‹ Œuvres completes de BergierChapitre 63 sur 255 · EXAMEN DU SYSTEME DE BAYLE · texte numérisé non relu

EXAMEN DU SYSTEME DE BAYLE

SUIl L'OKIGIINE DU MAL.

Pour réfuter efficacement ce système, il faut, co me semble, faire trois choses : 1" démontrer que l'hypothèse des deux principes, de quelque manière qu'on la conçoive, est absurde eu elle-même; 2" déi non ii « : i qu'en l'admettant on ue répond point

aux difficultés qui naissent sur l'origine du mal ; 3" faire voir que ces difficultés no sont rien moins qu'insolubles. Ces trois choses bien uxéculées formeront en faveur do la religion une démonstration complète et iu- \ incihlo.

/Ml

Examinons donc d'abord l'hypothèse dos deux principes en elle-même, envisageonsla sous toutes les laces imaginables, el montrons que de quelque manière qu'on la conçoive, elle renferme toujours quelque chose de contradictoire et d'absurde-

En admettant deux principes éternels, l'un bon, l'autre mauvais, uu l'on suppose que l'un des deux dépend de l'autre et lui est inférieur, ou l'on suppose que leur dépendance est mutuelle, en sorte que l'urine puisse agir sans l'autre, ou entin on les suppose indépendants l'un de l'autre.

Si l'un des deux principes dépend de l'autre, il est clair, 1° que l'inférieur cesse par là môme d'être premier principe, qirà la vérité il peut lui être libre de vouloir, mais non pas d'exécuter; 2° que si c'est par exemple le mauvais principe qui dépend du bon, celui-ci n'a pas pu lui permettre d'agir sans se rendre aussi responsable de tout le mal qui existe que s'il l'avait produit luimôme. Au contraire, si c'est le mauvais principe qui est supérieur au bon, il a dû empocher ce dernier de faire du bien, ou il n'a pas agi suivant l'inclination de sa nature.

Si l'on suppose que la dépendance est mutuelle entre les deux principes, ils n'ont pu agir ni l'un ni l'autre que d'un consentement mutuel ; ils n'ont pu rien produire saris avoir auparavant passé transaction de ne se pas troubler mutuellement dans leurs opérations. Or, n'est-il pas aussi impossible que le bon principe consente à la production du mal, qu'il est impossible qu'il le produise iui-môme? Bayle ne soutient-il pas expressément que le bon principe a dû s'abstenirplulôt de produire aucune créature que de consentir que le mauvais principe la rendît imparfaite ou malheureuse? et il faut dire la même chose du mauvais principe; et par conséquent celle convention que l'on suppose répugne également à la nature des deux principes.

il faut donc se retrancher nécessairement à soutenir les deux principes indépendants l'un de l'autre ; telle en ell'et parait avoir élé l'hypothèse des manichéens que Bayle a adoptée; mais il n'est pas plus difficile de la déduire que les deux premières.

Ei\ ell'et, ou ces deux principes indépendants agissent librement, ou ils agissent nécessairement. Si c'est librement, par exemple, que le bon principe agit, si c'est librement qu'il s'est déterminé à produire quelque chose, supposons pour un instant qu'il ne se soit pas déterminé. Dans cette supposition, le mauvais principe n'aurait pas pu agir, je le prouve : Le mauvais principe ne peut laire que du mal ; or, le mal suppose un sujet existant ; puisque nen n'est mal, rien n'est mauvais en lui-môme, mais seulement par rapport à quelqu'un ou à quelque chose. Ainsi, si le bon principe n'avait pas produit des créatures avec telles perfections, le mauvais principe n'auraii pas pu produire le mal d'imperfection tn empêchant que ces perfections fussent

données à des créatures qui en étaient capables ; si le bon principe n'avait pas produit des hommes capables d'être heureux, le mauvais principe n'aurait pas pu produire le mal physique en les rendant malheureux ; si le bon principe n'avait pas créé l'homme libre, le mauvais principe n'aurait pas pu produire le mal moral en le faisant pécher. Donc, si le bon principe n'avait point fait de bien, le mauvais principe n'aurait point pu faire de mal ; et c'est ce qui était à prouver. D'où je conclus : 1° que cette hypothèse retombe dans la précédente où l'on suppose un principe dépendant de l'autre, et par conséquent se détruit elle-même ; 2" que le bon principe, en se déterminant librement à créer quelque chose, s'est rendu responsable de tout le mal qu'a fait le mauvais principe.

