CHAPITRE H
Révolutions arrivées dans ta religion det Grecs.
§ I. — Il paraît certain que, dans les premiers temps , les Grecs ont connu et adoi é un seul Dieu éternel, créateur et souverain maître de l'univers. Ce l'ait essentiel a élé solidement prouvé par M. Boivin l'aîné, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions (1657); il cite à ce sujet les témoigna-
ges do Platon, de Slace, «le Pronapidès, précepteur «l'Homère, el du fragment île Sanction iethoo. ; l'on peut en ajouter quelques autres.
Aristotr, dans sa lettre sur le système du monde, dit «pie c'est une tradition ancienne, transmise partout des pères aux enfants, «pie c'est Dieu qui a tout fait et que c'est lui qui conserve tout (1658). Platon, avant lui, avait dit la même chose et dans les mômes termes(1659). L'origine do colle tradition était donc antérieure à la naissance du polythéisme chez les Grecs. Ocellus Lucanus , le plus ancien philosophe dont nous ayons les écrits, parle de Dieu comme d'une intelligence unique, attentive aux actions des hommes (1660); el il paraît que c'était la doctrine traditionnelle des sages qui l'avaient précédé.
Porphyre nous a conservé un passage do Théophraste qui nous apprend que la religion, dans ses commencements, était fondée sur dos pratiques très-pures. « On n'adorait alors, dit-il, aucune ligure sensible; on n'offrait aucun sacrifice sanglant; on n'avait pas encore invente les noms et les généalogies de colle foule de dieux qui ont été honorés dans la suite; on rendait au premier principe de toutes choses des hommages innocents, en lui présentant des herbes et des fruits pour reconnaître son souverain domaine (1661). »
Ce fait est confirmé par Hérodote , qui dit que les Pélasges, premiers habitants de la Grèce, honoraient confusément des dieux qu'ils ne distinguaient point et auxquels ils ne donnaient point do noms (1662). S'ils en avaient adoré plusieurs, ils auraient été forcés de les distinguer par des noms.
Hésiode même nous fournil plusieurs preuves de celle vérité. 1° Il peint Cœlus et ensuila Saturne comme des dieux jaloux ijui ne voulaient point partager l'empire avec les Titans ou enfants de la Terre ;qui retenaient dans une obscurité profonde, ou qui dévoraient leurs propres enfants, par la crainte d'en êlro détrônés; qui voulaient conséquemment être seuls adorés. Apollodore continue celle idée, lorsqu'il dit, au commencement d«j son histoire dos dieux, que Cœlus est le premier «pji ait régné sur tout l'univers. Au contraire, Jupiter, qui leur succède, accorde des honneurs et des prérogatives à tous ceux qui l'avaient aidé à vaincre el à chasser les Titans; il leur assigne à chacun leur département et le pouvoir sur certaines parties do la nature. Celte allégorie nous paraît ilésiguer clairement une révolution dans les idées religieuses des Grecs. '2° Il dit formellement que, sous Saturne, les hommes ne voulaient point adorer les dieux comme il convient, c'esl-
à-dire, comme ils furent adorés dans la suite. « Les hommes, dit-il, ne cessaient de commettre des injustices; ils ne voulaient pas honorer les dieux, ni offrir des sacrifices sur leurs autels, comme il est juste et éiabli par l'usage. Jupiter, (ils de Sa i urne, irrité contre eux, les fil bientôt disparaître, parce «pj'ils ne rendaient point de culte aux dieux bienheureux qui habitent l'Olympe (1663). » Le passage est important et ne paraît point équivoque. 3° Selon lui, c'est à Méconé ou Sicyone, l'une des premières villes de la Grèce, qu'arriva la dispute entre les dieux et les hommes, pour savoir quels honneurs ceux-ci leur rendraient (1664-). Avant la fondation dos villes, il n'y avait donc encore point «le culte public des dieux, ni par conséquent d'idolûtrie chez les Grecs.
Il est bon de faire attention qu'Hésiodo a vécu au moins quatre cents ans avant Hérodote et Théophraste, et que le témoignage de ces derniers doit servir de commentaire au texte du poêle.
