‹ Œuvres completes de BergierChapitre 95 sur 255 · PLAN ET DIVISION DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

PLAN ET DIVISION DE CET OUVRAGE

Le système de mythologie que l'on propose n'est pas nouveau pour le fond, puisque Ton a tâché de l'appuyer principalement sur l'autorité das anciens; mais l'arrangement, la méthode, les principes que l'on a suivis pour l'établir, n'ont rien de commun avec ceux qui ont été adoptés par un grand nombre de savants. Quoiqu'il ait été indiqué sommairement dans quelques Mémoires de l'Académie des belles-lettres, il avait besoin d'être développé, soutenu de ses preuves, confronté avec les autres systèmes, suivi dans ses conséquences; c'est ce que l'on a tâché d'exécuter dans le discours préliminaire. Il fallait encore l'appliquer aux fables principales, et le vérifier en détail; on ne pouvait le faire plus commodément qu'en s'attachant au texte d'Hésiode qui est le plus ancien mythologue, qui a fait de la généalogie des dieux une suite et un recueil complet. On s'est donc trouvé dans la nécessité de traduire la Théogonie, d'y ajouter un commentaire; de montrer Ja source et le sens des fables grecques selon les principes discutés dans le discours. Comme il n'y a point encore eu de traduction entière d'Hésiode dans notre langue, il convenait d'ajouter la description du Bouclier d'Hercule et le poëme intitulé: Les Travaux et les Jours. Us renferment quelques fables qui ne sont point dans la Théogonie, et donnent lieu à des observations qui ont paru nécessaires pour bien entendre les anciens poètes. Les quatre traductions gothiques des Travaux et des Jours Qu'on ne lit plus depuis deux siècles, ne sont d'aucune utilité (1654-*).

L'ouvrage se trouve ainsi naturellement divisé en trois parties : La première est le discours où l'on établit les preuves et les conséquences du système proposé; la seconde contient les trois poèmes d'Hésiode, traduits en français; la troisième, les remarques nécessaires pour en prendre le vra> sens. Ces remarques, renfermant une infinité de discussions de grammaire et d'étymologies, ne peuvent être au goût du plus grand nombre îles lecteurs qui ne veulent s'instruire de la mythologie que par manière d'amusement. Il leur faudrait simplement un dictionnaire poétique et mythologique dégagé de tout appareil d'érudition; des éludes plus sérieuses et plus nécessaires ne nous permettent point »ie nous occuper de ce travail.

On doit prévenir le lecteur qu'il trouvera ici des idées singulières, contraires aux I rincipes communément reçus, et qui paraîtront peut-être trop hardies; mais nous ne sommes plus dans le siècle "des préjugés: il est désormais permis de chercher le vrai sans prévention, de peser les raisons, sans avoir égard a l'autorité. En conservant pour nos maîtres le respect qui leur est dû, nous pouvons sans scrupule nous écarter de leurs opinions. Supposer qu'ils ont tout vu, qu'il ne reste rien à examiner après eux, est le parti le plus commode, mais ce n'est ni le plus raisonnable ni le plus sûr. Il en coûte do les suivre pas à pas dans une défiance continuelle, d'examiner, de vérifier, de comparer les preuves et les témoignages : si après une marche si pénible on croit découvrir ce qu'ils

(1654*) Voyez Bibliolh. française, l IV, cb. 3.

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n'ont pas aperçu, pourquoi hésilerail-on à le dire? Dans le sujet que l'on traite, l'erreur est sans conséquence, mais la découverte de la vérité ne peut jamais être indifférente. Si l'on pouvait se flatter d'y être enfin parvenu, il en résulterait de nouvelles lumières pour distinguer dans les anciens ce qu'il y a de vrai, ce qu'on doit regarder comme douteux, et ce qui est évidemment faux et fabuleux.

