‹ Œuvres completes de BergierChapitre 69 sur 255 · ANTHROPOPHAGES · texte numérisé non relu

ANTHROPOPHAGES

Il ne convient guère à la gravité d'uu philosophe de plaisanter sur l'horrible coutume qui subsiste encore parmi les nations sauvages et barbares, de manger leurs ennemis ; mais c'est aujourd'hui le bon ton de la philosophie de tourner les vertus en ridie.ile, et les vices en badinage. On comprend aisément l'etfet que produisent de pareilles leçons sur l'esprit des lecteurs, et surtout des jeunes gens. On est d'abord assez surpris de voir les Cyclopes au nombre des anciens peuples qui se sont nourris de chair humaine. Les Cyclopes sont une nation aussi réelle que les ogres dans les contes de fées. Du temps que Juvénal était relégué en Egypte, les Tinlirites mangèrent un de leurs ennemis; mais il eût été convenable d'avertir que ce crime fut commis au milieu des horreurs d'un combat cruel, par des hommes transportés de fureur et de rage, et l'on connaît des exemples plus récents de cette barbarie. Lorsque Jean de Witt, pensionnaire de Hollande, et Corneille, son frère, furent inhumainement massacrés à la Haye , le Mercure de Hollande de ces temps-là raconta que quelques-uns des assassins avaient poussé l'a rage jusqu'à cou-

avons connu, par les lettres de Hcrgier, qu'il avait publié dans le Journal helvétique de Neufcliàtel, une série d'articles sur le même sujet. Nous nous sommes empressés de faire copier à Fribourg, cette réfutation du dictionnaire de Voltaire. Nous avons reconnu qu'elle était à peu près identique avec celle publiée par nous à la suite de l'Apologie chrétienne.

per des lambeaux de leur chair, la rôtir et la manger. Juvénal cite au môme endroit : les Gascons et les Saguntins qui se nourrirent autrefois de la chair de leurs compatriotes ; mais il ne parle des premiers que par Ouï-dire : ut fama est. S'ils furenljamais coupables d'un pareil excès, ce fut sans doute, comme les seconds, dans les cruelles extrémités d'uu siège, lorsque la faim, changée en rage, avait étouiré toutes les lumières de la raison et tous les sentiments de l'humanité. Notre auteur ne l'entend point ainsi; de la manière dont il s'exprime, il semble que les Gascons et les Saguntins aient fait leur nourriture ordinaire de chair humaine. Jamais Juvénal n'a pensé à les peindre sous ces traits; mais telle est l'exactitude historique du philosophe qui nous instruit. Si nous voulons l'en croire, il est beaucoup mieux de manger la chair des ennemis tués à la guerre, que de les ent- rrer ou de les laisser dévorer aux corbeaux. C'est dans notre coutume, et non dans celle des sauvages, qu'est l'horreur et le crime, selon lui : morale digne d'être précitée dans les forêts de l'Amérique. Nous respectons plus, dit-il, les morts que les vivants. Cela est faux. Nous ne respectons les morts que pour apprendre à respecter encore davantage les vivants. Celui qui ne peut envisager un cadavre sans horreur, ou qu'avec une espèce de frayeur religieuse, n'est certainement pas capable de tuer sou semblable de sang-froid. Les honneurs funèbres accordés aux défunts, en rendant publique la mort des citoyens, mettent par là môme la vie-des autres plus en sûreté. Le respect pour les tombeaux est, dans son origine, une attestation de la croyance universelle de l'immortalité de l'âme. Pour juger des eti'ets d'un usage si sagement établi, i! n'y a qu'à voir en quels lieux du monde les meurtres sont plus communs, chez les nations policées, ou chez les peuples sauvages. Les nations policées, dit-on, ne l'ont pas toujours été; toutes ont été longtemps sauvages; et dans le nombre infini de révolutions que ce globe a éprouvées , le genre humain a été tantôt nombreux, tantôt très-rare. On ne sait pas de quelles révolutions l'auteur veut parler. Nous ne connaissons qu'une seule révolution générale arrivée sur toute la face du globe : le déluge universel. L'intérieur et l'extérieur de la terre, l'état actuel et ancien de toutes les nations, la physique et l'histoire, attestent également la réalité de cet événement. L'on en sait l'époque précise, et l'on connaît à peu près toutes les révolutions considérables qui sont arrivées dès lors chez les différents peuples de l'univers. Malgré les

Cependant les articles que nous donnons ici, sont nouveaux et nous ne devons pas en priver le public. Mais nous regrettons souverainement qu'ils nous soient parvenus trop lard pour les réunir à, la Réfutation du même dictionnaire déjà éditée.

(les éditeurs.)

