CHAINE DES ÉVÉNEMENTS
L'auteur ne dévoile pas d'abord son système, mais, en le suivant exactement, l'on voit qu'il enseigne la fatalité absolue quo les anciens admettaient sous le nom de Destin. Celte opinion s'accorde avec ce qu'il dit ailleurs sur la liberté d'indifférence i tju'il appelle un mot vide de sens ; sur noire ame qui n'est autre que Dieu même;
sur le destin , où il enseigne sans détours nécessaires pf los effe's accidentels. Ënlroos que tout est nécessaire. Ainsi nous sommes avec notre philosophe dans le chaos où il dépures machines, queDieu fait agir comme va nous conduire. Milord Bolingbroke, ditil fait mouvoir le ciel et les planètes ; il est il, avoue que les petites querelles de madame seul la cause immédiate des événements. Marlborough et de Mme Masham lui firent
On commence par rapporter les rêveries d'Homère sur le destin, qu'il croit supérieur à Jupiter même. Ce maître des dieux et des hommes déclare net qu'il ne peut empêcher Sarpédon, son fils de mourir dans le temps marqué. Sarpédon était né dans le moment qu'il fallait qu'il naquît et ne pouvait pas naître dans un autre. Passons cette idée à Homère, mais on demande à notre phi
naître l'occasion de faire le traité particulier de la reine Anne avec Louis XIV. Faisons
attention aux termes : Ces querelles firent naître l'occasion; mais y avait-il entre ces querelles et le traité une connexion si nécessaire, que sans elles le traité n'eût pu être conclu? La reine Anne n'eut-elle d'autres raisons de se déterminer, qu'un démêlé de femmes ? El un aus3i habile mi-
losophe quelle impossibilité il y avait que nistre que Bolingbroke n'en voyait-il aucun
Sarpédon naquît une heure plus lot ou à lui proposer? C'est plutôt l'habileié du
plus tard? Il ne pouvait mourir ailleurs ministre à saisir te faible de la leine, qui
que devant Troie : par conséquent il ne lui est la vraie cause du traité, que la tracas-
élait pas libre d'y aller ou de n'y aller pas, série de cour, qui n'en fut que l'occasion.
ses héritiers devaient établir un nouvel ordre Ce traité, continue- t- on, amena la paix
dans ses Etats, et sans doute ils n'étaient d'Utrecht, cette paix affermit Philippe V sur
pas maîtres d'y conserver l'ancien. Ce nou- le trône d Espagne : Philippe V prit Naples
vel ordre devait influer sur les royaumes et là Sicile sur la maison d'Autriche ; le
voisins : ainsi de proche en proche la desti- prince espagnol, qui règne aujourd'hui à
née de toute la terre à dépendu de la mort Naples, doit évidemment son royaume à mi"
de Sarpédon. Ajoutons pour plus grande ludy Masham. Cela est clair, si toutes ces
merveille : Les Komains, avant que de don- causes sont des causes nécessaires. Mas
Jier bataille, consultaient les oiseaux ; selon Philippe V était maître sans doute de pren-
qu'ils avaient volé à droite ou à gauche, dre une seconde femme, ou de demeurer
on livrait le combat. La victoire ou la dé- veuf, d'épouser une princesse allemande ou
faite influait sans doute sur le sort des peuples voisins; ainsi, de proche en proche la destinée de toute la terre dépendait du vol d'un oiseau.
