OBJECTION
Objection. Vainement on prétend se tirer d'à liai re en disant que les mystères de la religion sont au-dessus de la raison, mais qu'ils ne sont pas contraires à la raison ; car voici comme je raisonne: ce qui ne nous semble pas conforme à la vérité, nous le disons contraire à la vérité ; donc ce qui ne jous semble pas conforme à notre raison, nous devons le dire contraire à notre raison.
Réponse. Cette objection ne prouve que ce que nous venons d'avouer, savoir que les mvstères de notre religion sont contraires à la raison prise en particulier, c'està-dire à certaines propositions qui nous paraissent évidentes. Mais cela n'empêche pas qu'ils ne soient conformes à la raison en général; c'est-à-dire, que quelque opposition qu'ils paraissent avoir avec les principes, la raison ne nous dicte pas moins qu'ils sont vrais, parce qu'elle nous dicte -que Dieu ne peut pas nous tromper; elle ne nous dicte pas moins qu'il faut les croire, parce que nous croyons une infinité d'autres choses que nous ne pouvons accorder avec certains principes qui nous paraissent clairs et évidents. Ainsi toutes les chicanes de Baylo sur cette distinction, au-dessus de la raison et contraires à la raison, ne roulent que sur des équivoques et des jeux de mots.
Objection des impies contre la religion. Elle n'est, disent-ils, que l'ouvrage du préjugé, de la coutume, de l'éducation. La peur qu'on nous fait des jugements de Dieu nous empêche de former des doutes raisonnables sur la religion. Nous demeurons dans la superstition par la crainte d'être incrédules.
Réponse. Les incrédules sont inexcusables lorsqu'ils craignent les préjugés de la piété, et qu'ils ne craignent point ceux du libertinage. Je ne nie pas véritablement qu'il n'y ail une infinité de personnes qui croient par les engagements ue la naissance, de l'éducation et de la coutume, plutôt que par la iéflexion qu'ils ont faite sur les caractères de divinité qui sont dans la religion: mais
aussi on doit avouer que les incrédules no doutent que, par l'envie de s'élever audessus des autres en ne croyant rien de ce que le vulgaire croit; par le peu de soin qu'ils ont de s'instruire; par le commerce qu'ils ont avec des débauchés, ce qui fait une éducation toute contraire à la première; surtout par l'envie qu'ils ont de satisfaire toutes leurs passions.
Ils ont donc des préjugés et en plus grand nombre, et plus dangereux que nous. Ils en ont en plus grand nombre, parce que toutes les passions en forment à leur avantage. Us en ont de plus dangereux, parce qu'il est mille fois plus facile de revenir des fausses opinions que l'on a reçues par l'impression de la naissance et de l'éducation, que de celles dont on est préoccupé par toutes les fiassions du cœur.
Ainsi, la coutume et les sens nous ayant persuadés dans notre enfance que les étoiles ne sont pas plus grandes que des flambeaux, nous nous sommes facilement désabusés en raisonnant sur ce sujet: mais on ne voit point de présomptueux qui soit revenu de la bonne opinion qu'il avait conçue de soimême, parce que ce dernier préjugé vient de l'orgueil et de l'amour-propre.
Il faut donc être bien aveugle pour craindre que les principes d'éducation, ou les objets que la religion nous fait entrevoir, soient [dus capables de surprendre notre crédulité, et d'imposer a notre esprit, que l'idée de la volupté présente, le sentiment réel et vif des plaisirs que nous goûtons, des objets qui entrent comme en foule dans notre âme par le canal des sens, la fougue et l'impétuosité de ces passions qui sont si évidemment des principes d'erreur et d'illusion dans la vie civile, qu'il suffit de faire voir qu'un homme est passionné pour lui ôter toute créance.
Mais il n'est pas vrai que la religion soit l'ouvrage des préjugés. Ce n'est pas le préjugé qui nous a persuadés qu'il y avait un Dieu; la raison ne peut s'empêcher de tirer celte conséquence de tout ce que nous voyons. Ce n'est pas le préjugé qui nous persuade que Dieu est un être sage et intelligent: La raison ne reconnaît point de Dieu, et elle retombe dans l'athéisme, s'il faut qu'elle le croie privé d'intelligence et de sagesse. Ce n'est pas le préjugé qui nous fait croire que Dieu sait ce qui se passe sur la terre : La raison nous dit que Dieu n'est point un être intelligent, ou qu'il connaît les actions des créatures. Ce n'est pas le préjugé qui nous persuade que Dieu approuve la piété de ceux qui lui rendent grâces et qui l'honorent, et qu'au contraire il condamne l'impiété de ceux qui le méprisent et qui l'outragent : La raison nous dit que s'il est nécessaire que Dieu connaisse les actions des hommes, il ne l'est pas moins qu'il les connaisse telles qu'elles sont, et qu'il les approuve ou ne les approuve pas, selon qu'elles méritent de l'être. Ce n'est pas le préjugé qui nous persuade que Dieu aime ce qu'il approuve, et