‹ Œuvres completes de BergierChapitre 8 sur 255 · DU MOUVEMENT ET DE SON ORIGINE · texte numérisé non relu

DU MOUVEMENT ET DE SON ORIGINE

§ I. Le sujet qui va nous occuper est incontestablement l'un des plus importants de tout l'ouvrage : il est question de savoir si le mouvement est essentiel à la matière ou s'il lui est accidentel ; si la matière a besoin d'être mue par un principe extérieur, ou si elle se meut elle-même par sa propre essence, par une énergie qui en soit inséparable. De la solution de ce problème dépend la destinée du Système de la nature. Si la matière se meut elle-même, il est inutile de recourir à un autre principe actif; le matérialisme semble triompher (1) : si par son essence elle est inanimée et passive, indifférente au mouvement et au repos, le mouvement lui vient d'un moteur actif et intelligent distingué d'elle : il y a un Dieu qui régit l'univers.

Nous devons .donc présumer qu'un philosophe zélé pour son système a déployé toute la sagacité et les ressources de son génie à démontrer cette proposition fondamentale:

le mouvement est essentiel à la matière. S'il n'en a point donné de preuves, on doit conclure qu'il n'y en a point. C'est à nous de porter au dernier degré d'évidence la proposition contraire; si nous y parvenons, le reste du livre ne doit pas nous embarrasser : dès que le principe est détruit, les conséquences tombent, le système est anéanti.

11 est à propos de savoir d'abord quelle idée l'auteur s'est formée de la matière. Selon lui, on a eu tort de la regarder comme un être unique : * C'est, dit-il, un genre d'êtres dont tous les individus divers, quoiqu'ils aient des propriétés communes, ne doivent point être rangés sous une même classe, ni être compris sous la même dénomination... Parmi les individus que nous connaissons dans une même espèce, il n'en est point qui se ressemblent exactement; deux grains de sable ne sont point strictement égaux : la seule différence du site doit nécessairement entraîner une diversité plus ou moins sensible, non-seulement dans les modifications, mais encore dans l'essence, dans les propriétés, dans le système entier

des êtres. » (Chap. 2, p. 28; et ch. 3, p. 32 et 33.)

En supposant ainsi la matière hétérogène, l'auteur a cru remédier à un des inconvénients du système deSpinosa. On avait peine à concevoir comment, dans une matière homogène, le mouvement pouvait être engendré sans le secours d'une cause extérieure ; mais dès que les particules de matière sont de nature différente, il est impossible, selon lui, que leur mélange ne produise pas du mouvement. ("Lucrèce, liv. n, v. 79 et 94.)

Nous pourrions lui opposer : in qu'il est absurde de prétendre que la situation différente de deux particules de matière met de la diversité dans leur essence, et que leur essence dépend de leur situation. La situation est accidentelle à toute masse de matière ; donc elle est aussi accidentelle aux molécules. 2° «Qu'une différence accidentelle sufïit pour discerner deux individus de même espèce, deux hommes, par exemple : quand Pierre et Paul se ressembleraient exactement par la taille et par le visage, le son de leur voix ou la couleur de leurs habits suffirait pour les distinguer. 3" Qu'une différence accidentelle n'empêche point de ranger deux individus sous une même classe, sous une même espèce, sous une même dénomination, sous une môme essence ; la variété du tempérament, de la physionomie, de la taille, de la voix, etc. ; n'empêche pas qne Pierre et Paul ne soient deux hommes. Raisonner autrement, c'est mettre dans le langage philosophique une confusion qui nous ôte la faculté de nous entendre.

Mais ne craignons pas de pousser trop loin la complaisance {tour un système qui prête le flanc de toutes parts ; nous verrons que ia supposition d'une manière hétérogène ne satisfait à aucun des arguments sous lesquels on a fait tant de fois succomber le matérialisme. Venons à la définition du mouvement.

« Le mouvement est un effort par lequel un corps change ou tend à changer de place. » Cette définition est fausse, contradictoire aux principes de l'auteur, et suppose ce qui est en question. 11 est faux que le mouvement en général soit un effort; il suppose , si l'on veut , un effort dans le principe moteur, mais il n'en suppose aucun dans le corps mû. L'auteur confond le sujet qui reçoit le mouvement, avec le principe qui l'imprime , l'efret avec la cause. Quand une boule est en repos sur une table, quel effort fait-elle pour se mouvoir , quelle tendance a-t-elle au mouvement ? Quand je la veux mouvoir, elle résiste au mouvement par sa situation et par son poids : s'il y a un r/J'ort en elle, c'est pour demeurer en repos et non pas [tour changer de place. Dira-t-on que la tendance au repos et la tendance au mouvement sont la même chose ? Le mouvement n'est un effort que quan l il est

(f) Sa victoire ne serait pai complète; la régula- preuve invincible de l'existence de Dieu. (1 oyes rite du mouvement dans l'univers est une autre chap. v.)

spontané; or l'auteur n en admet aucun de cette espèce ; nous le verrons dans un moment.

Voilà néanmoins les deux pivots sur lesquels porte tout le Système de la nature : deux idées fausses, l'une de la matière, l'autre du mouvement, et l'auteur les détruira lui-même dans la suite de son ouvrage.

§ II. Il distingue deux sortes de mouvements dans les êtres qui nous environnent. « L'un est un mouvement de masse , \par lequel un corps entier est transféré d'un lieu dans un antre ; ainsi nous voyons une pierre tomber, une boule rouler, un bras se mouvoir ou changer de position. L'autre est un mouvement interne et caché , qui dépend de l'énergie propre à un corps , c'est-à-dire de l'essence, de la combinaison, de l'action et de la réaction des molécules insensibles de matière dont ce corps est composé. » Tels sont les mouvements de la fermentation , de la végétation , ceux qui se passent dans l'homme, etc. (Pag. 15.)

« Les mouvements , poursuit-il , soit visibles, soit cachés, sont appelés mouvements acquis, quand ils sont imprimés à un corps par une cause étrangère, ou par une force

existant hors de lui Nous appelons

spontanés les mouvements excités dans un corps qui renferme en lui-même la cause des changements que nous voyons s'opérer f»n lui ; alors nous disons que ce corps agit et se meut par sa propre énergie. De cette espèce sont les mouvements de l'homme qui marche, qui parle, qui pense. Et cependant, si nous regardons la chose de plus près, nous serons convaincus qu'à parler strictement, il ny a point de mouvements spontanés dans les différents corps de la nature, vu qu'ils agissent continuellement les uns sur les autres, et que tous leurs changements sont dus à des causes, soit visibles, soit cachées, qui les remuent. (Pag;18; Lucrèce, liv. u, v. 82.)