Ce n'est pas tout. Si un seul de ces faits avait été arrangé différemment, il en aurait résulté un autre univers ; or il n'était pas possible que l'univers actuel existât ou n'existât pas: donc il n'était pas possible à Jupiter de sauver la vie à son fils, tout Jupiter royaume dépendent d'une mouche, qui a qu'il était. On pardonne aux païens, et sur- volé sur le visage du roi. Examinons les tout aux poètes, un système aussi absurde ; situations de tous les peuples de l'univers: ils n'en savaient pas davantage, et jamais Elles sont ainsi étublies sur une suite de faits, on n'a obligé les poêles à raisonner. Sui- qui paraissent ne tenir à rien et qui tiennent vant leur théologie , les hommes étaient à tout. Tout est rouages, poulies, cordes,
française, au lieu d'une italienne; alors le prince qui règne aujourd'hui à Naples ne serait pas né, et il est faux que son existence à Naples ait dépendu d'une sottise de plus ou de moins de la cour de Londres. En confondant ainsi les causes avec de simples occasions, les agents libres avec les êtres nécessaires , on pourra prouver que la naissance d'un prince et la destinée d'
un
poussés invinciblement au bien ou au mal parles dieux, et ceux-ci étaient enchaînés par les lois du destin ; tout était donc nécessairement lié à cette fatalité aveugle; mais ressusciter aujourd'hui ces extravagances et les donner comme des découvertes philosophiques, c'est compter étrangement sur la patience et sur la stupidité des lecteurs ; au reste nous devons savoir gré a l'auteur de montrer lui-même jusqu'où ces principes peuvent conduire; il n'en faut
pas davantage pour révolter tous ceux qui sur la scène : Dieu est caché dessous, qui ont un peu de bon sens. Ce système delà fait tout mouvoir par des rouages, des cornécessité et de la fatalité , dit-il , a été inventé des et des ressorts. Il en est de même dans de nos jours par Leibnitz, à ce qu'il dit, sous l'ordre de la physique, selon notre auleui : le nom de raison suffisante ; il est cependant nouvelle continuation de son système. Les
ressorts dans cette immense machine. A merveille, voilà le fond du système dévoilé ; les hommes ne sont que des automates, que Dieu fait mouvoir. Dieu, qui est l'âme de l'univers, poussa machinalement la duchesse de Marlborough à piquer la reine Anne, milord Bolingbroke à profiter de l'occasion pour conclure un traité, les autres souverains de l'Europe à faire la paix d'Utrecht, Philippe V à faire la conquête de Naples. Voilà les marionnettes qui jouent
fort ancien. Ce n'est pas la première lois que nos philosophes nous ont ramené les vieux systèmes habillés à la moderne; mais ou Leibnitz a rêvé, aussi bien que notre au-
ê;res raisonnables agissent tout aussi nécessairement que les causes physiques. Le vent d'Afrique nous amène de la pluie, notre vent du Nord envoie nos vapeurs chez
leur, ou il n'a pas étendu comme lui Ja les nègres. Nous faisons du bien à la Guinée
fatalité aux opérations des agents libres, et la Guinée nous en fait à son tour ; la chaîne
sans faire distinction entre les causes phy- s'étend d'un bout de l'univers à l autre. A la
siques et les causes morales, entre les etl'ets bonne heure ; ainsi donc tout est nécessaire.
601 PART. 1. TIIEOL. PHILOS. — REFUT. DU D!CT. PHILOS. — CHAINE DES EVENEM. CCÎ
Quand un homme fait bien ou mal, c'est un phénomène purement physique, tout comme lorsque le vent nous amène une pluie salutaire ou un orage. Lorsque mon ami me l'ait présent de son cheval, je ne dois pas lui en savoir [dus do gré qu'à la jument qui en est la mère. Si un assassin tue un honnête homme, il n'est pas plus punissable que la hache dont il s'est servi pour faire le coup. Tout est nécessité, fatalité, arrêt du destin; la liberté est une chimère, un mot vide de sens, inventé par des gens qui n'en avaient guère. (Art. Liberté.) La doctrine opposée à celle du destin est absurde. (Art. Destin.) Eu débitant des horreurs et des pauvretés (lui fout pitié, nos sages maîtres sont encore en droit d'insulter le genre humain. Mais il me semble, poursuit notre philosophe, qu'on abuse étrangement de la vérité de ce principe. Cela n'est pas fort étonnant; un principe aussi monstrueux ne peut conduire qu'a des conséquences absurdes; On en conclut., dit-il, quil n'y a si petit atome, dont le mouvement nuit influé dans l'arrangement actuel du monde entier ; quil n'y a si petit accident, soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, qui ne soit un chaînon essentiel de la grande chaîne du destin. Effectivement, en supposant que tout est nécessaire, qu'il n'y a point d'agents libres, que peut-on opposer à cette conséquence ?
