CI
très : Allez, enseignez toutes les nations
;e suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. (Matth. xxvm, 19.) Les apôtres ne devaient point enseigner par eux-mêmes jusqu'à la consommation des siècles, mais parleurs successeurs. 11 leur a dit encore : Celui qui vous écoute, m'écoute, et celui qui vous méprise, me méprise. (Luc. x, 16.)
Je reste inviolablrment attaché au culte de mes pères. Vous nous en imposez, Monsieur; votre religion n'est point celle de vos pères'. Vos pères étaient calvinistes, et vous n'êtes plus que socinien (6). Vos pères croyaient des mystères, ils en faisaient du moins profession, et vous n'en croyez point. Ils ne doutaient pas de la révélation, et vous en doutez. Vos jtères, tout hardis qu'ils étaient, n'ont jamais avancé que l'Evangile fût plein de choses qui répugnent à la raison. Jamais ils n'ont conseillé d'honorer Mahomet. Jamais ils n'ont placé ce faux prophète à côté de Moïse et de Jésus-Christ, et sur la même ligne. Jamais ils n'ontditque la tête a tourné à Jésus -Christ. Si vos pères vivaient, ils seraient aussi scandalisés que nous de vos opinions. Ils vous traiteraient comme Servet, dont vous suivez, dont vous outrez même les sentiments.
Comme eux, je prends l'Ecriture et la raison pour les règles uniques de ma croyance. Selon vous, cependant, il ne faut point recourir à des livres, ni par conséquent à l'Ecriture. (Lettre, p. 15.) Vos pères n'ont point eu la même règle de croyance que vous. Ils n'ont voulu d'autre règle que l'Ecriture ; mais-jainais ils n'ont enseigné que le sens en dût être lixé par les seules lumières de la raison, ni qu'il fût impossible à un homme sensé d'admettre ce qu'il n<? conçoit pas dans l'Evangile. 11 est vrai que vous raisonnez niieux qu'eux; vous poussez leur principe jusqu'où il peut aller; vous en démontrez les conséquences quon leur a objectées, et qu'ils n'ont pas voulu voir : mais enfin vous ne croyez pas comme eux.
Selon vos principes, l'Ecriture et la raison ne sauraient marcher de concert, puisque l'Ecriture renferme des choses qui répugnent à la raison. Dès que la raison est juge de ce que l'on doit croire ou ne jpas croire dans l'Ecriture, c'est la raison seule qui est la règle ; l'Ecriture n'est plus qu'un livre comme un autre. De la manière que vous l'expliquez, ce n'est pas tant l'Ecriture qui est la règle de votre croyance, que la bibliothèque des frères polonais : voilà où vous avez puisé une partie de votre système de religion.
Comme eux, je récuse l'autorité des hommes. Vos pères se sont très-mal trouvés de récuser ce que vous appelez l'autorité des hommes et qui est, en effet, l'autorité de Dieu. Dès qu ils ont eu brisé ce frein. si nécessaire à la raison humaine, ils n'ont plus suivi de route certaine; chacun est devenu l'arbitre de sa foi et l'artisan de sa religion ;
vous nous montrez aujourd'hui en quel état elle est réduite parmi leurs enfants.
Lorsque d'injustes prêtres, s'arrogeant des droits qu'ils nont pas, voudront se faire les arbitres de ma foi, et viendront me dire arrogamment, rétractez-vous, déguisez-vous, expliquez ceci, désavouez cela, leurs hauteurs ne m'en imposeront point. (Lettre, p. 57.) Où avez-vous trouvé des prêtres qui vous aient dit de vous déguiser? Est-il permis de leur prêter cette indigne conduite? Vous qui réclamez sans cesse la charité, l'humanité, la justice, qui en faites aux autres de si éloquentes leçons, en avez-vous oublié les lois? Est-ce par des calomnies que l'on mérite lo titre que vous vous arrogez si faussement, d'ami de la vérité et de la vertu?
S'ils veulent me retrancher de l'Eglise, je craindrai peu cette menace dont l'exécution n'est pas en leur pouvoir. Non, Monsieur, ils ne vous retrancheront plus de l'Eglise ; vous vous en êtes retranché vous-même, il y a longtemps, ou plutôt vous n'en avez jamais été membre.
