EN RÉPONSE A CELLES ÉCRITES DE LA MONTAGNE
« Monsieur,
« Le public était bien persuadé que vous ne tiendriez pas la résolution où vous étiez de ne plus écrire : les promesses d'auteur sont un peu sujettes à caution ; une plume aussi féconde que la vôtre n'est pas faite pour demeurer longtemps oisive. Il faut avouer que les circonstances ont été heureuses pour vous procurer des antagonistes dignes de vous : le consistoire et le conseil de Genève, des prélats du clergé de France, une tête couronnée. 11 y a tant de gloire à lutter contre de pareils adversaires, que,, quand vous auriez également tort contre tous, on devrait vous le pardonner. A la vérité, l'on ne sait pas trop comment accorder toutes ces brillantes disputes avec la modestie que vous affichez, et l'amour de l'obscurité dont vous faites des protestations si solennelles ; vous méprisez sagement des agresseurs du commun, de petits démêlés littéraires, pour vous mesurer avec ce qu'il y a de plus grand dans le monde ; ainsi, du fond de votre retraite, vous attirez encore les regards de l'Europe entière. Cette modération n'est pas si mal entendue, mais eJJe ne nous semble pas fort méritoire.
« Quoi qu'il en soit, nous devons nous féliciter des événements qui ont fait naître vos Lettres écrites de la Montagne. Vous nous y apprenez des faits dont il est utile
d'être instruits ; vous y rétractez l'apologie que vous aviez faite des ministres protestants, pour les punir de vous avoir censuré ; vous dévoilez enfin leurs véritables sentiments, vous démontrez la contradiction de leurs principes; vous poussez presque la sincérité jusqu'à convenir que nous raisonnons mieux qu'eux ; enfin, par de nouvelles objections contre les preuves de la révélation, vous nous donnez lieu d'ajouter ce qui pouvait manquer encore à l'éclaircissement de cette question importante.
« La dispute entre vous et le conseil de Genève est totalement étrangère à celle qui nous occupe. Comme celle-là fait l'objet de vos six dernières lettres , nous nous arrêterons uniquement aux trois premières. Nous commencerons, si vous le voulez bien, par tirer les conséquences qui résultent de vos aveux ; nous relèverons ensuite quelques nouvelles faussetés qui vous sont échappées; enfin, nous reviendrons à vos objections.
« Vous convenez d'abord qu'il y a des erreurs dans vos livres. (Première lettre, page 8.) J'en aperçois moi-même, dites-vous, en assez grand nombre ; je ne doute pas que d'autres n'en voient beaucoup davantage , et qu'il n'y en ait bien plus encore que ni moi ni d'autres ne voient point. Puisque vous avouez en même temps que l'erreur , en fait de religion, est toujours importante, et peutêtre dommageable ibid p. 6); il est du
bien public de dévoiler les vôtres, pour prévenir le mal qu'elles pourraient faire : si, par hasard, je réussis à les mettre en évidence et à détromper le lecteur, vous ne m'en saurez pas mauvais gré; c'est déjà un avantage.
« Vous démontrez que le principe fondamental de la réforme ayant été de n'admettre d'autre juge, en matière de foi, que la raison, de rejeter toute autorité (Première lettre , page 45), lorsque les protestants reviennent à cette voie d'autorité, font des décisions synodales, des professions de foi, censurent des opinions, prescrivent aux fidèles ce qu'ils doivent croire, ils renoncent au principe de la réformation. (Ibid. , page 52.) Vous pouviez dire qu'ils le renversent de fond en comble. Les jugements dogmatiques ne peuvent être supportables que selon les principes de l'Eglise catholique. Qu'on me prouve aujourd'hui (Ibid.) qu'en matière de. foi, je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un , dès demain je me fais catholique , et tout homme conséquent et vrai sera comme moi. Ce sont vos paroles.
« Vous reconnaissez donc qu'autant les ministres sont injustes, selon leurs propres principes , de rejeter votre doctrine , autant les pasteurs catholiques étaient obligés, selon les leurs, de la censurer; par là vous avouez, et l'imprudence de votre procédé, en faisant paraître dans un royaume catholique un livre qui en attaque la croyance, et l'injustice de vos invectives contre le respectable prélat qui vous a condamné. Avez-
vous pu vous plaindre de ce que M. l'archevêque de Paris agissait contre vous selon les principes de sa foi, et selon les règles de son Eglise?
« Par cette même déclaration, vous établissez une vérité bien plus essentielle, que tout homme conséquent et vrai doit choisir, ou d*être catholique, ou d'être déiste : il n'y a pas de milieu pour quiconque sait raisonner ; celui que les protestants ont voulu tenir est ridicule et contradictoire. En matière de foi, il faut, ou admettre une autorité vivante pour décider de la doctrine, ou il faut s'en tenir à la raison seule. Dans le premier cas, le catholicisme est établi; dans le second , la raison va droit au déisme , comme vous y êtes allé vous-même. Le point où vous montrez que les protestants sont parvenus , en est la preuve complète ( Lettre 2, p. 53 et 54) : mais jusqu'à ce que vous ayez fait voir que le déisme est la seule religion que Jésus-Christ a voulu établir , vous trouverez bon que nous demeurions attachés à la foi de l'Eglise qu'ira fondée.
« Vousfaitesremarquer(£e^re, p. 49) que ce ne sont pas seulement les ministres d'aujourd'hui qui abandonnent dans la pratique, le principe auquel leur religion doit son existence; que cette contradiction est aussi ancienne que la réforme. Vous confirmez ainsi le reproche que les catholiques ont fait aux premiers réformateurs, et auquel ceux-ci n'ont rien pu répondre. Vous nous donnez lieu de douter s'il est possible que des hommes éclairés professent de bonne foi une religion dont 'es principes et la pratique sont nécessairement contradictoires.
Aussi, ajoutez-vous (page 50), quelle prise n ont-ils pas donnée en ce point aux catholiques , et quelle pitié n'est-ce pas de voir, dans leurs défenses, ces savants hommes, ces esprits éclairés, qui raisonnaient si bien sur tout autre article, déraisonner si sottement sur celui-là? Ces contradictions ne prouvaient cependant autre chose, sinon qu'ils suivaient bien plus leurs passions que leurs principes. Leur dure orthodoxie elle-même était une hérésie. C'était bien là l'esprit des réformateurs , mais ce n'était pas celui de la réformation. Il faut que vous ayez été bien en colère contre vos frères, pour révéler ainsi l'ignominie de votre mère. »
(Lettre 2, p. 50.) La religion protestante est tolérante par principe; elle est tolérante essentiellement ; elle l'est autant qu'il est possible de l'être, puisque le seul dogme qu elle ne tolère pas est l'intolérance. Fort bien ; la réflexion est juste, quoi qu'ancienne. La tolérance est le seul dogme essentiel à la réforme, elle ne peut subsister que par lui : fût-on athée, pourvu qu'on soit tolérant, l'on en croit assez pour être sauvé chez les protestants. Tolérance universelle: voilà, jour ceux qui savent penser, tout le symbole de la sainte et bienheureuse ré formation. Je n'avais pas osé dire tout cela dans ma cinquième lettre; mais enfin vous nous l'apprenez, il ne nous conviendrait pas de vous démentir.
