours. Si
donc il dépend d'un chrétien d'empêcher l'Etat de dépérir, il le doit en conscience, et se sacrifier même pour le bien public. Vous nous faites du christianisme une peinture de pure imagination.
Nous disons que notre vraie patrie, notre patrie éternelle, est le ciel : mais ce sentiment ne nous dispense point d'être attachés à celle que nous avons sur la terre ; un mauvais sujet, un mauvais citoyen ne fut jamais un bon chrétien.
S'il se trouve un seul ambitieux , un seul hypocrite, il aura bon marché de ses pieux compatriotes. Si ceux qui sont en charge font leur devoir, ils veilleront pour empêcher qu'un ambitieux n'usurpe l'autorité. Jamais la charité chrétienne n'a défendu de prendre des mesures contre les citoyens remuants ou séditieux; elle veut le bien public préférablement à l'intérêt particulier. Dieu n'ordonne point de respecter une autorité usurpée , tandis qu'il subsiste dans l'Etat une puissance légitime ; il ne défend point de punir un usurpateur. Le chasser, ce n'est point troubler le repos public ; c'est l'assurer, au contraire ; et la douceur chrétienne n'est point contraire à la justice.
Survient-il quelque guerre étrangère , les citoyens marchent sans peine au combat; ils font leur devoir, mais sans passion pour la victoire, etc. Nouvelles suppositions. Un militaire, attaché à ses devoirs par principe de religion, sera vigilant, actif, laborieux, brave, appliqué à son métier, ne négligera, dans une action, rien de tout ce qui peut contribuer à la victoire. On doit la désirer comme un bien public, et comme le salut des citoyens ; on ne doit l'attendre de la Providence, qu'en faisant tout ce que l'on peut humainement pour se la procurer. Des soldats chrétiens ne sont, ni des stoïciens, ni des statues, ils sont intrépides par principes, et déterminés à vaincre ou à mourir.
C'était un beau serment à mon gré, que celui des soldats de Fabius; ils ne jurèrent pas de mourir ou de vaincre, mais ils jurèrent de revenir vainqueurs, et tinrent parole : jamais les chrétiens n'en eussent fait un pareil, ils auraient cru tenter Dieu. Le serment des soldats de Fabius ne leur aurait pas donné la victoire, si elle n'eût pas été possible humainement. Des soldats chrétiens pourraient encore le faire en sous-entendant, sous le bon vouloir de Dieu.
Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie, pour qu'elle' n'en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves. Le christianisme prêche l'indépendance, mais il est faux qu'il prêche la servitude; confondre celle-ci avec l'obéissance légitime, c'est tenir un langage séditieux : partout où le christianisme est dominant, l'esclavage a été aboli. Loin que son esprit soit favorable à la tyrannie, point de gouvernement moins tyrannique que celui des puissances chrétiennes ; et vous avez reconnu vous-même que celte religion a donné plus de douceur aux mœurs et aux gouver-
nements. Votre aveu, et l'expérience, qui est le meilleur maître en fait de politique, déposent également contre vos principes.
Les troupes chrétiennes sont excellentes , nous dit-on, je le nie ; je ne connais point de troupes chrétiennes. Cela n'est pas surprenant. Dès que vous commencez par vous figurer le christianisme selon vos idées particulières, tel qu'il n'a jamais été, tel qu'il ne sera jamais, et contre l'esprit même de l'Evangile, vous ne trouverez de Chrétiens nulle part. Mais n'est-il pas bien singulier que depuis dix-sept cents ans que le christianisme est établi, il n'ait pas encore été connu, et qu'il ait fallu attendre que vous vinssiez le faire connaître?
