CHAPITRE PREMIER
Les dieux du paganisme étaient des génies préposés aux différentes parties de la nature.
§1.— Depuis longtempson travaille à éclaircir l'ancienne mythologie; peut-être n'est-il aucun sujet sur lequel les savants se soient plus exercés; malgré tant de recherches, il n'en est point qui soit encore enveloppé de plus épaisses ténèbres. Comment un système aussi monstrueux que celui de la religion grecque a-t-il pu se former? Par quelle voie un peuple, si éclairé d ailleurs, est-il tombé dans cette espèce de délire, dont la philosophie même n'a pu le guérir ?Qu'élaient-ce que ces divinités bizarres auxquelles il offrait son encens? Etaient-ce des personnages réels ou des êtres imaginaires? Ces questions, sans doute, ont de quoi piquer la curiosité. Les Romains, en adoptant les idées ridicules de la Grèce, les ont communiquées à tous les peuples qu'ils ont soumis à leur empire ; les dieux d'Athènes et de Rome ontété pendant longtemps les dieux de nos pères. Bannis des temples et des autels que la superstition leur avait érigés, ils régnent encore sur nos théâtres; la peinture, la poésie, la sculpture, nous les reproduisent sans cesse : ne saurons:nous jamais l'origine de ces personnages toujours si intéressants, à la destinée desquels semble attaché le sort des beaux-arts?
L'histoire des dilférentes opinions que l'on a suivies, pour en découvrir lanaissance, serait très-longue et nous jetterait dans des détails infinis ; nous nous bornerons à examiner les principales, lorsque nous aurons exposé et prouvé celle qui nous parait la plus vraisemblable, et qui répand
un plus grand jour sur la mythologie. §11. — Après une lecture attentive de la Théogonie, poëme d'Hésiode, où le plande l'ancienne mythologie est développe, il a paru, 1° que les dieux des Grecs ne sont point des hommes ou des rois qui aient vécu dans aucune contrée de l'univers ; mais des génies, des intelligences, que l'on supposait occupées à diriger les dilférentes parties de la nature. L'ignorance des ressorts qui la font mouvoir, l'admiralion stupide de ses phénomènes, ont persuadé aux anciens peuples que dos esprits en étaient les auteurs, et nous verrons que ce préjugé est encore aujourd'hui répandu chez toutes les nations barbares, dans toutes les parties du monde. Selon celte physique puérile et grossière, Jupiter est le génie qui anime le ciel ; Junon, celui qui produit les agitations de l'air; Neptune, le pouvoir qui domine sur la mer et sur les eaux; Plu Ion, l'esprit qui réside dans l'intérieur de la terre; Minerve, l'industrie qui a inventé les arts; Cérès, l'intelligence qui dirige l'agriculture; Bacchus, l'influence bienfaisante qui fournil aux hommes les dilférentes espèces de boissons, etc. Aux yeux des peuples sauvages tout est animé dans l'univers, tout respire, tout est mû par des esprits occupés des besoins de l'homme et chargés d'y pourvoi!'. S'ils lui sont favorables, ils le comblent de bienfaits ; s'ils sont irrités, ils font pleuvoir sur lui les fléaux et les malheurs. L'intérêt et la reconnaissance, la crainte et la douleur l'engagent de concert à rendre un culte à ces êtres puissants, qu'il envisage comme les arbitres de sa destinée. Telle est la première source du polythéisme, de cette multitude infinie de dieux que les païens ont adorés.
2* Pour rendre présent l'objet de son culte, pour le rr.etlresous ses yeux, l'homme o voulu poindre les dieux; il les a représentés d'abord par des ligures informes, par des symboles arbitraires, ensuite par des statues ; il s'est persuadé que ces esprits avides d'hommages, de respect, d'offrandes, venaient habiter les temples, les autels, les symboles qu'il leur consacrait. C'est l'origine de l'idolâtrie proprement dite, du cérémonial et des superstitions païennes. Ce fait sera prouvé dans la suite.
3° L'on a donné d'abord aux dieux le nom même des êtres physiques auxquels on a supposé qu'ils présidaient ; chaque peuple les a désignés dans son langage selon cette idée : ce procédé était naturel. Dans la suite îles siècles, ces noms sont devenus surannés et inintelligibles au comniuu des hommes, lorsque les langues ont changé, et souvent on a perdu de vue leur signification primitive. Les opérations des dieux, c'est-à-dire les phénomènes de la nature exprimés de même, un! été pris pour des actions humaines; le style figuré des poëlesa augmenté le prestige; l'esprit frivole et léger des Grecs a saisi le merveilleux partout où il a cru l'apercevoir. De là sont nées la généalogie, les alliances, la postérité, les aventures des dieux, en un mol toutes les fables et les imaginations bizarres de la mythologie.