Mon vœu le plus ardent et le plus sincère, c'est d'avoir Jésus-Christ même pour arbitre et pour juge entre eux et moi. (Lettre, p. 59.) Y pensez-vous à la maoi ère dont vous avez traité ce juge redoutable? Mais il a pardonné à ceux qui l'ont crucifié et blasphémé ; plusieurs se sont convertis : puissiez-vous, après avoir imité leur crime, imiter aussi leur pénitence 1
Que si j'ai dû garder ces sentiments pour moi seul, comme ils ne cessent de le dire ; si, lorsque j'ai eu le courage de les publier et de me nommer, j'ai attaqué les lois et troublé l'ordre public, c'est ce que j'examinerai tout à l'heure. (Ibid., p. 60.) Vous n'avez pas cependant jugé à propos de tenir parole, et vous avez eu vos raisons. Pour votre justitication pleine et entière, il fallait discuter cette question importante. Comment vous , Monsieur, étranger, sans mission, sans caractère, avez été en droit d'enseigner et d'imprimer le déisme en France, malgré les lois ecclésiastiques et civiles du royaume? Quan'd vous seriez venu à bout de prouver ce privilège , ce n'était pas assez. Il fallait montrer clairement comment cette conduite peut s'accorder avec ce que vous avez dit : Je ne crois pas qu'on puisse légitimement introduire en un pays de religions étrangères, sans la permission du souverain; car si ce n'est pas directement désobéir à Dieu, c'est désobéir aux lois ; et qui désobéit aux lois, désobéit à Dieu. (Lettre, p. 86.) Le déisme est une religion étrangère en France, vous n'en doutez pas : en voulant l'y introduire, comment n'avez-vous pas désobéi aux lois et à Dieu? Eclaircissez ce mystère, ou montrez les let- ( très patentes que vous avez obtenues du souverain.
De plus, les form.es nationales doivent être observées, dites-vous encore ; c'est sur quoi j'ai beaucoup insisté. (Ibid., p. 78.) La forme nationale de France, c'est la religion catho-
(6) Soutenir qu'il faut se borner à la religion naturelle, c'est ensrjgner le déisme.
liquo avec ses dogmes, sa morale, sa discipline; l'avez-vous observée [tendant votre long séjour à Paris? En recommandant aux autres cette sage police, vous avez trouvé bon de vous en dispenser.
Encore une l'ois, Monsieur, deux mots d'apologie sur cet article n'eussent pas été déplacés dans une lettre qui renferme tant d'inutilités. Vous eussiez confondu par là M. l'archevêque de Paris qui vous a censuré, et le parlement qui vous a décrété; vous eussiez rétabli votre réputation flétrie par arrêt, vous eussiez justifié vos amis, et tous ceux qui vous imitent : cela eût mieux valu que des déclamations et des invectives contre les prêtres. Vous prouvez fort aûiong que vous n'êtes pas un hypocrite, cela peut être; mais le point capital était de montrer que vous n'êtes pas un séditieux.
Cependant, après avoir battu la campagne pendant l'espace de trente pages, vous répétez l'accusation, et voici tout ce que vous répondez : J'en dis autant à ceux qui m'accusent d'avoir dit ce qu'il fallait taire, et d'avoir voulu troubler l'ordre public ; imputation vague et téméraire, avec laquelle ceux qui ont le moins réfléchi sur ce qui est utile ou nuisible, indisposent d'un mot le public crédule,
tradiction dont vous triomphez, est un mystère fort aisé àéclaircir.
Vous avez une religion, sans doute, vous le protestez, et j'y ajoute foi. Vous croyez un Dieu, sa providence, la spiritualité et l'immortalité de l'Ame, la vie à venir. Vous rendez hommage à la sainteté de la morale de l'Evangile, parce que votre raison vous démontre la vérité de tout cela. Vous prouvez même ces vérités essentielles avec toute la force et l'énergie de votre style; en cela vous rendez gloire à Dieu, et on bénit votre zèle.
Mais ce symbole ne renferme rien que la religion naturelle; les juifs , les mahométans, les païens fraterniseront volontiers avec vous, dès que vous ne leur présenterez l'Evangile que comme un recueil de morale, tel que le Manuel d'Epictète, quoique plus parfait. Elevé dans les principes du calvinisme, vous en avez retenu ce qui peut s'accorder avec vos idées, et quelques termes re.ligieux, auxquels vous donnez un sens à votre mode. Vous appelez votre croyance, qui n'est qu'un système de philosophie, religion révélée, religion divine, véritable foi, pur christianisme, vrai culte de Dieu. Mais, Monsieur, vous abusez des termes, en appelant foi et révélation ce que la raison vous
contre un auteur bien intentionné. {Lettres, démontre; vous vous formez ainsi un die
liage 94.) Vos intentions sont sûrement ex cellentes ; mais votre conduite est détestable. Est-ce troubler l'ordre que de renvoyer chacun aux lois de son pays? Vous y renvoyez les autres, en vous réservant le privilège de n'y être pas soumis vous-même.
Loin d'obéir aux lois civiles et ecclésiastiques de France, tandis que vous y étiez, vous n'avez cessé de parler, ni d'écrire contre les unes et les autres. Voilà toute votre justification.
tionnaire particulier et un jargon inintelligible à la plupart des lecteurs. Ceux qui en comprennent le sens, ne sont point édifiés de tout ce manège.
y: Une remarque à faire, c'est que votre système est, à peu près, la religion actuelle des protestants lettrés (7). C'est le socinianisme outré dont vous avez voulu justifier vos frères, mais dont vous auriez dû commencer par vous préserver vous-même. C'est la conséquence nécessaire du principe d'où lespro-
Comme vous vous sentez beaucoup plus testants sont partis. On leur a prédit il y a
de talents pour attaquer que pour vous dé- longtemps; et la prophétie n'est que trop
fendre, -vous revenez à la charge. Que ceux bien accomplie. Quoi qu'il en soit, c'est en-
qui m'accusent d'être sans religion , parce core une espèce d'hypocrisie qui ne vous
qu'ils ne conçoivent pas que l'on puisse en fait pas honneur : justifier les autres du so-
avoir une, s'accordent au moins, s'ils peuvent, cinianisme, et puis le professer vous-même
entre eux. Les uns ne trouvent dans mes livres dans leur communion: cela ne s'accorde
qu'un système d'athéisme; les autres disent pas; mais ce n'est encore là que le moindre
que je rends gloire à Dieu dans mes livres, des inconvénients.
