‹ Œuvres completes de BergierChapitre 7 sur 255 · DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE

§ I. Pour procéder régulièrement dans l'exposition d'un système, l'ordre exige que l'on commence par fixer l'idée que l'on doit attacher aux termes principaux dont on est obligé de se servir. L'auteur semble d'abord avoir voulu prendre cette précaution , en expliquant ce que c'est que la nature. Cependant il s'est écarté, dès le premier pas;

il fait deux ou trois digressions sur la distinction de l'homme physique et de l'homme moral, sur l'analogie qu'il y a entre l'homme et les animaux , sur les causes de nos erreurs , sur leurs pernicieux effets ; il renvoie le point essentiel à la fin du chapitre pour n'en dire que deux mots :

tâchons néanmoins de saisir sa pensée.

« L'univers, dit-il, ce vaste assemblage de tout ce qui existe, ne nous offre partout que de la matière et du mouvement.... Les

PART. !. THKOLOCIE PHILOS. — EXAMEN DU MATEHIALISME.

différentes espèces de matière , leurs propriétés, leurs combinaisons, constituent les essences des êtres. La nature, dans sa signification la plus étendue , est le grand tout qui résulte de L'assemblage des différentes matières.... La nature , dans un sens moins étendu , ou considérée dans chaque être, est le tout qui résulte des propriétés et de la combinaison des matières particulières dont cet être est composé. » (Pages 10 et 11.) Pour parler clairement, la nature c'est l'univers, et l'univers n'est que de la matière et du mouvement; il n'existe rien au delà. (Page 1.)

Conséquemment l'auteur avertit que quand il parle de la nature, il ne prétend point la personnifier ; c'est un être abstrait. «Ainsi, poursuit-il, quand je dis que la nature veut que l'homme travaille à son bonheur, j'entends par là qu'il est de l'essence d'un être qui sent, qui pense , qui veut, qui agit , de travailler à son bonheur. » (Page II, Essai sur les préjuges, ch. 1, j'age 2.)

Sur ce principe fondamental du système, on doit observer :

1° Que le mot nature est, à la vérité, un terme abstrait; mais ce qu'il signifie, le grand tout, l'univers, n'est point un être abstrait , c'est l'assemblage de tout ce qui existe réellement.

2° L'auteur ne prétend point personnifier la nature. C'est cependant ce qu'il a fait dans tout son ouvrage; partout il met la nature à la place de Dieu, il lui attribue non-seulement de la force , de l'énergie, de l'action i mais des lois, des règles, de la prévoyance, de la bonté, quoiqu'il assure en moine temps qu'elle n'en a point. Par cet abus continuel des termes, le lecteur se trouve désorienté depuis le commencement du livre jusqu'à la fin.

3" Ce n'est donc pas sans raison que l'auteur a été si laconique dans sa définition de la nature; s'il y tvait insisté davantage , si le lecteur se souvenait toujours que la nature c'est la matière et rien de plus, il ne comprendrait rien à la plupart des maximes du matérialisme. Que signifie celle -ci, par exemple : la nature veut que l'homme travaillera son bonheur? C'est-à-dire, dès que la matière est arrangée de façon qu'il en résulte le sentiment, la pensée, etc., il est de son essence de travailler à son bonheur. Mais l'essence de la matière changet-elle par un nouvel arrangement? La matière est éternelle et nécessaire; c'est un principe sacré chez les matérialistes : son essence , ses attributs , ses propriétés , sont donc éternels et nécessaires comme elle. Si l'on raisonne autrement, l'on tombe en contradiction.

•V° Selon notre philosophe, il est de l'essence de l'homme de travailler à son bonheur; et.il a commencé par nous dire que l'homme est malheureux, parce qu'il méconnaît la nature. 11 a donc travaillé a

son malheur malgré son essence et en dépit de la nature. Dans tout ce qu'il fait, l'homme est enchaîné « par des lois auxquelles rien ne peut le soustraire ; il subit, sans le savoir, les arrêts d'une force universelle, qui ne peut revenir sur ses pas. Ses actions visibles, ainsi que les mouvements invisibles excités dans son intérieur, qui viennent de sa volonté ou de sa pensée, sont également des effets naturels , des suites nécessaires de son mécanisme propre et des impulsions qu'il reçoit des êtres dont il est entouré. Tout ce que nous faisons ou pensons, tout ce que nous sommes et ce que nous serons, n'est jamais qu'une suile de ce que la nature universelle nous a faits : toutes nos idées, nos volontés , nos actions sont des eifets nécessaires de l'essence et des qualités que cette nature a mises en nous , et des circonstances par lesquelles elle nous oblige de passer et d'être modifiés. » ( Pages 2 et 3 , Essai sur les préjugés, ch. 13 , p. 335. ) Telle est la doctrine lumineuse à laquelle on veut nous initier. Si donc l'homme méconnaît la nature , c'est la nature elle-même qui le force à la méconnaître : les raisonnements , les harangues , le livre entier de l'auteur ne la feront point revenir sur ses pas ;