« S'il existait dans la nature un être vraiment capable de se mouvoir par sa propre énergie, c'est-à-dire de produire des mouvements indépendants de toutes les autres causes, un pareil être aurait le pouvoir d'arrêter lui seul ou de suspendre le mouvement dans l'univers, qui n'est qu'une chaîne immense et non interrompue de causes liées les unes aux autres, agissant et réagissant par des lois nécessaires et immuables.... Tout corps est mû par quelque corps qui le frappe. » ( Chap. 10 , pag. 164.)

Le système est développé ; il s'agit de le détruire.

1° S'il n'y a aucun mouvement spontané dans la nature, tout mouvement, soit visible, soit caché, soit dans la masse, soit dans les molécules, est mouvement acquis. Un corps ne peut se mouvoir ni en mouvoir un autre, s'il n'a reçu lui-même le mouvement d'un autre corps, et ainsi à l'infini : c'est la doctrine expresse de l'auteur. (Pages 16 et 30; chap. 4, p. 51 ; eh. 10, p. 164). Donc tout mouvement quelconque est accidentel ou étranger à la matière. Il y a contradiction

formelle à soutenir que le mouvement est essentiel au corps et qu'il lui est acquis; qu'il le tient de sa nature, et qu'il l'a reçu d'une force existant Jiors de lui. Il y a contradiction à dire qu'une moléculeest en mouvement avant qu'elle ait reçu le mouvement. Première démonstration tirée des propres principes de l'auteur. Nous pourrions en demeurer là; il ne peut plus prouver son système sans tomber en contradiction. Nous verrons ailleurs ce qu'on doit penser de la communication des mouvements à l'infini.

2° Par son propre aveu (ch. 10, p. 164), et par l'évidence de la chose, il est incontestable que le mouvement de masse, Je mouvement sensible , est accidentel à toute masse de matière , puisqu'il se fait par impulsion. Donc le mouvement insensible est de même accidentel à toutes les molécules , et se fait aussi par impulsion. Si l'analogie doit jamais avoir lieu, c'est sans doute lorsqu'il est question d'à» tributs que l'on suppose essentiels. Or tous ceux que nous concevons dans la matière, ne sont pas moins propres à la masse qu'à ses dilférentes parties : l'étendue, la solidité, la mobilité, la divisibilité, etc, se retrouvent toujours dans Ja masse aussi bien que dans les parties. Donc l'indifférence au repos ou au mouvement que l'auteur reconnaît dans toute masse de matière , convient également à chacune de ses parties insensibles. La sensibilité ou l'état de masse ne change point l'essence de la matière. Seconde démonstration.

3° Dans le chapitre 3, l'auteur metau nombre des propriétés delà matière, la mobilité% ou la capacité d'être mue; mais cette mobilité suppose aussi la capacité d'être en repos. Voilà deux états différents, dont nous avons une idée également claire et précise. On ne peut pas plus concevoir le mouvement sans l'idée du repos, que le repos sans l'idée du mouvement. Si celui-ci était essentiel à la matière, l'idée du repos serait chimérique, absurde, contradictoire. Les matérialistes ont-ils prouvé que le repos renferme contradiction ? Le prouveront-ils jamais ? Troisième démonstration.

4° On ne peut concevoir le mouvement sans une direction quelconque; l'auteur en convient (chap. 4, p. 48). Le mouvement e»t le passage du corps de l'un des points de l'espace à un autre point. Si le mouvement est essentiel à la matière , la direction du mouvement ne lui est pas moins essentielle : un attribut nécessaire ne renferme rien d'accidentel. Orsoutiendra-t-on sérieusement qu'il est essentiel à telle molécule de matière d'être mue à droite plutôt qu'à gauche , en ligne horizontale et non en ligne perpendiculaire ? C'est du mouvement que résultent les différentes situations des corps : l'auteur l'avoue encore (c.3, p. 34). Toute molécule de matière est indifférente à être située de telle ou telle manière : donc elle est aussi indifférente à être mue selon telle ou telle direction. Il y a contradiction à prétendre que la cause est nécessaire lors-

que l'effet ne l'est point. Quatrième démonstration.

5° Ou le mouvement insensible des molécules est la cause du mouvement de masse, ou il ne l'est pas. S'il l'est, le mouvement de masse est aussi nécessaire, aussi éternel une le mouvement des molécules; il n'y. a plus de repos, même relatif : ce qui est évidemment faux. S il ne l'est pas, comme nous verrons que l'auteur en convient, de quoi sert-il àja question ? Nous ne sommes pas plus avancés pour savoir si nos mouvements intérieurs sont spontanés et libres, ou s'ils no le sont pas; s'il y a un premier moteur ou s'il n'y en a point ; si la matière et le mouvement sont éternels ou non. Cinquième démonstration.

G. En supposant même la matière hétérogène, le mouvement ne peut lui être essentiel , qu'autant qu'il l'est à chacune des parties considérées séparément. Il serait absurde de dire qu'une propriété essentielle à l'espèce n'est pas essentielle à chacun des individus : la faculté de raisonner seraitelle essentielle à l'espèce humaine, si on pouvait concevoir un seul homme sans cette faculté ?

Dès que le mouvement est essentiel à toute partie, à tout individu de matière, considéré séparément, il s'ensuit 1° que le mouvement ne doit être attribué ni a leur mélange, ni à leur contiguïté, puisqu'il est un apanage de leur nature individuelle. Il est donc fort indifférent de supposer une matière hétérogène, plutôt qu'une matière homogène; cette supposition ne remédie à rien. 2° Il s'ensuit qu'il y a, dans chaque particule de matière un mouvement sans impulsion, par conséquent spontané, selon la définition même de l'auteur, mais contre son système. 3° Ce mouvement essentiel à chaque partie de matière se fait-il d'un certain coté ou en tout sens ? S'il se fait d'un certain côté, d'où vient cette direction ? S'il se fait en tout sens (ce qui est absurde), comment ces parties peuvent-elles former un tout solide, une masse consistante ?

Dirons-nous que le mouvement des particules de matière vient de leur configuration ? Autant vaudrait soutenir qu'il vient de leur couleur. 1* Quelle que soit la configuration des masses, elle ne leur donne point le mouvement; il n'y a aucun rapport essentiel entre ces deux modes; donc il en est de même de la configuration des parties. 2° L'auteur enseigne ailleurs que c'est au mouvement seul que sont dues toutes les modifications de. la matière , par conséquent sa configuration; celle-ci est donc, l'effet et non la cause du mouvement. Sixième démonstration

On m'objectera peut-être qu'en parlant de la matière, j'ai tort de me servir du terme d'individu, puisque toute partie de matière est nécessairement divisible. Ce n'est pas ma faute ; c'est l'expression même de l'auteur que je réfute. (Pages28, etc. 33.) Au reste que 1 on dise particule, molécule,atome8, élément»,

tout ce qu'on voudra, la difficulté est la même.