Vous voulez bien que je vous oppose de nouveau ce que M. de Montesquieu a dit de Bayle , qui soutenait la même thèse que vous. M. Bayle, après après avoir insulté toutes les religions, flétrit la religion chrétienne; il ose avancer que de véritables Chrétiens ne formeraient pas un Etat qui pût subsister. Pourquoi non? Ce serait des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs , et qui auraient un très grand zèle pour les remplir. Ils sentiraient très bien les droits de la défense naturelle; plus ils croiraient devoir à lareligion, plus ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus furts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques , et cette crainte servile des Etats despotiques. Il est étonnant que ce grand homme n'ait pas su distinguer les ordres pour l'établissement du christianisme, d'avec le christianisme même, et que l'on puisse lui imputer d'avoir méconnu l'esprit de sa propre religion.
Il est fâcheux, Monsieur, qu'en suivant l'exemple de Bayle, vous ayez donné lieu au même reproche.
Ce que vous dites des croisades est inintelligible. Les croisés combattaient pour chasser les infidèles de la terre sainte, et pour en rendre plus aisé le pèlerinage, qui était alors la dévotion commune, et non pas pour autre chose.
, Sous les empereurs païens, les soldats chrétiens étaient braves ; tous les auteurs chrétiens l'assurent, et je le crois ; c'était une émulation d'honneur contre les troupes païennes. Dès que les empereurs furent chrétiens, cette émulation ne subsista plus; et quand (a croix eut chassé l'aigle, toute la valeur romaine disparut. Vous pouvez ajouter que les auteurs païens ne sont jamais disconvenus de la bravoure des soldats chrétiens, et ils n'auraient pas manqué de le faire, s'il y avait eu lieu. C'est une prévention et une injustice d'attribuer à l'établissement du christianisme la diminution de lu valeur romaine. On peut voir dans Ammien-Marcellin, si elle était la même sous Julien, quoique païen, que sous Jules-César. C'est le luxe, et non la religion qui affaiblit la discipline militaire, et énerva le soldat. Dans les Etats, même chrétiens, n'a-t-on pas vu les mômes vicissitudes dans la discipline et la valeur
des armées, sans que ce changement puisse être attribué à la religion ?
Les sujets ne doivent compte au souverain de leurs opinions, qu'autant que ces opinions importent à la communauté. Selon vos propres principes, il n'est point d'opinions particulières, en matière de religion, qui n'importent à la communauté. 11 lui est très important de savoir si un sujet professe la religion nationale, ou s'il se borne à la religion de l'homme; puisque la première attache fortement les cœurs des citoyens à l'Etat, au lieu que la seconde les en détache, et leur donne un esprit contraire à l'esprit social : vous en êtes convenu.
D'ailleurs, tout homme à système particulier ne se contente pas d'y croire seul ; il veut parler, dogmatiser, écrire, blâmer, décrier ceux qui peuvent lui être contraires, se faire des partisans, cabaler : c'est l'histoire de tous les sectaires. Tel qui feint de vouloir penser seul, est dévoré par l'envie secrète de faire adopter ses idées, et déchire avec fureur tous ceux qu'il croit capables de dévoiler ses erreurs. Le gouvernement ne sait que trop, par expérience, que la révolte contre l'ordre civil, est la suite nécessaire de la haine contre la religion de l'Etat; que les ennemis de celle-ci ne veulent ni frein, ni maître ; que tout mauvais chrétien est
» encore plus mauvais citoyen.
// y a donc une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain de fixer les articles.... sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas. Sans examiner la vérité ou la fausseté du principe, il me paraît que les conséquences qui en résultent, ne vous sont pas favorables. La profession de foi civile en France, est la religion catholique avec tous ses dogmes, sa moraie, sa discipline ; le souverain a juré, à son sacre , de la maintenir dans tous ses Etats ; il peut donc en bannir quiconque ne la croit pas ; et les magistrats, revêtus de son pouvoir, ne sont ni injustes, ni incompétents, quand ils observent cette jurisprudence. S'ils peuvent traiter ainsi les nationaux mêmes, à plus forte raison doivent-ils sévir contre les étrangers qui ne se soumettent point à cette police.
Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes , se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort. Il a commis le plus grand des crimes ; il a menti devant les lois.