L'étude de la mythologie n'est plus un objet de pure curiosité; elle est devenue nécessaire aux apologistes de la religion, pour détruire plusieurs prétentions de leurs adversaires. 1° Les incrédules soutiennent que la croyance d'un Dieu est née de la môme cause qui a enfanté le polythéisme et l'idolâtrie, savoir, de l'ignorance des premiers hommes, et île la crainte que leur ont inspirée les phénomènes terribles de la nature. Il est essentiel de faire voir que la vraie religion est venue d'une source différente, d'une révélation et d'une tradition primitives, puisque chez tous les peuples l'adoration d'un seul Dieu a précédé le polythéisme. D'où il résulte que cette révélation a existé et a été nécessaire dès le commencement du monde. 2° Ils ont essayé de faire l'apologie de l'idolâtrie et de montrer que ce culte pouvait se rapporter à un Dieu suprême (1653). Une connaissance plus exacte de ce culte prouve qu'il n'a rien de commun avec l'adoration du vrai Dieu; qu'il est absurde et inexcusable, de quelque manière qu'on l'envisage. 3° Ils se sont attachés à contredire et à décréditer nos Livres saints; nous sommes en étal de démontrer qu'indépendamment de l'inspiration, les auteurs de ces livres étaient mieux instruits que les écrivains profanes, et sont plus en état de nous faire remonter à l'origine des choses. Nous n'aurons pas lieu de regretter notre travail, si nous parvenons à convaincre Je lecteur de ces trois articles importants.

Dans le grand ouvrage de l'abbé Banier, le système du sens historique des fables est développé et prouvé autant qu'il pouvait l'être; ceux qui ont écrit depuis n'y ont rien ajouté. L'opinion contraire, quoique plus ancienne, n'a pas encore eu le mèmp avantage ; jusqu'ici l'on n'en a point rassemblé les preuves, l'on n'a point tenté de la dépouiller du ridicule dont plusieurs écrivains se sont efforcés à l'envi de la couvrir. Quand le lecteur aura vu ce que l'on peut dire pour l'établir, il sera en état de choisir avec connaissance de cause, et de se décider sans prévention. Peut-être qu'après avoir pesé les raisons de part et d'autre, il aura peine à comprendre comment l'on a pu s'obstiner pendant si longtemps à chercher des événements réels dans les fables.

Déjà ce préjugé semble moins répandu. On voit, par les mémoires de l'Académie des inscriptions, que le sens historique des fables n'est plus l'opinion dominante de cette savante compagnie. M. de la Barre, tomes XVI et XV1U; M. Freret, tome XXlli; AL l'abbé Foucher, tomes XXVII et XXXIV; M. de Bougainville, tome XXIX, ont établi des principes contradictoires à ceux de M. l'abbé Banier. L'auteur du Mécanisme du lunyage, tome 1, n. 25, p. 88, a fait de même: en marchant sur les traces de ces habiles maître.-., nous ne pouvons craindre de nous égarer.

Depuis la première édition de l'Origine des dieux, M. Mentelle, dans sa géographie abrégée de l'ancienne Grèce, a bien voulu approuver nos idées; M. Court de Gébelin* dans son grand ouvrage du Monde primitif comparé avec le Monde moderne, a embrassé le même système, l'a confirmé par de nouvelles preuves et par une savante explication de trois allégories orientales; nous en avons emprunté plusieurs observations. Si quelquefois nous nous écartons du sens qu'il adonné à certaines circonstances des fables, c'est que le sujet que nous traitons nous y oblige. Bornés à expliquer la mythologie d'Hésiode, nous sommes forcés d'envisager les fables selon le tour particulier que les Grecs leur avaient donné. Il nous annonce encore l'ouvrage d'un savant anglais, connu par des recherches profondes sur l'antiquité, qui s'est hautement déclaré pour le sens allégorique des labiés.

Des suffrages d'un si grand poids, joints à l'accueil favorable que l'académie de Nancy a daigné faire à notre travail, nous ont engagé à faire de nouveaux efforts pour rendre celte seconde édition moins imparfaite. Nous avons mis plus d'ordre et de méthode dans Je Discours préliminaire, retouché la traduction d'Hésiode en quelques endroits, fait plusieurs additions et corrections dans les Remarques, ajouté une table sommaire des principaux personnages de la Mythologie.