Il y a plus; l'auteur nous avertit que « le principe des divers mouvements des corps nous est inconnu, parce que nous ignorons ce qui constitue primitivement les essences des êtres. » (Page 14.) Et il ose affirmer que le mouvement est essentiel à ces éléments primitifs. Il avoue que nous ne connaissons point l'essence ni la vraie nature de la matière (tome I , ch. k, p M; ch. G, p. 79; et tome II, ch. h, p. 136) ; et il décide que le mouvement est une propriété qui découle de son essence.

Dans le chapitre 4, les lois générales du mouvement nous fourniront encore urre nouvelle démonstration contre lui; nous verrons qu'il n'en est aucune qui ne porte sur ce principe, que la matière est inerte et passive, indifférente au mouvement et au repos.

Nous avons cherché avec tout le soin et toute la bonne foi possibles, dans les principes de notre auteur, de quoi répondre aux divers raisonnements que nous venons de lui opposer; nous n' y avons rien trouvé.

On sera peut-être surpris de la contradiction grossière que nous avons fait voir entre ses différentes assertions; mais elle esi inévitable à un matérialiste. D'un côté, il doit prétendre que la matière n'a pas besoin d'un moteur; conséquemment il est forcé de soutenir que le mouvement lui est essentiel ; qu'elle se meut par sa propre énergie; que la nature est un tout agissant et vivant. D'autre côté il ne peut admettre que l'âme de l'homme se meut elle-même, que ses mouvements sont spontanés : il est donc obligé de dire que la matière est passive; que tout corps est mû par un autre corps; qu'aucun être ne se meut par sa propre énergie; que le mouvement se fait par une suite d'impulsions continuées à l'infini. Tel est en effet le cercle de contradictions , duquel notre matérialiste ne sort point dans tout son livre : il suflit de l'opposera lui-même pour le réfuter.

§ III. Suivons-le néanmoins, et voyons si dans les différents mouvements particuliers qu'il attribue à la matière, il en est quelqu'un que l'on puisse soupçonner de découler de son essence.

Tout est en mouvement dans l'univers ; on ne conteste point ce fait : l'essence de ta nature est d'agir (tome I, page 18) ; c'est la question même qu'il s'agit de prouver.

Le premier mouvement que notre observateur examine, est celui de dissolution. « Tous les êtres ne font continuellement que naître, s'accroître, décroître et se dissiper avec plus ou moins de lenteur et de rapidité... Les combinaisons formées par les corps les plus solides et qui paraissent jouir du plus parfait repos, se dissolvent et se décomposent à la longue; les pierres les plus dures se détruisent peu à peu par le contact de l'air; une masse de fer, que nous voyons rouillée et rongée par le temps, a dû être en mouvement depuis lu

OEUYUES COMPLETES DE DERGIEU.

moment de sa formation ilans le sein de la terre, jusqu'à celui où nous la voyons dans cet état. »(lomeI, page 18.) Cela est au mieux.

Mais l'auteur lui-môme nous indique la cause de ce mouvement. « Les corps même, dit-il, qui semblent jouir du plus parfait repos, reçoivent pourtant réellement, soità leur sûrface, , soit à leur intérieur, des impulsions continuelles de la part des corps qui les entourent ou de ceux qui les pénètrent, qui les dila'ent, qui les raréfient , y les condensent ; enfin de ceux même qui ïes^ composent; par là les parties de ces corps sont réellement dans une action et une réaction , ou un mouvement continuel , dont les effets se montrent à ta lin par des changements très-marqués. » ( Page 20.)

C'est donc par l'impulsion d'autres corps environnants et pénétrants, que les parties d'un corps solide qui se dissout', sont mises en mouvement; ce n'est point par ellesmêmes ni par une force qui leur soit essentielle. Si faction de ces corps environnants venait à cesser, les molécules sur lesquelles ils agissent demeureraient en repos, et le corps ne se dissoudrait plus. Or, dès que le mouvement vient d'une impulsion, il n'est plus essentiel, il est acquis. Cette difficulté ne doit pas nous arrêter davantage.

I! est évident que l'on doit raisonner de môme de la croissance ou de la végétation, du froid, du chaud, de la sécheresse, de f humidité, etc. Tous ces mouvements sont produits par l'impulsion d'autres corps; ils sont par conséquent accidentels à celui qui les reçoit; ils ne découlent point de sa propre essence.

§ IV. Une seconde espèce de mouvement, dont la cause est plus ohscurc, est lagravitation. « Une pierre de cinq cents livres nous paraît en repos sur la terre; cependant ell.e ne cesse de peser avec force sur celte terre qui lui résiste ou qui la repousse à son tour. Si on mettait la main entre deux, elle y serait brisée. Or, il ne peut y avoir dans les corps d'action sans réaction. Un corps qui éprouve une impulsion, une attraction, ou une pression quelconque auxquelles il résiste, nous montre qu'il réagit par cette résistance môme. D'où il suit qu'il y a pour lors une force cachée (vis inertiœ), qui se déploie contre nue autre force, par conséquent action et réaction. » Les physiciens, selon notre auteur, n'ont pas assez réfléchi sur ce qu'ils ont appelé le nisus ou l'effort continuel des corps les uns contre les autres, ni sur cette force d'inertie. (Pages 18 et 19; Lucrèce, liv. n, v. 185.) x Commençons par admettre toutes ces sup- ■ positions. 1° Il est d'abord assez étonnant qu'un philosophe qui reconnaît que les physiciens, et Newton* lui-môme, ont regardé la gravitation comme inexplicable (note, p. 22), qui avoue qu'elle l'est en ell'et (chap. G, p. 80, otch. 8, p. 103), entreprenne de l'cxpli-

(2) Voyez dans le Dictionnaire de Physique du P. Paulian, les divers systèmes des philosophes sur les causes de la gravitation; il n'en est aucun de

quer, décide sans raison et sans preuve que c'est un nisus, une force essentielle à la matière. Autant vaudrait-il dire une qualité occulte de l'ancienne philosophie. Cette découverte est sans doute plus admirable que la modestie et la timidité de Newton.

Quand on nous a dit que « la gravitation n'est qu'un mode du mouvement, une tendance vers un centre ( note, p. 22), » sommes-nous bien instruits? il s'agit d'assigner Ja cause de ce mode; vainement notre matérialiste se tourmente pour y réussir, de plus habiles que lui y ont échoué (2). N'est-il pas absurde de prétendre qu'un mode de mouvement est la cause du mouvement? « A parler strictement, dit-il, tout mouvement est une gravitation relative » ( lbid. ) Soit ; c'est donc une détermination du mouvement vers un côté plutôt que vers un autre : nous demandons la cause de cette direction, à laquelle le mouvement est par lui-môme indill'érout.