sans y croire au fond de moncœur. Ils taxent Le principe fondamental, sur lequel vous
mes écrits d'impiété, et mes sentiments d'hy- avez édifié votre système, est que nous ne
pocrisie. Muis, si je prêche en public l'a- pouvons et ne devons croire que ce qui nous
théisme, je ne suis donc pas un hypocrite; et si j'affecte une foi que je n'ai pas, je n'enseigne donc pas l'impiété. En tassant des imputations contradictoires , la calomnie se découvre elle-même ; mais la malignité est aveugle, et la passion ne raisonne pas. (Lettre, p. 6t.)
est démontré. C'est aussi le grand argument des déistes, des matérialistes, des athées; c'est la base de leur opinion, aussi bien que de la vôtre. Nous ne pouvons et nous ne devons croire que ce qui est démontré : or, selon certains déistes, la providence de Dieu, ni la vie à venir ne nous sont pas démon-
Vous ne devez imputer qu'à vous-même trées; donc nous ne devons pas les croire,
la contradiction des accusations formées con- La distinction de l'esprit et de la matière
tre vous. Il est tout simple que des princi- n'est point démontrée, selon les disciples de
pes et un système contradictoire inspirent Spinosa;.donc on peut se dispenser de les
à vos lecteurs des sentiments opposés, selon croire. L'existence de Dieu, dit un athée,
la manière dont ils les envisagent. Cette con- n'est pas assez démontrée; si elle a ses
, (7) Voyez la Profession de foi des ministres de Ceueve à la suite de la Lettre de M. Rousseau à M. d'Alemben; les écrits de ceux deNauf-Chàlel,
contre la doctrine du sieur Petit-Pierre; le Catéchisme en îi volumes in 8", imprimé à la Neuve-Ville, en 1751, etc.
565 PART. I. THEOLOGIE PHILOS. - I
Ereuvcs, elle a aussi ses difficultés insolules : on ne doit donc point m'obliger à le croire. Ces messieurs, que vous avez fréquentés, vous voyant d'accord avec eux sur ce principe, peuvent-ils se persuader que vous ne le sovez pas aussi sur les conséquences? 11 faudrait, pour cela, supposer que vous ne savez pas raisonner.
Vous ne prêchez que la tolérance en fait de religion, et c'est une suite nécessaire de votro bel axiome : puisque l'on ne doit obliger personne à croire ce qui ne lui est pas démontré, pourquoi tourmenterait-on quelqu'un sur l'existence de Dieu, qu'il proteste en conscience ne lui être pas démontrée? Or, la tolérance, ou si vous voulez l'impunité, est tout ce que demandent les atbées, aussi bien que les scélérats. Jamais ils n'ont présenté requête, pour que l'athéisme fût autorisé par édit du souverain, enregistré dans les cours. Autant de traits vous lâchez r outre l'intolérance, autant d'invectives vous faites contre l'Eglise, autant de services vous rendez aux impies de toute espèce ; et déjà ils ont dit tout cela avant vous. Imaginerontils que tous êtes contre eux, tandis qus vous combattez pour eux, et que vous leur mettez les armes à la main? Ils sentent bien au fond dé leur cœur, que la tolérance est la même chose que l'indifférence pour toute espèce de religion; que cette indifférence est l'anéantissement formel de toute religion; et jamais ils ne sonpçonneront que vous ne le sentiez pas vous-même.
Vous laites bien pis, Monsieur, car vous ne savez vous arrêter que lorsqu'il est impossible d'aller plus loin. Vous prétendez être en droit de prêcher hautement, publiquement et partout, ce que vous pensez, et même y être obligé en conscience; c'est, dites-vous, un engagement que j'ai dû remplir selon montaient; et vous citez là dessus un passage de saint Augustin, qui dit, que la vérité nous appelle tous avec farce à la publier de concert, etc. (Lettre, pag. 69.) Vous accordez ainsi aux impies plus qu'ils n'auraient jamais osé demander. Si tout le monde est en droit, et dans l'obligation de prêcher ce qu'il prend pour la vérité, un athée est légitimement autorisé à enseigner l'athéisme, parce que, selon lui, c'est la vérité, et selon vous, les hommes ne doivent point être instruits à demi. (Jbid.) Tous les mécréants, dont vous plaidez la cause avec tant de vivacité, ne peuvent donc se dispenser de vous regarder comme leur frère, même comme leur protecteur. Vous comprenez, .Monsieur, quels sentiments inspire contre vous aux gens de bien une si scandaleuse fraternité. Voilà le dénoûment de la contradiction dont vous paraissez surpris dans les accusations formées contre vous.