A la vérité , ce secret n'est pas encore révélé au peuple : dans la manière d'enseigner et dans la pratique, les protestants sont beaucoup plus intolérants que l'Eglise romaine : on peut le démontrer par leurs ca-
lettre, p. 67), fut jamais plus tranchant, phis impérieux, plus décisif, plus divinement infaillible à son gré que Calvin, pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu'on osait lui faire, était toujours une œuvre de
téchismes mêmes (8). Salon, un crime digne du feu? Ce n'est pas au
Selon vous, les ministres ne savent plus seul Servct qu'il en a coûté la vie pour avoir
ue lui. Et voilà l'apour réformer Î'E-
ce qu'ils croient, ni ce qu'ils veulent, ni ce ose penser autrement q
qu'ils disert*. (Troisième lettre, p. 51.) On pôlre suscité de Dieu
leur demande si Jcsus-Clirist est Dieu, ils glisel
n'osent répondre, (lbid., p. 53.) On leur de- Cette contradiction* toujours inhérente à
viande quels mystères ils admettent, ils no- la réforme, a subsisté jusqu'à nous, et four-
sent répondre.... Leur intérêt temporel est la Dit de temps en temps de nouvelles scènes.
seule chose qui décide de leur foi. (Troisième La condamnation du ministre Petit-Pierre,
lettre , p. 54.) On ne sait ce qu'ils croient , ni dans le comté de Neufcbatel, est récente et
ce quils ne croient pas : on ne sait pas même no saurait vous être inconnue. Quel triom-
ce quils font semblant de croire: leur seule phe sur nous, dit naïvement un de ses juges
manière d'établir leur foi est d'attaquer celle (Voyez l'écrit intitulé Mes réflexions, piè-
des autres. Le portrait ne parait pas flatté, ces justificatives, page 134), ne donnerions-
Pour nous, timides catholiques, nous crain- nous pas par là à nos voisins de l'Eglise ro-
drions de blesser la charité, en les peignant m aine, qui, sans cela, n'ont déjà que trop
sous ces couleurs: mais vous devez les con- mauvaise opinion de notre réforme? Et
naître mieux que nous. comment les catholiques pourraient-ils en
Voilà cependant les hommes dont vous avoir bonne opinion , lorsque ceux mêmes
étiez autrefois l'apologiste , dont vous avez qui ont été élevés dans son sein, comme
fait l'éloge, tant que vous avez espéré leur suffrage. Vous l'ont-ils refusé, tout leur mérite s'est éclipsé. Cela décrédite un peu vos jugements; on voit que vous distribuez
vous, Monsieur, conviennent qu'elle s'est établie par la plus ridicule de toutes les comédies.
Sans l'épouventail de l'Eglise romaine*
l'encens ou le blâme , selon la mesure de il y a longtemps que Je grand ouvrage de
votre intérêt. A'os sentiments sont comme la la réforme serait plus avancé, La crainte
foi des minisires; ils varient selon les cir- de donner aux catholiques de nouveaux
constances. sujets rie triomphe engage à conserver *
Le tableau des Patriarches de la réforme sinon l'ancienne doctrine, du moins l'an-
demande des preuves de leur mission ; ils loi qui a dicté la condamnation de Petitrépondent qu'il n'en faut point d'autre que Pierre. Ainsi l'Eglise romaine, en maintel'évidence de leur doctrine. Réponse dont riant parmi ses enfants l'unité de la foi, en vous faites sentir le ridicule, en ce que conserve encore les restes chez ses ennemis toutes les sectes prétendaient également malgré eux ; elle en obtient par la honte ce leur doctrine évidente. (Troisième lettre, qu'ils ne veulent pas lui accorder par respect.
Selon vous, les catholiques prirent le change à la naissance de la réforme. (Troisième lettre, pages 66 et suiv. Voy, l'écrit intitulé : Mes réflexions, pièces justificatives, ]). 66 et suiv.) Au lieu de chicaner les preuves de leurs adversaires , ils devraient leur dire Tous nous faites une guerre ou-
p. 65.) Mais vous omettez une circonstance essentielle. Quand Muncer, avec ses anabaptistes, commença de prêcher une doctrine contraire à celle de Luther, ce fier réformateur lui demanda hautement des preuves de sa mission, des miracles manifestes.
[Sleidan, 1. n, édit. de 1535, page 69.) Ainsi 1 soumettait les autres à une épreuve dont
il trouvait bon de se dispenser lui-même, verte, vous soufflez le feu de toutes parts.
Calvin n'agissait pas moins conséquent- Tous voulez absolument convertir, contrains
ment : après avoir bien déclamé contre l'an- dre même. Vous dogmatisez , vous prêchez,
torité de l'Eglise et contre la tyrannie pa- vous censurez , vous anathématisez , vous
pale , il s'arrogea lui-même, à Genève , un excommuniez, vous punissez, vous mettez à
despotisme (eut fois plus absolu et plus t y- mort, vous exercez l'autorité des prophètes,
rannique. Quel homme, dites-vous (troisième et vous ne vous donnez que vour des varti^
(8) Dans le grand Catéchisme de Berne, enseigné dans le comté de Neufchâtel et dans tout le pays de Vaud, on dit, page 130, que le Pape est l'Antéchrist; page 218, que la messe est une maudite idolâtrie; page 189, que les papistes baptisent avec un mélange d'eau, d'huile, de sel et de crachat; page 210, qu'ils sont plus cruels que les Juifs envers Jésus- Christ ; page 22i, qu'ils adorent le paiu; p. -2'i"2, qu'ils appellent le Pape le très-grand Itieu sur terre, etc. On y reproche des erreurs aux [utbériens et aux autres sectes. Ce catéchisme est
Cl'.LVRF.S COMFL. DE BERGIER. I.
reconnu pour symbolique par la compagnie des pasteurs de Neufchâtel, dans leur Mémoire lii.sto* tique et raisonné, présenté au conseil d'Etat en 1701, page 40. On connaît les inscriptions injurieuses aux catholiques qui se lisent à Genève, à Neufchâtel ou ailleurs. .Remplir la tète des enfants de préventions contre les autres communions, est-ce inspirer la tolérance? Les catholiques n'invectivent point, dans leurs catéchismes, contre les protefcttrtits.
cutters, etc. Prenez garde, je vous prie : ces faits que vous supposez certains, et qui le sont en effet, sont contraires à tout ce que vous avez soutenu ailleurs. Vous avez dit (A M. de Beaumont, pag. 86 et 87) que les prolestants ne demandaient d'abord qu"à être soufferts et à vivre en paix; qu'ils n'ont usé de violence que quand il a fallu repousser les persécuteurs : ici vous convenez que les catholiques pouvaient leur reprocher d'allumer le feu de la persécution dès leur naissance. Le mal incurable de la réforme vous a gagné ; les contradictions y sont inévitables : Calvin, Luther, les ministres, vous-même y tombez tous, dès que vous voulez entrer dans quelque discussion théologique.