Si Ja gravitation ne vient point d'une cause extérieure, nous prions les matérialistes de dire pourquoi les corps graves accélèrent le mouvement dans leur chute, selon la progression des nombres impairs. Ce phénomène méritait une explication.

2" « Un corps qui éprouve une impulsion, une attraction ou une pression quelconque auxquelles il résiste, nous montre qu'il réagit par cette résistance môme. » A la bonne heure. Mais quand ce corps n'éprouve ni impulsion, ni attraction, ni pression d'une cause extérieure, réagit-il encore? Voilà .a question. Puisque faction lui vient d'une cause étrangère, la réaction n'en vient-e'le pas aussi?

3' En supposant faction et la réaction égales entre les différentes parties de la matière, que doit-il en résulter? Un équilibre parlait entre elles, et par conséquent le repos. L'auteur est forcé d'en convenir. Si dans l'univers « il arrivait un instant que tout lût innisu, tout resterait éternellement dans cet état, et il n'y .aurait plus à toute éternité qu'une matière et un effort, un nisus; ce qui serait une mort éternelle et universelle. » (Note, p. 30.) Ce nisus, cette force d'inertie n'est donc ni un mouvement, ni la cause du mouvement. Les physiciens la nomment une force morte, une force passive ( pagelO, dans le texte et dans la note). Or, une force passive, cause d'une action, est une contradiction. N'est-il pas singulier qu'au lieu de nous indiquer le principe du mouvement et de la vie de Ja nature, on nous renvoie à Ja source de sa mort éternelle?

k" On prétend prouver que la gravitation des corps vient de leur configuration, parce que le plomb raréfié, au lieu de descendre, s'élève dans les airs. (Note, p. 22.) Est-ce là raisonner? En étendant la superficie du plomb, en diminuant sa pesanteur relative, vous donnez prise à faction de l'air qui ne

satisfaisant : on est forcé de remonter à la volonté du Créa leur.

pouvait agir aussi puissamment sur une matière plus compacte; le plomb doit donc surnager dans un liquide plus pesant que lui. Que résulte-t-il de ce phénomène? Un nouvel argument contre vous. Lorsque le plomb s'élève, ce n'est point parla nature, ni par une propriété qui lui soit essentielle, c'est par l'action d'une autre cause extérieure : donc lorsqu'il descend, c'est parl'action d'une autre cause, et non point par son essence; donc, il n'est pas vrai que la gravitation des corps vienne de leur configuration. Celle-ci n'est qu'un mode accidentel qui donne plus ou moins de prise à l'impulsion des causes extérieures.

Cela est démontré par une expérience très-connue ; une plume et une balle d'or tombent dans le vide avec la môme célérité.

5° Enfin, si la gravitation d'un corps ne vient point d'une force existante hors de lui, c'est un mouvement spontané dans toute la rigueur du terme , et selon la définition même donnée par l'auteur : quelque parti qu'il prenne, il n'évitera point la contradiction.

§ Vr. Il raisonnera peut-être mieux sur Je mouvement d'attraction. « Ne pourrait-on pas dire que dans les corps, et les masses dont l'ensemble nous parait dans le repus, il y a pourtant une action et une réaction continuelle, des efforts constants, des résistances et des impulsions non interrompues, en un mot des nisus, par lesquels les parties ae ces corps se pressent les unes les autres, se résistent réciproquement, agissent et réagissent sans cesse ; ce qui les retient ensemble et fait que ces parties forment une masse, un corps, une combinaison dont l'ensemble nous paraît en repos, tandis qu'aucunes do leurs parties ne cessent d'être réellement en action? Les corps ne paraissent en repos que par l'égalité de l'action des forces qui agissent en eux. » (Page 20.)

Je réponds en premier lieu que l'on peut nier cette supposition avec autant de iacilité que l'auteur l'a imaginée ; elle n'est fondée sur aucune preuve, et l'on n'en peut rien conclure. Nous concevons aussi aisément la consistance d'une masse, par le repos absolu ues parties, que par un nisus ou un effort d'où résulte le repos. Les matérialistes, qui crient sans cesse que l'on ne doit pas multiplier les êtres sans nécessité, n'ont-ils pas bonne grâce de créer un nisus, une force d'inertie dont il ne résulte aucun effet? « L'extension du principe de l'attraction aux corps qui nous environnent, est un point sur lequel les philosophes ne peuvent être trop réservés. » C'est la réflexion de If. d'Alembert, et il en apporte de bonnes raisons (M<:lam/es de litt. d'hist. et de philos, tome IV, p. 241); mais les matérialistes n'y regardent pas de si près.

En second lieu, ce n'est point la cause du repos que nous cherchons, c'est la cause du mouvement, des efforts, des nisus, des impulsions, des actions et des réactions, des pressions et tout se qu'on voudra, desquels

il ne résulte que le repos et la consistance des parties d'une masse, ne peuvent être ni mouvement, ni la cause du mouvement. Le repos, né du mouvement, est aussi absurde que le mouvement né du repos sans autre cause.

En troisième lieu, l'auteur a reconnu qu'il n'y a point d'effet sans cause (chap. 4, p. 50), et il adécidé qu'il n'y a pointde mouvements spontanés dans la nature (page 16). Or des impulsions non interrompues entre les différentes parties d'un corps, sans cause extérieure qui les produise, sont ou un mouvement spontané, ou un effet sans cause : il peut choisir entre ces deux contradictions.

Enfin l'auteur semble supposer que l'attraction est un effet de la gravitation (note, p. 2-2) ; d'autres prétendent que la gravitation est un effet de l'attraction • laquelle de ces deux opinions est la plus vraie? Aucune; la cause de ces deux phénomènes est inconnue , il est forcé d'en convenir (chap. 8, p. 118). Newton, et tous les physiciens sensés les attribuent également à une volonté particulière du Créateur. « Comment expliquer ce qu'on ne comprend | as, si ce n'est en disant : Dieu l'a voulu ainsi ? Si les philosophes ont quelque chose à se reprocher, c'est peut-être de ne pas donner plus souvent cette solution aux questions qu'on leur fait; ils n'en seraient pas plus ignorants, ni nous plus mal instruits ; ils auraient de plus le mérited'avouer au moins leur ignorance, et nous celui de ne pas chercher en vain à sortir de la nôtre. » C'est encore une remarque très-sage de M. d'Alembert (Mélanyes, etc. tome V,p. 143), dont notre auteur et beaucoup d'autres devraient profiter.