Voilà donc les manichéens et Bayle leur défenseur réduits à supposer les deux principes agissant nécessairement et indépendamment l'un de l'autre; c'est aussi ce qu'ils semblent supposer dans leurs raisonnements. Reste à démontrer l'absurdité de cette dernière hypothèse.

1° S'ils ont agi nécessairement, comme ils sont éternels, ils ont agi de toute éternité, et le monde par conséquent est éternel. Conséquence que Bayle ne paraît pas admettre, et qui, d'ailleurs, est démontrée fausse contre les athées.

2° Un bon principe qui agit nécessairement, qui agit par l'impulsion de sa nature à laquelle il ne peut pas résister, fait nécessairement tout le bien qu'il peut faire. Or, peut-on dire que le bon principe n'a pu rien faire de plus parfait que ce qui existe? Souliendra-l-on sérieusement que l'homme n'a pas pu être créé plus parfait qu'il no I est "/Pourquoi le bon principe a-t-il créé les anges dans un degré de perfection si supérieur à l'homme? Pourquoi, parmi les hommes mômes, y en a-t-il de si parfaits, d'autres, au contraire, si disgraciés de la nature? Pourquoi le bon principe ne les a-t-il pas rendus tous égaux?

Je sais que le manichéen répondra que le mauvais principe l'en a empêché. Mais 1° il détruira donc lui-même son hypothèse, les deux principes ne sont plus indépendants l'un de l'autre, puisque le mauvais principe empêche le bon de faire tout lé bien qu'il ferait sans cela. 2° Pourquoi le mauvais principe qui fait nécessairement tout le mal qu'il peut, n'a-l-il pas également exercé sa malignité sur toutes les créatures? Pourquoi a-t-il laissé les unes jouir tranquillement des faveurs du bon principe, tandis qu'il les a arrachées à d'autres? Il n'en a donc haï que quelquesunes et a été touché de compassion envers les autres? Il a permis par exemple que Pierre vint au monde avec un corps sain et entier, et a fait naître Paul aveugle ou estropié; quelle bizarrerie 1 disons mieux, quel ridicule? N'est-ce pas abuser étrangement de la patience de ses lecteurs que de les leur proposer sérieusement con-iiie

un système plus raisonnable que celui que la religion nous fournit ?

Mais peut-être que Bnyle mettra son système a couvert do ces absurdités en le concevant autrement. Il y a, dira-t-il, entre les deux principes un équilibre mutuel de puissance; ils se sont déterminés tous les deux nécessairement à agir, ils n'ont point fait de convention entre eux, le bon principe a créé nécessairement tout le bien qu'il a pu, le mauvais principe de son côté y a mis autant de mal (|u'il a pu y en mettre ; ils n'ont pu s'empêcher muluellemen-t d'agir ainsi, parce qu'ils sont indépendants l'un de l'autre.

Mers cette réponse laisse le système sujet à tous les mômes inconvénients. Le monde, 1° n'en sera pas moins éternel; 2" les deux principes sont nécessairement d'une puissance bornée et limitée, puisquMIs n'ont pu l'aire ni l'un ni l'autre que ce qu'ils ont t'ai l, el qu'ils n'ont rien l'ait (pue de très-borné et de très-limité ; 3° deux puissances nécessaires et indépendantes doivent toujours être dans le même degré de force; elles doivent donc toujours se contre-balancer tellement que jamais l'une ne l'emporte sur l'autre ; donc si les deux principes sont égaux, nécessaires el indépendants, toutes les créatures ont dû être nécessairement dans le môme degré de perfection et d'imperfection ; toutes les créatures, dis-je, non-seulement les individus de chaque espèce, mais les espèces elles-mêmes ont dû. être également mi-partie de bon et de mauvais, sans que jamais l'une remportât sur l'autre, et c'est ce qui est détruit par l'évidence. Quelle inégalité prodigieuse, nonseulement entre les différentes espèces de créatures, mais encore entre les différents individus de la môme espèce 1 Prenons quel homme l'on voudra, il a sûrement des perfections et des imperfections; mais esl-il bien certain que le bien et le mal sont si également mélangés en lui que l'un des deux principes n'y a pas plus mis du sien que l'autre? Supposons-le cependant, et jetons maintenant les yeux sur isn autre homme plus disgracié de la nature que lui, perclus, stupide, et avec tout cela vicieux et méchant. D'où vient celte inégalité monstrueuse, si deux principes égaux et nécessaires ont indifféremment contribué à la production de ces deux hommes? Il faut donc dire nécessairement que le bon principe a été le plus fort dans la création du premier, el le mauvais au contraire dans la création du second. Si le bon principe a élu le plus fort dans la production du premier homme, il a donc pu multiplier eu son ouvrage les perfections tant qu'il a voulu, sans en pouvoir être détourné ou empêché par le mauvais principe; pourquoi en effet ce dernier l'aurail-il empêché plutôt de lui donner vingl degrés de perfeclion, que de lui en. donner dix? Pourquoi cependant ce premier homme dont nous venons de parler, à qui le bon principe a été le maître de doni.er toutes les perfections qu'il aurait

