LE CIEL DUS ANCIENS
On commence par tourner en ridicule les anciens, qui donnèrent le nom de ciel a l'atmosphère; c'est, dit notre auteur, comme si un ver à soie donnait le nom de ciel au petit duvet qui entoure sa coque. Nous n'entreprendrons pas assurément de justifier toutes les idées des anciens, ni de soutenir qu'ils avaient autant de connaissances quo l'on en peutavoiraujourd'huisurla structure de l'univers, mais il ne faut pas les rendre plus ridicules qu'ils n'étaient effectivement, et l'on aperçoit d'abord à qui notre philosophe en veut principalement. Dans toutes les langues, le nom de ciel signifie ce qui est au-dessus de nous ; il ne désigne pas seulement l'atmosphère, mais tout l'espace qui est au delà; et comment pouvait-on désigner autrement cet espace, qu'en disant qu'il est au-dessus de nous? Les nuées, dit-on, furent regardées d'abord comme la demeure des dieux. Cela n'est pas tout à fait exact : les païens eux-mêmes n'eurent jamais une idée bien nette delà demeure de leurs dieux, puisqu'ils les plaçaient tanlôldans le ciel, tantôt sur une montagne. (Voy. les Mémoires de l'Académie des belles-lettres, t. Vil.)
Les anciens Grecs voyant que les maîtres des villes demeuraient dans des citadelles au. haut de quelques montagnes, jugèrent que les dieux pouvaient avoir une citadelle, et la placèrent en Thessalie, sur le mont Olympe, dont le sommet est quelquefois caché dans le» 7iues ; de sorte que leur palais était de plein pied ù leur ciel.
Notre philosophe n'assigne point la vraie raison de celle fable. Comme le terme d'Olympe désigne en grec le ciel et une montagne, parce qu'il signifie en général ce qui est élevé, l'équivoque donna lieu d'imaginer que les dieux habitaient sur le mont Olympe dans la Thessalie; mais il parait que ce n'était point là l'idée d'Homère. {Voy. la dissertation que l'on vient de citer sur l'Olympe des poètes.) Dans la suite on plaça quelques-uns des dieux dans les sept planètes ; mais celte imagination est postérieure de beaucoup aux fables d'Homère et d'Hésiode. Comme les anciens croyaient tout l'univers animé et qu'ils regardaient comme des dieux les intelligences occupées à conduire chacune des parties de fa machine, il n'est pas surprenant qu'ils aient donné à plusieurs le soin de régler le cours des astres, et en particulier des planètes, dont la marche régulière sert à mettre l'ordre dans la société : Le système de l'idolâtrie ancienne ayant été l'ouvrage des peuples, encore très-grossiers, l'imagination a dû principalement y présider; l'on a réglé les rangs et les fonctions entre les dieux comme ou les voyait établis parmi les hommes.
On ne sait ce que veut dire notre auteur quand il nomme les Tilans des espèces d'animaux entre les dieux et les hommes! Les Titans étaient de la même nature que Sa-
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turne et Jupiter; celaient les intelligences motrices de la nature, que l'on avait divinisées et que l'on a ensuite confondues avec les hommes assez mal à propos. Le combat entre les Titans et les dieux, c'est-àdire entre les dieux anciens des Grecs et les nouveaux, n'est qu'une allégorie qui marque une révolution arrivée dans la religion des Grecs : Ce n'est pas ici le lieu de le montrer en détail. Cette physique d'enfants et de vieilles, dit-on, était prodigieuse" ment ancienne; cependant il est très-sûr que les Chaldéens avaient des idées aussi saines que nous de ce qu'on appelle le ciel. Jls avaient, ajouie-l-on , sur la fabrique du monde le même système que Copernic^a renouvelé depuis : c'est ce que nous apprend Aristarque de Samos. Il est absolument taux que les Chaldéens aient eu sur la fabrique du monde Je même système que
pace vide et notre globe roule comme les autres.