Le clergé romain rit et les laisse faire. (Seconde lettre, page 52.) Non, Monsieur, nous ne rions point ; nous jdeurons sur l'aveuglement de nos frères : mais, peutêtre, Dieu vent se servir de son excès même pour le guérir.
Vous faites un autre aveu sur le personnage que vous avez fait jouer au vicaire savoyard. (Ibid., p. 59.) Ce qu'on aurait pu me reprocher, peut-être, était un défaut de convenance, en faisant parler un prêtre catholique, comme jamais prêtre catholique n'a parle. Effectivement , vous l'avez fait parler en vrai protestant, ou plutôt vous lui prêtez un langage qui n'est d'aucune religion existante ni possible. En voulant le travestir, vous lui avez fait contracter votre mauvaise habitude de tomber dans des contradictions fréquentes. J'en ai révélé plusieurs.
Enfin, vous convenez que les catholiques pourront aisément réfuter vos lettres (troisième lettre, page 99), parce que vous n'avez point affaire ici aux catholiques, et que vos principes ne sont pas les leurs. Vous pouviez ajouter même que vous changez de principes selon les occurrences, tout comme vous changez les faits. N'importe, j'admets la possibilité de la réfutation; je me flatte même de l'avoir effectuée d'avance, en détruisant le principe fondamental sur lequel porte tout votre système, tous vos raisonnements, toutes vos objections. Je ne réfuterai pas , assurément , ce que vous prouvez contre les protestants, qu'ils sont toujours en contradiction avec eux-mêmes : je le pense comme vous ; j'en suis convaincu depuis longtemps , et je réponds qu'ils n'entreprendront pas de montrer le contraire.
Quelque opposés que soient d'ailleurs les catholiques et les protestants, ils conviennent (ou du moins ceux-ci convenaient autrefois), que Dieu a pu nous révéler, et nous a révélé des dogmes incompréhensibles, des mystères; que, pour nous obliger à les croire , il a fallu qu'il autorisât la mission de ses envoyés par des œuvres surnaturelles, par des miracles; qu'il a ainsi caractérisé en effet la mission de Jésus- Christ et des apôtres. Il est vrai qu'en ad mettant ce principe, les protestants se per-
cent de leurs propres traits , puisque les réformateurs n'ont point ainsi prouvé leur mission. Vous l'avez démontré, et bien d'autres l'avaient fait avant vous : c'est l'affaire des protestants de sauver cet inconvénient comme ils pourront.
Mais la prétention des catholiques demeure en son entier; vous n'avez point encore montré qu'elle renferme contradiction, vous ne le montrerez jamais. Ce principe contradictoire au vôtre, une fois établi , votre système tombe nécessairement , et toutes vos objections ne peuvent le soutenir.
Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me fais catholique, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi. Déjà la preuve est toute faite. Je vous ai montré dans la quatrième lettre, que cette obligation découle, par une chaîne de conséquences, du principe fondamental que j'ai prouvé contradifctoirement contre vous dans la première. Dès que Dieu nous a révélé des mystères incompréhensibles, dont notre raison ne peut voir immédiatement ni la vérité ni la fausseté, il n'a pu nous les rendre croyables quepardes preuves extérieures, par le caractère divin dont il a revêtu ses envoyés. Or, ses envoyés sont un corps perpétuel et toujours subsistant ; nous lui devons aujourd'hui la même docilité, la même soumission qui lui était due au moment qu'il reçut sa mission de Jésus-Christ. Je ne répéterai point ce que j'ai dit pour le faire voir.
La seconde chose que nous avons à faire est de relever quelques propositions fausses, outrées, indécentes, qui vous sont échappées dans la mauvaise humeur où vous étiez contre les protestants, et dont vous n'aurez pas de peine à convenir lorsque la bile sera calmée.
Vous étiez convenu (première lettre, p.
9) que les erreurs des auleures sont souvent indifférentes, mais qu'il en est aussi de dommageables, même contre l'intention de celui qui les commet; que telles sont fréquemment celles où l'on tombe sur la religion. Ensuite vous soutenez (Ibid., p. 14) que l'erreur sur le dogme n'est nuisible qu'à ceux qui errent. Voilà une petite contradiction. A la vérité, l'erreur purement intérieure, qui n'est point connue du public, ne peut nuire qu'à ceux qui errent : mais l'erreur publiée", consignée dans des livres qui courent l'univers, n'est-elle nuisible qu'à celui qui l'a commise? Est-il vrai que les tribunaux humains ne peuvent étendre leur compétence sur ces sortes d'erreurs? C'est le sophisme éternel de tous ceux qui dogmatisent. Ils ne prétendent , disent-ils, qu'à la liberté dépenser; et qui jamais s'est informé de leurs pensées? La liberté de croire ce qu'on veut est-elle aussi la liberté de prêcher, d'écrire, d'imprimer impunément? •
Mais, si vous avez enseigné des erreurs, elles sont involontaires; si yous avez nui,
PAKT. 1. THEOLOGIE PJllLuS.
LE DEISME REFUTE PAU LUI-MEME
5'fê
c'est innocemment. Le magistrat ne peut point vous punir pour cela : OU ne doit punir dans le mal que la volonté. (Première lettre, p. 10.) Faux principe. Le magistrat ne punit point la volonté ni l'intention, parce qu'il ne peut pas les connaîtra: il punit le délit extérieur, qui est le seul de son ressort. Quelle affreuse police ne viendrait-on pas à bout d'introduire, si l'intention présumée innocente pouvait justifier le crime ? Un assassin en sera quitte pour dire qu'il a poignardé son ennemi pour l'empêcher de commettre un forfait qui J'aurait conduit sur la roue. On fait tous les jours le procès à un meurtrier involontaire; quand il est bien prouvé que la faute est casuelle et imprévue, l'on a encore recours h des lettres de grâce pour l'absoudre entièrement. A plus forte raison, s'il était prouvé qu'il a dû prévoir le meurtre et qu'il a dû s'abstenir de l'action dont ce malheur s'est ensuivi, il ne serait pas absous. Dieu seul est juge de l'intention ; mais les hommes ne doivent point la ((résumer bonne lorsque l'action est mauvaise. Vous prétendez enseignerautant d'erreurs qu'il vous plaira « sans que personne ait droit de vous juger coupable, parce que vous avez bonne intention ; l'on en laisse à Dieu le jugement, et on vous punit de votre doctrine manifestée.