voulu, manque-t-il d'une infinité do bonnes qualités qu'il pouvait recevoir sans aucun inconvénient? On pourrait pousser ce raisonnement a l'infini et multiplier les absurdités et les contradictions de cette hypothèse extravagante, en autant de manières qu'il y a de créatures dans l'univers.

Essayons cependant encore de la rendre moins absurde s'il se peut, en la tournant d'une autre manière. Il ne faut pas, dirat-on, raisonner sur chaque créature vn particulier , comme si les deux principes avaient travaillé de concert à sa production ; il faut envisager la totalité des êtres créés; chaque principe a mis sur celle totalité une certaine quantité de bien ou de mal, ces deux qualités mélangées différemment ont produit dans les créatures l'inégalité que nous y voyons.

Mais sans examiner ici en quelle quantité le bien et le mal ont été mis dans le monde, s'il n'y en a pas plus de l'un que de l'autre, si, par conséquent, l'un des deux principes n'a pas été plus fécond ei plus puissant que l'autre, je ne demande qu'une chose :

Ou ce mélange de bien el de mal s'est fait au hasard, ou i! s'est fait par la direction et suivant le bon plaisir des deux principes. Dira-t-on qu'il s'est fait au hasard? Quoi, ces deux principes, outre le défaut monstrueux d'êlre bornés en puissance, de n'agir pas librement, ont encore celui d'agir à l'aveugle ? C'est par hasard que les créatures ont différents degrés de perfection? C'est par hasard que l'ange est plus parfait que l'homme? C'est par hasard que celui-ci est plus parfait que les brutes, et que ces derniers le sont plus que les êtres inanimés? C'est par hasard que l'âme raisonne et que la pierre ne raisonne pas? En un mot, c'est par hasard qu'il y a de l'ordre et de la beauté dans l'univers? Enlend-on bien ce que l'on dit, lorsqu'on parle de la sorte ?

Si ce mélange du bien et du mal s'est fait par la direction des deux principes, toules les difficultés reviennent, et je demande pourquoi il s'est fait avec tant d'inégalité, pourquoi il s'est trouvé, dans ce partage des créatures si favorisées, d'autres au contraire si maltraitées? Et c'esl pourquoi on ne répondra jamais rien qui fasse concevoir comment deux puissances égales el nécessaires agissent d'une manière si inégale et si diversifiée.

Voilà donc l'hypothèse des deux principes démontrée fausse et absurde de quelque manière qu'on la conçoive; joignons à tous ces raisonnements les démonstrations qui prouvent évidemment l'existence d'un seul premier principe infiniment puissant, infiniment bon, souverainement libre et indépendant, pourra-l-on être tenlé un seul instant d'abandonner la vérité chrétienne pour y substituer des extravagances et des chimères?

L'hypothèse des deux principes n'est donc pas propre à résoudre les difficultés qui naissent de l'origine du mal, et c'est la seconde chose que l'on a entrepris do prou-

Côl

v*m ; à moins qu'on ne veuille dire qu'une hv'polhèse qui paraît renfermer quelquos absurdités, doit être rejetée pour en admettre une qui en renferme de plus grandes et on plus grand nombre.

On a démontré qu'un premier principe nécessaire et indépendant d'un autre, est une chimère; il faut donc nécessairement supposer que Je bon principe qui a produit ce qu'il y a de bien dans le monde est libre et indépendant. Or, que ce principe libre et indépendant ait produit lui-même le mal, ou qu'il ait permis à un mauvais principe do le produire, cela n'osl-il pas égal? Dans l'un et l'autre de ces cas, n'est-il pas également comptable du mal qui se Irouvenians le monde? Ce mauvais principe donc, que Bayle soutient avec tant de chaleur, n'est qu'une chimère incapable de mettre le bon principe à couvert des reproches que cet auteur lui fait.

