‹ Œuvres completes de BergierChapitre 77 sur 255 · DE LA CHINE · texte numérisé non relu

DE LA CHINE

Ce que nous voyons sous ce titre est une fade répétition cl 1 1 ce que l'on a enseigné dans YEssai sur l'histoire universelle , publié sous le nom de Voltaire (t. 1), et on l'a copié de nouveau dans la Philosophie de l'histoire. (C. 18.) Même style, même méthode, mêmes principes, même supposition dans ces trois ouvrages. Ne se lasset a-t-on pas entin de se répéter? Notre philosophe commence par quelques railleries sur le commerce que nous allons faire à la Chine. Nous y allons chercher de la porcelaiue, des étotïes, du thé, comme si nous n'avions pas chez nous de quoi suppléer à toutes ces superiluités. Mais si l'on réduisait le commerce aux marchandises de premier besoin, il faudait commencer par retrancher la navigation. C'est l'amour du superflu qui lie aujourd'hui toutes les nations d'un bout de l'univers à l'autre, et qui nous a fait connai.re ces Chinois dont nos philosophes nous débitent tant de merveilles, qu'ils ont rêvées dans leur cabinet. Après avoir loué le zèle de nos missionnaires, qui veulent convertir les Chinois, il blâme ceux qui

contestent l'antiquité de cette nation et qui l'accusent d'idolâtrie. Voilà deux articles à examiner. La dispute entre Wolf et l'Ange, tous deux professeurs dans l'université de H die, est fort étrangère à la question : c'est un épisode do notre auteur auquel nous ne nous arrêterons pas. De quoi nous avisons-nous , dit-il, nous autres au bout de l Occident , de disputer avec acharnement et avec des torrents d'injures pour savoir s'il y avait eu quatorze princes ou non avant Fo-hi, empereur de la Chine, cl si ce Fo-hi vivait trois mille ou deux mille neuf cents a s avant notre ère vulgaire? Ceux qui disputent avec des torrents d'injures ont tort , pour la forme, cela est clair; mais ils peuvent avoir raison pour le fond. La vérité ou la fausseté des annales chinoises n'est point un Objet indifférent pour quiconque aime à savoir le vrai. Si cela ne nous touche en rien, pourquoi notre philosophe est-il si zélé à les défendre? Il n'est pas seulement question de savoir s'il y a eu quatorze princes avant Fohi et en quel siècle il a vécu, mais s'il a vécu effectivement, et si ce que l'on a dit de son règne n'est pas entièrement fabuleux. Nous verrons bientôt qu'il y a des raisons plus que suffisantes d'en être persuadés. Je voudrais bien, dit notre auteur, que deux Irlandais s'avisassent de se quereller à Dublin, pour savoir quel fut au xii' siècle le possesseur des terres que j'occupe aujourd'hui ; n'est-il pas évident qu ils devraient s'en rapporter à moi qui ai les archives entre mes mains? Mais si par hasard ces deux Irlandais se trouvaient intéressés à la question , leur dispute serait-elle déplacée? Auraient-ils tort de demander communication des archives, de les examiner, de les rejeter même, si elles portaient des marques évidentes de fausseté et de supposition? Voilà où nous en sommes vis-à-vis les Chinois. On veut se servir de leur chronologie pour faire révoquer en doute la vérité de la nôtre, et tel est le dessein très-marqué de notre grand philosophe. Il est donc à propos d'examiner, de confronter les preuves, de rechercher île quel côté peut être l'erreur. Il faut , dit-on, s'en rapporter aux tribunaux du pays. Mais si ces tribunaux, comme le reste de la nation, sont infatués d'une prétendue antiquité, démentie par leurs propres monuments, est-il prudent de s'en rapporter h eux, tandis que les Chinois eux-mêmes n'en adoptent pas aveuglément les préventions? (Voyez les Mém. de l'Académ. des inscript., tome XV, p. 552, et tome XVIII, pages 196 et 213.) Par la même raison, il faut ajouter foi aux antiquités fabuleuses des Egyptiens et des Chaldéens, et croire, avec les Grecs, que les habitants de l'Arcadie étaient aussi anciens que la lune. Lorsque les annales chinoises nous donnent, pour leurs premiers empereurs : Pouane-Cou, le Chaos; Tienne -Hoang, l'empereur du ciel, ou Tienne-Ling, le ciel intelligent; Ti-Hoang, l'empereur de la terre; Gine-Hoang, le souverain des hommes; eniuite cinq Longs ou

PART. I. TllKOIAX.Ii: PII1LOS — REFUT. DU DICT. PHILOS. - CHINE.

cinq dragons, etc., sans doute ils nous dis- usages ; que les empereurs de leur première pensent d'y croire. (Extrait des historiens dynastie sont précisément les mômes princhiuois, dans Y Origine des lois, etc., I. VI, ces qui ont régne à Thèbes en Egypte"; que

p. .299.) Il n'est pas dillicile de reconnaître, dans ces divers personnages, les dieux prétendas qui ont gouverne l'Egypte , et les Titans, qui ont régné dans la Grèce; même génie partout, môme affectation de.personnilier les êtres naturels pour en l'aire des dieux ou des souverains, et allonger ainsi la chronologie j et ou nous dit gravement que les annales chinoises ne renferment point de fables.