Vous n'avez point blessé la religion; vous n'avez attaqué que le fanatisme aveugle, la superstition cruelle, le stupide préjugé. (Première lettre, p. 16.) Mais, s'il vous plaît d'appeler fanatisme, superstition, prélugé le fond même de la religion , serezvous justifié par l'abus des termes ? Avec des mots vous tranchez la question.
Bientôt vous expliquez ce que vous entendez par superstition : Le christianisme dogmatique ou théologique est, par la multitude et l'obscurité de ses dogmes, surtout par l'obligation de les admettre, un champ de bataille toujours ouvert entre les hommes, et cela sans qu'à force d'interprétations et de décisions, l'on puisse prévenir de nouvelles disputessur les décisions mêmes. (Première lettre, p. 3ï.) Si tontes les institutions contre lesquelles on peut disputer sont mauvaises et doivent être abolies « tout est mauvais, il faut tout détruire dans l'univers. On dispute sur les mœurs, on dispute sur les gouvernements : les retrancherons-nous pourempêcher les disputes ?
Le meilleur expédient est de laisser le christianisme, tel qu il est , dans son véritable esprit, sans autre obligation que celle de la conscience, sans autre gêne dans les dogmes que les mœurs et les lois. Soit pour un moment , et alors on ne disputera >lus. Mais déjà l'on dispute contre tous es dogmes du déisme ou do la religion naturelle, que vous appelez le vrai christianisme ; l'existence de Dieu, son unité, sa providence, la spiritualité, l'immortalité, la liberté de l'âme, les peines et les récompenses de l'autre vie : fias un de ces points contre lequel on n'ait fait des livres, contre lequel on n'en fasse tous les
jours. Si nous ne retenons aucun de ces dogmes, sur quoi portera la sanction des lois?
Voyez le Dictionnaire philosophique , l'élixir de l'esprit humain, où toute l'essence de la philosophie moderne est fondue connue dans un creuset. On nous y enseigne doctement que l'athéisme n'est point une erreur si dangereuse; qu'une société d'athées peut très-bien subsister ; que le sénat romain, ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire, était une assemblée d'athées. On nous y apprend que nous ne sommes pas certains, par la raison naturelle, si nous avons une <\me ; que la liberté est un mot vide de sens, etc. Nous ne sommes pas au bout ; ce précieux recueil ne fait que commencer.
L'auteur est sûrement un grand homme, car il n'y a qu'un grand homme qui ait le privilège de raisonner ainsi.
Vous connaissez un autre grand homme, si ce n'est pas le même, qui ne peut pas vous pardonner de croire en Dieu. Le pardonnera-t-il à d'autres? Voilà donc tout homme qui croit en Dieu exposé à être traité comme les théologiens, auxquels vous ne pardonnez pas. Bel expédient pour finir les disputes 1 De là il résulte un terrible embarras pour le pauvre Chrétien qui ne' croit que le pur Evangile. Selon un grand homme, dira-t-il, la spiritualité de l'homme n'est ni connue ni démontrée par la raison, mais seulement par la révélation. Selon un autre grand homme, M. Bousseau, Dieu ne* peut révéler que ce qui est démontré vrai par la raison : donc la spiritualité de l'âme ne peut être révélée : donc elle n'est cerj taine, ni par la raison, ni par la révélation. Où en sommes-^nous?
Vous renouvelez un paradoxe, ou plutôt une fausseté palpable, que vous avez soutenue de toutes vos forces dans le Contrat socidl : Loin de taxer le pur Evangile d'être pernicieux à la société, je le trouve en quel* que sorte trop sociable, embrassant trop tout le genre humain par une législation qui doit être exclusive, inspirant l'humanité plutôt que le patriotisme , et tendant à former des hommes plutôt que des citoyens (Première lettre, p. 35.) Le patriotisme, ajoutez-vous dans une note, et l'humanité sont ineompa* tiblcs dans leur énergie , et surtout chez un peuple entier.
Si vous entendez le patriotisme fanatique, qui se fait de la patrie une idole à laquelle il faut immoler tout l'univers, vous avez raison ; poussé à cet excès, il est également opposé à la religion et à l'humanité; et alors c'est un vice et non une vertu. Si le christianisme a heureusement banni de dessus la terre cette fureur patriotique, si belle dans les livres, et si détestable dans la société, est-ce un malheur? C'est elle, direz-vous, qui a formé les héros grecs et romains. Soit. Quand le monde n'eût jamais vu de pareils héros, y aurait-il rien perdu? 11 y aurait eu moins d'usurpations et de forfaits, moins de sang répandu, moins de provinces ravagées, moins de villes réduites en cendrés.
au
L'Evangile forme des hommes plutôt que ceux qui gouvernent , que pour être bon
des citoyens. Selon vos idées, le citoyen citoyen, il faut n'avoir point de religion,
n'est-il plus un homme? C'est donc un Quoi que vous en puissiez dire, l'impiété
monstre: bénie soit mille fois la religion est dans voire opinion , et non pas dans la
qui en a exterminé la racel Non, Monsieur, nôtre.
le christianisme ne forme point un citoyen à la façon du Contrat social, c'est-à-dire, un républicain farouche, qui ne voit dans l'univers que la seule ville où il ess né, qui se fait un plan de la rendre, à quelque prix que ce soit, maltresse de toute la terre, qui compte pour rien les crimes, dès qu'ils sont utiles à ce beau dessein. Mais il forme des citoyens sages, vertueux, paisibles,, qui aiment leur patrie sans haïr les autrèsoiâtions; qui souhaitent de la voir florissante sans écraser personne, qui en respectent les lois sans blâmer, ni censurer, ni réformer les autres gouvernements; et il paraît que ceux-ci valent bien les premiers.