4° Il y a eu des héros ou des hommes célèbres honorés d'un culte religieux après leur mort et placés au nombre des dieux, on en convient; mais on soutient qu'il y en a très-peu dont l'existence soit suffisamment constatée. Chez tous les peuples cet usage est postérieur de plusieurs siècles à l'établissement de la religion publique et à la naissance des fables : il n'est point lasource du polythéisme ni de l'idolâtrie, il en est seulement une conséquence : il n'a rien changéauxidées ni aux pratiques anciennes du paganisme. Les fables que l'on a débitées sur ces héros ont été composées selon la même méthode que celles des dieux.
§111. — Tel est en abrégé le syslèLuequel'on a lâché d'établir dans ce discours; on en rassemble les preuves, on en développe les conséquences, on les compare aux autres systèmes. Malgré la force des autorités et des rai-
sons sur lesquelles il parait fondé, on ne se détermine qu'avec répugnance à le publier. Il est toujours dangereux de contredire les opinions qui régnent parmi les savants. Depuis longtemps ils nous ont accoutumés à ngarder lesdieuxde la Grèce comme des rois, des conquérants, des hommes célèbres par leurs exploits ou par leurs talents, qui ont vécu dans les premiers âges du monde, quoiqu'on ne s'accorde pas sur le lieu où l'on uoit placer la scène ue leurs aventures. Ils nous ont appris à chercher dans les fables l'histoire ancienne altérée par les ti&ious des poètes; ici on présente ces objets sous un coup d'œil bien différent, et la mythologie se trouve étrangement dégradée. Les dieux sont des êtres imaginaires, enfantés par l'ignorance, par l' au ai i ration, pur la |
peur: les fables sont do pures allégories, aussi grossières que ceux qui en sont les auteurs. C'est l'histoire naturelle; non telle que des observateurs instruits ou des philosophes auraient pu la faire, mais telle que des hommes encore sauvages l'ont envisagée et déguisée sous des expressions dont leurs descendants ne comprenaient plus le sens, ou dont ils ont volontairement abusé.
Pourra-t-on goûter cette métamorphose?
Les dieux, qui trouvèrent autrefois des apologistes si zélés, même parmi les savants, pour justifier leur culte, manqueront -ils aujourd'hui de défenseurs pour revendiquer leur étal ?
§ IV.— Ce n'est encore là que le moindre des inconvénients. Dès que l'on part du principe directement opposé à celui des mythologues historiens, il faut nécessairement suivre une méthode différente de la leur pour expliquer les fables, et en chercher le sens ailleurs que dans l'histoire. Si les dieux, ne sont autre chose que des êtres naturels personnifiés, quelle relation peutil y avoir entre les fables et les événements civils ou politiques de la Grèce? Une physique grossière, les équivoques et l'abus de l'ancien langage, sont les seules ressources qui restent pour débrouiller le chaos de la mythologie. Ce fonds qui semble fort stérile au premier coup d'œil, devient d'une, fécondité surprenante quand on le considère de près. Mais cet examen entraîne des discussions minutieuses, des détails épineux et désagréables. Remonter à la signification primitive des noms et aux éléments du langage, comparer, analyser, disséquer des mots, insister continuellement sur le double sens et sur l'abus des termes, trouver par un procédé si uniforme , et par là même si insipide , le sens de plusieurs labiés qui semblent n'avoir rien de commun ; ne montrer, sous le pompeux verbiage des poêles, que les objets les plus si mpl es et des observa lions souvent puéri les, quelle occupation pour un éciivain 1 Quel spectacle à présenter au lecteur ! Mais entin, si celte méthode est la plus vraie, doit-on l'abandonner à cause des difliculles et des obstacles qu'il faut surmonter?
§ V. — 11 est aisé de comprendre tout l'avanlagequ'ont euceux qui ont expliqué les fables par l'histoire; ils ont présenté des faits. 11 leur étail aisé d'eu faire un récit agréable et intéressant, en supprimant le faux merveilleux dont les poêles les avaient enveloppés. Par celte distinction commode do l'historique et du fabuleux, ils sont devenus maîtres de leur sujet. Dans le système des allégories, l'on se trouve également gène par la matière et par la forme. 1/ faut rendre raison de tout, faire un assemblage lié et suivi de mille circonstances qui semblent enfantées par une imagination en délire; expliquer toutes les énigmes par une seule clef, par les bizarreries du langage. Souvent ou s'expose à révolter le lecteur par la fulililé des objets sur lesquels on H fait les lus beaux vers du monde. Si malhcureu-
sèment ce système n'est pas vrai, on ne me
fora pas du moins le même reproche qu'aux anciens allégorisles; on ne m'accusera pas de l'avoir suivi pour ma commodilé.