Ce n'est presque pas la peine de répondre au passage de saint Augustin : ce saint docteur ne s'attendait sûrement pas à être jamais cité, pour prouver qu'on doit ptofesser l'athéisme quand on le croit vrai. On doit publier la vérité; mais un visionnaire doitil publier tout <■<• qu'il lui plaîl de prendre
E DEISME REFUTE PAR LUI-MEME
pour la vérité. On doit prêcher la vérité, quand on a mission pour cela, et saint Augustin était dans le cas : mais si tout le monde veut monter en chaire, quelles absurdités ne serons-nous pas exposés à entendre? Nous voilà de pair avec les quakers d'A-ngleterro.
Vous vous fâchez cependant, et vous tournez en ridicule la maxime que l'on vous crie de toutes parts, à ce que vous prétendez : que tonte vérité ri est pas bonne à dire. (Lettre, page 66.) Monsieur, toute maxime est vraie ou fausse, selon le ><ms que l'on veut lui donner. On abuse de celle-ci, sans doute, si on en conclut qu'il est donc permis d'enseigner le mensonge. Mais vous abusez encore plus étrangement de celle que vous y opposez, puisqu' elle fait l'apologie de tous les fanatiques et de tous les séditieux de l'univers.
Pour vous faire comprenave le ridicule de vos principes, permettez-moi de jouer un moment le rôle odieux d'un athée, d'emprunter un style que je désapprouve ; et ilaignez répondre à vos propres arguments.
« Vous avez montré aux caiholiques que leur croyance riest qu'apparente, que leurs mœurs sont comme leur foi (Jbid., page 77),, que V apparence de la religion ne sert qu'à les dispenser d'en avoir une. Pour le prouver, vous leur avez imputé charitablement tous les vices, vous les leur avez reprochés trèséloquemment, d'où vous avez conclu trèsrchrétiennement qu'ils ne croient pas à leur religion : je suis cie votre avis. Mais oseriezvous me soutenir que vos sociniens et vos déistes, avec leur religion si raisonnable et si sainte, soient eux-mêmes si saints? J'en connais plusieurs qui ne valent pas mieux que moi. Leur croyance est donc fort indifférente à leur conduite, et n'influe en rien sur leurs actions : la mienne, par conséquent, n'intéresse en rien la société; c'est très-injustement que vous voulez m'en bannir.
« Entreprendrez-vous de nous persuader que vos ministres, protestants par bienséance, mais sociniens par principes, quand ils savent raisonner, et tolérants par nécessité, soient meilleurs que les prêtres catholiques? Dans le seul comté de Neufchâtel, je vous ferai voir que plusieurs ont été interdits, destitués, chassés pour leurs mauvaises mœurs; bien plus criminels d'être libertins quoique mariés, que les prêtres qui ne le sont pas. Soutiendrez-vous encore que certains princes et leurs ministres, que l'on sait être dans vos sentiments, soient moins ambitieux, [dus justes, plus humains, plus zélés pour le bonheur des peu [îles, que les souverains de la communion romaine?
Quelle réforme a donc opérée sur vos mœurs, la foi d'un Dieu, d'une providence, d'une autre vie; en un mot, cetle religion si simple et si pure que vous prêchez? (Lettre, p. 97.) Quand vous seriez aussi athée que moi, pournez-vous faire pis'?
« Et vous, Jean-Jacques Rousseau, homme religieux et craignant Dieu, apôtre et martyr d'une nouvelle espèce, oserez -vous m'as-
surer que vous croyez à cette morale que vous me vantez? C'est elle, sans doute, qui vous a inspiré d'aller à Paris échauffer les esprits contre le clergé et contre le gouvernement, attaquer une religion nationale, plus ancienne que la monarchie. Chez un peuple moins débonnaire, vous seriez allé en cérémonie rejoindre Servet et Vanini. Votre évangile apprend-il aux hommes à braver les lois, à troubler la société? Mes principes me le défendent à moi, et valent mieux que votre religion.
« Spinosa, mon maître, fut un citoyen dou* et tranquille ; pendant son séjour à Paris, il n'eut rien à démêler avec le parlement, ni avec l'archevêque; il respecta l'ordre pctblie et la police, il ne s'avisa point de faire imprimer en France, avec privilège des Etats de Hollande. Epicure, mon patron, fut le plus paisible philosophe de son siècle; contre ses principes, il fréquenta les temples, honora les dieux d'Athènes, n'invectiva jamais contre les prêtres ni contre les magistrats. L'athée Spinosa, l'impie Epicure furent plus vertueux que vous.
« Vous avez le front d'appeler Jésus votre maître, et vous faites tout le contraire de ce qu'il a enseigné et de ce qu'il a fait. 11 a Ordonné de payer le tribut à César, d'obéir aux scribes et aux pharisiens assis sur la chaire de Moïse (Matth. xxn, 21 ; xxm, 2) : et vous ne respectez, ni César, ni l'Eglise, ni la chaire, ni le trône. Jésus, condamné à mort injustement, a subi son arrêt sans dire un mot contre ses juges; agneau innocent, il a prié pour ses bourreaux; et vous, lion furieux, vous vous ruez sur quiconque se trouve en votre chemin. Pour remercier le parlement de vous avoir traité avec trop d'indulgence, vous rugissez de loin contre lui, vous le représentez comme un tribunal sans équité et humanité.