Quelques savants même, qui n'ont point goûté le système des allégories, en particulier l'auteur de l'Essai sur la population ae l'Amérique, ont pris la peine de nous adresser des réflexions critiques; nous en avons profité avec reconnaissance et nous avons répondu aux objections qui nous ont paru solides. Ces différents secours semblent devoir nous inspirer une nouvelle confiance et nous promeitre, malgré le préjugé dont on ne peut trop craindre l'empire, l'approbation des lecteurs judicieux et instruits.

Il en est u'autres que nous ne pouvons pas espérer de persuader; leur arme la plus redoutable est le ridicule: c'est un genre de combat auquel nous ne sommes point aguerris. Mais ils nous opposent des présomptions générales auxquelles nous ne pouvons nous dispenser de répondre.

« C'est de nos jours, dit un philosophe, une érudition bien ridicule que celle qui roule sur l'identité des dieux de diverses nations; comme si Moloeh, Saturne et Chronos

(i05.">) Voyez HERbERT de Clicrbury, De religi ne genlUïnm.

7M PARTU. T11E0L. ARCHEOLOG. — ORIGINE DES DIEUX. nw

pouvaient êlre le même Dieu : comme si le Bail des Phéniciens, le Zéus des Grecs et le Jupiter des Latins pouvaient être le môme; comme s'il pouvait rester quelque chose commune à des êtres chimériques portant des noms différents (165G). »

Tel est le ton philosophique que certains écrivains ont mis à la mode; toutes les connaissances qu'ils ne possèdent point, toutes les études auxquelles ils ne se sont point appliqués, sont ridicules; cela est décidé. Il est beaucoup plus aisé de fronder un genre d'érudition que de l'acquérir; niais si l'ignorance volontaire donne droit de mépriser tout ce qu'on ne sait pas, où en sommes-nous?

Selon cette décision souveraine, Ephialtés, Incubus, le cauchemar, n'ont rien de commun; ce sont trois noms très-différents, et ils désignent tous trois un être chimérique, un lutin qui n'a jamais existé. Cependant si ces trois noms sont la traduction l'un de l'autre et rendent précisément la môme idée dans trois langues, que s'ensuit-il de la diversité du sou? Or il en est de môme de Chronos et Saturne, de Zéus et Jupiter.jTyc/Nf, fors, le hasard, sont encore trois termes divers qui désignent un être chimérique ; fautil en conclure que les Grecs, les Latins, les Français, n'y ont pas attaché le même sens, et n'ont pas eu en vue le même objet? Les Phéniciens, les Grecs, les Latins, comprenaient que les phénomènes de l'air, le tonnerre, la pluie, les orages, Je heau temps, avaient une cause; trop mauvais physiciens pour la, comprendre, ils supposaient un esprit, une intelligence, un génie particulier occupé à produire ces différents effets : les uns le nommaient Baal ou Bélus, les autres Zéus, les autres Jupiter; si ce n'est pas le même mol, c'est le môme sens. Ils avaient tort, ils devaient tous parler français, pour épargner aux philosophes du xviii" siècle la peine d'apprendre les anciennes langues.

Ferez-vous aujourd'hui, disent nos critiques, ce que Platon et Socrate, Varron et Cicéron n'ont pu faire il y a deux mille ans? Selon vous, les Grecs n'entendaient plus le vieux langage de leurs pères; l'enlendez-vous mieux qu'eux, et serez-vous plus heureux en fait d'etymologies? plaisante prétention 1

Si celle objection est aussi péremptoire que le pensent ceux qui la proposent, voilà l)ien des études auxqm lies il faut renoncer. Nous avons tort d'apprendre l'hébreu dans les sources ; pouvons-nous espérer de l'entendre mieux que les Septante ou que les anciens rabbins? Mal à propos nous voulons juger des antiquités chinoises sur les livres classiques et originaux de celle nation, les lelirés de la Chine en savent plus que nous sur ce point. Pourquoi examiner VAlcoran dans le texte? Les commentaires des musulmans doivent faire autorité, etc., etc.