Telle est la décision de notre fier censeur. Mais au delà de cet espace dans lequel roulent tous ces globes, vrais ou supposés, n'y a-t-il rien ?Nous ne pouvons en savoir que ce qu'il a plu à Dieu de nous apprendre. Or le même Maître qui, selon notre philosophe, nous a appris que nous avons une ûme, nous a enseigné aussi que notre récompense est dans le ciel (Matth. v, 12) ; que c'est là que nous devons placer notre trésor {Luc. xn, 33), qu'il en est descendu lui-même et qu'il y est monté, etc. (Joan. ii, 13.; Nous l'en croirons plutôt que les nouveaux docteurs, qui affectent de contredire ses leçons. Les anciens croyaient qu'aller dans les deux, c'était monter, mais on ne monte point d'un globe à l'autre. Cela est faux ; quiconque s'éloigne du centre
Copernic, il n'est pas vrai non plus que cette d'un globe monte nécessairement à l'égard
opinion leur soil attribuée par Aristarque de ce globe. Où en serions-nous, si pour
de Samos. Au contraire, celui-ci qui a été former notre langage, il fallait attendre que
à peu près contemporain d'Archimède, les philosophes se fussent accordés sur la
passe pour le premier qui ail enseigné que structure de l'univers ? Parce qu'ils croient
Ja terre tourne autour du soleil. M. Go- avoir imaginé la manière dont il est formé,
guet, qui a suivi fort exactement les progrès de l'astronomie chez les Chaldéens, n'a eu garde de leur attribuer des connaissances qui n'ont été acquises que fort longtemps après eux.
Il serait à souhaiter que notre philosophe eût lu avec attention l'ouvrage de ce savant écrivain ; il y aurait trouvé à s'instruire sur bien des choseset.il en aurait parlé avec plus de justesse. Le langage de l'erreur, continue-l-il, est si familier aux hommes, que nous appelons encore nos vapeurs et l espace de la terre à la lune du nom de ciel; nous disons monter au ciel, comme nous disons que le soleil tourne, quoiqu'on sache très-bien qu'il ne tourne pas; nous sommes probablement le ciel pour les
ils décident d'un ton dogmatique qu'il l'est ainsi elfectivement. Mais Dieu ne peut-il pas l'avoir arrangé autrement qu'il leur parait? Pendant plusieurs milliers d'années ils se sont trompés sur ce grand objet, ils se trompent peut-être encore. La conformité d'un système avec les phénomènes apparents n'est pas une démonstration infaillible de la vérité, puisque dans toutes les hypothèses on peut rendre raison de ces phénomènes. Celle de Copernic, malgré les observations sur lesquelles elle est appuyée, est encore sujette à des objections insolubles. Un écrivain qu'on nomme, je crois, Fluche, a prétendu faire de Moïse un grand
physicien Mais on sait assez que Dieu, qui
fit de Moïse un grand législateur, un grand prophète, ne voulut point du tout en faire un
habitants de la lune, cl chaque planète place professeur de physique.
son ciel dans la planète tourne. ()'n rei;onnaVje ' éaiede notre auleur à oe
Quoi qu'en dise notre auleur, celte expression, monter au ciel, n'est point le langage de l'erreur. Qui lui a dit que Dieu n'a point placé plus haut que les aslres le ciel ou la demeure des bienheureux? Celte demeure est au-dessus de nous, puisque le dessous, à notre égard, c'est le centre de la terre. Quiconque s'éloigne de ce centre, monte, par rapport à nous, et nous ne sommes pas obliges de diriger notre langage sur les idées des prétendus habitants de Ja lune. Noire auteur en parle avec autant d'assurance que s'il avail séjourné parmi eux; ainsi nos philosophes nous donnent leurs rêves pour aulanl de vérités, et accusent d'erreur quiconque n'y veut pas
ton dédaigneux sur lequel il parle d'un écrivain très-estimable, dont les ouvrages vivront plus longtemps et sont plus digues de vivre que le Dictionnaire philosophique. Mais il a servi la religion et les mœurs ; c'en est assez pour encourir la disgrâce de nos beaux esprits. Dieu a fait de Moïse un grand législateur et un grand prophète, et, sans en faire un professeur de physique, il nous a enseigné, par ses livres, des vérités auxquelles loute la sagacité des philosophes n'aurait jamais pu atteindre ; et jusqu'à présent, avec toutes leurs sublililés et leurs recherches, ils ne sont pas encore parvenus à le convaincre d'erreur sur un seul article. On trouve, dit notre censeur, dans les livres
