‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 9 sur 264 · LA PETITE FILLE GROGNON · texte numérisé non relu

LA PETITE FILLE GROGNON

0 vous, enfans, qui avez eu le malheur de contracter une habitude vicieuse! c'est pour votre consolation et pour votre encouragement que je vais raconter l'histoire suivante. Vous y verrez qu'il est possible de se corriger, lorsqu'on en prend au fond de sou cœur la courageuse résolution.

Rosalie , jusqu'à sa septième année , avait été la joie de ses païens. A cet âge, où la lumière naissante de la raison commence à nous découvrir la laideur de nos défauts, elle en avait pris un au contraire, qu'on ne peut mieux vous peindre, qu'en vous rappelant ces petits chiens hargneux qui grognent sans cesse , et qui semblent toujours prêts a se jeter sur vos jambes pour les déchirer.

Si l'on touchait , par mégarde, à quelqu'un de 'es joujoux, elle TOUS regardait de travers . e$ murmurait un quart d'heure entre ses dents.

Lui faisait-on quelque léger reproche?

elle se levait, trépignai I des pieds . renversaii leschaises ci les fauteuils.

Sou père, sa mère . personne, dans la maison, ne pouvail plus la souffrir.

Il est bien vrai qu'elle se repentait quelquefois de ses fautes. Elle répandait même souvent des larmes secrètes, en se voyant devenue un objet d'aversion pour tout le monde . jusqu'il ses païens; mais l'habitude l'emportait bientôt, et son humeur devenait de jour en jour plus acariâtre.

Un soir (c'était la veille du jour des etrennes), elle vit sa mère qui passait dans son appartement, en portant une corbeille sous sa pelisse.

Rosalie voulait la suivre : madame de Fougères lui ordonna de rentier dans le salon. Elis prit a ce sujet la mine lapins grogneuse qu'elle eût jamais eue, et ferma la porte si rudement, qu'on entendit craquer tous les vitrages des croisées.

Lue demi-heure après , sa mère lui lit dire de passer chez elle. Quelle fui sa surprise de voir la chambre éclairée de vingt bougies, et la laide rouverte des joujoux les plus hrillans! Elle ne put proférer une parole. transportée, comme elle l 'était , de joie et d'admiration.

Approche. Rosalie, lui dit sa mère,

L AMI DES EN FANS

et lis sur ce papier pour qui toutes ces choses sont destinées.

Rosalie s'approcha , et vit au milieu de ces joujoux un billet ouvert. Elle le prit, et y lut, en grosses lettres, les mots suivans :

Pour une aimable petite fille , en récompense de sa douceur.

Elle baissa les yeux , et ne dit mot.

Eh bien! Rosalie, à qui cela est-il destiné? lui dit sa mère. Ce n'est pas a moi, répondit Rosalie , et les larmes lui vinrent aux yeux.

Voici encore un autre billet, reprit madame de Fougères , vois s'il ne serait pas question de toi dans celui-ci.

Rosalie prit le billet , et lut :

Pour une petite fille grognon, qui reconnait ses défauts, et qui, en commençant une nouvelle année, va travailleras'en corriger.

Oh! c'est moi, c'est moi, s'écria-t-elle, en se jetant dans les bras de sa mère, et en pleurant amèrement.

Madame de Fougères versa aussi des larmes, moitié de chagrin sur les défauts de sa fille, et moitié de joie sur le repentir qu'elle eu témoignait.

Allons , lui dit-elle , après un moment de silence , prends donc ce qui t'appartient ; et que Dieu , qui a entendu ta résolution , te donne la force de l'exécuter.

Non , ma chère maman , répondit Rosalie ; tout cela n'appartient qu'à la personne du premier billet. Gardez-le-moi jusqu'à ce que je sois cette personne.

C'est vous qui me direz quand je le serai devenue.

Cette réponse fit beaucoup de plaisir à madame de Fougères. Elle rassembla aussitôt les joujoux , les mit dans une commode , et eu présenta la clé à Rosalie , en lui disant : Tiens, ma chère fille, tu ouvriras la commode quand tu jugeras toi-même qu'il en sera temps.

Il s'était déjà écoulé près de six semaines , sans que Rosalie eût eu le moindre accès d'humeur.

Elle se jeta un jour au cou de sa mère, et lui dit d'une voix étouffée : Ouvriraije la commode, maman? — Oui, ma fille, tu peux l'ouvrir, lui répondit madame de Fougères , en la serrant tendrement dans ses bras. Mais, dis-moi donc, comment as-tu fait pour vaincre ainsi ton caractère?— Je m'en suis occupée sans cesse, lui répliqua Rosalie. Il m'en a bien coûté ; mais tous les matins et tous les soirs, cent fois dans la journée , je priais Dieu de soutenir mon courage.

Madame de Fougères répandit les plus douces larmes. Rosalie se mit eu possession des joujoux , et bientôt après , des cœurs de tous ses amis.

Sa mère raconta cet heureux changement en présence d'une petite fille qui avait le même défaut. Celle-ci en fut si frappée , qu'elle prit sur-le-champ la résolution d'imiter Rosalie, pour devenir aimable comme elle.

Ce projet eut le même succès. Ainsi , Rosalie ne fut pas seulement plus heureuse pour elle-même , elle rendit aussi heureux tous ceux qui voulurent profiter de son exemple.

Quel enfant bien né ne voudrait pas jouir de cette gloire et de ce bonheur ?

I, AMI DES E.NFAXS.

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