Eschyle, le plus ancien des poètes tragiques, suppose, comme Hésiode, un changement arrivé dans la religion grecque. Promélhée enchaîné (1665) nomme Jupiter le jeune souverain des immortels. « Jupiter, ditil, tout impérieux qu'il est, sera humilié. L'hymen qu'il médite le perdra. Piivé du sceptre, il verra s'accomplir les imprécations «pie lit contre lui son pèie, quand il fut détrôné par ce lils ingrat. Il n'est que moi parmi les dieux qui puisse le préserver de ce malheur... Il ne commandera pas longtemps aux dieux (1666). Vous êtes jeune, dit-il à Mercure , vous régnez depuis peu de temps. Il vous semble que les palais célestes sont inaccessibles aux revers. N'en ai-je pas vu tomber deux souverains? Je verrai encore la chute de leur successeur. Elle sera prompte el honteuse. Crois-tu donc que je craigne ou que j'honore les nouveaux dieux (1667)? » L'altération du eu te primitif était dune une tradition constante chez les Grecs.
Il faut «pie le dogme ancien de l'unité de Dieu ait été bien connu au siècle de Sophocle, pour qu'il ait osé dire sur le théâtre d'Athènes : « Dans la vérité, il n'y a qu'un Dieu ; il n'y en a qu'un qui a formé le ciel, la terre, la mer el les vents. Cependant la plupart des mortels , par une étrange illusion , dressent des statues des dieux de pierre, de cuivre, d'or et d'ivoire, comme pour avoir une consolation présente dans leurs malheurs. Ils leur offrent dus sacrifices, ils leur consacrent des foies, s'imaginant vainement «pie la piété consiste eu ces cérémonies (16^8). »
§ IL — Les Grecs, sans doute, avaient [misé
(1658) De itiuiido, c. 6, à la suilo (YOcellus Lucanus il,: M. Baiieui.
(1659; PlatO, De legib., I. iv.
(l'.iliU) Cliap. i.
(IG'Jl) PoRPHtR., L)e abs m. animal.
llOlL) IlÉROUUT., I. Il, il. (>'<).
(I0G5) Voyez les Travaux et les Jours, v. I5£>.
(tliO-ij Tlieog., \ers. *)2*>.
(liili.')) Acte I, scène 11.
(1606) Acte IV.
(1667) Acle V.
^008; Li>lis., Prcepar, erang , I. xm, c. li.
celle tradition primitive, comme toutes les autres nations , a la source commune du genre humain; ils la tenaient de leurs premiers pères et' de la famille de Noé. Comment fut-elle altérée dans la suite des temps? Comment le culte d'un seul Dieu fut-il étouffé parla multitude des divinités bizarres qu'enfanta l'imagination du peuple?
Hésiode nous fournit l'explication de ce phénomène. Sa Théogonie est moins l'histoire de la manière dont les dieux sont nés les uns des autres que de la façon dont ils sont éclos successivement dans le cerveau des Grecs. Par ce dénoûmenl, plusieurs passages, dont on ne voyait pas le\Sens, deviennentclairsel intelligibles ; son pOëme, qui avait l'air d'une rapsodie sans liaison, présente un plan suivi. En nous apprenant comment les Grecs sont devenus polythéistes et idolâtres, il nous montre la voie par laquelle, avant ou après eux, les autres peuples sonl tombés dans la môme erreur. Voici les ditférentes époques de la religion grecque qu'il semble avoir voulu nous indiquer.
La première et la plus ancienne est le temps où l'on adorait un seul Dieu habitant dans le ciel, sous le nom û'Ouranos ou de Cœlus , l'être céleste, l'être supérieur qui demeure au-dessus de nous; temps dont nous ne pouvons fixer la durée, mais pendant lequel les Grecs ne rendaient aucun culte aux ditférentes parties de la nature que l'on n'avait pas encore personnifiées. C'est en ce sens qu'Ouranos ou le Dieu suprême, seul en possession de l'empire, ne le partageait avec aucun de ses enfants, ni des fils de la terre : ce qui a fait dire à Hésiode qu'il les tenait cachés dans les entrailles de leur mère, parce qu'on rendait à lui seul les honneurs divins.
