PART. I. THEOLOGIE PHILOS. — REFUT. DU DICT. PHILOS. — DESTIN
sophe,i7 est contradictoire que ce qui fut hier n'ait pas été, que ce qui est aujourd'hui ne soit pas ; il est aussi contradictoire que ce qui doit être puisse ne pas devoir être. C'est un abus des termes. Quand il est question dos agents libres, de savoir, par exemple, si j'irai demain me promener, ou si je n'irai pas, il est vrai que l'un ou l'autre doit être. Mais alors le terme doit ne signifie point nécessité absolue d'ôlre, il exprime seulement l'existence future. Que l'on fasso aujourd'hui quelle supposition l'on voudra, il sera toujours en mon pouvoir do me promener demain ou de ne pas sortir, comme il me plaira. La prétendue contradiction n'est que par supposition, elle n'empêche point l'exercice de la liberté. C'est ce qu'un logicien de six mois est capable de remarquer. Si lu pouvais, dit-il, déranger fa destinée d'une mouche, il n'y aurait nulle raison qui pût t'empécher de faire te destin de toutes les autres mouches, de tous les autres animaux, de tous les hommes, de toute la nature ; tu le
trouverais auboul du compte plus puissant que Dieu. Quelles pauvretés! Quand je tiens une mouche dans ma main, il est en mon pouvoir do Técraserou de la laisser échapper, cela dépend de ma volonté. Quelque parti que je prenne, cela ne changera point le destin des autres mouches; parce que jene puis attraper ni tenir dans ma main toutes les mouches de l'univers. Cela intéresse encore moins les autres animaux et les hommes; parce que leur destin ne dépend point de l'existence d'une moucfie.
Il est encore faux que, dans celle supposition même, je serais plus puissant que Dieu; quelque changement que puisse opérer dans l'univers un acte libre de ma volonté, Dieu l'a prévu de- toute éternité, il peut l'empêcher, et s'il le permet, cet acte ne dérangera point ses dessoins. Continuons à suivre les admirables raisonnements de notre auteur. Des imbéciles disent : Mon me'-» decin a tiré ma tante d'une maladie mortelle vent ne dérange point l'ordre de Dieu ni ses il « fait vivre ma tante dix ans de plus qu'elle desseins, parce qu'il a prévu toutes leurs vu- ne devait vivre. D'autres imbéciles qui font les lonlés et leurs actions dans luutes les cil- capables, disent : L'homme prudent fait luiconslances futures et possibles. L'homme ne même son destin. Voila l'arrêt prononcé. Ceux
n'est pas vrai que les philosophes eu général aient pensé que tout est un effet nécessaire. Les épicuriens, dont la secte émit très-nom breose, niaient absolument la fatalité. Parmi les stoïciens qui l'admettaient, les plus sensés ne retendaient point aux ai les de la volonté humaine; Chrysippe nièine, le plus ardent défenseur du destin, admettait le libe arbitre dans l'homme. (Voy. Cicékon , De fato.) Il n'y a que des athées obstinés ou des matérialistes aveugles qui aient pu être assez insensés pour adopter sans restriction la fatalité absolue. Jl était réservé à Outre sublime philosophe de ressusciter celle impertinente doctrine et de réchauffer les vains sophismes dont ses partisans ont voulu relayer. On va voir s'ils valaient la peine d'être lires de l'oubli. Ou le momie subsiste par sa propre nature, par ses lois physiques, ou un être suprême l'a formé selon ses lois suprêmes. Dans l'un et l'autre cas tout est nécessaire. Cela est faux. L'être suprême en formant l'univers n'a été assujetti à aucune loi; les lois physiques sont un etfet de sa volonté. Il peut, quand il lui plaît, en suspendre le cours, et il l'a fait plusieurs fois. Outre les créatures inanimées qu il conduit par des lois nécessaires, c'est-à-dire auxquelles il n'est pas en leur pouvoir de résister, il a créé des êtres intelligents et libres, il leur a donné la puissance de se déterminer eux-mêmes, sans qu'ils aient l'impulsion d'aucune cause extérieure.