Disputez huit qu'il vous plaira , continue noire auteur, sur les quatorze princes qui régnèrent avant Fo-hi , votre belle dispute à exterminer tout Ce qui pouvait rappeler n'aboutira qu'à prouver que la Chine était le souvenir des siècles précédents ; et l'on très-peuplée alors et que les lois y régnaient. veut aujourd'hui nous taire regarder ce

les Chinois ont emprunté l'histoire du royaume de Thèbes, pour en composer la leur ; que par la date certaine du règne do ces princes, on peut juger que les Chinois étaient encore sauvages, il n'y a pas trois mille ans. ( Yoy. le Mémoire de M. do Guignes, imprimé en 1759.) Enfin les annales chinoises, nous apprennent que Chihoang-Ti, usurpateur de la Chine, deux cent cinquante ans avant l'ère chrétienne, (il brûler tous les livres, détruisit tous les monuments, travailla pendant soixante ans

Voyons si les annales chinoises le supposent ainsi. Elles disent « que la vie des hommes d'alors ne différait point de celle des animaux; qu'ils étaient errants çà et là dans les forêts; que les femmes étaient communes ; qu'ils ne songeaient qu'à manger et dormir; qu'ils mangeaient jusqu'aux plumes et au poil des animaux, dont ils buvaient le sang; ils se couvraient

annales rétablies, ou plutôt composées après coup, comme le monument le plus authentique. Laissons, dit notre auteur, laissons les Chinois et les Indiens jouir en paix de leur beau climat et de leur antiquité. Qu'ilsjouissent tant qu'il leur plaira île leur antiquité réelle et bien prouvée; nous nous y opposons d'autant moins qu'elle s'accorde parfaitement avec notre histoire. Pour leur

de peaux toutes velues. L'empereur Fc.-hi antiquité fabuleuse, nous demandons que

commença d'abord par leur apprendre à l'on nous permette de n'y ajouter aucune

faire des filets pour la pêche et ia chasse, f°'- (Mémoires de l'Acad., tome XVIII, p. 292

etc.» (Extrait des historiens chinois, etsuiv.) Cessons surtout, continue- 1- il ,

ibid., p. 327.) Voilà comme les Chinois, d'appeler idolâtre l'empereur de la Chine et

sous Fo-hi , étaient une nation rassem- le soubab de Déhan. On ne doit peut-être

blée , qui avait des lois et des princes; ce qui l'as accuser l'empereur de la Chine de l'ido-

suppose une prodigieuse antiquité. Vodà latrie proprement dite, c'esl-à-dire d'adorer

comme ces peuples avaient déjà trouvé le des statues, des images, des pagodes, quoi—

fer dans les mines, connaissaient l'agricul- <jue plusieurs des princes qui ont gouverné

ture, la navette et tous les autres arts. Ja Chine aient donné dans cetaveuglement;

Mais pourvu que notre auteur parvienne à mais on peut reprocher aux Chinois en

tromper ses lecteurs, il lui importe fort peu général, aux lettrés, à l'empereur même,

île démentir les monuments mômes, dont de ne pas rendre à l'Etre suprême un culte

il veut nous prouver l'authenticité. Or, on demande si le chef d'une nation, encore plus abrutie que les sauvages de l'Amérique, qui ne sait ni chasser, ni pêcher, ni se nourrir, ni s'habiller, ni se loger, est un monarque fort puissant, dont le règne a été précédé par celui de quatorze princes, auxquels on peut donner impunément le titre ifempereur. Sans doute que les Chinois ont su écrire avant que de savoir faire du pain, et que l'histoire de ces brillants siècles a été transmise à la postérité par des auleuis contemporains.

Ajoutons encore, que chez les Chinois môme, le règne de Fo-hi n'est pas certain; que plusieurs le retranchent de la liste des

assez pur, puisqu'ils lui associent, dans le gouvernement du monde, des esprits inférieurs, des intelligences du second ordre, qui président aux villes, aux rivières, aux montagneselà toutes les parties delà nature. ( Ilist. yen. des voyages, tome XX111, pag. k, 25 et suiv. ) Comme cette croyance a été la source de l'idolâtrie ou du polythéisme, chez tous les peuples anciens et modernes, il n'est pas surprenant qu'elle y fisse tomber de môme un très-grand nombre de Chinois, et que les sectateurs du dieu Fo et de l'idolâtrie proprement dite, soient en si grand nombre à la Chine. On sait d'ailleurs, que la plupart des lettrés chinois, donnent dans le matérialisme le plus grossier. Ce

empereurs; que l'histoire desessuceesseui s n'est donc pas à la Chine qu'il faut aller

jusqu'à Jao, qui vivait deux mille ans avant Jésus-Chrisi, est pleine de fables et de contradictions, et regardée comme très-ineerlaine par ceux qui l'ont étudiée avec le plus de soin et qui ont Je plus d'estime pour la chronologie chinoise. ( Mémoires de l'Académie, t. XV, p. 495. ) Ce n'est pas tout, on a prouvé récemment avec beaucoup do vraisemblance, que les Chinois ont été policés par une colonie d'Egyptiens ; qu'ils en ont icçu leur écriture et la plupart de leurs