§ 111. — La seconde époque est le règne de Chronos ou de Saturne et des Titans. Avec le secours du temps et de l'expérience, les anciens Grecs apprirent a considérer le ciel et ses révolutions pour diriger leurs travaux ; ils distinguèrent les ditférentes saisons, les jours, les semaines, les mois, les années. Celte succession lut appelée Chronos, ce qui tourne; et, par les latins, Saturnxis, qui en ost l'équivalent. De même que nous confondons souvent le temps avec le ciel, quand nous disons le temps est serein, le temps est obscur, confusion que le peuple lait encore quand il dit qu'il y a de l'orage dans le temps, c'esl-à-dire dans le ciel ; ainsi chez les Grecs où^avô? et yjô-<os, le ciel et le temps, furent pris l'un pour l'autre, parce que ce sonl les mouvements du ciel qui marquent le temps (1669). Au lieu que la Divinité avait été nommée d'abord Ouranos, l'être céleste, on l'appela Chronos, celui qui fait tourner le ciel. C'est en ce sens que Chronos est fils d'Ouranos, que Saturne ou Je Temps est fils du Ciel. C'est ainsi que Saturne a mutilé son père, comme il a élé
(IGtiO) Voyez le v.269 de la Théog. où pêTaxpôvto; signifie subtimis ou cœlesùs.
[1610) Théog., v. 187.
mutilé lui-môme par Jupiter : parce que ces noms nouveaux firent successivement oublier le nom plus ancien. On verra dans les notes les équivoques qui ont donné lieu à ces manières de parler.
Dans ce même temps les Grecs, frappés de l'ordre qui règne dans la nature, et du mécanisme admirable de toutes ses parties, ne purent concevoir qu'un seul esprit fût assez puissant pour tout conduire ; on crut que c'était assez pour lui d'être occupé à faire tourner le ciel. On lui associa donc des intelligences particulières pour avoir soin du reste, et on en mit partout; pas un seul élément, pas une seule créature mobile que l'on ne crût animée. La terre, la mer, le soleil, la lune, les vents, etc., furent regardés comme autant d'êtres doués d'intelligence et de raison. Voilà les Démons ou Génies, les Nymphes bienfaisantes ou Mélies, qui prirent naissance sous Saturne (1670). On les appela du nom général de Titans, ou êtres supérieurs; cette étymologie sera prouvée (1671). Ce n'est point encore là le commencement du polythéisme; nous avons vu que sous Saturne ces intelligences subalternes ne furent point honorées d'abord d'un culte religieux, du moins d'un culte suprême : Chronos était toujours l'unique divinité. Mais l'idée de sa providence n'élait plus aussi juste que sous le règne précédent, parce qu'elle était plus restreinte et plus bornée.
§ IV. — La troisième époque est le règne de Jupiter avec la troupe des dieux qui lui furent associés, et avec lesquels on suppose qu'il partagea l'empire. Alors on ne se contenta pas d'admettre des intelligences répandues dans toutes les parties de la nature, on en créa de nouvelles pour présider aux arts et aux sciences qui commençaient à être connus; ces nouveaux dieux attirèrent bientôt toute l'attention : l'on en fil une espèce de république ou plutôt de monarchie, à la tète de laquelle on plaça Ze'us ou Jupiter, c'esl-à-dire le père céleste, le maître souverain. On assigna à chacun des autres dieux son département particulier, on lui fit une famille, une généalogie. On imagina entre les dieux une société et une subordination semblable à colle que l'on voyait se former dans les divers cantons de la Grèce qui commençail à se policer. Ainsi les anciens Titans, Saturne et ses ministres disparurent, ou furent beaucoup moins honorés ; la nouvelle cour de Jupiter éclipsa tout. On vit bientôt établir, pour les nouveaux dieux, un culte extérieur et pompeux, des fêles, des mystères, des temples, des autels chargés de victimes ; ainsi le cérémonial fut réglé. C'est en ce sens qu'Hésiode a dil que Jupiter avait précipité Saturne et les Titans dans les ténèbres du Tarlare, qu'il avait donné des privilèges et distribué des honneurs à tous ceux qui lui avaient aidé à les détrôner (1672).