Tout est donc arrangé dans l'univers. Et entre une infini té d'arrangements tous également possibles à Dieu, également dignes <Je sa bonté et de sa sagesse, il a choisi l'arrangement actuel, parce qu'il l'a voulu. Un des principaux points de cet arrangement est de conduire tous les êlres de la manière qui convient à leur nature ; les êtres inanimés par des lois nécessaires, les agents libres par des secours qui leur laissent l'exercice de leur liberté. L'abus qu'ils en font sou
peut avoir qu'un certain nombre de dents, de cheveux et aidées. Mais qu'importe à sa liberté le nombre de ses idées, puisqu'elles ne le déterminent point nécessairement? Il est loujnurs Je maître de les comparer, do les rectifier, d'y acquiescer, de les rejeter, de suspendre son jugement et sa détermination.
En second lieu, il est faux que le nombre d'idées d'un homme soit borne par la nature, comme Je nombre de ses dénis et de ses cheveux. 11 étend, il multiplie ses idées, par la réflexion, par l'expérience, par la variéié des objets qu'il considère. Un philosophe a certainement plus d'idées qu'un ignorant. Il est encore faux qu'après un certain temps l'homme perde nécessairement ses idées, comme il a perdu ses dents el ses cheveux; tous les jours on voil des vieillards qui jouissent d'un jugement sain el d'une mémoire heureuse. Selon noire grand philo-
qui font venir un médecin pour guérir un malade sont dos imbéciles; ou le malade doil vivre encore dix ans, ou il doit mourir. S'il doil vivre, i! guérira sans médecin, s'il doit mourir, le médecin ne le sauvera pas. Ceux qui l'ont usage de la prudence sont des imbéciles. Si le malheur que l'on prévoit doit arriver, tous les efforts possibles ne l'empêcheront jamais. S'il ne doit pas arriver, les précautions sont inutiles. Ne nous olfeusons pas des épilhèles que l'on nous prodigue, le lecleur jugera qui les mérite le mieux. Ce sophisme puéril des stoïciens est déjà réfuté par Cicéron dans le livre De fato, el il no mérite pas u.ie réponse. Des politiques assurent que si les conjurés qui tirent couper la lète à Charles 1" avaient élé assassinés aupaiavant, ce roi aurait pu vivre encore el mourir dans sou lit. Ils ont raison, dil le philosophe, mais les choses
OIXVRES COMPLETES DE BERC1ER.
étaient arrangées de façon que Charles 1" de- rapport n nous. Nous Appelons hasard les
vuit avoir le cou coupé. C esl-à-dire que le effets physiques de nos actions, quand il no
meurtre de ce roi a été l'effet nécessaire dépend pas de nous de les prévoir ou de les
d'une suite d'événements inévitables. Ceux diriger avec certitude. Ainsi un joueur,
qui en ont été les auteurs ni plus répréhen- qui amène rafle de six, appelle ce coup de
sibles ni plus dignes de châtiments qu'une dés un effet du hasard, parce qu'il ne cou-
[lierre qui aurait écrasé Charles!". Voilà l'édifiante doctrine qu'on nous enseigne, ou plutôt voilà les horreurs qu'on ne rougit point de débiter sous le nom de philosophie. El ceux qui n'y croient pas sont des imbéciles. (Si l'on m'accuse d'outrer les conséquences, je prie le lecteur de confronter ceci avec le chapitre fit) du second tome des Mélanges de philosophie , pag. klOy où on lit : Ravaillac commit volontairement-Us^ crime qu'il était destiné à faire par des lois immuables. Ce crime était un chaînon de la
naît point l'impulsion, ni le degré de mouvement qu'il faut donner à son cornet, pour produire sûrement cette combinaison. Deux amis, qui sont sortis à la môrne heure pour se promener, sans s'être donnés le mot, se rencontrent par hasard, parce qu'ils n'ont point prévu ni prémédité celle rencontre. Voilà ce que le bon sens apprend à tous les hommes: les philosophes, avec leurs vains sophismes, ne réformeront jamais ces idées ni ce langage. Notre savant auteur ne veut point que l'on dislingue des événements
