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CHAPITRE III

DE LA MATIÈRE. — DE SES COMBINAISONS DIF- FÉRENTES ET DE SES MOUVEMENTS DIVERS OU DE LA MARCHE DE LA NATURE.

§ I. L'homme, placé dans l'univers comme dans un palais orné de tableaux mouvants , peut contempler la beauté du spectacle, en admirer l'ensemble et l'ordonnance, en calculer les proportions, considérer en particulier chacun des objets qui

composent cette scène intéressante, appli- tout dégagé qu'il est des préjugés prétendus quer à son usage ceux qui ont un rapport qui ont aveuglé les autres, est-il plus en marqué avec ses besoins. Mais en vain il état qu'eux de donner une définition claire, prétend déchirer le voile, porter sa vue sur exacte, complète de la matière? Il ne l'a les ressorts cachés qui font mouvoir la ma- pas seulement tenté, et il a bien fait; il auchine, dérober à l'Ouvrier tout-puissant qui rait mieux fait encore de ne pas leur reproen est l'auteur un secret qu'il s'est réservé, cher une impuissance dont il est obligé de

(Page 32.) 11 a donc entrepris très-mal à propos de nous dévoiler l'essence intime de la matière, et de nous persuader que lé mouvement lui est essentiel. Cette erreur monstrueuse, contraire à toutes les idées d'une saine métaphysique, a été pour lui la source d'une infinité d'autres, et a produit toutes les absurdités qu'il a semées à pleines mains dans son ouvrage.

Si jusqu'ici l'on n'a pas donné de la matière une définition satisfaisante, ce n'est pas, comme il le prétend, parce que les hommes, trompés par leurs préjugés, n'en ont eu que des notions imparfaites ; c'est parce que cette définition est impossible, à moins que nous ne connaissions exactement l'essence de la matière, connaissance que Dieu n'a pas voulu nous donner, parce qu'elle ne nous est pas nécessaire. Lui-même,

Destiné à jouir des effets de la sagesse du Créateur, des bienfaits de sa bonté, il ne doit point être le rival de sa puissance. Toutes les fois qu'il a jeté un regard trop curieux sur le principe des choses, sur la nature intime des êtres, il n'a remporté de

faire l'aveu pour lui-même.

11 n'était pas nécessaire d'être athée pi matérialiste pour faire les observations qu'il a réunies; Descartes, Newton, Leibnilz et d'autres, les avaient déjà faites; il n'a eu qu'à les rassembler. Quand on s'est per-

ses efforts que la honte et le regret de s'être suadé que la matière et le mouvement sont

trompé. Depuis vingt siècles que les philo sophes s'obstinent à renouveler les mêmes tentatives, le succès a toujours été le même. Les uns détruisent l'hypothèse que d'autres ont établie; les disciples, toujours flattés d'aller plus loin que leurs maîtres, ne font que présenter les mêmes idées sous un aspect différent ; toujours ils nous ramènent

éternels, et que Dieu n'existe pas, en est-on plus avancé [tour découvrir les ressorts secrets de la nature ? Jusqu'ici l'Académie des sciences n'a pas cru que ce dogme fût nécessaire pour augmenter le uéiiot de ses connaissances.

Un philosophe, convaincu que l'univers est l'ouvrage d'une intelligence sage, attenaux anciens systèmes. La philosophie, par tive, bienfaisante, n'en est que plus attaché le secours de l'expérience, s'est perfection- à o'bserver le jeu des différentes parties, à née dans les détails; les différentes parties rapprocher les effets de leurs causes. Parde la nature sont mieux connues que dans tout il voit un dessein suivi, et des moyens les siècles passés; mais, dès que l'on veut qui y ont rapport ; des lois simples, mais remonter aux premiers principes, former d'une fécondité prodigieuse; peu de maté-

PAItT. 1. THEOLOGIE PHILOS. - EXAMEN DU MATERIALISME.

nous, niais des combinaisons infinies et un mécanisme parfait. Plus il fait de progrès dans ses connaissances, et plus il admire; chaque nouvelle découverte est un nouveau motif d'adorer et de bénir la main qui opère tant de merveilles. Celui qui ne voit partout qu'une nécessité aveugle , en deviendra-t-il meilleur ? Fi si la philosophie ne produit point cet effet, de quoi sert-elle?

II en est du matérialiste, qui observe la nature, comme du lecteur frivole qui parcourt l'histoire sans voir les desseins, les vues, les motifs qui ont préparé les événements et qui font mouvoir les personnages : elle est pour lui un tableau sans vie et sans intérêt.