Grâce à l'Evangile, nous ne verrons pas un Paul-Emile détruire dans une seule province soixante-dix villes , et mettre dans les fers cent cinquante mille esclaves; nous
t Vous renouvelez vos plaintes de ce que l'on ne prend pas le vrai sens de vos livres, de ce que l'on vous impute des sentiments que vous n'avez pas. (Première lettre, p. 36 el suivantes.) Cela peut être ; mais il y a plus de votre faute que de celle de vos lecteurs. Vous ne parlez point exactement, vous n'usez jamais de correctifs; vous traitez, dans le feu de l'enthousiasme, des questions qui demandent tout le flegme du bon sens. Je ne vois point comme les autres hommes , disiez-vous en commençant à écrire (Préface d'Emile, p. 3) ; il y a longtemps qu'on me l'a reproché : mais dépendil de moi de me donner d'autres yeux, et de m' affecter d'autres idées? Non, il dépend de moi de ne point abonder dans mon sens, de ne point croire être seul plus sage que tout le monde. Voilà cependant
■ , - n n . — • ■ »"«• «»kw.u««. ce que vous
n entendrons plus un fougueux Caton ton- fojtes. Parce qu'on n-a pas ado té Jolve
dure toutes ses opinions dans le sénat, par tème, parce que vous trouvez partout des ces paroles iorcenées : Item, il faut détruire Carthage. Nous ne vanterons plus les exploits de Scipion l'Africain, dont la rage ne peut être assouvie que par l'incendie de cette ville malheureuse; nous n'avons plus à craindre qu'un brutal Mommius aille saccager, raser, brûler la plus belle ville de la Grèce, parce que sa gloire offusquait Rome, et punisse des milliers d'innocents de la folie de deux ou trois séditieux. Si la dernière guerre, qui a occupé toute l'Europe, avait été conduite par de tels héros, l'Allemagne ne serait aujourd'hui qu'un affreux désert.
La science du salut et celle du gouvernement sont très-différentes. (Première lettre,
contradicteurs, vous élevez la voix, vous traitez tout le monde du haut en bas. Si vous avez la lièvre, est-il défendu aux autres de se bien porter?
Rien de si risible que la description que vous faites de l'état religieux de l'Europe, au moment où vous publiâtes votre livre. La religion ,\ décréditée en tout lieu par la philosophie, avait perdu son ascendant jusque sur le peuple. Les gens d'Eglise, obstinés à rétuyer par son coté faible , avaient laissé miner tout le reste, et l'édifice entier portant à faux , était prêt à s'écrouler. Les controverses avaient cessé, parce quelles n'intéressaient plus personne, et la paix ré-
p. 35.) Si vous parlez d'un gouvernement 9nfc entre lef différents partis, parce que
i __i ■.: : Jz.i\ i..: * n.tl.l. Yt.P SP. snilP.in.it rtliis d.ii. sinn Pniir Atnr Ire
ambitieux , qui ne pense qu'à lui-même, vous avez raison ; si vous entendez un gouvernement sage, équitable, modéré, vous avez tort.
La doctrine de l'Eglise ria qu'un objet, c'est d'appeler et sauver tous les hommes ; leur liberté, leur bien-être ici-bas n'y entrent pour rien : Jésus l'a dit mille fois. (Première lettre, p. 3G.) La doctrine de l'Evangile a pour but principal de sauver les hommes; mais on vous soutient qu'elle procure aussi leur bien-être, autant qu'il est possible d'y parvenir ici-bas. Lorsque Jésus a prêché, les circonstances étaient différentes; on ne pouvait embrasser l'Evangile sans s'exposer à l'exil, à l'esclavage, aux persécutions, à la mort : voilà ce que Jésus a dit, et ce qui
nul ne se souciait plus du sien. Pour ôter les mauvaises branches, on avait abattu l'arbre pour le replanter, il n'y fallait laisser que le tronc. (Cinquième lettre, p. 201.) Voilà un merveilleux tableau en idée. Serait-il possible que vous vous fussiez flatté de changer les idées de toute l'Europe avec uir livre? Eh, l'Evangile n'a encore pu changer les vôtres ! Le succès n'a pas répondu à vos grands desseins; voilà ce que vous déplorez. Le moment que vous avez saisi est manqué; il ne reviendra plus, tout est désespéré. (Ibid., p. 203.)
Enfin, votre secret vous a éenappé. Le timide Vicaire, qui propose modestement des doutes à son élève, cachait un législateur qui croyait avoir trouvé le moment heu-
est vrai. Mais aujourd'hui que le monde est reux d'établir solidement la paix universelle \
chrétien, du moins en grande partie, on (page 202); qui voulait faire, dans la re-
vous répète que, par l'observation exacte ligion, ce que l'abbé de Saint-Pierre avait
des lois de l'Evangile, les particuliers et les projeté dans la politique. On a nommé ses
Etats y trouvent tout à la fois, la liberté, le projets les rêves d'un homme de bien; en/
bien-être , la conservation et la prospérité elfet, ils ne peuvent faire de mal à personne.
du gouvernement. Peindre autrement le Mais il est bien plus dangereux de rêver
christianisme, c'est le rendre odieux , c'est en fait de religion qu'en matière de poli-
ius:i:uer que ses lois ne sont pas faites pour tique; et en tout genre, plus le songe a étc
PART. I. THEOLOGIE PHILOS
LE DEISME REFUTE PAR LUI-MEME
brillant, plus le réveil est fâcheux. Remontons à la cause qui vous a fait rêver.
Vous avez jugé de l'étal de l'Europe par le ton des sociétés que vous avez fréquentées; vous étiez dans l'erreur. La religion n'est décréditée par la.philosopb.ie que parmi ceux qui ne connaissent ni l'une ni l'autre; si la contagion a déjà gagné le peuple des grandes villes, le reste du royaume est encore sain, et nous espérons qu'il continuera de l'être. Ce n'est point par le côté faible que les gens d'Eglise soutiennent la religion, c'est par le côté fort, par la certitude inébranlable des preuves de la révélation. Malgré tous vos efforts pour l'entamer de ce côté-là, vous n'avez pas fait brèche; je vous montrerai bientôt que les nouveaux coups que vous lui portez sont aussi impuissants que les premiers : vous n'avez môme lancé que des traits émoussés depuis longtemps. En vain vous avez cru l'édifice prêt à s'écrouler; la main toute-puissante qui l'a bâti saura le soutenir: elle n'opposera, comme autrefois, à tout l'orgueil des faux sages, que la droiture et le bon sens des petits et des simples. Les controverses avaient cessé, parce que nous ne pensons jamais à attaquer, mais seulement à nous défendre : nous serions toujours en paix, si tant d'auteurs turbulents voulaient se taire et nous y laisser. Vous avez rallumé le feu plus violemment que jamais, et rajeuni les anciennes disputes : c'est tout le fruit de votre travail. Plus vainement encore avezvous cru replanter l'arbre; il ne fut jamais déraciné; et votre main meurtrière est plus propre à détruire qu'à édifier.