Je réponds que pour découvrir le sens des termes de l'ancien grec nous avons des secours qui manquaient aux philosophes, ou dont ils n'ont pas su tirer parti. 1° La comparaison des langues ; ils ne savaient que la leur, ils ne se donnaient pas seulement la peine d'en confronter les différents dialectes ; ils n'avaient ni grammaire, ni dictionnaire, ils ne faisaient aucune attention au langage populaire des différentes contrées. Nous voyons cependant, par le glossaire d'Hésychius, de quelle conséquence est celte comparaison. Quand on dit à certains littérateurs que, pour trouver l'origine el le sens des vieux mots français devenus inintelligibles, il faut la chercher dans les patois des provinces, ils sont encore Grecs sur ce point, ils n'en veulent rien croire. 2° La recherche des racines et de la manière dont les langues se sont formées, mélangées el altérées par la variélé de prononciation ; élude que les anciens n'ont jamais faite el dont il ne reste aucun vestige dans leurs écrits. 3° La mythologie des différents peuples, leurs traditions rapprochées, chose à laquelle les Grecs n'ont donné qu'une très-légère attention. Lorsqu'ils retrouvèrent la plupart de leurs dieux el de leurs fables chez les Egyptiens, ils furent tout étourdis. Diodore de Sicile et Pausanias ont rassemblé ces traditions dans la suite; c'est à eux principalement que nous sommes redevables de nos connaissances mythologiques, k" Les idées populaires de nos contrées et celles des nations encore sauvages, l'idolâtrie des peuples récemment découverts; autant d'objets sur lesquels les philosophes d'Athènes ni ne Rome ne pouvaient faire des observations, et que les noires dédaignent encore. Ce n'est qu'avec le secours de toutes ces connaissances que nous pouvons nous flaller de voir plus clair que les anciens dans leur mythologie. Il est naturel de penser que les premiers habitants de la Grèce ont envisagé l'univers des mêmes yeux que les autres peuples peu instruits.

Fausse méthode selon nos censeurs. En décomposant les langues, en y cherchant de prétendues racines, on y trouve tout ce qu'on veut; les étymologies fondées sur celto analyse sonl des rêves systématiques qui ne prouvent rien.

Qu'il me soit permis de demander d'abord si dans les langues tous les termes sont primitifs, ou s'il y en a de composés; si ces derniers ont été formés de syllabes qui signifient quelque chose, ou d'éléments qui ne signifient rien ; si le grec est sorti tout formé des entrailles de la terre, ou si les Grecs ont fait leur langue par le moine procédé que les aulres peuples; lorsque dans viugl langues différentes un mol simple désigne un objel sensible, commun, qui est le même partout, avons-nous tort de présumer qu'il le désignait aussi eu grec où on le retrouve? Lorsque toutes ces

(1656) Du Contrat tociat, I. iv, c. 8. De la \élicilè publique, scci. 2, c. 2, p. 155 ci 161

Toi

questions seront résolues, nous verrons si ceux qui travaillent à découvrir les éléments primitifs du langage sont aussi ridicules qu'on le prétend.

Mais les étynjologistes,en suivant cette méthode, ne s'accordent point. Soit. Les mythologues historiens s'accordent-ils mieux? Les philosophes, les littérateurs, les savants île toute espérance forment-ils entre eux un concert parfait? Si toutes les sciences sont nulles, à moins que ceux qui les professent ne soient tous du môme avis, il faut supprimer les livres et brûler les biblothèques.

C'est perdre le temps que de répondre sérieusement à des objections qui sont évidemment absurdes, quand on les examine de près. Il y a un moyen plus simple de terminer la contestation. Puisqu'on décomposant les langues on y trouve tout ce qu'on veut, je supplie nos censeurs de trouver par cette mélhode dans la mythologie grecque, l'Histoire dePentagruel, ou les Contes des fées de madame d'Aunoy. Quand ils en seront venus à bout, je m'oblige à publier hautement leur victoire et à confesser que je suis dans l'erreur.

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