Mais eniin il faut répondre aux objections de Bayle, et c'est la troisième chose que l'on va essayer de faire, après avoir observé que des objections qui tendent à appuyer une supposition démontrée absurde, ne peuvent filre que des sophisines, et que quand môme on ne pourrait p;>s y répondre directement, ils seraient suffisamment réfutés par ce que nous venons de dire. Il prétend que les trois espèces de maux que l'on voit élans le monde, le mal d'imperfection, le mal physique ou les misères que nous éprouvons en celte vie, et Je mal moral, c'est-à-dire le [)éché, sont incompatibles avec la bonté infinie de Dieu, et que si le premier principe de toutes choses est infiniment bon, il n'a pas pu les permettre.

Et pour commencer par le mal d'imperfection, si Dieu est infiniment bon, nous dit Bayle, il doit aimer également toutes ses créatures, il doit leur donner toutes les perfections qui leur conviennent, il ne doit point rendre de certains hommes parfaits, par exemple, tandis qu'il disgracie les autres; pourquoi, en effet, cette injuste préférence ?

Que l'on prenne garde d'abord au principe sur lequel Bayle s'appuie, nous verrons jusqu'où il conduit; mais considéronsle en lui-môme avant que d'en examiner les conséquences, voyons comment un Dieu également bon, puissant et libre, a pu et a dû partager ses dons.

Concevons-Je sur le point de créer le monde; maître de créer ou de ne pas créer, il ne doit rien à personne ; l'existence qu'il donne à quelque être que ce soit est un bienfait qu'il pouvait lui refuser, chaque degré de perfection qu'il y ajoute est une nouvelle faveur et une marque de sa bonté ; si donc il partage inégalement ses dons, qui pourra se plaindre? Qui pourra l'accuser d'acception de personnes? Développons encore davantage ce principe.

Il est clair que dans la totalité des créatures, Dieu a pu produire différentes espèces supérieures en perfection les unes aux autres, il crée d'abord de pures intelli-

gences à qui il distribue, comme il lui plaît, les qualités spirituelles; mais en quelque degré qu'il les leur donne, il pouvait leur en donner davantage, puisqu'il est toutpuissant; mais les leur doit-il pour cela? non sans doute. Il pourrait donc aussi leur en donner moins, sans leur faire tort, par la même raison.

Dieu produit une seconde espèce de créatures bien inférieure en perfection à la première, ce sont les hommes; ces derniers peuvent-ils se plaindre de ce qu'il ne les a pas égalés aux anges? Non, la raison en est claire; Dieu ne leur devait rien; quelque peu qu'il leur ait donné, il est toujours vrai de dire qu'il leur a donné beaucoup; co qu'il a accordé de plus aux autres n'est pas un litre pour les premiers de prétendre à la môme perfection.

Supposons maintenant que Dieu ait créé le premier homme avec dix degrés de perfection, et le second seulement avec neuf; celui-ci pourra-t-il se plaindre de ce que Dieu lui- a moins donné qu'au premier? Sur quoi fondé? Dieu, en donnant dix degrés de perfection au premier homme, s'est1- il obligé par là à en donner autant au second ? Si cela était, donc, en créant les anges, et en leur donnant tant de degrés d'intelligence, il s'est de môme obligé à en donner autaut aux hommes et à toutes les créatures qu'il produirait ensuite?

Point du tout, direz-vous, parce que les hommes sont d'une espèce différente des anges. Mais pourquoi sont-ils d'une espèce différente, et d'une espèce moins parfaite? Parce que Dieu l'a voulu, et les a créés tels; parce qu'il leur a donné des attributs corporels qu'il n'a pas donnés aux anges, et des attributs spirituels en moindre degré qu'à ces derniers. Kl pourquoi ne me plaindraisje pas de cetle distribution ? Pourquoi Dieu, au lieu de ces attributs corporels dont je pouvais me passer, ne m'a-t-il pas donné les attributs d'un ange, qui m'eussent rendu et plus parfait et plus heureux? Pourquoi, au lieu de me créer entre les individus de l'espèce la moins parfaite, ne m'a-l il pas placé entre ceux de la plus parfaite?