Vous ne ferez pas secte; vous le prophétisez, et nous en acceptons l'augure (cinquième lettre, page 197): votre exemple prouvera, contre vous-même, que l'enthousiasme ne peut que nuire à notre religion, et qu'elle ne s'est point établie par le fanatisme.
C'en est assurément un, et l'on ne peut le méconnaître, d'avancer qu'il y a des erreurs dans la Bible (troisième lettre, p. 112); que saint Paul était naturellement persécuteur ; qu'il n'avait pas entendu Jésus-Christ lui-même (première lettre, p. 29); qu'il y a dans ses écrits dc-s passages outrés (troisième lettre, p. 117); que vous n'êtes pas toujours de son avis ; <p\e vous prouverez que vous avez quelquefois raison de n'en être pas. (Ibid., p. 118.)
Saint Paul déclare lui-même que l'Evangile qu'il a prêché n'est point selon ies hommes, qu'il ne l'a reçu d'aucun hommeâ mais par la révélation de Jésus -Christ. (Galat. i, 11.) Cet apôtre a été persécuteur avant sa conversion, mais a-t-il persécuté quelqu'un depuis son apostolat*.' Je conviens que saint Paul n'était pas tolérant selon vos principes; je vous ai montré dans ma cinquième lettre ipi? Jésus-Christ lui-même ne l'était pas, et aucun de ses apôtres ne l'a été. Vous citez saint Jacques ( première lettre, p. 29) , choisi par le Maitre en personne, et qui avait reçu de sa propre bouche les instructions qu'il
nous transmet; or, saint Jacques ne dit point qu'il faut tolérer ceux qui sont dans l'erreur, mais qu'il faut les convertir. (Jac. iv, 19.) Saint Jean, choisi de même et instruit par Jésus-Christ, saint Jean, l'apôtre de la charité, défend de recevoir celui qui n'enseigne pas la doctrine de Jésus-Christ; il ne veut pas seulement qu'on le salue (IlJoan. 10) : voilà encore un persécuteur. Saint Pierre, élevé à la même école, dépeint les faux prophètes sous les plus noires couleurs, et les menace de la perdition. (Il Petr. h.) Tel est le langage de tous les apôtres.
C'est ainsi que vous replantez l'arbre, en corrigeant la Bible, et en contredisant les apôtres. Il a fallu que vous fussiez censuré pour découvrir enfin vos vrais sentiments; vous ne parliez pas si clairement dans Emile; le style emporté de vos différentes lettres ne ressemble plus au ton doucereux et bénin du Vicaire savoyard.
' Venons aux objections que vous continuez de faire contre les preuves de la révélation, contre les miracles. C'est le poste où vous croyez triompher; mais vous êtes encore loin de la victoire. Je les suivrai dans le même ordre que vous les proposez.
Etablir la religion par des faits, c'est la remettre sous l'autorité des hommes.
Nos prosélytes auront deux règles de foi, qui n'en font qu'une, la raison et l'Evangile; la seconde sera d'autant plus immuable quelle ne se fondera que sur la première, et nullement sur certains faits, lesquels, ayant besoin d'être attestés, remettent la religion sous l'autorité des hommes. (Première lettre, page 19.)
L'Evangile soumis à la raison est-il encore règle de foi? C'est un livre comme un autre. // sera règle de foi immuable. Les jugements de la raison sont-ils immuables?
l'ont-ils jamais été? Dans cette multitude d'hommes qui ont prétendu suivre leur raison, depuis l'Evangile comme auparavant, v en a-t-il deux qui se soient accordés sur les points les plus nécessaires? Trop souvent la raison nous trompe, disiez-vous aictrefois, nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser. (Emile, tome 111, p. 91.) Et aujourd'hui c'est elle qui doit servir d'interprète à l'Evangile : si nous avons droit de récuser l'interprète, à quoi servira le texte de la loi.
tes faits remettent la relig:onsous l'autorité des hommes... En soumettant l'Evangilo à la raison, ne le soumettez-vous pas à l'autorité des hommes, autorité récusable selon vous-même? Sur quel objet Je témoignage des hommes est-il plus faillible sur les faits ou sur les dogmes? Y a-t-il entre eux la même variété d'opinions sur un fait palpable que sur une question spéculative? Les hommes sont-ils aussi sujets à douter de ce qu'ils voient, de ce qu'ils touchent, de ce qu'ils sentent, que de ce qu'ils on cru apercevoir en méditant? D'ailleurs, pour constater les faits qui servent de fondement à l'Evangile, ce n'est point à un ou deux té-
moins qu'il faut se lier; je vous l'ai déjà dit, der, c'est celle que Dieu a dû choisir parla face du monde entier changée par Jésus- préférence; or, tel est le témoignage des Christ et les apôtres, voilà nos témoins et sens.
nos monuments; fonder l'Evangile sur cet Vous poursuivez (troisième lettre, p. 71) : appui, est-ce le soumettre à l'autorité des Sur ce raisonnement qui me parait juste et hommes? Fussé-je seul dans l'univers, il simple, on a trouvé que Dieu avait donné à la me serait impossible de douter de l'existence mission de ses envoyés divers caractères qui de Jésus-Christ, de ses apôtres, de leur pré- rendaient cette mission reconnaissable à tous dication, de leurs miracles. les hommes, petits et grands, sages et sots, Telle est la contradiction constante et la savants et ignorants.... Le premier, le plus bizarrerie de vos principes. Obligé de vous important, le plus certain de ces caractères se démontrer à yous-même les premières vé- tire de la nature de la doctrine, c'est-à-dire rites de la religion naturelle, vous avez com- de son utilité, de sa beauté, de sa sainteté, de menée par fermer les yeux aux lueurs trom- sa vérité, de sa profondeur et de toutes les peuses de la raison, pour n'écouter que la autres qualités qui peuvent annoncer aux V6ii du. sentiment intérieur, (^mi/c, toihe III, hommes les instructions de la suprême sagesse p. 39.) A présent vous soumettez l'Evangile et les préceptes de la suprême bonté. Ce cash ce juge infidèle que vous n'avez pas cru ractère est, comme j'ai dit, le plus siir, le plus devoir consulter. Dieu nous avait donné infaillible; il porte, en lui-même une preuve l'Evangile pour redresser les erreurs de la qui dispense de toute autre, mais il est le raison égarée dans tous les hommes; et, moins facile à constater; il exige, pour être contre la nature des choses, c'est la raison senti, de l'étude, de la réflexion, des connaisqui doit redresser l'Evangile! Dans ce beau sances , des discussions qui ne conviennent système, quelle prérogative accordez-vous qu'aux hommes sages qui sont instruits et qui à l'Evangile sur le Manuel d'Epictète, ou sur savent raisonner. .a République de Platon? Cela est au mieux; et comme il y a certai-
Ceci, au reste, est une objection isolée et nement dans le monde très-peu d'hommes
lAchée au hasard; c'est dans la troisième instruits, capables de raisonner, qui aient
lettre que vous entamez sérieusement la tout à-la fois de l'étude, de la réflexion, des
matière. Il est curieux de vous voir d'abord connaissances, de la droiture, qui soient
poser des principes qui font clairement votre exempts de préjugés, de passion, d'entête-
condamnation. ment; cette preuve pourrait tout au plus
Les hommes, ayant des têtes si diversement faire impression sur un seul entre mille. Si
organisées , ne sauraient être affectés tous cela est vrai parmi nous, combien ne l'est-il
également des mêmes arguments, surtout en pas plus chez les nations sauvages, barbares,
matière dp foi. Ce qui paraît évident à l'un, stupides, ignorantes, abruties, égarées ou
ne paraît pas même probable à l'autre; l'un prévenues, telles qu'elles étaient, sans ex-
par son tour d'esprit n'est frappé que d'un ception , à la prédication de l'Evangile?