5° En partant toujours de la même notion , peut-on arracher un sens raisonnable à la plupart de ces expressions : L'homme est l'ouvrage de la nature : son organisation est l'ouvrage de la nature : la nature envoie C homme nu, et destitué de secours, dans ce monde : les matières dont la nature nous a composés : lu tâche que la nature nous impose, etc.? Dira-t-on sensément que l'homme est l'ouvrage de l'univers ou de la matière , que l'univers envoie l'homme dans l'univers , que la matière nous a composés de matière, qu'elle nous impose une tâche, etc.? Ce langage est moins celui d'un philosophe qui raisonne, que celui d'un malade qui rêve.

On dira sans doute que l'auteur s'en sert pour se conformer à l'usage ordinaire ; mais dans l'usage ordinaire, où l'on admet un Dieu auteur de la nature, ces expressions ont un sens très-raisonnable et très-facile à comprendre ; dans la bouche d'un matérialiste, c'est un verbiage inintelligible et absurde : et nous sommes condamnés à l'essuyer jusqu'à la fin de l'ouvrage.

§ II. Si nous en croyons ce pnilosophe compatissant, c'est faute d'avoir connu la nature que les hommes se sont rendus malheureux : il trace de nos infortunes le tableau le plus touchant ; il nous offre le remède : croyons fermement qu'il n'y a rien dans la nature que de la matière et du mouvement, dès lors nous deviendrons sages et heureux. Cette loi justifiante est la clef de la morale, la source de toute vérité et de tout bien. (Ibid., Essai sur les préjugés, ch. il, p. 2V.)

Mais, fût-elle cent fois plus salutaire , i!

01 IIYIŒS COMPLETES DE BEKGIEK.

faudrait savoir encore si elle est possible. Pour nous amener à une opinion, il faut des raisons et des preuves; nous les cherchons en vain. Quand il est question de la croyance d'un Dieu , l'auteur observe que son utilité n'est point un motif de l'embrasser, si elle n'est prouvée d'ailleurs (tome II , note de la page 25 ) : ici il veut nous persuader le matérialisme , parce qu'il serait utile, parce qu'il nous guérirait de nos maux. Oublions cette contradiction, et voyons l'utilité. \^^

« Faute de connaître la nature, l'hommeV dit-il , se forma des dieux qui sont devenus les seuls objets de ses espérances et de ses craintes.... C'est à l'ignorance de la nature que sont dues ces puissances inconnues sous lesquelles le genre humain a si longtemps tremblé, et ces cultes superstitieux qui furent la cause de ses maux. » (Page 6, Contagion sacrée, ch. 1 et 14, Essai sur les préjugés, ch. 7, p. 15k.) Le moyen le plus court de s'en débarrasser est de mettre la matière à la place de Dieu.

Dans la seconde partie , l'auteur soutient que l'homme s'est fait des dieux, parce qu'il était malheureux; à présent il prétend que l'homme est malheureux parce qu'il s'est fait des dieux. Laquelle de ces deux suppositions devons-nous préférer ?

La croyance d'un Dieu peut faire trembler les méchants sans doute; mais elle if effraye point l'homme de bien; elle le soutient et le console. Arracher cette foi au genre humain, c'est donc affranchir le méchant du motif de ses craintes , et désespérer l'homme vertueux. Bel expédient pour guérir les maux du genre humain !

« Faute de connaître sa propre nature , ses besoins et ses droits, l'homme en société est tombé de la liberté dans l'esclavage.... 11 s'est soumis sans réserve à des hommes comme lui; ceux-ci ont profité de son erreur pour l'asservir , le corrompre , le rendre vicieux et misérable. »

ou de la subordination, du gouvernement, contentons-nous de l'aveu qu'il fait et de la révolution qu'il vomirait opérer. Infatuer l'homme du matérialisme, c'est le rappeler à sa prétendue liberté primitive, à une égalité impossible; c'est dissoudre les liens de la société, établir l'anarchie, saper les fondements de toute autorité. Excellent antidote contre les maux du genre humain!

