FANATISME
C'est actuellement la mode de déclamer contre la superstition et le fanatisme, de leur attribuer lous les maux qui sont arrivés dans l'univers. Mais il est à craindre que ces clameurs ne produisent un effet tout opposé à celui qu'on se propose, et qu'en invectivant avec tant de chaleur, nos philosophes ne se rendent coupables du défaut même dont iis veulent nous guérir. Ne serait-il pas à souhaiter , pour l'honneur et le bien de la société , que l'on put oublier les excès et les attentais auxquels se sont portées les passions humaines ? En retraçant continuellement cet odieux tableau ,vjie doit-on pas craindre de réveiller leur fureur ? Les passions peuvent naître des objets les
exemple d'un homme mis à mort uniquement pour ses opinions. L'on a souvent puni ceux qui voulaient dogmatiser, former un parli , échauffer les esprits, professe." publiquement une religion réprouvée par les lois de l'Etat ; mais dans ce cas là les juges condamnent-ils à mort uniquement parce qiï on ne pense pas comme eux? Tel est le sophisme éternel de nos philosophes et de tous les sectaires ; ils demandent la liberté de penser co qui leur plaît, c'est-àdire de dogmatiser , de faire des livres , de calomnier , d'insulter lous ceux qui ont de la religion, de braver les lois et la police. Si on les punit de leur insolence, ils crient à la persécution, au fanatisme. C'est ainsi qu'ils soutiennent les droits de 'a raison et de l'humanité. Noire philosophe
plus opposés; l'impiété peut former des assure que , quand une fois le fanatisme a fanatiques aussi bien que la superstition, gangrené le cerveau, la maladie est presque Il faudrait donc laisser dans l'oubli les incurable. J'ai vu, dit-il, des convulsionforfaits de Diaz, de Poltrot , et de tant naircs qui, en parlant des miracles de saint d'autres scélérats, un Français zélé pour Paris , s'échauffaient pur degré malgré eux ; la gloire de sa nation ne doit point rappeler leurs yeux s'enflammaient, leurs membres trémie souvenir des parricides qui ont ensan- Liaient, la fureur défigurait leur visage ,- ils glanlé le trône. L'idée seule fait frémir; auraient tué quiconque les aurait contredits. et a-t-on bien prévu tous les effets qu'elle Si ce portrait est véritable, il est clair peut produire sur des cerveaux faibles? que c'étaient en effet des cerveaux malades 11. est encore plus mal d'attribuer à un faux qu'il eût fallu enfermer. // n'y a, continuezèle de religion des crimes qui venaient t-il, d'autre remède à cette maladie épidé
inique, que l'esprit philosophique , qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes. Nous avons observé dans l'article Athées, les prodiges que l'esprit philosophique est capable d'opérer, et nous en avons tracé Je tableau d'après un auteur qui devait le connaître. Que dis-je, dans ce siècle môme où cet esprit bienséant se répand de proche en pioche et pénètre
clans lous les étals, n'avons-nous pas vu
Mais non, je n'imiterai point le téméraire auteur que je réfuie. Puisse un silence éternel ensevelir dans l'oubri le funeste attentat gui a causé de si vives alarmes à toute la lM-.iuce 1 Ce n'est fias la superstition qui l'avait inspiré : le scélérat qui eu fut capable n'avait point de religion. Il faut donc que ce soit l'esprit philosophique. A en juger par les maximes séditieuses qu'il eniante tous les jours , quelles horreurs ne doit-on pas en attendre. Notre grave docteur soutient que les lois et la religion ne suffisent pas contre la perle des dînes. Cela n'est que vrai ; et l'esprit philosophique, c'est-à-dire l'irréligion y sulliia 1 C'est comme si l'on disait que des passions qui n'ont pu être retenues parle frein le plus fort, seront moins fougueuses quand elles n'auront plus de frein. Sent-on l'extravagance de cette morale? La religion, dit-il se tourne en maux dont elle n'a été que l'occasion. Il y poison dans les cerveaux infectés. Ces mi- Ut selon noire auteur, des fanatiques de sérables ont sans cesse présent à l'esprit sang-froid , ce sont les juges qui condamnent l'exemple d'Aod, de Judith, de Samuel, etc. à la mort ceux oui n'ont d'autre crime que 11 y a de la mauvaise loi à ciler tes l'a i ts
évidemment d'une autre cause. Ce n'est point le fanatisme qui a osé porter ses mains cruelles sur Henri IV, c'est la jalousie. Des femmes furieuses aiguisèrent le poignard dont il fut percé; on n'en doute plus aujourd'hui : un homme instruit de notre histoire ne peut l'ignorer. C'est une nouvelle fausseté de soutenir que le fanatisme seul ait causé Je massacre de la Saiul- Harlhélemy. Cette sanglante tragédie fut un coup de désespoir de la part d'un gouvernement faible et outré contre des sujets révoltés. Ce fut la suite d'une guerre opiniâtre dont la religion n'était que le prétexte. Quelques-uns de nos philosophes ont eu la bonne loi n'en convenir. « Examinez, dit l'un d'entre eux, toutes vos précédentes guerres, appelées guerres de religion ; vous trouverez qu'il n'y en a pas une qui n'ait eu sa cause à la cour ei dans les intérêts des grands. Des intrigues de cabinet brouillaient les affaires, el puis les chefs ameutaient les peuples au nom de Dieu. » ( Lettre à M. de Beaumont , p. 88.) Les déclamations cent fois réitérées contre ce funeste événement portent donc à faux. Mais on pénètre aisément le motif qui les a dictées; c'est moins le zèle pour l'humanité, que le dessein formé de rendre la religion odieuse, en lui attribuant des
de ne pas penser comme eux. Une accusation si grave demanderait de bonnes preuves ; on est en droit de les exiger d'un écrivain , ou de le regarder comme calomniateur.