croire. Il est faux que nous nommions ciel des Hébreux, quelques idées louches, incohél'espace seulement qui est entre la terre et renies et dignes en tout d'un peuple barbare, la lune ; nous nommons ainsi tout l'es- sur la structure du ciel. D'abord faisons
attention au siècle où Moïse a vécu : Il a écrit plus de 700 ans avant l'ère de Nabonassar, ou avant les premières observations des Chaldéens. Les savants sont convaincus
pace que nous concevons depuis la terre jusqu'au delà de tous les aslres. // n'y a point, à proprement parler, de ciel; il y a une quantité de globes qui roulent dans Ces-
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aujourd luii quo celles que l'on a voulu f« ire remonter plus haut sont fabuleuses. Or u'est-ce pas un prodige quo dans un temps où aucun peuple n'avait encore fait la moindre attention à la structure de l'univers, Moïse ait pu en parler d'une manière aussi sensée qu'il l'a l'ait. On ne réussira jamais à montrer qu'il s'est trompé, si ce n'est en défigurant ce qu'il a dit : c'est aussi le moyen auquel notre philosophe a recours selon sa coutume. Leur premier ciel, dit-on, était l'air. Mauvaise expression: Moïse appelle ciel toute l'espace qui environne le globe. Comme l'air s'y trouve renfermé, il est tout clair que par le ciel l'air soit quelquefois désigné , comme quand il dit : Les oiseaux du ciel; mais jamais Moïse n'a nommé l'air le premier ciel. S'il a dit les cieux au pluriel, c'est que le pluriel en hébreu est augmentatif; ainsi le mol Sehamvuum siguilie à la lettre le lieu le plus élevé ou fort élevé. Le second ciel, continue notre auteur, était le firmament où étaient attachées les étoiles. Jl ignore sans doute que le terme héhreu, qui est rendu dans les versions par firmament, signifie seulement étendue ou espace ; n'est-il pas ridicule u'accuser Moïse d'avoir dit que les étoiles étaient attachées à l'espace ou à l'étendue ? Aussi n'en a-t-il \ as dit un mot, et ce n'est pas sa faute, si les autres langues n'ont pas toujours des termes propres à rendre toute l'énergie des siens. Avant que d'accuser Moïse d'une erreur si grossière, il aurait fallu mieux exatninerle sens de ses paroles ; on peut aisément jeter de la poussière aux yeux des ignorants, niais on prèle à rire aux lecteurs mieux instruits. Ce firmament était solide et de glace et fortuit les eaux supérieures, qui s'échappèrent de ce réservoir par des portes, des écluses au temps du déluge. Nouvelles impostures faites à Moïse. Eu premier lieu, il n'a jamais dit queie firmament, ouplulôll'élendue du ciel, fût solide ni de glace. Un des interlocuteurs du livre de Job ayant avancé Celle proposition fausse , que les deux sont très-solides comme s'ils étaient faits d'airain [Job xxxwi, 18), sur-le-champ Job fait parler Je Seigneur lui-même, qui reprend ce discoureur: Qui est cet homme-là, dit-il, qui prononce des sentences en, discourant tomme un ignorant? (Job xxxvm, 1.) lin recoud lieu, il est encore plus faux que Moïse ait placé les eaux supérieures au- Uessus du firmament, où sont les étoiles; c'est l'idée ridicule que l'on attache au ii. ol firmament, qui fait toute la confusion. Il n'y a qu'à présenter le texte tel qu'il est, l'on n'y trouvera rien à reprendre. Apres avoir dit que la terre, au moment de la création, élait envirouuée des eaux (Gen. i, 2j, voici ce qu'il ajoute: Dieu fit une étendue ou un espace, et il sépara les eaux qui étaient uu-dessous d'uvec celles qui étaient au-dessus; et Uieu nomma cette étendue ou cet espace le ciel. (Jbid., 1.) On conçoit que les eaux supérieures sonl les eaux, raréliées, réduites en vapeur et répandues dans l'atmosphère.