genre de preuves, l'autre ne l'est que d'un Croirons-nous que Dieu ait voulu donner à
genre tout différent. Tous peuvent bien quel- la mission de ses envoyés le seul caractère
quefois convenir des mêmes choses; mais il qui ne pouvait être alors presque d'aucun
fist très-rare qu'ils en conviennent par les usage, qui ne pouvait réunir seulement
mêmes raisons. (Troisième lettre, p. 71.) deux familles dans la profession d'une même
Principe admirable dès qu'il s'agit d'objets foi? La croyance d'un Dieu maître de l'uni* de spéculation ; mais quand il est question vers est sans doute une doctrine sainte, de faits palpables, voi)t-on ces têtes, si di- vraie, utile, profonde, salutaire; il y a plus, versement organisées, disputer encore et elle est claire et évidente; avait-elle pu réu^ recourir aux arguments? On ne fait point de nir deux sectes de philosophes? dissertations pour savoir si un homme est II est étonnant que vous n'ayez pas mis vivant ou mort, et s'il, faut l'enterrer; s'il au nombre des signes qui caractérisent une est sain ou malade, et s'il faut un médecin ; doi-trine révélée l'évidence et la clarté : aus'il a bien dîné ou s'il meurt de faim; si une riez-vous changé de sentiment sur cet artifemme qui vient d'accoucher est la mère de de? Alors l'obscurité des dogmes ne serait son enfant; si le soleil luit ou si c'est la plus une objection à faire contre la révélalune : voici donc le joug sous lequel l'entê- tion. Il y avait sans doute quelque raison tement, les préjugés, l'humeur et le carac- secrète de supprimer ce caractère; il faut la tère, l'intérêt et les passions sont forcés de laisser deviner au lecteur. Continuons à plier, le témoignage des sens,; et il n'y en a vous écouter, point d'autre. Le second caractère est dans celui des hom-
L.ors donc, continuez-vous, que Dieu donne mes choisis de Dieu pour annoncer sa parole;
aux hommes une révélation que tous sont obli- leur sainteté, leur véracité, leur justice, leurs
gés de croire, il faut qu'il l'établisse sur des mœurs pures et sans taches, leurs vertus inac-
preuves bonnes pour tous, et qui, par cotisé- cessibles aux passions humaines, sont, avec
quent, soient aussi diverses que les manières les qualités de l'entendement, la raison, l'es-
de voir de ceux qui doivent les adopter. A prit, le savoir, la prudence, autant d'indices
merveille. Donc, s'il est une espèce de preuve respectables dont la réunion , quand rien ne
bonne pour tous, sur laquelle il n'y ait s'y dément, forme une preuve complète en
qu'une seule manière de voir et de sentir; à leur faveur, et dit qu'ils sont plus que des
laquelle tous soient également forcés de ce- hommes. Ctci est le signe qui frappe par pré-?
Îi89 PART. I. THEOLOGIE PHILOS. — LE DEISME REFUTE PAR LUI-MEME. 590
férence es esprits bons et drotts, qui voient min de la vérité : le peuple y parviendra In vérité partout où ils voient lu justice, et connue il pourra par la voie de Terreur. n'entendent la voix de Dieu que dans la bon- Pourvu qu'il croie, qu'importe que ce soit che de la vertu. Ce caractère a sa certitude sur des preuves apparentes ou réelles? Dieu encore, niais il n'est pas impossible qu'il- est cependant la vérité, la justice, la bonté, trompe, et ce n'est pas un prodige qu'unim- la sainteté môme : oui, mais pour les bons posteur abuse les yens de bien, ni qu'un homme raisonneurs seulement; à l'égard des autres, de bien s'abuse lui-même, entraîné par Car- il n'est pas scrupuleux, il les dupe, il so deur d'un saint zèle qu'il prendra pour de joue d'eux pour leur plus grand bien. Voilà l'inspiration. un système miraculeux. Autrefois l'homme Donc ce caractère, quoique vrai, quoique se fit des dieux à son image; c'est encore propre a Jésus-Christ et à ses apôtres, n'est de môme aujourd'hui. Supprimons toutes pas le seul auquel nous devons nous arrô- réflexions, elles seraient insultantes, ter, ni celui qui a fait le plus d'impres- Jésus-Cbrist, à la vérité, pensaitun peudifsion. féremment. 11 rend grâce à son Père d'avoir ea- Vous assignez pour troisième caractère clié lavéritéauxsagcsetdel'avoir révéléeaux des envoyés de Dieu, une émanation de la simples. (Mat th. xi, 25.) Il déclare à ses discipuissance divine, qui peut interrompre et pies que s'ils ne deviennent semblables à des changer le cours de la nature à la volonté de enfants ils n'entreront pas dans le royaume ceux qui reçoivent cette émanation. Ce ca- des cieux. (Mat th. xv, 3.) Saint Paul, animé ractère est sans contredit le plus brillant des du même esprit, répète continuellement trois, le plus frappant, le plus propre à sau- que Dieu a rendu folle la sagesse de ce ter aux yeux ; celui qui, se marquant par un monde, qu'il perdra cette sagesse prétendue, effet subit et sensible, semble exiger le moins qu'il réprouvera la fausse prudence des sad'e rumen et de discussion : par là ce carac- vants, qu'il a choisi par préférence ce qu'il tère est aussi celui qui saisit spécialement le y avait de plus faible et de mo.ins éclairé peuple, incapable de raisonnements suivis, dans le monde pour confondre les sages et d'observations lentes, sûres, et en toutes choses les puissants. (I Cor. i, 27.) Voilà les frons raiesclave des sens. (Troisième lettre, p. 73.) sonneurs bien maltraités. Mais vous n'êtes Très-bien jusque-là; mais, ajoutez-vous, pas de l'avis de saint Paul. (Troisième lettre, c'est ce qui rend ce même caractère équivoque, page 118.) Ce que dit Jésus -Christ est peutcomme il sera prouvé ci-après. Nous exami- être une faute glissée dans le texte; il n'est lierons ces preuves prétendues. pas démontré que l'Evangile n'ait point été
En attendant, il est bien singulier que le altéré du tout. (Première lettre, p. 24.)