(1671) Théog., v. c207.
(107-2) Ibid., v. 717 ul 88Ô.
§ V. — Enfui la quatrième époque dont Hésiode fait mention, c'est lorsque l'on plaça des hommes au rang des dieux, que certains héros reçurent le nom de quelque divinité, que l'on appela plusieurs rois (ils de Jupiter, pour désigner leur dignité; plusieurs femmes, filles de Vénus, pour exprimer leur beauté, etc., ce qui mit dans la mythologie la confusion qui y règne encore : c'est l'une des causes qui fit attribuer aux dieux les aventures, les passions, les vices des hommes. Ainsi la religion grecque, très-simple et très-pure dans ses commencements, dégénéra peu à peu en superstition et en libertinage.
§ VI. — Les quatre règnes racontés dans la Théogonie, sont donc probablement quatre manières différentes dont on a envisagé et honoré la Divinité. Sous le règne de Cœlus, le Dieu qui demeure dans le ciel fut regardé précisément comme l'auteur et le seigneur de toutes choses : idée aussi simple que vraie. A celte époque, le poêle rapporte la naissance du monde, la formation des êtres, telle qu'on l'avait retenue par une tradition confuse et altérée dans plusieurs points, en supposant tous ces objets animés par une intelligence selon l'opinion commune de toute la Grèce. Sous Saturne, l'être souverain fut adoré comme le gouverneur du monde, l'arbitre des temps et des saisons, qui fait rouier les astres sur nos têtes, et règle ainsi les travaux des hommes. 11 n'y a rien encore de faux ni de répréhensible dans cette idée ; mais elle pèche en ce qu'on ne comprenait pas assez l'étendue du pouvoir de Dieu, et qu'on lui associait des esprits inférieurs pour l'aider à gouverner le monde. Sous Jupiter on ne le connaît plus que comme l'auteur des météores, de la pluie et du beau temps, du tonnerre et des orages, qui exerce son pouvoir dans le ciel ou plutôt dans les airs, tandis que d'autres dieux régnent sur la mer ou dans les entrailles de la terre, avec une autorité presque égale. On le représente comme un monarque puissant, qui a sous lui des intérieurs, qui fait des lois, qui punit, et qui récompense, qui exige des honneurs extérieurs, et qui veut que l'on en rende de même aux autres divinités. Ici, à proprement parler, commence le polythéisme. Sous la quatrième époque, où l'on confond les dieux et les héros, la religion n est plus qu'un mélange monstrueux d'erreurs et de crimes. Ainsi elle s'est altérée peu à peu, à mesure que l'on a borné les idées de la Divinité.
§ VII. — Il est à propos de remarquer que ces quatre époques sont exactement relatives à l'état contemporain de la société chez les Grecs; on prie le lecteur d'y faire attention. La première a subsisté lorsque la Grèce n'était encore habitée que par quelques familles de Pélasges ou de Colons, dispersés dans le vaste continent de la Macédoine, de la Thessalie, de la Grèce proprement dite, et des pays voisins, sans autre liaison qu'entre les pères et les en-
fants qui se séparent quand il leur plaît pour choisir d'autres demeures, et dans un temps où l'on n'élait occupé que de chasse, de pêche, et des besoins les plus indispensables delà vie. Alors les Grecs encore sauvages n'avaient qu'une notion confuse de la Divinité qu'ils croyaient résider dans le ciel. La seconde est arrivée lorsque ces familles ont commencé à se rapprocher pour former des sociétés, pour s'appliquer à.l'agricultuie; il a fallu alors une espèce de calendiier pour régler les assemblées, les travaux communs et les secours que l'on pouvait tirer les uns des autres; l'on a honoré Dieu comme le dispensateur des saisons et l'auteur des fruits de la terre, qui gouvernait toutes choses par des ministres inférieurs chargés de distribuer aux hommes ses bienfaits. La troisième, lorsqu'on s'est trouvé en assez grand nombre pour bâtir des villes et former des corps particuliers de république. Alors les arts ont commencé à être connus; on a exercé l'agriculture plus en grand, la maçonnerie, la métallurgie, on a fait des essais de navigation et de commerce, etc. On a cru que des intelligences n'étaient pas moins nécessaires pour diriger tous ces talents, que pour présider aux différentes parties de la nature; et comme les divers Etals de la Grèce ont été, dans leur origine, autant de petites monarchies, comme tous les autres Etats du monde, on a introduit la même hiérarchie dans la religion. La quatrième révolution est arrivée par degrés; à mesure que les Grecs sont devenus successivement guerriers, polis et vicieux, ils ont déifié la bravoure, les talents, les passions. Après s'être figuré des dieux semblables aux hommes, il n'a pas élé difficile de supposer des héros parlaitement égaux aux dieux.