OEtyiiiis couplbtes i>e Bergier. 1.

chercher des idées saines sur La constitution de cet empire, dit-on, est la meilleure qui soit au monde. Mais selon le témoignage même de ceux qui la connaissent le mieux, à la Chine, comme ailleurs, le peuple est la victime des fripons; et trèssouvent exposé à mourir de faim, par la malversation des olliciers de l'empire. Ou y fait, comme ailleurs les plus sages lois du monde, mais qui sont très-mal exécutées, et avec de l'argent on y parvient aisément u

faire tolérer les plus grands abus. (Lettres édif., xxiv' recueil, p. 65 et »uiv. ) C'est In seule constitution qui soit toute fondée sur le pouvoir paternel. Apparemment le pouvoir paternel chez les Chinois ressemble beaucoup ~au pouvoir tyrannique. Non-seulement les mandarins, ces pères si tendres, donnent force coups de bâton à leurs enfants, comme notre auteur en convient; mais ils les laissent encore charitablement périr de' misère, de peur que le même peuple n'augmente à l'excès et ne cause des séditions, C'est la seule qui ait institué des prix pour la vertu. Celle institution môme semble prouver que les Chinois en général n'ont pas beaucoup d'inclination 5 être vertueux, puisqu'il faul les y engager par intérêt"^ et il est' fort dangereux que des vertus intéressées ne soient pas bien sincères. C'est la seule qui ait fait adopter ses lois à ses vainqueurs; parce que ses vainqueurs étaient des Tarlares qui n'avaient point de lois ; il a élé plus court d'adopter celles de la nation vaincue, que d'en faire d'autres; opération dont ils n'étaient pas capables. Il n'y a rien dans tout cela de fort merveilleux. Montesquieu, qui raisonne ordinairement plus sensément que notre auteur, n'en a pas été la dupe. Dans les sciences, les Chinois sont encore au terme où nous étions il y a deux cents ans. C'est l'aveu de notre philosophe ; il pouvait dire plus hardiment, au terme où nous étions il y a six cents ans. Jusqu'à l'arrivée des Européens en Chine, ce peuple qui étudie l'astronomie, h ce qu'on dit, depuis quatre cents ans, n'avait pas encore pu parvenir à faire un almanach ou un calendrier exact. (Lettres édif., xxive recueil, p. 80.) Malgré les leçons de nos mathématiciens en 1734, les astronomes Chinois, chargés d'observer une éclipse, allèrent avec empressement féliciter l'empereur de ce que le temps avait été nébuleux, et de ce que le ciel, pour récompenser sa piété et ses autres vertus, lui avait épargné le chagrin de voir le soleil éclipsé. (Ibid., p. 90.) Ce trait seul ne doit-il pas vous faire admirer la capacité et l'intelligence des Chinois ? Sans doule l'histoire, chez des peuples si habiles, a dû êlre fort exacle, et ses monuments bien authentiques. Mais cela n'empêche pas, dil-on, que les Chinois, il y a quatre mille ans, lorsque nous ne savions pas lire, ne sussent toutes les choses essentiellement utiles, dont nous nous vutuons aujourd'hui. Il eût élé bon de nous dire quelles sont ces choses essentiellement utiles, dont les Chinois étaient en possession, lorsqu'ils ne savaient encore ni chasser, ni pêcher, ni se nourrir, ni s'habiller, ni se loger ; or ils étaient encore tels, non-seulement sous le prétendu règne de i'u-hi, comme ils en conviennent eux-mêmes, mais encore près de mille ans api es, lorsque les Egyptiens leur ont porté l'usage de leurs hiéroglyphes, leurs mœurs et leurs lois. Nous persuadera-l-on jamais, que les Chinois aïeul élépolicés, il y a quatre mille ans, et que dès lors ils n'aient fait aucun progrès dai.s les arts et les sciences? Ou les

Chinois ont de l'esprit, ou ils sonlstupides; il n'y a pas de milieu : s'ils ont de l'esprit, ils sont capables de se perfectionner, et sûrement ils ont fait des progrès; s'ils sont stupides, ils n'ont pu être policés sitôt. Quelque parti que I on prenne , leur prétendue police, loujours la même depuis quatre mille ans, sans avoir avancé ni reculé, est une chimère absurde, contredite par "l'expérience de toules les nations.

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