§ VI. Une quatrième espèce de mouvement qu'il suppose essentiel à la matière, est celui des éléments dans les mixtes, ou de la fermentation. « Toutes les fois que des mixtes sont misa portée d'agir les uns sur les autres, le mouvement s'y engendre surle-champ. En mêlant ensemble de la limaille de fer, du soufre et de l'eau, ces matières s'échauffent peu à peu, et finissent par produire un embrasement. On peut surtout remarquer la génération du mouvement et son développement, ainsi que l'énergie de la matière, dans toutes les combinaisons où le feu, l'air et l'eau se trouvent joints ensemble, ces éléments, ou plutôt ces mixtes, qui sont les plus volatils et les plus fugitifs des êtres, sont néanmoins dans les mains de la nature les principaux agents dont elle se sert pour opérer ses phénomènes îes plus frappants : c'est à eux que sont dus les effets du tonnerre, les éruptions des volcans, les tremblements de terre, etc. Tous ces faits nous prouvent invinciblement que le mouvement se produit, s'augmente et s'accélère dans la matière, sans le concours d'aucun agentt extérieur. » (P. 24.)

J'ose soutenir que ces faits prouvent invinciblement le contraire, et démontrent que

le mouvement n'est point essentiel à la matière.

1° Si l'un des éléments dont on vient de parler, le feu, par exemple, peut être envisagé comme cause première du mouvement, notre philosophe a tort de soutenir qu'il n'y a point de mouvement spontané dans la nature ; qu'il n'y a point de cause isolée, point d'énergie indépendante (chap. 4, p. 54.) ; que tout corps est mis en mouvement par l'impulsion d'un autre corps qui le frappe. Alors le mouvementdu feu est spontané, l'énergie du feu est isolée et indépendante, le feuse~ meut sans avoir besoin d'une autre cause ; la chaîne invisible de la communication du mouvement se termine aufeu comme au premier agent, et ne remonte point au delà (3). Autant de dogmes que notre auteur combat de toutes ses forces et qui ne peuvent s'accorder avec son système.

2° Pour produire du mouvement, ces éléments, qu'il appelle des mixtes, ont besoin d'être rapprochés et combinés ; tant qu'ils demeurent séparés, ils sont sans action. Si le mouvement leur était essentiel, ils ne pourraient en être privés : séparés ou combinés, mixtes ou non mixtes, ils seraient toujours en mouvement: il est absurde de supposer qu'un élément puisse être dépouillé pendant un seul instant d'une propriété qui lui est essentielle. Prétendre que la matière peut passer du repos au mouvement, c'est avouer par là même que le mouvement lui est accidentel. Dans le système que nous examinons, le mouvement est éternel (page 27) ; s'il est éternel il n'a point de commencement. Que l'auteur se tourne et retourne tant qu'il voudra, il ne sera jamais d'accord avec luimême.

3" La fermentation, selon les physiciens modernes , est un effet de l'attraction ; et jusqu'à ce qu'on ait prouvé que l'attraction est essentielle à la matière, qu'elle n'a point de cause extérieure, nous ne sommes pas plus avancés. Autrefois tout s'expliquait par l'impulsion ; aujourd'hui tout devient clair par l'attraction, qui est le plus obscur de tous les phénomènes.

4° Dira-t-on que la fermentation ou l'attraction est causée par la configuration des parties insensibles de la matière? Nouvel embarras. Nous concevons très-bien que, par leur configuration, ces parties sont propres à entrer les unes dans les autres ; qu'un angle saillant est propre à entrer dans un angle rentrant, et un cônedansun entonnoir: mais qu'en vertu de cette configuration, ces parties aient une envie ou une force qui ies rapproche les unes des autres, voilà ce que nous ne concevons plus. Si l'on suppose <pie ces parties nagent dans un fluide, nous comprendrons alors que, par le mouvement ou par l'action du fluide, les parties ainsi configurées seront portées les unes vers les

(5) Les chimistes regardent le phlogistique ou l'élément du feu comme épais, immobile, et stagnant dans ies mixtes dont il fait partie, jusqu'à ce que des causes étrangères le dégagent, le réunissent, le

autres, et entreront les unes dans les autres; mais il faudra toujours rechercher le principe de l'action oudu mouvementdu fluide, et la difficulté n'est point résolue.

Il est donc clair que la fermentation peut être un efret du mouvement, mais qu'elle n'en est point la cause.

Quand , malgré les lumières du bon sens, nous accorderions aux matérialistes tout ce qu'ils prétendent, que la matière a par son essence le mouvement d'attraction, de gravitation, de fermentation et de dissolution dans les corps qui nous environnent, en serions-nous plus éclairés pour comprendre les autres mouvements que nous voyons , l'élasticité, par exemple, et l'électricité des corps, deux phénomènes dont notre philosophe est forcé d'avouer que la cause est inconnue? (Tome II, c. 1, p. 18.) Concevrons-nous jamais que la matière soit le seul principe des mouvements que nous produisons à volonté et sans l'influence d'aucun corps extérieur? Cette théorie sufïira-t-elle pour développer l'origine du mouvement /circulaire, où la force de gravitation est combinée avec la force de projection?

Pourra-t-on en déduire par des conséquences évidentes, tout le mécanisme de l'univers, démontrer que sa formation et la régularité de son mouvement sont l'effet d'une fermentation subite ? L'auteur du moins aurait dû tenter cette dissertation curieuse avant de conclure d'un ton victorieux qu'il n'y a rien dans le monde que de la matière et du mouvement. A peine a-t-il ébauché une théorie absurde et contradictoire du mouvement, qu'il se croit en droit de disputer l'existence au Créateur. Sophiste de mauvaise foi, qui prétendez nous éclairer en nous plongeant dans des ténèbres plus épaisses , gardez toutes vos lumières, et laisseznous le sens commun.

§ VII. Mais, à force d'interroger la nature, de consulter l'expérience, de creuser dans la matière, il y a découvert une propriété plus admirable encore que le mouvement:

le pouvoir de s'animer elle-même. « En humectant de la farine avec de l'eau , et renfermant ce mélange, on trouve au bout de quelque temps, à l'aide du microscope, qu'il a produit des êtres organisés , qui jouissent d'une vie dont on croyait l'eau et la farine incapables. Pour un homme qui réfléchit, la production d'un homme, indépendamment des voies ordinaires, serait-elle donc plus merveilleuse que celle d'un insecte avec de la farine et de l'eau? La fermentation et la putréfaction produisent visiblement des animaux vivants. » (Page 23, dans le texte et dans la note, Lucrèce , 1. î, v, 803.)