On conçoit déjà par quels degrés l'erreur s'est ainsi emparée des esprits; mais il est bon d'insister encore sur ses progrès, et de suivre le fil des idées populaires qui ont égaré les hommes dans toutes les contrées de l'univers.
t° Les anciens Grecs ayant conservé par tradition la notion d'une Divinité, la désignèrent par un nom qui signifiait seulement l'être supérieur, l'être au-dessus de nous ; telle est l'énergie du nom de Dieu chez tous les peuples : le Clerc a très-bien remarqué que c'est la seule signification qui y était attachée chez les Grecs. Or ce nom, l'être supérieur , renferme trois idées analogues ; il exprime l'être d'une nature plus parfaite que la nôtre, l'être qui est plus puissant que nous, l'être qui habile dans le ciel au-dessus de nous. Il n'était pas possible de mieux désigner l'être quo nous nommons Dieu : et c'est dans le même sens qu'il est appelé dans l'Ecriture le Très-Haut. 2° L'on a cru les différentes parties de la nature animées par des intelligences. C'est la première idée qui vient à l'esprit des peuples grossiers ; elle est fondée sur cette vérité incontestable et universellement connue, que tout ce qui se meut, est mû par un esprit,
que .a matière ne peut point se mouvoir elle-même, et nous retrouvons cette opinion chez tous les idolâtres modernes. 3° Ces intelligences paraissant avoir un pouvoir supérieur à l'homme, on leur a donné le nom de dieux , parce qu'il exprime cette supériorité de pouvoir, comme on vient de le remarquer, k" Ce pouvoir de nuire ou défaire du bien qu'on leur supposait, a engagé les peuples à leur rendre un culte ; insensiblement ce culte s'est trouvé le même que celui que l'on rendait auparavant à la Divinité suprême et unique, et il l'a étouffé entièrement. 5° Ces intelligences ayant été bientôt multipliées à l'infini, on a \ pensé qu'il devait y avoir entre elles de la subordination; l'on a imaginé entre elles la même distinction de rangs que l'on voyait établie parmi les hommes, des pères et des entants, des maîtres et des serviteurs, un roi et des sujets. 6° Sur ce modèle on s'est persuadé que le roi des dieux n'était que le premier et le plus puissant des individus de même nature, tout comme un roi n'est qu'un homme supérieur en dignité et en autorité aux autres hommes. Ainsi ont été créés Jupiter et la troupe des dieux du paganisme. 7° Dès que la Divinité a été dégradée à ce point, il n'y avait plus qu'un pas à faire pour lui attribuer les passions et les défauts des hommes, et l'on y est aisément parvenu. Les opérations des intelligences qui gouvernaient la nature, exprimées eu style poétique, ont été prises pour des actions humaines : au lieu de dire simplement, le tonnerre gronde, la mer est agitée, une fontaine tombe dans une rivière , le crépuscule précède le jour, on a dit, Jupiter fait grouder la foudre , Neptune ébranle la terre de ses Ilots, une nymphe épouse un fleuve, l'aurore est la mère du jour : Yoilà dts hommes et des femmes tout formés.