§ VI.— De tous les genres de travail, il n'en est peut-être aucun qui prête davantage à la satire : or, en France plus qu'ailleurs, et dans notre siècle plus que jamais, avoir pour soi les rieurs, c'est avoir essentiellement raison. Quelle ridiculité 1 dira-t-on ; un système renouvelé des (àrecs, dont on a démontré cent fois l'absurdité; un système bâti sur des élymologies, fondement le plus fragile et le plus arbitraire qui fut jamais! Ceux qui l'envisageraient ainsi me permettront de ni 'inscrire en faux contr^oe double reproche.
1° Ce que j'emprunte des Grecs, c'est-àdire des anciens philosophes, c'est que les dieux du paganisme fiaient des génies que l'on supposait répandus dans toute la nature , et non pas des hommes; que leurs fables sont des allégories et non pas des histoires. A - t - on démontré que ce sentiment est faux? J'entreprends de prouver qu'il est vrai et de répondre à tout ce que l'on y oppose. L'on a montré sans doute l'absurdité des allégories que les anciens avaient imaginées pour cacher le ridicule des fables; mais a-t-on fait voir qu'il est impossible d'en trouver de plus raisonnables et de mieux proportionnées à la grossièreté du génie des anciens Grecs? C'est Je point qui reste encore à décider.
2" Ce n'est point l'étymologie du nom des dieux forgée d'avance qui nous a forcés de renoncer à la mythologie historique; c'est le défaut de preuves, les raisons qui établissent l'opinion contraire, la lecture attentive de la Théogonie. Dès qu'il a paru certain que les dieux n'étaient pas des hommes, il a fallu nécessairement conclure que leurs fables n étaient pas des histoires, mais des allégories, et l'on s'est trouvé engagé à en rechercher la source. On a cru l'apercevoir dans les obscurités et les équivoques de J'ancien grec, et l'on ne peut en assigner aucune qui soit plus analogue à l'ignorance et à la grossièreté d'un peuple encore barbare. La nécessité de rechercher les divers sens des noms est donc une conséquence et non pas une preuve de la thèse principale. Quand toutes les élymologies que l'on a données seraient iausses , ce qui n'est guère possible, le sentiment des m.> thologues historiens n'en serait pas pour cela mieux établi, et l'on doit se souvenir qu'ils ont souvent recours eux-mêmes aux élymologies pour expliquer les circonstances de plusieurs fables, que dans aucun système on ne peut s'en passer.
§ VIL— La mylhologie présente trois questions à éclaircir; ou prie le lecteur d'y faire attention. Premièrement, de quelle nature sont les dieux ,du paganisme? sontce des hommes ou des génies ? On soutient ici que ce sont des génies et nou pas des hom-
(1057; loin. I!!, page 1.
mes; ce point paraît démontré autant que la matière en est susceptible. On en conclut que les fables ne sont point des liistoires, mais des allégories; la conséquence paraît incontestable. Secondement, les héros qui, dans la suite des siècles, ont été adorés comme des dieux, sont- ils tous des personnages réels qui aient véritablement existé? Celte question fournit la malière à plusieurs doutes : on les a détaillés dans le chapitre 13. Mais on prétend qu'en supposant même l'existence de tous ces héros, il est irèsyraisemblable que leurs fables sont de mémo espèce que celles des dieux , et ont été composées selon la même méthode. Troisièmement, quelle est la source où les Grecs ont puisé ces fables? Ici l'incertitude augmente, parce que ditlérenles causes ont [tu contribuer à l'erreur. On a cru apercevoir qu'une physique grossière est le principal objet des fables des dieux; que la géographie mal entendue a fourni la malière de celles des héros; que les équivoques et l'abus du langage ont également influé dans les unes et les autres. On ne pouvait le montrer que par une explication suivie des fables selon cette méthode, et il est aisé de sentir que l'on doit ici se borner à des conjectures. C'est la simplicité, l'uniformité, la liaison , la vraisemblance de ces explications qui peut en faire tout le mérite; mais il est impossible que tous les esprits en pensent de même. Le plus ou moins de connaissances que l'on a des anciennes langues, le goûl, les préventions , les opinions particulières que l'on peut avoir adoptées, doivent nécessairement influer beaucoup dans le jugement qu'en porteront la plupart des lecteurs. L'est la partie de l'ouvrage la plus exposée à la censure ; heureusement c'est aussi la plus indifférente. Quand elle serait un tissu de rêveries, les deux autres, et surtout la première, n'en recevraient aucune atteinte. Voilà ce qu il ne faut pas perdre de vue, si l'on veut prononcer équilablemenl sur tout le système, et ne pas confondre le fond avec l'accessoire.
Après ces observations qui nous ont paru indispensables, nous allons exposer le plan selon lequel nous avons envisagé la Théogonie d'Hésiode; il est d'autant plus intéressant, qu'il répand un nouveau jour sur les sources de l'idolâtrie et sur la manière dont elle est née chez toutes les nations.