On délie notre censeur de citer un seul
comme autant de crimes inspirés par un faux zèle de religion. Quand Aod tua Eglou roi de Moab, il le lit uniquement pour délivrer son peuple de la tyrannie de co prince étranger; la religion n'y entrait pour
6S0 PART. I. THEOLOGIE. PHILOS.- REFIT. DU PICT. PHILOS. — FAUSSETÉ, ETC
rien. Si Judith a coupé la tôle à Holopherne plongé dans l'ivresse, c'était le général d'une année ennemie, avec lequel on était en guerre ouverte; et ce n'était point une guerre de religion. Lorsque Samuel mit h mort Agag , ce lut pour le punir de ses cruautés et des maux qu'il avait faits AUX Israélites. De même, lui dit-il, que ton épée a désolé tant de mères , en égorgeant leurs rnfants , ainsi la mère sera plongée dans le deuil partit mort. (I Reg. xv , 33.) Ces exemples , ajoute l'auteur, qui sont respectables dans l'antiquité sont abominables dans le temps présent. Mais aussi fait-on attention à la différence di s mœurs et des lois dans les divers ilgesdu monde? Chez les anciens peuples, le droit de la guerre était de ne point faire de quartier, de mettre tout à feu et à sang, d'employer la ruse et la trahison au délaut de la force. C'est encure ainsi que la guerre se fait aujourd'hui chez les nations sauvages ; souvent même les nations policées ont usé de représailles sur le même pied. (Moeurs des sauvages, tome II, p. 253, 287, etc.) Attribuerons-nous les cruautés, les perfidies des sauvages, des héros grecs, et de tant d'autres peuples à leur religion?
Il n'y a eu qu'une seule religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le fanatisme; c'est celle des lettrés delà Chine. Pour sentir tout le prix de cette remarque, il faudrait savoir, une fois pour toutes, quelle est la religion des lettrés chinois, et cela n'est pas aisé au milieu des contradictions de nos philosophes. Dans l'art. Athées, et dans l'art. Fbalde, on nous assure que les, lettrés de la Chine adorent un Dieu créateur, rémunérateur et vengeur. Dans la Philosophie de l'histoire (chap. 17 et 18) on nous apprend que parmi les anciens empires on ne voit guère que les Chinois qui n'établirent pas la doctrine de l'immortalité de l'âme, que les lois de la Chine ne parlent point de peines et de récompenses après la mort, qu'ils n'ont pas voulu affirmer ce qu'ils ne savaient pas. Or, si l'on ne croit pas, a la Chine, l'immortalité de l'âme, je demande en quel sens on y adore un Dieu rémunérateur et vengeur ? D'autre coté, dans le même art. Athées, notre philosophe pose pour principe que tous ceux qui n'ont pas cru la vie future étaient de véritables athées. Les dieux, ditil, n'existaient pas pour des hommes qui ne craignaient ni n'espéraient rien d'eux. Et dans ce même article il s'élève contre ceux qui legardent les lettrés Chinois comme autant d'athées. On répèle la même plainte dans l'Kssai sur l'histoire générale [OEuvres de Voltaire, lom. 11, chap. 2; ; on prétend môme que cette accusation est une calomnie et une contradiction. Assurément il ne convient à personne autant qu'à notre philosophe d'accuser les autres de calomnie et de contradiction. En fut-il jamais une [dus révoltante que ce qu'on vient de lire? Ou les lettrés chinois croient une vie future, ou ils ne la croient pas. S'ils la croient, ils sont coupables de ne pas avoii établi par lui lois une
doctrine dont notre auteur lui-même reconnaît l'utilité. S'ils ne la croient pas, ils sont athées, selon sa propre décision. Dans cette supposition, il est ridicule de dire que leur religion n'a jamais été souillée par le fanatisme, puisqu'ils n'en ont point. Il ajoute que les sectes des philosophes étaient nonseulement exemptes de cette peste, du fanatisme, mais qu'elles en étaient le remède. Il est bon de savoir comment la philosophie avait opéré ce miracle ; notre auteur a [iris la peine de nous l'apprendre. Les sceptiques, dit-il, doutaient de tout; les académiciens suspendaient leur jugement sur tout ; les épicuriens étaient persuadés que la divinité ne pouvait se mêler des affaires des hommes, et dans le fond ils n'admettaient aucune divinité. Il observe que cette secte devint la plus nombreuse, surtout 5 Rome, que le sénat était une assemblée de philosophes, de voluptueux et d'ambitieux, tous très-dangereux et qui perdirent la république. Voilà comme la philosophie devint le remède du fanatisme, en perdant la république, en désolant l'univers par les guerres civiles, par les meurtres et par les proscrits. Fasse le ciel qu'elle n'opère rien de semblable parmi nous I On nous assure cependant que l'effet de la philosophie est de rendre l'Âme tranquille. Admirable tranquillité que celle de ces sénateurs voluptueux, ambitieux, tous très-dangereux, et qui perdirent la république ! Le fanatisme, ce monstre si abhorré, a-t-il jamais produit des elfets plus funestes ?