619 PART. I. TUbOLOCIL PHILOS. — REFIT. DL l)ICT. PHILOS.— ANTHROPOPHAGES.

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calculs de quelques vains spéculateurs, il pa rail certain que la somme totale du genre humain est aujourd'hui plus considérable qu'elle n'a jamais été. Dans les temps où une contrée était peu peuplée d'hommes, ils avaient peu d'arts, ils étaient chasseurs. L'habitude de se nourrir de ce (ju'iis avaient tué. fit aisément qu'ils traitèrent leurs ennemis comme ils traitaient leurs cerfs ci leurs sangliers. Cest la superstition qui a fait immoler des victimes humaines; c'est la nécessité qui lésa fait manger. L'auteur se trompe: ce n'est point la nécessité, c'est la rage et la fureur qui portent les nations sauvages à manger leurs ennemis. Les voyageurs nous attestent qu'ils ont été témoins de cette barbarie chez des peuples qui ne manquent poinl de subsistance et qui connaissent déjà l'agriculture. Les soldats français revenus d'Amérique après la dernière guerre, disent qu'ils ont vu les sauvages, alliés des Fiançais, massacrer et manger les déserteurs anglais, tandis que d'autres sauvages, alliés des Anglais, massacraient de môme et mangeaient les déserteurs français. Dans la nécessité extrême, lorsque la faim était changée eu rage et en fureur, les hommes ont eu recours quelquefois à cette nourriture abominable ; mais ce n'est point là l'origine de l'usagô barbare des peuples sauvage> : ils ne mangent point les hommes de leur nation, ils ne mangent que leurs ennemis. Quel est, demande-t-on, le plus grand crime, d'immoler des victimes humaines, ou de manger ses ennemis? Ces crimes sont à peu près égaux; mais le premier est plus atroce, parce qu'on le commet de sangfroid et avec réflexion. Cependant, continue J'auteur, nous avons beaucoup plus d'exemples de filles et de garçons sacrifiés, que de filles et de garçons mangés. Fausse assertion. L'histoire a noté fort exactement les nations chez lesquelles ces sacritices abominables ont été en usage; mais qui est-ce qui a tenu registre de toutes les cruautés exercées parmi les barbares dans les furets de l'Amériquo et dans les autres contrées de l'univers? On voit d'abord où notre sage auteur voulait en venir. Presque toutes les nations connues, dit-il, ont sacrifié des garçons et des filles; les Juifs en immolaient : cela s'appelait l'analhème; c'était un véritable sacrifice. Nouvelle fausseté plus criante. Jamais les Juifs n'ont immolé de victimes de sang humain ; les passages de l'Ecriture, dont notre philosophe abuse, prouvent contre lui. il est faux que l'analhème fût un sacrifice; c'était une expédition militaire. Ou le voit par l'exemple du sac de Jéricho (Jos. >i) et par la guerre contre le roi Arad. (i\um. xxi.) Jamais, chez aucun peuple, raser une ville, la brûler, passer ses habitants au tii de l'épée, n'a été regardé comme un sacrilice. Si celle rigueur, exercée par les Juifs contre les Chananéeus, nous étonne aujourd'hui, c'est que nous ne faisons pas alleulion que c'était la manière ordinaire de faire la guerre chez tous les anciens peuples, comme ce l'est encore uhez les sauvages;

et que les habitants de la Palestine étaient. un peuple abominable que Dieu voulait détruire. Dans lo chapitre xxvu du Lévitiquc , qu'on nous objecte, il est parlé d'abord de ce qui est voué au Seigneur pour être offert en sacrifice, et il est dit expressément que, si c'est un homme ou une femme, ils seront rachetés à prix d'argent. Au v. 28, il est parlé de l'anathème par lequel on dévouait les ennemis à la mort, c est-à-dire que l'on s'obligeait par serment à les exterminer. Il est dit, v. 29, que, dans ce cas, on ne pourra pas les racheter, mais qu'ils seront mis à mort, comme on l'a voué. C'est abuser des termes et confondre toutes les idées, que d'appeler cet analhème un sacrifice. Moïse menace ceux qui seront infidèles à ses lois d'ôtre punis de Dieu, d'ôtre réduits à un tel excès de misère et d'indigence, que les mères mangeront leurs entants; et l'on eu vit des exemples dans le dernier siège de Jérusalem. Quelle induction peut-on en tirer? 11 est peu de nations policées dont les navigateurs ne se soient trouvés quelquefois réduits par la famine, au point d'êlro tentés de se dévorer les uns les autres; cela prouve-l-il que toutes les nations policées sont anthropophages? Noire auteur veut absolument que les Juifs l'aient été. Ezéchiel, dit-il, leur prédit (eh. xxxix) que Dieu les fera manger non-seulement les chevaux- de leurs ennemis, mais encore ies cavaliers et les autres guerriers. Cela est positif. Eu effet, le mensonge est très-positif. Ezéchiel dit bien clairement, bien précisément (v. 17), que ce sont les oiseaux du ciel et les bêtes féroces qui dévoreront les ennemis d'Israël et qui seront rassasiés de leur sang; mais il est mieux de démentir le texte et de calomnier ies Juifs. La conclusiou répond au reste du discours. Pourquoi les Juifs n'auraient-ils pas été anthropophages? C'eût été la seule chose qui eût mangue au peuple de Dieu, pour être le peuple le plus abominable de la terre. Pour s'énoncer plus clairement, notre sage écrivain, devait dire: Comme j'ai entrepris de faire passer les Juifs pour le peuple le plus abominable de la terre, et que je veux absolument les peindre tels, il faut, bon gré, malgré, que je soutienne qu'ils étaient anthropophages, et qu'ils ont commis plus de crimes eux seuls que tous les autres peuples ensemble. On peut concevoir qu'un auteur soit parvenu au point de dépravation do ne plus respecter aucune histoire sacrée, ni profane; mais qu'un prétendu philosophe ait assez peu d'honneur pour vouloir ôiro regardé comme un imposteur et un faussaire, \oilà ce qui est incompréhensible. Quand on examine l'histoire des Juifs sans prévention, l'on reconnaît qu'a la religion près, qu'ils ont seuls conservée pure, ils ont élé comme tous les autres peuples du monde. On ne peut pas leur reprocher un seul vire dont il ne soit aisé de convaincre les nations mômes que nous admirons le plus, les Grecs el les Humains. Mais, quand on veut tout empoisonner, il n'est pas diliicile d'y réus-

sir auprès des lecteurs peu instruils. Cet article si instructif Huit par une histoire des Anglais massacrés sous Cromwel, de la graisse desquels od faisait des chandelles à Dublin. Qu'est-ce que celte anecdote a de commun avec les anthropophages?

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