Un écrivain, très-connu, et plus que suspect d'incrédulité, dit que l'athéisme vient d'un fonds de mauvaise humeur. (Shaftesblrv, Lettre sur T enthousiasme, sect. 3.) Il aurait pu dire que c'est le vice d'un cœur ingr.it; et quand le cœur est mal formé, il es* dangereux que l'esprit ne s'en ressente.

§ II. Nous avons déjà remarqué que notre auteur ne regarde point la matière comme un être unique ou homogène; selon lui, c'est un genre d'être dont tous les individus divers, quoiqu'ils aient des propriétés communes, ne doivent cependant point être rangés sous une même classe, ni être compris sous une même dénomination. (Pages 32 et 33.) Si cela est, on ne doit pas être surpris que la matière ne puisse pas être définie; pour en donner une définition générique, il faudrait nécessairement comprendre tous les individus sous un même genre, sous une même dénomination.

Cette opinion est évidemment outrée.

D'autres physiciens ont soutenu avant lui que la diversité des corps ou des mixtes, que nous voyons dans la nature, ne vient pas seulement de l'arrangement différent de leurs parties; mais que les éléments dont ils sont composés sont essentiellement différents; que les parties élémentaires de l'or, par exemple, ne sont point de même nature que les parties du fer. Ils ont conclu que ces parties sont inaltérables ; que la transmutation des corps est impossible, que le fer ne peut jamais devenir de l'or; que la [lierre ne peut être changée en fer, etc. (Voy. la Chimie de Boerhaave, et Yffistoire du ciel, tome II) mais ils n'ont pas prétendu que toutes les parties d'un élément, de l'eau, par exemple, ne fussent de même nature.

D'ailleurs il n'est pas aisé de concilier le système de l'auteur avec ce qu'il ajoute immédiatement après : « Pour peu, dit-il, que l'on considère les voies de la nature, on reconnaîtra que c'est au mouvement seul que sont dus les changements, les combinaisons, les formes, en un mot toutes les modifications de la matière. C'est par le mouvement que tout ne qui existe se produit, s'altère, s'accroît et se détruit; c'est lui qui change l'aspect des êtres, qui leur ajoute ou leur ôte des propriétés, et qui fart qu'après avoir occupé un certain rang

ou ordre , chacun d'eux es,l forcé, par une suite de sa nature d'en sortir pour en occuper un autre, et de contribuer à la naissance, à l'entretien, à la décomposition d'autres êtres totalement différents pour l'essence, le rang et l'espèce. Dans ce que les physiciens ont nommé les trois règnes de la nature , il se fait, à l'aide du mouvement, une transmigration, un échange, une circulation continuelle des molécules de matière, etc. »

(Pages 33 et 34, Lucrèce, liv. i, v. 264.)

Si le mouvement seul peut changer l'essence, le rang et l'espèce des êtres en général, ne s'ensuit-il pas qu'ils ne sont différents que par l'arrangement divers des parties de même nature ; que dans tous les êtres, les molécules de matière sont homogènes? Puisqu'il se fait une transmigration et un échange dans les trois règnes, puisque ce qui est minéral peut devenir amma/,pourquoi le même échange n'a-t-il pas lieu entre ■tes espèces du même règne? Pourquoi le fer, par un nouvel arrangement, ne devientil pas de l'or? C'est sans doute parce que dans l'animal les parties élémentaires sont mixtes ou hétérogènes, et que dans le fer les parties primitives ne sont pas mixtes, mais homogènes. Le principe de l'auteur est donc trop général, il demande une restriction.

En second lieu , comment n'a-t-il pas aperçu l'argument que l'on en peut tirer contre lui? C'est au mouvement seul que sont dus tous les changements et toutes les modifications de la matière : il en est la cause; mais ces modifications sont accidentelles à la matière; elles peuvent changer et changent à tous les instants : comment le mouvement qui les produit peut-il lui être essentiel ? Ou la cause et l'effet sont de même genre, ou toutes les idées sont confondues : une cause nécessaire ne produit point un effet contingent.