« Jean-Jacques., vous êtes un fourbe, vous ne croyez ni à Jésus, ni à sa doctrine; vous ne craignez, ni Dieu ni les hommes; vous n'êtes ni chrétien, ni sociable. Le plus puissant motif qui me retient dons l'athéisme est ia crainte de vous ressembler.
« Fallait-il encore ajouter le ridicule à la mauvaise foi? En admettant un Dieu, vous ne voulez pas que les hommes se soumettent à sa voix contre le témoignage de leur raison, et vous voulez que je croie à votre parole contre le témoignage de vos œuvres. Vous accusez 'es catholiques d'inconséquence entre leur foi et leurs mœurs, et vous jouez précisément ia même comédie.
« Supposons encore que vous et tous les sociniens, tous les déistes du monde, soyez aussi honnêtes gens que vous le prétendez; de quel droit me forcerez-vous de croire ce que vous croyez, ou ce que vous faites semblant de croire? Avez-vous inspection sur moi? Pourvu que je ne fasse de mal à personne, que vous importe ce que je pense? Ne me sera-t-il pas permis de me damner à ma mode? Et faut-il que j'apprenne de vous }a route par laquelle je dois aller en enfer? lettre, p. 9 )
« Vous voulez que je croie un Dieu, et quelle idée m'en donnez-vous? Celui que vous prêchez est un Etre plus bizarre que les plus folles divinités du paganisme. 11 fait enseigner la sagesse par des insensés; il établit la vérité par l'imposture ; il parle sans exiger qu'on le croie ; il commande sans vouloir être obéi ; il tend aux hommes des pièges inévitables. Il punira les catholiques pour a\oir été trop crédules; il récompensera les sociniens et les déistes de ce qu'ils sont entêtés et opiniâtres. Si j'admettais jamais un tel monstre, c'est alors que je croirais blasphémer.
« Vous n'oseriez m'opposer ce qu'on vous a dit à vous-même, et dunt vous vous êtes moqué : que je dois garder mes sentiments pour moi seul, que j'attaque les lois et l'ordre public, lorsque j'ai le courage de les publier. (Lettre, p. 6Û.)Quoi, vous me ferezmentir pour être orthodoxe, et dire, pour vous plaire, ce que je ne pense pas! (Ibid., p. 58. ) Vos préjugés sont-ils si respectables, qu'il faille leur sacrifier la raison, la vertu, la justice, et tout le bien que la vérité peut faire aux hommes? (Pag. 68.) La vérité ne peut être nuisible, et les hommes ne doivent point être instruits à demi (pag. 69) ; à parler au public avec franchise, avec fermeté, est un droit commun à tous les hommes, et même un devoir en toute chose utile. (Lettre, p. 113.)
« Qui êtes-vous, pour m'imposer silence? Selon vous, l'archevêque de Paris n'a pas le droit de condamner un étranger, un hérétique, qui professe le déisme dans son diocèse (Ibid., p. 9); et le ministre de Mouthierïravers aura celui de me fermer la bouche dans sa paroisse! Le parlement de Paris est injuste, en condamnant au feu une doctrine contraire aux lois de France, et en décrétant l'auteur (pag. 5); et la seigneurie de Neufchâtel sera équitable , en proscrivant la mienne !
« Ah, déistes artificieux 1 vous prêchez la tolérance à Paris pour y être soufferts, et la tyrannie en Suisse pour y être les maîtres; c'e»t donc ainsi que vous dupez le public? Les catholiques, en ne tolérant rien, suivent du moins leurs principes, en refusant de me tolérer, vous démentez tous les vôtres. Oui , je prêcherai , j'écrirai , j'imprimerai l'athéisme, malgré vos ministres et vos magistrats, et s'ils me chassent de leur territoire, j'irai, sur le modèle de votre charité chrétienne, apprendre à tout l'univers, que vous êtes des menteurs et des hypocrites. »
Vous vous souviendrez, Monsieur, que c'est un athée qui parle, et que ces messieurs ont le privilège de tout dire. Un homme qui croit en Dieu, se gardera bien de vous adresser jamais un langage si brutal. Mais, laissant à part le mauvais ton que cet impie peut avoir appris à votre école, il serait à propos de répondre à ses mauvaises raisons ; et surtout de le faire d'une manière qui pût s'accorder avec vos principes. Ces réponses nous serviront pour vous répliquer à vousmême. Jusqu'à ce que vous l'ayez fait, nous sommes disoensés de rien opposer- à vos
invectives. Vous nous apprenez où vous avez puisé vos préventions, et quelle est la voie qui vous a égaré.
J'ai fréquenté, dites-vous, des hommes de toute espèce; j'ai VU des gens de tous les
bien. Les sages Genevois, autrefois vos concitoyens, ne seraient pas si patients que nous.