« L'ignorance de la nature humaine a empêché l'homme de s'éclairer sur la morale; il a méconnu ses devoirs envers les autres et envers lui-même ; il n'a pas senti ses véritables intérêts : de là tous ses dérèglements et ses vices. » (Ibid. , Contagion sacrée, ch. 10, Essai sur les préjugés, ch. 2 ,

Sans imaginer si l'auteur assigne bien mal l'origine de la société gouvernement ,

chercher ses véritables intérêts, même pour ce monde;; que la religion l'invite à la vertu par l'espérance d'une double félicité. Si l'homme a oublié ses devoirs et ses intérêts, ce n'a pas été faute de les connaître; c'est parce que les passions plus fortes l'ont entraîné : il fait le mal en se condamnant luimême. L'auteur en convient dans la secondo partie. (Ch. 12, p. 343 et suiv.) Retrancher la crainte d'un Dieu et d'une autre vie, c'est lâcher la bride aux passions et les rendre plus fougueuses. L'homme qui succombe sous leur joug, malgré le double motif qui devrait le soutenir, sera-t-il plus en état de les vaincre, lorsque le plus fort de ces deux •qipuis lui sera ôlé? Le matérialisme auraitil la vertu de refondre la nature et d'anéantir les passions? Les épicuriens, qui ont vu la nature des mêmes yeux que les athées d'aujourd'hui, ont-ils été meilleurs moralistes queSocrate, qui croyait une autre vie? « C'est faute d'étudier la nature et ses lois, que l'homme croupit dans l'ignorance ou fait des pas si lents et si incertains pour améliorer son sort. Sa paresse trouve son compte à se laisser guider par l'exemple, par la routine, par l'autorité, plutôt que par l'expérience qui demande de l'activité, et par la raison qui demande de la réflexion. » De là le peu de progrès de la médecine, de la physique, de l'agriculture, etc. (Pages 7 et 8, Contagion sacrée, préface.)

On conçoit aisément comment l'homme néglige d'étudier la nature, parce qu'il est paresseux; mais on ne comprend pas comment le matérialisme le rendrait plus actif ou plus clairvoyant. Quand Descartes et Newton auraient été matérialistes, cela leur eùt-il beaucoup servi pour deviner les secrets de la nature? Le laboureur, convaincu que tout est matière, sera-t-il plus attentif à cultiver son champ, aura-t-il plus de courage pour baigner !a terre de ses sueurs? Je soutiens au contraire que cette opinion étoufferait toute activité et toute industrie. L'homme, occupé du présent seul, borné, comme les bêtes, à satisfaire les besoins grossiers et toujours renaissants de sa machine, ne vivrait que pour lui-même, mènerait la vie brutale des sauvages, mourrait hébété et stupide. Voilà tout le bien que cette doctrine sublime peut faire au genre humain.

P'utarque reprochait déjà aux épicuriens qu'ils étaient les plus inutiles de tous les hommes, qu'ils ne rendaient aucun service à la société. (Livre contre Colotès.) Cette conduite était conforme aux principes de leur maître. Le sage, disait Epicure, n'a ni femme ni enfants; il n'est ni magistrat ni chef dans sa nation. (Morale d'Epicure, par M. Batteux, p. 272.) Et nous croirons aujourd hui que le matérialisme est propre à rendre les hommes plus éclairés et plus laborieux 1

Nous démontrerons dans la suite que la Si la philosophie venait à bout de faire croyance d'un Dieu et d'une autre vie n'empêche point l'homme de connaître ni de

agir.tous les hommes selon les idées claires

et distinctes de la raison, le genre humain

périrait bientôt. C'est la réflexion de Rayle. (Oeuvres de liayle, tome II, p. -27V.)

Il serait inutile d'insister plus longtemps sur les folles prétentions de l'auteur: c'est tout le fond de son ouvrage, et nous aurons lieu d'y revenir plus d'une fois. Il n'a fait que les proposer sommairement d'abord, en se réservant de les étendre, de les répéter jusqu'à fatiguer le lecteur, sans jamais les prouver. Continuellement il nous renvoie à l'expérience, et toujours il la contredit; il nous exhorte à consulter !a nature, et il ferme l'oreile à sa voix ; il feint d'interroger la raison, et l'on ne trouve point de raisonnements suivis dans tout son livre.

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