grande chaîne des destinées. Le cardinal d Os- nécessaires, et d'autres qui ne le sont pas. sat, poursuit l'auteur, était sans doute plus 11 serait plaisant, dit-il, qu'une partie de ce prudent qu'un fou des Petites-Maisons ; mais monde fût arrangée, et que l'autre ne le fût n est-il pas évident que les organes du sage pas; qu'une partie de ce qui arrive dût ard'Ossat étaient autrement faits que ceux de river, et qu'une autre partie de ce qui arrive cet écervelé? Assurément; mais de quelque ne dût pas arriver. Misérable sophisme, dont manière que fussent arrangés les organes on a déjà montré le faux. Les actions libres du cardinal d'Ossal, il dépendait de lui d'em- descréalures intelligentes entrent dans l'arployer sa prudence ou pour le bien public rangement de ce monde et dans le plan de ou pour ses intérêts particuliers; de s'en la Providence, parce que Dieu, qui les a préservir pour bouleverser l'Etat ou pour le vues dans tous les cas possibles, peut les conserver. Un écervelé qui n'a plus de li- empêcher ou les permettre comme il lui berté, n'est plus comptable de ses actions; plaît. Cela ne prouve point que ces actions pour l'empêcher de nuire, il faut l'enfermer, doivent arriver nécessairement, parce que Un homme sage est comptable des siennes, la connaissance -que Dieu en a ne change et s'il fait mal, il mérite d'être puni. Le rien à leur nature, et ne louche point à la philosophe revient à l'exemple du médecin volonté libre qui les produit. Il a prévu que et de la malade guérie. // est clair, dil-iJ, nous les produirions librement, sans y être que la tante ne pouvait s'empêcher d'avoir entraînés ni par aucune cause extérieure, dans un tel temps une telle maladie. Cela est ni par un penchant irrésistible; et nous les faux. On peut prévenir les maladies par le produisons effectivement ainsi. Quand on régime. Dira-l-on qu'il est indifférent pour y regarde de près, coutinue-l-il, on voit que la santé d'être sobre ou intempérant, pru- la doctrine contraire à celle du destin est dent ou téméraire, d'user de poison ou de absurde. Jl n'est pas nécessaire d'y regarbons aliments? Le médecin ne pouvait pas (1er de bien près, pour voir que la doctrine être ailleurs que dans la ville où il était. Cela du destin est le comble de l'absurdité, un est encore faux. 11 a pu se fixer dans quelle délire de l'ancienne philosophie dont la ville il lui a plu ; il lui étail libre d'aller se moderne devrait rougir. Celte doctrine promener, au lieu d'aller secourir la malade, peint les hommes comme autant de machi- Ta tante devait l'appeler. Cela n'est pas plus nés; elle fait Dieu auteur de tous les crimes vrai; elle pouvait se décider à ne prendre et de tous les forfaits qui se commettent
aucun remède, à attendre sa guérison des seules forces de la nature, et plusieurs malades prennent ce parti. Jl devait lui prescrire les drogues qui l'ont guérie.
Il le devait, par le devoir desa profession,
ici-bas; elle détruit loule législation, toute morale, toute religion : Il n'y a que des monstres qui soienl capables de l'enseigner sérieusement. Mais il y a beaucoup de gens destinés à raisonner niai. C'est la conclusion
mais il n'y a pas été forcé par une nécessité de notre auteur. Nous en convenons, et il absolue, par une fatalité inévitable, par ce en est lui-même un exemple. Mais ceux qui prétendu destin que l'on veut établir. Le raisonnent si mal le font ou par dérèglement lecteur sera fatigué sans doute par la réfu- d'espril, ou par malice, pourséduire et corlation de ces puérilités ; mais il doit être rompre ks lecteurs. Dans le premier cas, il bien plus indigné contre un auteur qui nous faut les enfermer comme des cerveaux maies donne pour une doctrine philosophique, lades ; dans le second, il faut les châtier sé- Un paysan, conlinue-t-il, croit qu'il a grêlé vèremeut. S'ils s'en plaignent, on leur répur husurd sur son champ, mais le philosophe pondra que comme ils sont prédestinés à tait qu'il ny a point de hasard. Il n'y en a empoisonner le public, Je gouvernement, point par rapport à Dieu, qui connaît tous de son côté, est prédestiné à les punir. On les elle ts des lois physiques qu'il a établies, demande à notre philosophe : Que deviendra et qui prévoit avec certitude toutes les vo- la liberté? Je ne vous entends pu.<, dit-il, j'« loutés des agents libres dans toutes les cir- ne suis ce que c'est que cette liberté dont vous constances possibles; mais il y en a par me parlez. Et il nous renvoie à l'art. Li
C8i PART. I. THEOLOGIE. liHLOS. — HEFUT. DU DICT. PHILOS. — &TATS, ETC.
bkrtk. Nous l'examinerons en son lieu, et
nous verrons que I nuteur y raisonne aussi mai que dans celui-ci.