Si donc je [mis me plaindre de ce que Dieu m'a donné un corps perclus, tandis qu'il en a donné un vigoureux et robuste à mou voisin, de ce que je ne suis qu'un stupide, tandis qu'il est un homme d'esprit, je puis me plaindre de même de ce que Dieu, aulieu de me faire homme, ne m'a pas fait ange; ou pour mieux dire, je suis également injuste dans l'une et'l.'autre de ces plaintes, puisque Dieu ne me devait rien, et qu'il m'a cependant donné beaucoup.

En deux mois voici un raisonnement contre lequel on ose défier Bayle de rien opposer de raisonnable : Dieu a pu, sans déroger à sa bonté, mettre de l'inégalité entre les différentes espèces de créatures qu'il a produites; donc il a pu en mettre ; entre les différents individus de la môme espèce.

Voilà donc le prétendu principe de Bayle,

PART. 1. THEOLOGIE PHILOS. - EXAMEN Mi SYSTEME OK BAYLE.

que Dieu doit aimer également ses créatures, démontré faux ; puisqu'il no signifie nuire chose, sinon que Dieu a du nécessairement donner à toutes ses créatures, de quelque es, èce qu'elles soient, le môme degré de perfection.

Celui-ci vaut bien mieux? un Dieu infini* ment bon ne doit refuser à ses créatures aucune des perfections qui leur conviennent; que signifie ce ternie, qui leur conviennent ? Pourquoi les perfections conviennent-elles aux créatures? Pourquoi convient-il à l'homme d'avoir cinq sens, et un tel degré d'intelligence? C'est sans doute parce qu'il a plu à Dieu de les lui donner. Dira-l-on que Dieu ne pouvait le créer sans cela? Prétendre doue que Dieu doit aux créatures ces perfections, c'est dire qu'il est obligé par juslice de leur donner ce qu'il leur accorde par [Mire libéralité. Proposition contradictoire, dont il {liait cependant a Bayle de faire un principe sur lequel roule au moins la moitié de ses objections.

Bayle pour en sauver la contradiction y ajoute un mot: Dieu doit , dit-il, à toutes ses créatures les perfections qui conviennent à leur nature, qui suivent leur nature, qui sont îles propriétés de leur nature. Mais il faudrait être bien simple pour se laisser surprendre à cette équivoque. Si Bayle veut parler des propriétés essentielles de quelque nature, de la nature humaine par exemple, des propriétés qui font partie de la nature de l'homme, il est vrai que Dieu n'en peut produire aucun sans les lui donner, non pas parce qu'il les lui doit, mais parce que c'est une absurdité de créer un homme qui n'ait pas les qualités essentielles à la nature humaine; il serait homme, et ne le serait pas. Mais aussi prétend ra-t-il que d'avoir un corps droit et robuste, avoir cinq sens libres et parfaits soient des perfections de cette espèce? Prétendra-t-il qu'un homme cesse d être homme dès qu'il est borgne ou bossu ? Les perfections donc encore une fois opposées à ces sortes de défauts, ne conviennent à l'homme que parce qu'il a plu à Dieu de les lui donner.

On sent maintenant quel cas on doit faire de cette autre proposition dont il prétend élayer la précédente : Dieu est également le père de tous: proposition très-vraie, consacrée même par le Sainl-li>pril, mais qui ne prouve rien en faveur de Bayle. Dieu est également le père de tous, parce qu'il a créé tous les êtres qui existent, parce que tout le bien qui est en eux vient de lui seul, parce qu'il n'en est aucun à qui il n'ait témoigné par plusieurs bienfaits sa bonté paternelle; mais prétendre, que parce qu'il est le père des anges et des hommes, il a dû rendre les hommes égaux aux anges, est-ce raisonner. Un père fait héritier son aine, et réduit les autres enfants à leur légitime, en est-il moins lé père de tous, parce qu'il ne les fait pas tous égaux do la distribution de ses biens?

J'ai dit qu'après avoir.examiué le principe de Bayle en lui-même nous en verrions les conséquences. Si Dieu est obligé pur sa borné

infinie de donnera sa créature une perfection, dès que cette perfection lui convient, dès qu'il peut la lui donner sans obstacle, comme il n'est aucune créature qui ne finisse loujours recevoir de plus grandes perfections que celles qu'elle a actuellement, Dieu suivant Bayle est obligé de les lui donner; ce qui va droit à l'infini, et qui met par conséquent Dieu dans l'impossibilité de rien créer.