caractère le plus brillant de la révélation Pourvu, dites-vous, qu'on admette sa
soit le plus équivoque, et qu'étant le plus doctrine, c'est la chose la plus vaine de dis-
frappant il soit aussi le plus trompeur. 11 puter sur le nombre et le choix des preuves ,
faut que Dieu ait bien mal arrangé les orga- et si une seule me persuade, vouloir m'en
nés de notre cerveau, puisqu'il l'a disposé faire adopter d'autres est un soin perdu.
de manière que nous sommes plus sensibles (Troisième lettre, p. 74.) Voici ce que cela
à l'erreur qu"à la vérité, plus frappés de ce signifie en bon français : la morale de l'E-
qui ne prouve rien que de ce qui prouve vangile est excellente, ma raison l'adopte;
quelque chose. Voyons où ceci aboutira. je n'ai pas besoin d'autre révélation. Qu'elle
Et en effet , pourvu qu'il frappe ceux aux- vienne de Dieu ou du diable, du ciel ou de
quels il est destiné, qu'importe qu'il soit ap- l'enfer, que son auteur soit ou un saint, ou
parent ou réel? C'est une distinction qu'ils un imposteur, un sage ou un visionnaire,
sont hors d'état de faire : ce qui montre qu'il un thaumaturge ou un charlatan, que
n'y a de signe véritablement certain que celui m'importe ? Pourvu que je la suive , je n'ai
qui se tire de la doctrine , et qu'il n'y a par pas besoin d'autre croyance , je suis assez
conséquent que les bons raisonneurs qui puis- bon chrétien : voilà voire système dépouillé
sent avoir une foi solide et sûre; mais la do tout le verbiage dont vous avez voulu
bonté divine se prête aux faiblesses du vul- l'envelopper.
gaire, et veut bien lui donner des preuves qui Vous vous [daignez néanmoins de ce que fussent pour lui. vos ennemis vous accusent de ne pas croire Parlez plus clairement, Monsieur; Dieu à la révélation, parce que vous ne croyez Bsf un fourbe adroit qui mène le peuple pas aux miracles. Pour que celte conséquence comme il a besoin d'ôtre mené, qui le trom- fût juste, répondez-vous, il faudrait de deux pe, parce qu'il est fait pour ôtre trompé, qui choses l'une, ou que les miracles fussent l'use sert du mensonge pour faire croire à la nique preuve de la révélation, ou que je rejevérité, de l'imposture pour inspirer la sa- tasse également tes autres preuves qui l'attes- "esse, du crime pour nous conduire à la tent. Or il n'est pas vrai que les miracles aintefé. Dieu, qui connaît le prix des cho- soient l'unique preuve de la révélation, et il ses, considère tout autrement les savants n'est pas vrai t/ue je rejette, les autres preuves ; que les ignorants: ceux-ci sont à ses yeux puisqu'un contraire on les trouve établies dans de viles créatures qui ne méritent pas de l'ouvrage même, où l'on m'accuse de détruira connaître le vrai; une religion sage, sainte, la révélation. (Troisième lettre, p. 75.) certaine, n'est pas faite pour eux : la foi so- . 1° Vous ave/, tort de dire, les autres preulide et sûre est réservée aux bons raison- '. ves : vous venez d'enseigner qu'il n'y a de neurs; ils iront tout droit au ciel par le che- S si<jnc vraiment certain de la révélation que
Ko,
relui qui $e tire de la doctrine. (Troisième ce sont des œuvres évidemment surnatu-
lettrc, p. 73.) Voilà donc la seule preuve relies, et des actes de vertu, de charité, de
que vous admettez. miséricorde : que Dieu n'a pas pu per-
2° Vousfaites encore tous vos efrorts pour mettre qu'ils fussent opérés pour confirmer
nous faire douter de cette preuve unique, une fausse doctrine , }mrce qu'il aurait par
Après avoir avoué l'excellence de la morale de l'Evangile, vous ajoutez : Avec tout cela ce même Evangile est plein de choses incroyables ; de choses qui répugnent à la raison
là rendu l'erreur et la séduction inévitables. Nous concluons que non-seulement Dieu a voulu soumettre à l'Evangile les grands génies parla sublimité de la doctrine, les cœurs
et qu'il est impossible à tout homme sensé de bons et vertueux, par la sainteté des exemconervoir ni d'admettre. {Emile, tom. III, pies et de la morale, les simples et les ignop. 168.) Un tel mélange de choses excellen- rants, par l'éclat des miracles; mais qu'il a
tes et de choses absurdes peut-il venir de- Dieu ? Un homme capaole d'enseigner tout à la fois une morale excellente, et des dogmes qui répugnent a. la raison, peut-iK^être l'envoyé de Dieu ?
3* Il est vrai que vous avez rendu hommage à la sainteté de Jésus-Christ; mais
voulu les subjuguer tous par ces trois preuves réunies : que donner à l'une Ja préférence, c'est aller contre les vues de Dieu : qu'en attaquer une seule, c'est porter atteinte aux autres, et se rendre légitime^ ment suspect d'incrédulité.
Avec une profession de foi si claire, nous
vous nous faites à présent remarq jer que ce ne redoutons point la calomnie ; si la vôtre caractère est trompeur. Il n'est pas impossible, dites-vous, qu'un homme de bien s'abuse lui-même, entraîné par l'ardeur d'un saint zèle , qu'il prendra pour de l'inspiration. (Troisième lettre, p. 73.) Déjà vous avez insinué ailleurs assez clairementque la tète a pu tourner à Jésus-Christ (A M. de Beaumont, p. 84); si donc il est vrai que les prouves de la révélation se trouvent établies dans l'ouvrage môme où l'on vous accuse de la détruire, il n'est pas moins vrai que dans ce même ouvrage et les suivants, elles
était aussi sincère, il est à présumer qu'on y aurait eu égard. Nous remettons l'examen de vos objections contre les miracles, à la lettre suivante.
Je suis, etc.