8" Il n'est pas surprenant qu'avec ces idées on se soit ligure qu'un homme pouvait devenir dieu après sa mort. Pour mériter cet honneur, il n'était pas nécessaire d'avoir eu de grandes vertus ou d'avoir rendu de grands services au genre humain , puisqu'on général on adorait des dieux que l'on supposait très-malfaisants et très-vicieux. L'intérêt et la crainte avaient beaucoup plus de part que l'admiration dans le culte que les paieus rendaient à leurs divinités. Voilà pourquoi nous croyons que le culte des héros chez les Grecs n'est pas de la plus haute antiquité, et qu'il n'a commencé chez ces peuples que lorsqu'ils ont été policés. 9° Un instinct naturel persuadant à tous les peuples , même aux sauvages , que Dieu habite dans le ciel, que sa demeure est audessus de nous, aussi bien que sa nature et son pouvoir ; eette opinion a régné chez les Crées comme chez nous, et ils l'ont exprimée par le nom qu'ils ont donné à Dieu; ils l'ont appelle successivement Ouranos, le ciel, Chronos, le temps, Ze'ws, le
maître, le souverain; tous ces noms signifient ce qui est au-dessus de nous. C'est la manière de parler des Chinois, chez lesquels tien désigne Dieu, le ciel, un maître, un gouverneur (1673). L'équivoque subsiste même dans notre langue: nous disons, le ciel vous assiste, le ciel vous préserve de malheur. Les Hotlentots et les sauvages, pour désigner Dieu, disent l'homme d'en haut.
§ IX. — Ce fut donc un usage constant dans la Grèce, de dire que Dieu habitait èv 0>ûpr«, dans le ciel ; mais dès qu'une fois l'idée attachée au mot Zevj, Aiôf, eut été altérée, et que par là on entendit un personnage particulier, alors les Grecs, toujours fertiles en équivoques, prirent oM/xirof, le ciel, pour le mont Olympe, dans la Thessalie. De là le prétendu règne de Saturne et de Jupiter dans la Thessalie, le combat des dieux sur le mont Olympe, et toutes les rêveries des poètes.
Telle est la progression que l'erreur a dû naturellement faire dans l'esprit des peuples ignorants, et qu'elle a faite effectivement partout. Si nous pouvons apercevoir le même ordre dans Hésiode, ne devons-nous pas présumer que nous prenons le vrai sens de son poème et de la mythologie païenne ?
§ X. — On peut contester sans doute sur le progrès que nous avons lait faire àj l'imagination des Grecs, et sur le plan que nous avons tracé de leurs erreurs. On dira, peut-être, qu il n'est pas vraisemblable que des peuples si grossieis aient procédé avec tant de méthode, et se soient égarés par une marche si régulière : mais les ignorants non plus que les autres, ne pensent point par hasard; il y a entre les erreurs, aussi bien qu'entre les vérités, un enchaînement naturel. Jusqu'à ce que les savants nous aient tracé un plan plus satisfaisant, nous sommes fondés à nous eu tenir à celui-ci ; il est lié et suivi, donc il est vraisemblable. On peut soutenir encore que dans l'état de barbarie où les peuples furent plongés d'abord, leur première idée fut de croire que tout l'univers était animé par des génies répandus dans chacune de ses parties, que les Grecs n'eurent jamais la notion d'un seul Dieu ; ainsi le prétendent quelques philosophes modernes. Dans cette supposition que nous avons déjà réfutée et que nous examinerons de nouveau ciaprès, il s'ensuivrait seulement qu'Hésiode a fondé l'histoire de sa Théogonie sur une fausse tradition; mais on n'en pourrait rien conclure contre la thèse générale que nous soutenons. Il ne serait pas moins constant que les dieux de la mylbologiesont des intelligences occupées à conduire toute la nature, ou, comme parlaient les Grecs, des démons, des génies, et non pas des hommes. Tel est le point essentiel qui est la base de nos remarques et qu'il est important d'établir. Nous allons en donner les preu-
(1675) Hist. gén. des voyages, tome XXIV, pag. 4 et suiv. — Description de l empire de la Chine, par le ï. Duh.vlde, loiue III, éJil. in-i".
vos, nous en examinerons ensuite les con séquences.