Est-ce anéantir tous les cultes, que borner
chaque peuple au sien ? Est-ce ôter celui
partis, des croyants de toutes les sectes, des qu'on a, que ne vouloir pas qu'on en change?
esprits forts de tous les systèmes... des liber- Si vous n'avez rien prétendu autre chose,
qu'aviez-vous besoin d'écrire? Sans que vous vous en mêliez, chaque peuple est déterminé à garder son culte, et à n'en pas changer. Vous avez donc eu d'autres intentions.
Est-ce se jouer de toutes les religions , que respecter toutes les religions/ Vous n'en avez respecté aucune. Vous leur reprochez à toutes, l'erreur, le mensonge, l'absurdité, le fanatisme, l'hypocrisie, la barbarie, l'effusion du sang humain, et tous les maux, de l'univers. Quand vous auriez encore feint de respecter les autres, avez-vous respecté la nôtre, en écrivant contre elle et contre ses ministres, tout ce que la plus violente passion peut inspirer?
Quand môme vous les auriez ménagéesdavantage, n'avez-vous pas dû prévoiries pernicieux effets de tout ce que vous avez dit contre la révélation , sous prétexte de proposer vos doutes? Les jeunes libertins, qui dévorent vos ouvrages plutôt qu'ils ne les lisent, retiendront, avec grand soin, toutes vos objections contre la religion révélée; mais ils ne prendront pas la peine de méditer vos démonstrations sur la religion naturelle. Celle-ci est un frein trop faible contre la fougue des passions qu'ils cherchent à justifier. L'unique fruit qu'ils remportent de leurlecture, est un mépris décidé de la religion publique, et des lois qui l'autorisent. Vous formez ainsi, tout à la fois, de mauvais chrétiens et de mauvais citoyens : vous vous rendez coupable d'une imprudence que vous avez blâmée vousmême. Tant qu'il reste , dites-vous, quelque bonne croyance parmi les hommes, Une faut point troubler les âmes paisibles , ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu'ils ne peuvent résoudre, et qui les inquiètent sans les éclairer. (Emile, tome III, p. 176.) Voilà voyard qui est la vôtre : est-ce apprendre précisément ce que vous avez. fait. Malgré <m peuple à ne rien croire, que de le rappeler les erreurs, les abus, les maux que vous à la véritable foi qu'il oublie? (Lettre, p. 9i.) imputez au christianisme , vous ne soutien- Oui , Monsieur, c'est apprendre au peuple drez pas qu'il ne reste encore quelque à ne rien croire que ce qui est démontré , bonne croyance parmi ceux qui la profestandis que vous prouvez fort au long, qu'il sent, surtout, quant à la morale que vous n'est pas seulemeut capable de comprendre les démonstrations de l'existence de Dieu. (Lettre, pag. 39 et suiv.) C'est se jouer du terme de véritable fui, que de s'en servir P'our exprimer la conviction où nous sommes de ce qui nous est démontré.
Est-ce troubler l'ordre, que de renvoyer chacun aux lois de son pays? En y renvoyant les autres, vous n'en avez observé aucune, tandis que vous avez demeuré parmi nous, et sous la protection de nos lois, et vous n'avez cessé de déclamer contre elles. Si un Français s'avisait d'en aller faire autant à Genève, il serait pour
uns, des philosophes. (Lettre, p. 60!) Ah. Monsieur, la mauvaise compagnie! 11 n'est pas surprenant que vous y ayez appris à si mal penser du genre humain. J'ui vu dans la religion, la même fausseté que dans la politique. (Ibid., p. 70.) Effectivement, dans votre monstrueux traité du Contrat social, vous avez raisonné sur la politique, précisément comme vous faites ici de la religion; les excès où vous vous emportez contre tous les gouvernements sont le meilleur préservatif que l'on puisse opposer aux sophismes que vous faites contre "la révélation. Dans l'une et l'autre matière, mêmes principes, même méthode, c'est-à-dire, contradictions partout. On vous les a déjà reprochés , et si vous aviez autant d'amour pour la vérité que vous en affectez, les conséquences où vous avez été entraîné par l'impétuosité de votre génie, vous auraient déjà ouvert les yeux„ et vous auraient fait retourner en arrière.
Parce que vous avez jugé que tous les gouvernements connus sont sujets à des inconvénients, ne sont pas aussi parfaits qu'on pourrait le souhaiter dans la spéculation, vous avez conclu qu'ils étaient tous mauvais, tous pernicieux, qu'il fallait les retrancher, et ramener l'homme à sa liberté, ou plutôt à son indépendance naturelle : indépendance qui n'exista jamais que dans votre cerveau , et qui ferait la source des plus grands malheurs. Votre raisonnement est aussi juste que celui-ci : l'homme abuse tous les jours de sa raison , elle ne sert qu'à le plonger dans l'erreur, à lui faire faire de fausses démarches : donc il faut le ranger avec les bêtes , et l'atteler comme elles à la charrue. Et qui sera le conducteur?