L'observation est curieuse. Autrefois on s'est moqué d'Aristote et de ses disciples, quand ils ont dit que les plantes et les animaux naissaient de nourriture ; grâce à la

mettent en mouvement cl le changent en feu. ( Voyez le Traité de chimie de Boerhavc; Emile, tome III, p. 41.)

nouvelle philosophie, Aristoie avait raison.

On ne daignait pas écouter Diodore de Sicile quand il racontait qu'il était né, du limon d'Egypte, des rats, des grenouilles, et peut-être des hommes; aujourd'hui ce témoignage mérite attention. Que savonsnous si nous ne verrons pas un jour une nouvelle race d'hommes sortir de terre comme les champignons ?

« La seule découverte des germes, selon l'auteur des Pensées philosophiques , a dissipé une des plus puissantes objections de l'athéisme. » Malheureusement la découverte est nulle ; voila des animaux produits sans germe. « C'est à la connaissance de la nature, dit-il encore, qu'il était réservé de faire de vrais déistes. » (Pensées philos., n. 19.) Par une révolution singulière, cette connaissance ne fait plus que des athées : voilà bien du progrès dans peu de temps.

Selon notre auteur , les lois du mouvement sont invariables, fondées sur la nature des êtres (page 17) ; et les lois de la génération , qui n'est que du mouvement, ne sont point invariables ; la matière en putréfaction peut produire toute espèce d'animaux. Un dogme sacré pour lui , c'est que rien ne se fait de rien ; et par un prodige nouveau, la vie f t l'organisation peuvent sortir du néant même de la vie et du sein de la mort.

Est-ce par oubli ou à dessein de se rétracter, qu'ii assure dans la seconde partie (ch. 5, page 162), que « le germe humain ne se développe point au hasard; qu'il ne peut être conçu ou formé que dans le sein d'une femme ? » Il n'est donc pas à craindre que la pourriture puisse jamais suppléer au défaut du germe et au sein de la mère où il doit être conçu.

Lorsqu'à l'aide du microscope, on a découvert des animaux dans de la farine humectée, a-t-on découvert aussi que leur germe n'existait ni dans l'eau ni dans la farine? Voilà ce qu'il aurait fallu prouver. L'on n'a pas vu ce germe sans doute; mais on ne voyait pas non plus les animaux avant que le microscope les eût fait apercevoir : s'ensuit-il qu'ils n'y étaient pas? On nous dit que l'observateur attentif voit la nature remplie de germes' errants (chap. 3, p. 34); et il n'en verra point dans l'eau ni dans la farine ? Contradictions partout.

Le lecteur apercevra aisément que l'opinion de l'auteur n'est point différente do celle des épicuriens, quifaisaient naître les animaux du concours fortuit (tes atomes. (Voy. Lucrèce, liv. v, 803.)

M. Néedham a prévenu les fausses conséquences (pie les matérialistes veulent tirer • h1 >-es expériences. (Voy. ses notes sur les Recherehes de M. l'abbé Spalahzaki.)

§ VIII. Voilà dans l'exacte vérité toutes les preuves que notre matérialiste a données du principe fondamental de son système : que le mouvement est essentiel h la matière; elles se réduisent à ce raisonnement : la matière existe, elle a du mouvement, donc le mouvement lui est essentiel. Il n'est poinl sorti de là. Ne pourrions-nous pas argumen

ter de même, et dire : la matière existe, elle a du moins un repos relatif; donc ce repos lui est essentiel. Les suppositions qu'il a faites, les exemples qu'il a donnés, ne prouvent point que le repos absolu soit impossible; ils ne prouvent pas même que rien ne soit effectivement en repos. Celui-ci est un état aussi réel , aussi positif, aussi clairement aperçu que le mouvement; l'un n'est pas plus essentiel à la matière que l'autre.

Après rune preuve aussi défectueuse et aussi fausse, il a bonne graYe sans doute de s'élever contre les physiciens qui ont cru la matière inanimée et inerte de sa nature. (Page 22.) Lui-même n'ena-t-il pas eu cette idée, en avouant que tout corps est mû par un autre corps qui le frappe (chap. Î0, n. 164) ; que tous les changements des corps sont dus à des causes , soit visibles, soit cachées qui les remuent. (Page 16.) Si un corps se mouvait sans autre cause, il se changerait lui-même.

C'est donc une contradiction de conclure que l'idée de la nature renferme l'idée du mouvement. On doit se souvenir que, par la nature, l'auteur entend la matière et rien davantage; or l'idée de la matière ne renferme pas plus l'idée du mouvement que l'idée du repos. Vainement il répète que le mouvement est une façon d'être qui découle nécessairement de l'essence de la matière (page 21); il n'a point prouvé cet écoulement , et il est aisé de démontrer le contraire.

Il assigne pour propriétés communes à toute matière« l'étendue, la divisibilité, l'impénétrabilité , la figurabilité, la mobilité ou la propriété d'être mue d'un mouvement de masse. » 11 y ajoute la gravité et la force d'inertie. (Ch. 3, p. 32 et 33.) Nous avons parlé de la gravité, et nous avons vu que la force d'inertie n'engendre que le repos. Quel est donc celui des autres attributs duquel le mouvement découle nécessairement? Il n'a point satisfait à celte question. (P. 27.) La matière ne peut-elle pas être tout à la fois étendue, divisible, impénétrable, figurée, capable d'être mue d'un mouvement de masse, et en repos ? Le repos est-il contradictoire et incompatible avec aucune de ces propriétés de la matière ?

§ IX. Pour mettre une espèce de liaison entre ses principes, l'auteur a été obligé de supposer l'éternité de la matière et du mouvement. Que la matière ait pu commencer d'exister, c'est selon lui « une hypothèse qui jusqu'ici n'a jamais été démontrée par ùas preuves valables. L'édnction du néant , ou la création, n'est qu'un mot qui ne peut nous donner aucune idée de la formation de l'univers : il ne présente aucun sens auquel l'esprit puisse s'arrêter D'ailleurs tout le monde convient que la matière ne peut point s'anéantir totalement ou cesser d'exister; or, comment comprendra-t-on que ce qui ne peut cesser d'être, ait jamais pu commencer? » (Pages 25 et 26; Lucrèce, liv. i,y. 151,216,234.)

OfcLVKLS COMPLETAS DE BEUGIER.