En troisième lieu, il se replonge dans Je même chaos que dans le chapitre précédent. Selon lui, le mouvement est la cause de tous les changements qui surviennent dans la matière ; etselon lui, c'en est aussi l'effet. « En tout cela, dit-il, nous ne voyons que des effets du mouvement nécessairement dirigé, modifié, accéléré ou ralenti, fortifié ou affaibli, en raison des différentes propriétés que les êtres acquièrent et perdent successivement. » (Page 34.) Cela est-il concevable? Lorsque j'ai imprimé le mouvement à une boule de marbre, et qu'en frappant contre un corps plus dur, elle a éclaté en morceaux, ces morceaux continuent à se mouvoir après le choc. Le nouveau mouvement acquis par le choc est modifié sans doute par la configuration nouvelle que les morceaux ont prise, et il y est nécessairement proportionné. Mais ce mouvement n'est point exactement le même que celui que j'ai imprimé à la boule, puisqu'il est intervenu une nouvelle cause et une nouvelle direction : on ne peut pas dire que ce premier mouvement est modifié par les suites du choc, puisqu'il a cessé par le

choc pour faire place à un mouvement différent. La configuration des morceaux n'est ni l'effet immédiat du premier mouvement, ni la cause qui le dirige et le modifie. C'est la force motrice qui est la cause principale

détruit tous les êtres pour en former de nouveaux; l'on en convient. 11 n'aurait pas cetlo faculté, s'il n'était réglé et tempéré par des lois fixes et déterminées. (Page 40.) Or, une loi suppose un dessein et une fin de la part

de la quantité et de la direction du mouve- d'un législateur; tout effet régulier annonce

une cause intelligente; la marche compassée de la nature nous prêche la sagesse du moteur souverain qui la conduit.

« Dans la génération, dans la nutrition , dans la conservation, nous ne verrons jamais que des matières diversement combinées. » (Ibid.) Nouvelle erreur. Nous y voyons des matières combinées régulièrement, relativement à un but et à un dessein. Point de génération sans un germe préexistant. Ce germe n'est point l'ouvrage du mouvement seul ; la raison , l'intelligence , l'industrie du Créateur ont présidé à sa formation. Cette loi constante, invariable, confirmée par toutes les observations, suffit pour renverser tout Je système du matérialisme.

Il est encore plus faux que des matières combinées, sans autre secours, forment des êtres sentants et vivants. Nous verrons que la matière seule est incapable de sentiment, encore plus incapable de pensée ; lui attribuer l'un et l'autre, c'est lui assigner les qualités essentielles de l'esprit, abuser des termes, se jouer du langage , et pousser à bout la patience des lecteurs.

ment; et la force motrice ne réside point dans la matière.

Enfin il tombe en contradiction lorsqu'il dit que les corps sont obligés de subir des variations continuelles dans leurs essences; il soutient ailleurs que tous les effets, sont nécessaires , parce qu'ils sont fondés ^sur l'essence des choses. (Chap. 5, p. 59.) Si l'essence des choses n'est point nécessaire et invariable, comment ses effets peuventils être nécessaires ?

§ III. La description qu'il fait de la génération, de la vie, du dépérissement, de la mort des animaux ; de la naissance, de l'accroissement, de la dissolution des plantes; de la formation et de la décomposition des minéraux, ne doit pas nous arrêter. Cette physique amusante fait perdre de vue le défaut essentiel des fondements du système, et c'est à cela même que l'auteur semble l'avoir destinée. Mais, à la vue du tableau des révolutions de la nature, nous sommes en droit de demander : cet enchaînement admirable de combinaisons et de dissolutions, de mouvements dont les uns détruisent et les autres vivifient; cet ordre constant où les effets sont si étroitement liés avec leurs causes et les moyens avec la fin ; cette nature, toujours la même et toujours nouvelle, doit-elle être envisagée comme l'empire d'une nécessité aveugle, ou comme l'ouvrage d'une intelligence puissante et sage? Ce n'est point l'entêtement philosophique ni le goût de système qu'il faut interroger ici, mais la raison et le sens commun. Plus l'auteur étale de physique, plus il nous montre la main d'un ouvrier industrieux, plus il nous indispose contre les principes dont il veut nous infatuer.

N'est-ce pas pousser trop loin la licence des conjectures que d'avancer que « la nature, par ses combinaisons, enfante des soleils qui vont se placer au centre d'autant de systèmes ; qu'elle produit des planètes qui, par leur propre essence, gravitent et décrivent leurs révolutions autour de ces soleils ; que peu à peu le mouvement altère les uns et les autres; qu'il dispersera peutêtre un jour les parties dont il a composé ces masses merveilleuses. » (Page 59; Lucrèce, liv. v, v. 98.) Nous n'avons pas encore vu, par le secours des tléescopes, la Jnaissance d'un nouveau soleil; la raison nous dit que le mouvement seul n'est pas capable de produire, par une combinaison fortuite et par une marche aveugle, un soleil , des planètes, un système régulier, tel que celui de l'univers; elle nous enseigne que les planètes ne gravitent point par leur essence, mais par une volonté particulière du Créateur.

Le mouvement continuel, non pas inhérent, mais imprimé à la matière, altère et

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