Vous demandez à quel égard on peut traiter d'impie la doctrine du Vicaire sa
regardez comme l'essentiel. Vous ne nierez pas que le plus grand nombre ne soit de simples fidèles qui suivent leur religion de bonne foi; pouquoi donc troubler ces âmes paisibles? Pourquoi les alarmer par des difficultés qu'elles ne peuvent résoudre, qui les inquiètent sans les éclairer ? Pourquoi les exposer ainsi à la tentation la plus dangereuse et la plus inévitable? Pourquoi, en un mot, faire un livre qui ne peut produire d'autre effet, que de tranquilliser ceux qui n'ont point de religion, et l'arracher à ceux qui en ont une?
Vous vous faites un mérite de n'avoir le moins fustigé, ou enfermé, et l'on ferait jamais attaqué personne : J'ai dit à mon siè-
Kfl
de des vérités dures : mais je n'en ai dit à aucun en particulier. (Lettre, page 113, en note.) Vous soutenez qu'il est permis à tous les hommes de parler en public avec franchise, avec fermeté, mais non pas de censurer un particulier. Peut-être la maxime prise à rebours serait-elle bien aussi juste : montrer à un particulier qu'il se trompe, est la correction fraternelle que l'Evangile nous ordonne, mais réprimander le public ne convient qu'à ceux qui sont chargés par état de le faire. Du moins votre rare modération s'est démentie à l'égard du clergé, et votre fermeté stoïque n'a point été à l'épreuve de l'humeur. ,
Parce que l'on vous a reproché l'impiété^ vous prétendez faire retomber cette accusation sur le clergé. Les impies sont ceux qui s'osant porter pour interprètes de la Divinité, pour arbitres entre elle et les hommes , exigent pour eux-mêmes les honneurs qui lui sont dus. [Emile, tome IV, p.... et Lettre', nag. 132.) Mais si Dieu a voulu honorer les nommes au titre sacré de ses interprètes, de quel droit les accusez-vous d'impiété pour avoir porté ce titre, dès qu'ils s'efforcent d'en remplir les devoirs? Si vous aviez lu l'Evangile pour vous instruire, et non pas pour le contredire, vous vous souviendriez que Jésus-Christ a dit à ses apôtres : Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé. (Joan. xx, 21.) Nierez-vous que Jésus-Christ ait été envoyé aux hommes pour être l'interprète de la Divinité? Saint Paul était-il un impie, lorsqu'il disait : Que l'homme nous regarde comme les ministres de Jésus- Christ , et les dispensateurs des mystères de Dieu*? Nous sommes ambassadeurs pour Jésus-Christ, c'est Dieu qui parle par notre bouche. (I Cor. iv, 1; II Cor. v, 10.) Où sont ceux qui exigent pour eux-mêmes les honneurs qui ne sont dus qu'à Dieu . nouvelle calomnie, Monsieur, vous devriez vous souvenir que , récriminer n'est pas se justifier.
Ce n'est ici qu'une suite des reproches amers que vous faites au clergé : déjà vous avez dit ailleurs, qu'il y a peu de prêtres qui croient en Dieu. (Lettres, page 46.) Ils y croient plus sincèrement que vous; ils ne se rendent point, comme vous, juges et arbitres de ce que Dieu peut ou ne peut pas nous révéler ; dès qu'il a parlé, ils se croient obligés d'ajouter foi à sa parole , et de l'enseigner à tous les hommes ; ils y croient plus efficacement que vous, parce qu'ils croient; ils se consacrent à un ministère pénible et laborieux; ils emploient tout ce qu'ils ont de forces et de talents pour faire connaître Dieu à ce pauvre peuple que vous méprisez, au salut duquel vous n'avez pas daigné consacrer une seule de vos instructions. Us y croient plus utilement que vous; leur foi les engage à soulager les pauvres et les malades, et à consoler les affligés, à plaindre et à ramener les pécheurs, à faire du bien à tous, comme leur maître, à supporter patiemment vos outrages, à prier Dieu qu'il vous éclaire. Un simple curé de village,
un vicaire de paroisse , fait plus de bonnes œuvres dans une semaine, que vous n'en ferez peut-être dans vingt ans. Interrogez, Monsieur, interrogez les peuples catholiques de ces montagnes que nous habitons vous et moi, qui n'ont d'autre appui , d'autre conseil, d'autre ressource , d'autre ami que leur pasteur; vous apprendrez d'eux si les prêtres sont tels que vous les représentez, s'ils ne sont pas plus estimés, plus respectés que vos ministres. Vous avez dit vous-même, par la bouche du Vicaire savoyard, qu'un curé est un ministre de charité, comme un magistrat est un ministre de justice. (Emile, tome IV.) Les curés ne sont-ils donc pas prêtres.
Vous continuez sur le même ton : Les impies sont ceux qui s'arrogent le droit d'exercer le pouvoir de Dieu sur la terre, et veulent ouvrir et fermer le ciel à leur gré. Dites plutôt : Les impies sont ceux qui méconnaissent le pouvoir que Dieu a donné à ses ministres, qui osent démentir Jésus- Christ qui leur a dit : Je vous donnerai les clefs du royaume des deux : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le. ciel (Emile, tome IV, page.... Voyez la.... lettre). Jamais ils n'ont prétendu ouvrir ni fermer le ciel à leur gré, mais selon l'esprit de Jésus-Christ, et selon les règles qu'il a prescrites. N'est-il pas singulier que vous refusiez aux pasteurs, établis par Jésus-Christ, une autorité sur les fidèles, que vous accordez, de votre chef, aux pères et aux maris, à l'égard des femmes.