Tout est enchaîné par la même loi, et sans doute l'auteur de cette loi universelle n'a rien mis d'isolé ni d'inutile dans l'univers; il n'y a si petit accident qui n'ait été prévu et arrangé pour quelque tin particulière. Entendons-nous, dit l'auteur. Volontiers, s'il est possible. Tout effet a évidemment sa cause, à remonter de cause en cause dans l'abîme de l'éternité. Cela est faux.
Tout agent libre est lui-môme la cause immédiate et première de ses volontés et de ses actions; il n'a pas besoin d'une autre cause pour l« déterminer ; et est lui-môme le principe de sa détermination; sans cela il faut supposer que tous les êtres sont purement passifs. Aussi esi-co le système que notre auteur nous enseigne : Toute la suite de ses raisonnements ue roule que sUâ- cette supposition : // y a, dit-il, unarbre généalogique des événements de ce monde. On peut dresser des généalogies fabuleuses tant qu'on veut ; le privilège de ceux, qui les font est de mentir, le droit des lecteurs est de n'y pas croire. Dans cet arbre prétendu généalogique des événements, ia folie, les passions, les iaulaisies des hommes sont autant de troncs, qui ne remontent pas plus haut. A la' vérité, selon le système de la fatalité, tout remonte par une chaîne indissoluble jusqu'à la création, mais cette chaîne est une supposition absurde, puisque nous sommes convaincus, par le sentiment intérieur, de notre liberté et du pouvoir que nous avons de nous déterminer. Notre pliifosophe poursuit sur le ton railleur, qui supplée chez lui aux raisons. Il est incontestable que les habitants des Gaules et de l'KsiMjne descendent de Gomer et les Russes
de Magog, son frère cadet : on trouve celte généalogie dans tant de gros livres.
On peut prendre cette généalogie pour en qu'elle vaut; les gros livres contiennent souvent moins de sottises que les peliîs. Sans doute que l'on en veut ici à Rochari, parco qu'il joignait à une érudition immense un esprit judicieu-x et un grand respect pour nos livres sacrés; mais sa tépulalion est bien établie; de froides railleries ne la diminueront pas. Que Magog ait craché à droite ou à gauche, auprès du mont Caucase, qu'il ait fait deux ronds ou trois dans un puits, qu'il ait dormi sur le côté gauche ou sur le côté droit, on ne voit pas que cela ait influé beaucoup sur les affaires présentes de l'Europe. Cela est vrai ; par la même raison, on ne voit point quelle cause antérieure a pu déterminer à cracher à droite plutôt qu'a gauche, à se tourner sur un côté plutôt que sur un autre. De pareils événements sont fort isolés, et ne tiennent en rien à l'état physique ou moral de l'univers. Il faut songer, continue notre auteur, que tout n'est pas plein dans la nature , et que tout mouvement ne se communique pas de proche en proche jusqu'à faire le tour du monde. Le mouvement se perd et se répare, donc le mouvement que put produire Magog en crachant dans un puits ne peut avoir influé sur ce qui se passe aujourd'hui en Russie ou en Prusse. Cette nouvelle comparaison achève de développer le système. Il en est des événements et des actions des hommes comme delà communication des corps. Elle se fait selon des loi3 nécessaires, et si tout était plein, le mouvement irait de proche en proche d'un bout de l'univers à l'autre. Le mouvement se perd et se répare; mais, dans le système des causes purement machinales et passives , comment peut-il se réparer? A chaque fois qu'un homme a cessé de se mouvoir, il faut que Dieu, qui est l'âme de cet homme, lui donne une nouvelle impulsion pour le remettre en mouvement :
Le maître absolu se trouve ainsi plus occupé à diriger les actions d'un seul homme quà conduire le reste de la nature entière. Système que notre auteur rejette avec dédain , et raille amèrement à l'article Gkace. Que dis-je? Ce que Dieu ne doit pas faire, selon lui , pour diriger une âme dans l'ordre naturel , il est obligé de le faire pour mouvoir un chien dans Tordre physique, selon ce bel axiome : Deus est anima brulorum, adopté par notre philosophe, art. Rètes.