Nous aurons souvent lieu d'admirer l'équité de notre philosophe, et l'impartialité avec laquelle il pèse les opinions. La création de la matière n'est pas démontrée , selon lui; mais a-t-il démontré son éternité? L'idée de l'éternité de la matière est-elle beaucoup plus claire que l'idée de la création? Il veut que les autres démontrent; pour lui il ne démontre rien, il prononce comme l'oracle. •

« Rien ne se fait de rien, dit-il ; c'est une vérité que rien ne peut ébranler. » luette vérité prétendue est justement la propose tion contestée, ou plutôt c'est une équivoque dont il abuse. Quand on dit que Dieu a tiré la matière de rien ou du néant, cela ne signifie point que le néant est le principe de la matière , mais que Dieu seul en est l'auteur. Un ouvrier tout-puissant n'a pas besoin de matériaux.; il est ridicule de comparer son action et sa puissance à celle des êtres bornés qu'il a faits. L'esprit de l'homme crée en lui-même des pensées, des désirs, des modifications qui n'y étaient pas: la volonté de Dieu crée des substances et des êtres qui n'existaient point.

Mais, pour établir ce dogme, on exige de nous des preuves valables ; nous ne jouissons point du privilège des matérialistes, il faut démontrer que la matière et le mouvement ne sont pas éternels.

Si la matière est éternelle, elle existe nécessairement et par elle-même; cette nécessité d'être étant absolue, de même qu'elle n'est limitée par aucun temps, elle ne peut être bornée à aucun lieu, à aucun attribut, à aucune manière d'être particulière. Dans un être nécessaire, on ne peut rien supposer d'accidentel et de contingent; il est éternellement et nécessairement tout ce qu'il est. 11 est donc non-seulement dans tous les temps, mais dans tous les lieux; il est intini et immuable; il est unique et simple; il ne peut rien perdre ni rien acquérir. S'il lui arrivait une nouvelle manière d'être, il serait contingent, quant à cette nouvelle manière, et quant à celle qu'il aurait perdue : la nécessité de son être ne serait plus absolue. L'auteur semble admettre cette suite de conséquences, et il donne à k matière toutes ces qualités. (Tome II, ch.4, p. 135 et 136.)

Il se contredit donc formellement , lorsqu'il dit que la matière est éternelle et nécessaire, mais que ses formes sont passagères et contingentes. (Tome I, ch. 6, page 82.) Il oublie le principe qu'il a posé lui-même, que l'existence suppose des propriétés dans la chose qui existe. (Page 27.) De même que l'existence contingente suppose des propriétés contingentes, l'existence nécessaire suppose des propriétés nécessaires. Aucun être ne peut exister sans propriétés, et la matière ne peut pas exister sans aucune forme : sa forme est donc de môme genre que son existence; nécessaire, si l'existence est nécessaire; contingente, si l'existence est contingente : ou bien nous ne nous entendons

plus. Voyons si les propriétés de l'être nécessaire conviennent à la matière.

Peut -on concevoir la matière existante dans tous les lieux? Impénétrable par sa nature, elle les remplirait, l'univers serait une seule masse de matière; le vide serait absurde, l'espace chimérique, le mouvement impossible.

La matière est-elle immuable, elle qui est le sujet de tous les changements qui arrivent'dans la nature? Tantôt divisée et tantôt réunie, susceptible de tontes les figures et de toutes les situations, indifférente au mouvement et au repos , sans cesse elle acquiert de nouveaux modes, et les perd avec la même facilité.

La matière est-elle une substance unique et simple? L'auteur le nie formellement (p. 32 et 33); elle est divisible à l'infini, et aucune de ses parties n'est exactement semblable à une autre. (Pages 28 et 29 ; et ch. 3, p. 32 et 33.) Si la matière est infinie, il faut admettre une infinité d'infinis, ou un nombre actuellement infini d'unités et de termes simultanés ; ce qui est absurde.

Que le mouvement soit éternel et nécessaire comme la matière, c'est une autre absurdité : il serait nécessaire dans sa quantité et dans sa direction, comme dans sa durée; il ne pourrait recevoir ni diminution ni variété ; il ne pourrait finir ni commencer.

Mais que doit-on penser de la communication du mouvement à l'infini que les matérialistes sont forcés d'admettre? Est-ce une hypothèse satisfaisante à laquelle l'esprit puisse s'arrêter?

1° On doit raisonner de cette communication à l'infini, comme d'une suite de générations à l'infini. Si je demandais, qui a produit le genre humain? La question seraitelle résolue en disant que Pierre est fils de Jean, celui-ci de Jacques, ce dernier de Paul, et ainsi à l'infini? Au contraire c'est donner lieu de renouveler la question à l'infini, puisqu'il n'est aucun individu à l'égard duquel on ne puisse la faire. Or donner lieu de renouveler la question à l'infini, ce n'est certainement pas la résoudre.

2° Il ne peut y avoir d'effet sans cause : c'est un principe évident et avoué par notre auteur (chap. 4-, p. 50) ; et, selon lui tout mouvement quelconque est mouvement acquis. Or un mouvement acquis est un effet ; en prolonger la suite à l'infini, c'est clairement admettre une suite infinie d'effets sans cause. La multiplication des mobiles à l'infini ne suppléera jamais au défaut d'un moteur.

3" Une grandeur actuellement infinie est une grandeur à laquelle on ne peut rien ajouter : donc un nombre actuellement infini est un nombre auquel on ne peut rien ajouter. Si le genre humain avait existé de toute éternité, il est clair qne le nombre des hommes qui ont existé serait actuellement infini : mais ce nombre actuellement infini est une contradiction, puisqu'il peut croître et qu'il croît en effet tous les jours. De mê-

nu- si le mouvement a existé de toute éternité, il y a un nombre actuellement infini d'impulsions données et reçues; ce qui est •uissi absurde que le nombre actuellement infini d'hommes ou de générations. Sur ce principe incontestable, les géomètres mêmes conviennent qu'un nombre actuellement infini de termes successifs ou d'unités successives est une contradiction. ( Yoy. les Dissertations du P. fiEuniL.)

Dès qu*il est absurde de supposer la matière et le mouvement éternels, il est démontré qu'ils ont eu un commencement , l'univers a un Créateur et un moteur, la création n'est plus un mot, niais une réalité.

L'auteur n'a pas pu ignorer ces preuves; il n'a pas daigné dire un mot pour faire voir qu'elles ne sont pas valables.

Il est faux que tout le monde convienne que la matière ne peut point être anéantie ou cesser d'exister : tout le monde, qui n'est pas matérialiste, reconnaît que Dieu, qui a pu créer la matière, peut aussi l'anéantir.

><tus n'examinerons point si la création est enseignée ou non dans le premier chapitre de la Genèse; s'il y a des Pères de l'Eglise qui aient cru que la matière est éternelle ; nous avons traité cette question ailleurs. (Déisme réfuté, septième lettre; Apol. de la relirj. chrétienne, on. 10 , art. 1.) Nous verrons dans la suite qu'un être spirituel peut agir sur la matière, non point par le contact, comme un corps pousse un autre corps, mais par sa volonté.