Ensuite il dit: Dieu fit deux grands luminaires... elles étoiles, ri il les plaça dans l'étendue du ciel pour éclairer la terre, (Ibid. , x, 16.) Il est évident parces paroles : l°Ouo Moïse n'a point fixé les bornes do celle étendue qu'il appelle ciel ; 2° Qu'il ne suppose point quo les eaux supérieures de l'atmosphère soient aussi élevées ou plus élevées que les astres; 3° Qu'il ne prétend point que les étoiles soient plus attachées au ciel que le soleil et la lune. Enfin il n'est point question déportes ni d'écluses en parlant du déluge. Il est dit que les digues du grand abîme ou de la mer furent rompues et que les réservoirs du ciel furent ouverts. (Gen. vu, 11.) On sait que cataracte signifie chute d'eau, et rien autre chose. Le plus savant astronome ne pourrait-il pas aujourd'hui parler de môme sans être exposé à la censure? Il est i'Acheux que nous soyons si souvent réduits à reprocher une ignorance grossière à un écrivain, qui prétend régenter ses lecteurs. Au-dessus de ce firmament, dit-on, ou des eaux supérieures, était le troisième ciel où saint Paul fut ravi. L'intervalle est un peu long depuis Moïse jusqu'à saint Paul. Cet apôtre raconte qu'il a été transporté ou en corpsou en esprit au troisième ciel, c'est-à-dire au ciel le plus élevé, qu'il appelle le parad is. (// Cor. xn, 2.) Mais il n'en est pas question dans Moïse. Continuons à écouter notre philosophe. Le firmament était une espèce de demi-voûte qui embrassait lalerre. Moïse ne l'a point ainsi représenté ; on lui prête faussement les idées d'Hésiode et des anciens Grecs, fort différentes de celles que nous voyons dans la Genèse. Ce qui suit n'est fias plus vrai. Le soleil ne faisait point le tour d'un globe
?u ils ne connaissaient pas ; quand it était à Occident, it revenait à l'Orient par un chemin inconnu, cl si on ne le voyait pas, c'était comme dit le baron de Fernesirc, parce qu'il revenait de nuit. Une plaisanterie ne fait pas preuve. Se tigurera-l-on que Moïse, qui connaissait si parfaitement le mécanisme par lequel se forme la pluie et qui a si bien marqué l'utilité de l'atmosphère, n'ait pas connu la rondeur de la terre et le cours du soleil? Job, que plusieurs savants croient pius ancien que Moïse, enseigne que Dieu a suspendu lalerre sur le vide ou dans le vide* (Job xxvi, 7.) D'autres traduisent : Il l'a suspendue sur ses pôles, sur ce qui la fait tourner. Il dit que l'esprit de Dieu a orné les cieux et que sa main a formé leurs cours tortueux comme le serpent. (Jbid., <13.) On sait que c'est l'emblème sous lequel les anciens représentaient la marche oblique du soleil dans le zodiaque. Il désigne encore ailleursce cercle sous le nom de ceinture, comme les anciens peuples. (Job xxxvn, 32.) Dans le psaume xvni le cours du soleil est appelé circuit, révolution (Psal. x, 7j, en hébreu, comme dans les autres langues, le terme monde est synonyme a globe, masse ronde, ce qui tourne, (ilébr. Thabcl, hélam, 1 lley. il, 8.) Les anciens Hébreux n'élaienl donc pas aussi ignorants sur la structure du
monde qu'on veul nous le persuader. Mais Moïse n'affecte nulle part de faire l'étalage de ses connaissances; il ne dit précisément quece qui est nécessaire pour inspirer à son peuple de la reconnaissance envers son Créateur. On a donc grand tort d'appeler ses récits des rêveries, ut de supposer qu'il les avait prises chez d'autres nations. Au siècle de Moïse on ne trouve rien chez les autres nations qui approche de la justesse et delà sublimité de ses idées; ce n'est pas sans raison qu'un écrivain payen, qui vivait dans un siècle tort instruit, et qui était plus équitable quo notre philosophe, a dit que Moïse n'était pas un homme ordinaire. (Longin, Traité dû sublime.) On reproche ensuileà Laciance, à"saint Chrysostome, à saint Augustin, de n'avoir pas cru les antipodes. Ils ont eu cela de commun avec les plus grands génies de leur temps, et ils ne sont pas responsables du peu de progrès que la physique avait fait jusqu'à eux. Entin on accuse l'auteur'du Spectacle de la nature d'avoir dit que ces Pères étaient de grands philosophes. Quand il l'aurait dit, il n'y aurait pas de quoi le blâmer. Ces pères ont été autant philosophes qu'on pouvait l'être dans leur siècle. Ceux qui sont venus après eux ont profilé de leurs lumières ; les nouvelles connaissances qu'ils ont acquises viennent de l'exj érience plutôt que de leurs méditations. Nous avons remarqué plus haut la source de la haine de notre philosophe pour l'auteur du Spectacle de la nature. Heureux, qui peut la mériter à ce prix 1 Nous ajouterons encore, que tout cet article est tiré de la dissertation de dom Calmel sur le système du monde des anciens Hébreux, à la tôle du livre de Y Ecclésiastique. Les sources où notre auteur a coutume de puiser sa doctrine ne sont ni inconnues, ni infaillibles.