Voilà où conduisenlses merveilleux principes. 11 est indigne de Dieu de diriger immédiatement, par sa grâce, nos âmes vers une On surnaturelle, et il n'est pas indigne de lui de mouvoir immédiatement par luimême la machine d'un chien ; car etilin cette machine ne fait pas les lois générales du mouvement qui conduit le reste de l'univers. 11 faut donc qu'à chaque instant, Dieu lui imprime des lo>s particulières pour tous les mouvements qui nous semblent spontanés, comme les nôtres. Telles sont les sublimes idées qu'enfante 'a aouvello phi la-
sophic. Encore une fois, conclut notre autour, tout être a son père, mais tout être n'a pas des enfants ; nous en dirons peut-être davantage quand nous parlerons de la destinée. En effet, à cet article, il ne laisse p'us aucun doute. Il y tourne en ridicule ceux qui disent qu'il y a des événements nécessaires ei d'autres qui ne le sont pas. // serait
pur; qu'ainsi, rien n'est moins vrai ni moins réfléchi que ce qu'ont avancé certains critiques, que les anciens n'avaient aucune idée de l'esprit ; que les premiers Pères de l'Eglise, disciples de Platon, croyaient Dieu corporel; que nous devons à Descartes la notion claire et distincte de la matière et de l'esprit (Philosophie du bon sens,
plaisant, dit-il, qu'une partie de ce monde fût t. Il, p. 19 et 274) : Celte chaîne , celle gru-
arrangée et que l'autre ne le fût point, qu'une dation prétendue, dit notre philosophe,
partie de ce qui arrive dût arriver et qu'une n existe pas plus dans les végétaux et dans
autre partie de ce qui arrive ne dût pas arri- les animaux; la preuve en est qu'il y a des
ver. Nous montrerons le ridicule de ce so- espèces de pjanles et d'animaux qui sont
phisme quand nous serons à cet article, détruites. Nous n'avons plus de murex. Il
Quand on regarde de près, poursuit-il, on était défendu de manger du griffon et de
voit que la doctrine contraire à celle dà des- l'ixion ; ces deux espèces ont disparu de ce
tin est absurde. Cela est clair, la doclrineïru destin est évidemment le matérialisme pur, et, selon notre philosophe, le sentiment contraire est absurde. Nous sommes des
monde, quoi qu'en dise Bocharl. Où est donc la chaîne? La gradation, sans doute, est imaginaire, les animaux, chacun dans son espèce, sont à peu près aussi parfaits l'un
machines que Dieu est occupé sans cesse que l'autre, mais la preuve ne vaut rien. 11
à faire mouvoir. Nous pensons, à la vérité, est faux qu'il y ait fies espèces de plantes
mais il n'est pas démontré que la matière et d'animaux qui soient détruites; il est
sait incapable de penser; en tout cas, c'est faux que nous n'ayons plus de murex. C'est
Dieu qui nous donne des idées, comme il le coquillage dont les anciens se servaient
nous donne des dents et des cheveux. (Art. pour teindre en pourpre. On a découvert,
Destin.) La doctrine contraire est absurde. L'arrêt est prononcé; il est sans appel. Homère, premier chantre du destin, doit être désormais notre théologien; encore Un peu de patience, la philosophie pourra bien re-
tant sur les côtes d'Angleterre que sur celles de Poitou et de Provence, des coquillages qui portent tous les caractères par lesquels les anciens désignaient les poissons qui fournissaient la pourpre. On en voit
lever les autels de Jupiter. Tout le monde plusieurs dans les cabinets des curieux; si sait que ce système absurde est celui des l'on ne a'en sert plus, c'est qu'on a trouvé stoïciens, que Cicéron a développé dans moyen de faire une teinture plus belle et a.
son livre De fato, et que les plus sages d'en tre les païens ont vivement réfuté; mais notre philosophe n'est pas allé le chercher si loin; il l'a trouvé dansBayle. (Art. Chrysippe.)