Les impies sont ceux qui font lire des libelles dans les églises.... A cetteidée horrible, tout mon sang s'allume, et des larmes d'indignation coulent de mes yeux. Des larmes de pénitence seraient beaucoup plus utiles.
Voilà donc tout le crime du prélat respectable que'vous outragez; il a démasqué vos erreurs dans l'assemblée des fidèles, il a voulu préserver son troupeau du poison dont vous aviez entrepris de l'infecter, il a eu tort sans doute ; il fallait vous laisser dogmatiser à votre aise, vous permettre d'enseigner publiquement l'irréligion.
Mais le clergé doit se consoler, en voyant la manière dont vous traitez les magistrats. Ils sont incompétents pour juger un étranger; ils sont téméraires, injustes, violents, barbares, en condamnant vos ouvrages (Lettre, page 6] ; c'est-à-dire que tout étranger est en droit de séjourner à Paris aussi longtemps qu'il lui plaira, sans être soumis à aucune loi ni à aucun tribunal ; il peut enseigner, écrire, imprimer tout ce qu'il juge à propos, sans être exposé à aucune peine ni aux recherches de la police. Chez quel peuple avez-vous trouvé cette jurisprudence établie. Si vous avez fondé votre Contrat social sur de pareils principes, ce doit être un édifice bien mal construit. Vous nous reprochez de n'avoir point d'écoles de droit naturel ni de droit des gens (Lbid., 80, en note). Elles seraient à la vérité très-né-
cessaires, mais seulement pour ceux qui pensent comme vous.
Vous voyez, Monsieur, que sur aucune matière vous ne demeurez dans les bornes du vrai ; toujours emporté par l'impétuosité de voire caractère, vous courez sans apercevoir les abîmes creusés sous vos pas.
Vous êtes l'exemple le plus frappant des excès où peut tomber un génie supérieur, dès qu'il n'est plus retenu par Je frein de l'autorité ; et c'est la leçon la plus utile que l'on puisse tirer de vos ouvrages.
Cette lecture, loin d'ébranler dans un esprit droit ou dans un homme instruit, la foi à la révélation, doit servir à l'affermir ; voici le résultat qu'il en tire. Si le déisme était un système raisonnable , Monsieur Rousseau était {'homme du monde le plus capable de le mettre dans tout son jour; il avait toute la pénétration possible pour en saisir les principes, pour en développer les conséquences ; la plus brillante élocution pour nous la faire goûter, tout Je zèle imaginable pour nous persuader. Avec des talents si rares, il n'a formé qu'un hypothèse absurde, un plan décousu et contradictoire, un édifice où rien ne se soutient, un chaos plutôt qu'un système. Donc le déisme ne sera jamais autre chose : l'excès même de ses égarements est la démonstration la plus complète de la vérité et de la certitude dô notre religion.
Avant que de finir, il est bon de mettre sous les yeux du lecteur deux portraits tracés par vous-même, en lui laissant la liberté d'en faire l'application.
Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses opinions. Je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme pré tendu, n ignorant rien, ne prouvant rien, se moguant les uns des autres ; et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphant quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez leurs raisons, ils n'en ont que pour détruire; si vous tomptez les voix, chacun est réduit à la sienne ; ils ne s'accordent que pour disputer : les écouter n'était pas le moyen de sortir de mon incertitude. Je conçus que l'insuffisance de l'esprit humain est la première cause de celte prodigieuse diversité de sentiments, et que l'orgueil est la seconde. (Emile, tome 111, p. 25.)
Fuyez ceux qui, sous prétexte d'expliquer la nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner, pour les vrais principes des choses, les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagination; du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère ; aux puissants et aux
riches, le seul frein de leurs passions ; ils arrachent du fond des cœurs les remords du crime, l'espoir de la vertu, et se vantent encore d'êCrc les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n'est nuisible aux hommes : je le crois comme eux, et c'est, à mon avis, une preuve que ce qu'ils enseignent n'est pas la vérité. (Emile, tome III, p. 181.)
« Je ne sais, Monsieur, si je m'abuse, mais je crois avoir exécuté ce que j'avais promis. J'ai suivi, selon l'ordre des matières, vos raisons, vos objections, vos invectives; et j'ai fait voir qu'autant de fois vous avez attaqué notre croyance, autant de fois vous avez eu tort. Vous n'aviez fias peur, disiezvous, que l'on réfutât vos preuves (Lettres, p. 126) : je crois cependant ma réfutation complète, et pour me servir de vos termes, je la crois à couvert de toute réplique où règne le sens commun. Si vous apercevez du faux ou du faible dans mes réponses, vous devez au public l'attention de l'en avertir. Vous le ferez, sans doute, avec plus de modération; démon côté, je m'imposerai la loi de vous répliquer avec tous les égards et la politesse qui conviennent à mon état, et qui sont dus à vos talents.
« En attendant que vous me procuriez cette satisfaction, je suis, avec un respect infini,
« Monsieur,
« Votre très-humble, » etc