Il ne 'sera pas plus difficile de répondre aux objections que Bayle tire du mal physique, c'est-à-dire, des misères de celte vie qu'à celles qu'il lire des imperfections ^m créatures. Dieu pouvait créer l'homme heureux, dit-il, et il l'a créé misérable, il n'est donc pas souverainement bon. La boulé, c'est la volonté de faire du bien, peut-on l'attribuer à un être qui fait du mal, lorsqu'il pourrait également faire du bien?

Bemarquons d'abord le principe : la bonté, c'est la volonté de faire du bien ; quel bien ? Tout le bien qu'elle peut; lors donc qu'elle est jointe à une puissance infinie, elle doit faire du bien à l'infini. Conséquence absurde, qui démontre l'absurdité du principe pris en ce sens.

La bonté, c'est la volonté de faire quelque bien ; ce principe est vrai pour lors ; mais y a-l-il quelque être intelligent a qui Dieu n'ait fait du bien, à qui il n'ait accordé quelques degrés de bien-être? Y en at-il quelqu'un qui n'aime mieux la manière d'être que Dieu lui a donné que le néant? Or, si tous les êtres intelligents préfèrent leur manière (l'être au néant, ils la regardent donc comme une espèce de bonheur, ils ne la regardent pas du moins comme un malheur. Le malheur peut-il être un objet d'atlacbement? Peut-il paraître préférable à sa privation?

Ainsi, lorsque Bayle s'efforce de prouver que Dieu a créé les hommes malheureux, dans un état indigne de sa bonté infinie, qu'ils ont droit de se plaindre de lui, il contredit en cela visiblement le sens commun, l'opinion de tous les hommes, dont il n'est peut-être pas un, du moins de sensé et de raisonnable, qui n'aime mieux être tel qu'il est que de n'être pas, et qui, par conséquent ne se seule porté à la reconnaissance envers l'auteur de son être. Or, se sent-on porté à remercier quelqu'un de ce qu'il ne nous a pas traités avec bonté, de ce qu'il nous a fait lorl? Il est donc prouvé par le sens commun qu'il n'a pas été indigne de la bonté de Dieu de nous créer tels que nous sommes. Que Bayle chicane tant qu'il voudra, il ne renversera jamais cette preuve dont l'impression sera toujours plus forte que ses sophismes.

Il dira sans doute que si l'étal où nous sommes marque quelque bonté dans le Créateur, il est trop imparfait du moins et trop misérable pour marquer une bonté infinie? Que fallait-il donc que Dieu fît pour témoignera ses créatures une bonté infinie? Qu'il les rendit heureuses. Mais qu'est-ce qu'être heureux? En quoi Bayle faU-il consister le bonheur qu'il prétend que

Dieu a dû nous accorder. Dans un sentiment continuel de plaisir? Et comme une seule sensation douloureuse délruirailce bonheur, du moins pour un moment, il faut pour être heureux selon Bayle, i° èlrè exempt de toute sensation douloureuse, 2° avoir toujours un sentiment de plaisir, du moins in tninimo gradu.

Qu'est-ce donc au contraire que le malheur? Un sentiment continuel de douleur, ou une succession non interrompue de sensations de celle espère.

Dieu souverainement bon peut-il créer un être intelligent dans ce dernier étal? Je ne le crois pas, cet étal est mauvais par luimême et moins désirable, à mon aviv que le néant. Or, un principe bienfaisant ne paraît pas capable de donner l'être à quelque chose, si cet êlre n'est en lui-même un bienfait, un élal préférable au néant.

Mais si on conclut de là : Donc Dieu doit nécessairement créer l'homme heureux dans le sens que nous venons de dire, c'est-àdire, dans un état où, exempt de toule sensation douloureuse même la plus légère, il éprouve continuellement un sentiment de plaisir; celte conséquence est évidemment fausse. N'y a-t-il pas entre ces deux élats contraires un état mitoyen, un état où l'homme également susceptible de sentiments douloureux et de sentiments agréables, les éprouve successivement l'un et l'autre, un élal qui n'esi ni absolument heureux ni absolument malheureux? C'est justement i'élat où nous sommes. Cet état répugne-t-il à la bonté de Dieu ? Nous avons déjà fait voir que non; Iîay le répondra cependant hardiment que oui; mais quelle preuve apportera-t-il ^o sa réponse ? Il dira que telle est l'idée que nous avons de l'être intiniment bon, que nous ne pouvons le concevoir tel, si nous ne lui supposons la volonté de rendre son ouvrage heureux ; il tournera cette phrase en mille manières, mais il ne dira dans le fond rien de nouveau, il n'apportera toujours en preuve que la façon de concevoir, que l'idée qu'il se forme des choses : restera toujours à examiner si celte idée est juste ou non.