Combien de coupables dignes de mort, selon celte décision 1 On vit à l'extérieur comme le reste de la nation; l'on observe quelques devoirs publics de religion : cependant on empoisonne la société par des livres détestables ; on les imprime furtivement; on les l'ail arriver de chez l'étranger; pour se soustraire aux poursuites de la police, on les désavoue : n'est-ce pas-là mentir devant les lois?
Les dogmes de la religion civile doivent être en petit nombre l'existence de la Divinité, etc. Quant aua dogmes négatifs, je 1rs
borne à un seul ; c'est l'intolérance. Voyez, Monsieur, les inconséquences continuelles de votre système. Vous ne voulez, pour religion civile, que la seule religion naturelle; et c'est, de votre aveu, celle qui mérite le moins cp nom : Elle n'a nulle relation particulière avec le corps politique ; elle ne donne aux lois civiles aucune force nouvelle ; elle détache le cœur des citoyens de l'Etat; elle est contraire à l'esprit social. Vous établissez pour un des dogmes fondamentaux de cette religion, la sainteté du contrat social et des lois. Voud riez-vous nous dire sur quoi vous appuyez cette sainteté des lois, et quelle en est la sanction? Dès quo je ne crois en Dieu qu'autant qu'il plaît au gouvernement, est-il bien prouvé que Dieu me punira si je n'obéis pas aux lois? Vous supposez vous-même que l'on n'est pas obligé d'obéir à une loi qui vous semble injuste; par exemple, à la loi qui ordonne de professer la religion catholique : par la même raison, tout mécréant qui commence par se persuader que telle loi civile est injuste, pourrait-il se croire obligé de l'observer? Voilà donc les lois réduites à leur seule force coactive;et tout hypocrite, assez habile pour se soustraire à la peine temporelle, peut être un scélérat sans conséquence. Voilà la sainte religion que vous avez puisée dans l'Evangile.
Ceux qui distinguent l'intolérance civile et l'intolérance theologigue , se trompent, à mon avis : ces deux intolérances sont inséparables. Il est impossible de vivre en paix avec des gens que l'on croit damnés. Or, comme MM. les prédicateurs du déisme et de la religion naturelle nous croient tous damnés, comme autant de faussaires et d'hypocrites, il est impossible que jamais ils puissent vivre en paix avec nous; il faut de deux choses l'une, ou qu'ils nous exterminent, ou qu'ils soient exterminés. Voilà une belle manière de nous persuader la tolérance, que de nous déclarer que jamais on ne pourra se résoudre à nous tolérer.
Partout gù l'intolérance théologique est admise, il est impossible quelle n'ait pas quelque effet civil; et si tôt qu'elle en a, le souverain n'est plus souverain, même au temporel. C'est-à-dire, que le souverain n'est plus despote : vous avez raison; mais entreprendrez-vous de prouver que c'est un mal?
Partout vous réclamez les droits de l'humanité contre le despotisme des princes : or, est-il un frein plus puissant contre cet abus du pouvoir, que la religion et la puissance ecclésiastique? Montesquieu, dont vous estimez, les talents, d'accord avec vous sur le principe, reconnaît que les coups frappés en différents temps sur les diverses juridictions, sont autant de pas vers le despotisme : il n'a garde, par conséquent de nous faire envisager la puissance ecclésiastique, comme dangereuse ou pernicieuse au bien d'un Etat.
Pourra-t-on se le persuader-, Monsieur , que vous soyez l'apologiste et l'apôtre du despotisme ? Vous voulez que le souverain
le porte jusqu'à dominer sur nos esprits et sur nos cœurs, jusqu'à nous prescrire telle religion qu'il lui plaira, jusqu'à exercer sur nous un empire qui ne peut appartenir qu'à Dieu. Les Turcs mêmes le poussent à peine jusque-là. Quel est donc le dénoûment de cette contradiction? Le voici : Qu'il n'y ait