§ X. « L'existence suppose des propriétés dans la chose qui existe. » (Page 27.) Cela est vrai, et nous avons vu en quel sens. L'existence nécessaire suppose des propriétés nécessaires, et l'existence contingente ne suppose que des propriétés contingentes. Dès que Dieu a créé la matière étendue, pesante, impénétrable, divisible, figurée, et qu'il lui a imprimé le mouvement; « en vertu de ces propriétés essentielles, constitutives, inhérentes à toute matière, les différents corps dont l'univers est composé ont dû iiéccssairement peser les uns sur les autres, graviter vers un centre, se heurter, se rencontrer, être attirés et repoussés, se combiner et se séparer ; en un mot, agir et se mouvoir de différentes manières, suivant l'essence et l'énergie propres à chaque genre de matières et à chacune de leurs combinaisons. » Mais cette nécessité est une nécessité de conséquence, non une nécessité absolue (votj. ci-après, ch. iv, § 6) et indépendante de la volonté du Créateur. Si Dieu n'avait pas donné le mouvement à la matière, elle ne l'aurait point en vertu d'aucune autre de ses propriétés.

Il n'est donc pas vrai « qu'en supposant, comme on y est forcé, l'existence de la matière, on doit lui supposer des qualités quelconques, desquelles les mouvements ou les façons d'agir, déterminés par ces mêmes qualités, doivent nécessairement découler. Il n'e^t aucune des (piailles essentielles de la matière dont le mouvement découle nécessairement. L'auieur, forcé par la vérité,

et toujours en contradiction avec lui-môme. convient que la gravité, l'attraction, la communication du mouvement d'un corps à un autre , sont des phénomènes dont il est impossible de connaître le vrai principe. (Cbap. 8, p. 118.) Voilà donc des mouvements et «/les façons d'agir que nous ne pouvons attribuer à aucune des qualités connues de la matière comme à leur cause. Tout le verbiage fondé sur une supposition contraire ne signifie rien.

Pour former l'univers, Descartes ne demandait que de la matière et du mouvement (page 28) ; mais ce n'est pas là ce que Descartes a écrit de plus sensé. 1° II demandait ce que Dieu seul pouvait lui donner. 2" Descartes ne pensait point que le mouvement fût une suite nécessaire de l'existence, de l'essence et des propriétés de la matière ; il concevait très-clairement la matière en repos : voilà pourquoi il demandait de la matière et du mouvemenf. 3" Le mouvement ne suffirait pas pour former l'univers, s'il n'était assujetti aux lois que Dieu lui a prescrites , et nous verrons que Ips lois supposent l'inertie de la matière et son état purement passif.

« L'existence de la matière est donc un fait, l'existence du mouvement un autre fait. » Mais l'on ne prouvera jamais qu'il y nit une connexion essentielle entre ces deux faits; il est démontré qu'il n'y en a aucune.

Que la matière soit un tout homogène, ou que chacune de ses parties soit d'une nature différente, comme notre philosophe le soutient, cela ne fait rien à la question. Elle est telle que Dieu l'a faite; il pouvait la faire autrement et lui donner d'autres propriétés; alors il en aurait résulté des combinaisons et un ordre différents.

On peut applaudira la théorie des divers effets qui s'ensuivent de la nature différente des éléments; cette physique est trèscurieuse et très-bien présentée (page 29) ; elle nous donne heu d'admirer la puissance et la sagesse de l'Ouvrier éternel qui , par les causes les plus simples , a su produire des effets variés à l'infini. Mais il n'est pas vrai que ce vaste cercle de générations et de destructions, de combinaisons et de décompositions n'ait pu avoir de commencement et ne doive jamais avoir de fin. Il a certainement eu un commencement, et il finira quand son auteur le voudra.

Nous sommes donc forcés par la nature même des choses, par le défaut de preuves et par l'absurdité du matérialisme, parles contradictions dont ce système est un tVu continuel, de remonter au delà de la matière, pour trouver le principe de son action, de ses mouvements, des lois qu'elle observe et de l'origine des êtres. Cet examen sans doute n'est point du ressort dc^ sens, mais il appartient à la raison , et les matérialistes ne l'ont jamais consultée. Elle leur aurait dit que la matière n'est ni éterneWe ni nécessaire; que le mouvement ne lui est point essentiel; qu'elle l'a reçu d'un \ remier moteur, qui est Dieu.

OEUYRES COMPLETES DE RERCIER.

Quand ils auraient prouvé ce qu'ils pré- un plan général , développer la nature entendent, en seraient-Us plus avancés? Le tière, les philosophes retombent dans leur mouvement insensible, qu'ils supposent es- première enfance.

senliel à la matière, est-il un principe assez Quand l'auteur que nous examinons s'est fécond pour expliquer tous les phénomènes borné à suivre la marche de la nature, à en de la nature et la marche de l'univers? La observer les divers phénomènes, à en dématière a essentiellement un mouvement tailler les différentes opérations, il a raiinsensible; donc il n'est pas nécessaire qu'un sonné avec justesse, il s'est expliqué avec Dieu ait créé et régisse l'univers. Ce rai- netteté et avec précision : on lit avec plaisir sonnement est-il moins absurde, parce qu'on le détail qu'il fait des divers effets que le le répète depuis deux mille ans? mouvement produit dans l'univers. C'est à

L'auteur termine ce chapitre par unmou- quoi un physicien sage et timide aurait dû

veau paradoxe , ou plutôt par une nouvelle borner ses recherches. Mais lorsqu'il a voulu

contradiction. « La nature , dit-il , n'est pénétrer dans l'essence même des choses,

qu'une chaîne immense de causes et d'effets qui découlent sans cesse les uns des autres. Les mouvements des êtres particuliers dépendent du mouvement général, qui, luimême , est entretenu par les mouvements des êtres particuliers.» (Page 30.) Voilà donc un effet qui produit sa propre cause. Cela

essence qu'il avoue être impénétrable, il ne nous a donné que les rêves de son imagination; parce que cette connaissance n'est plus du ressort de la physique, et que l'observation ne peut conduire jusque-là. « Nous ne connaissons point, dit-il, les éléments des corps, nous connaissons seulement quel-

est aussi merveilleux que si un fils avait en- ques-unes de leurs propriétés ou qualités. »

gendre son propre père.

Il est triste que nous soyons obligés de réfuter sérieusement de pareilles absurdités. Mais il fallait les mettre à découvert, pour que la philosophie pût en rougir, et pour montrer aux admirateurs de ses productions combien leur enthousiasme est mal fondé.

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