A qui Bajle persuadera-t-il qu'un homme qui a vécu soixante ans, par exemple, dans un sentiment de plaisir qui n'a élé interrompu que par quelques moments de douleur, a élé malheureux, a été dans un élat où il était indigne de la bonté de Dieu de le faire naître? C'est cependant ce qu'il faut supposer en adoptant les idées de Bayle sur le bonheur et sur la misère; n'esl-ce pas abuser évidemment des termes que de les employer dans un sens aussidéraisonnable?

Mais ce n'est pas tout. Bayle suppose que Dieu, s'il est bon, doit accorder à l'homme un sentiment de plaisir, du moins inminimo gradu. Mais si l'homme dans cet état vient à se former l'idée d'un plaisir plus grand, et de le souhaiter vivement, de le souhaiter avec inquiétude, ce qui peut très-bien arriver, Dieu par là même sera donc obligé de le lui accorder, puisque, selon Bayle, Dieu

doit le rendre content; et nous voilà de nouveau conduits à l'infini suivant les principes de Bayle.

Venons enfin à ce qui regarde le mal moral, sur lequel Bayle insiste pariiculièrement ; examinons si Dieu sans déroger à sa bonté a pu le permettre. Bayle prétend que non, et soutient que ces deux choses sont absolument incompatibles en Dieu; vouloir sincèrement (pie l'homme soit heureux, et lui laisser la liberté de se rendre malheureux; vouloir sincèrement le bonheur de l'homme et ne lui donner pour y parvenir que les moyens dont on prévoit qu'il abusera ; c'est à celle difficulté seule que se réduisent toutes celles qu'il fait sur la permission du péché.

Pour en sentir le faible, il faut toujours se remettre devant les yeux le principe sur lequel Bayle appuie tous ses raisonnements ; c'est qu'un êlre infiniment bon doit faire le bien et ne pas permettre le mal, puisque l'on entend par bonté une volonté bienfaisante, une inclination de rendre les créatures heureuses ; qu'ainsi Dieu ayant pu rendre les créatures heureuses, ayant pu les empêcher sans aucun inconvénient de se rendre malheureuses, et ne l'ayant pas fait, on ne peut lui supposer celte inclination.

Bayle cependant n'oserait pousser son principe jusqu'où il peut aller, et jusqu'où il va tout droit. La bonté, c'est 'inclination de faire le bien ; donc plus la bonté est grande, pius le bien qu'elle fait doit être grand; donc lorsqu'on suppose une boulé infinie, les bienfaits doivent aller à l'infini. Il est donc obligé de le restreindre lui-même et de lui donner ce sens : La bonté est l'inclination defairequelque bien ; principe vrai pour lors, mais qui met Bayle fort à l'étioit et dont il ne peut faire que très-peu d'usage, comme nous allons voir.

Il ne peut plus, dès lors, raisonner ainsi : Un Dieu infiniment bon, fait à sa créature tout le bien qu'il peut lui faire ; or il pouvait la rendre heureuse, la maintenir dans le bonheur, donc il l'a dû faire : parce que nous lui répliquerions d'abord sur le même ton : Un Dieu infiniment bon fait à sa créature tout le bien qu'il peut lui faire ; donc, de deux biens inégaux il ne doit jamais lui faire le moindre; donc de deux degrés de bonheur que Dieu peut lui accorder, il doit nécessairement la placer dans le plus élevé, ce qui va à l'infini.

11 est donc nécessairement réduit à raisonner de la sorte : Un Dieu infiniment bon ne peut pas causer le mal, tout ce qu'il donne est nécessairement un bienfait ; or, la liberté, les secours que Dieu y a ajoutés, dès lors que Dieu a prévu que l'houime en abuserait, ne sont plus des bienfaits, ce soni des dons pernicieux ; donc Dieu a dû donner des grâces efficaces pour conduire l'homme au bonheur et pour l'y maintenir.

Si l'on peut démontrer que la mineure d< cet argument esl fausse, les diilicuilés d« Bayle disparaissent, son discours n'est plu

Page 1