‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 100 sur 264 · ABEL · texte numérisé non relu

ABEL

Le petit Abel , a peine âgé de huit ans, venait de perdre sa mère. Il en fut si affligé , que rien ne pouvait lui rendre la gaité si naturelle à son âge. Sa tante fut obligée de le prendre chez elle, de peur qu'il n'aigrit encore, par sa tristesse , la douleur inconsolable de son père.

Ils allaient cepeudant le voir quelquefois. Abel quittait alors ses habits de deuil; et quoiqu'il eût le chagrin dans le cœur , il s'efforçait de prendre une figure joyeuse. M. Duval était sensible a cette attention délicate de son fils ; mais il n'en ressentait qu'avec plus d'amertume le malheur d'avoir perdu la mère de cet aimable

enfant ; et son désespoir le poussait à grands pas vers le tombeau.

Il y avait près de quinze jours qu'Abel n'était allé le voir. Sa tante, sous différens prétextes , avait toujours éludé ses instances. M. Duval était dangereusement malade. Il n'osait demander à embrasser son fils , craignant de lui porter un coup trop douloureux par le spectacle de son état. Ces combats paternels, joints à la violence de ses regrets , abattirent tellement ses forces, que bientôt il ne resta plus aucune espérance de guérison. Il mourut en effet le dernier jour do l'année.

L AMI DES BNFANS.

Le lendemain Abel s'était éveillé de bonne heure , et il tourmentait sa tante , pour qu'elle le menât souhaiter la bonne année à son père. Il vit qu'on lui faisait reprendre ses habits de deuil.

abel. — Pourquoi ce vilain noir aujourd'hui que nous allons chez mon papa? Qui est donc mort encore?

Sa tante était si affligée , qu'elle n'eût pas la force de lui répondre.

abel. — Eh bien ! si vous ne voulez pas me le dire , je le demanderai a mon papa.

La bonne dame ne put pas y tenir plus long-temps : et laissant éclater sa douleur : C'est lui. c'est lui qui est mort, ditelle.

abel. — Il est mort ! 0 mon Dieu , avez pitié de moi! C'est d'abord maman, et ensuite mon papa ! Pauvre petit enfant abandonné que je suis, sans père ni mère ! 0 mon papa ! 0 maman !

Abel , à ces mots, tomba évanoui dans les bras de sa tante , qui eut beaucoup de peine a le faire revenir.

Ne t'afflige pas, lui disait-elle, tes parons te restent encore.

abel. — Et où donc? Où les retrouver?

sa tante. — Dans le ciel, auprès du bon Dieu. Ils se trouvent heureux dans cette place , et ils auront toujours l'œil ouvert sur leur enfant. Si tu es sage , honnête et laborieux , ils prieront le Seigneur de te bénir. Le Seigneur n'a jamais abandonné personne, et sûrement il prendra soin de toi. C'est la dernière prière que ton papa lui fit hier au soir en mourant.

abei . — Hier au soir ! quand je me réjouissais de l'aller embrasser aujourd'hui ! Hier au soir! il n'est donc pas encore à l'église? 0 ma tante! je veux le voir avant qu'on l'y porte. Il n';i pas voulu me faire ses adieux. Ah ! il craignait de m'affliger, et je l'aurais peut-être

affligé moi-même. Mais a présent que je ne lui causerai plus de peine , je veux le voir pour la dernière fois. Ma tante , ma chère tan'e , je vous en supplie !

sa tante. — Eh bien ! mon ami, nous irons , pourvu que tu sois tranquille. Tu vois , à mes larmes, combien je suis désolée d'avoir perdu ton père. Il m'a fait du bien toute sa vie. J'étais pauvre , et je ne subsistais que par ses secours. Tu vois cependant que je me résigne a la providence. Elle veille pour nous. Tranquillise-toi, mon petit ami.

abel. — Il faut bien que je me tranquillise. Mais, ma tante, menez-moi donc voir encore mou papa.

Sa tante le prit par la main , et ils sortirent. Le jour était sombre; il tombait un brouillard épais: Abel marchait eu pleurant.

Lorsqu'ils arrivèrent devant la maison , ils la trouvèrent tendue de noir. Le cercueil était sur la porte. Tous les amis de M. Duval étaieut autour de lui. Ils pleuraient , ils sanglotaient , ils disaient tous que sa vie avait été pleine d'honneur et de probité. Le petit Abel fendit la presse , et se jeta sur le cercueil. D'abord il ne put proférer une seule parole ; enfin, il releva sa tête en s'écriant : 0 mon papa ! regarde comme ton petit Abel pleure sur loi. Tu me consolais, lorsque maman mourut ; et ponrtant tu pleurais toimême. Je ne t'ai plus aujourd'hui pour me consoler de t'avoir perdu. 0 mon papa , mon bon papa !

Il ne put en dire davantage, suffoqué par la douleur. Sa bouche était ouverte . et sa langue restait immobile. Ses yeux tantôt fixes, tantôt hagards, n'avaient plus de larmes. Sa tante eut besoin de toutes ses forces pour l'arracher avec violence du cercueil , tant il le tenait embrassé. Elle le conduisit chez une voisine. et la pria de le garder jusqu'après l'enterrement de son père. Elle n'osait le

L'AMI DES E.NFANS.

prendre avec elle pour l'accompagner.

Bientôt les cloches sonnèrent l'heure des funérailles. Abel les entendit. La femme qui le gardait était sortie un moment de la chambre. 11 s'élance hors de la maison , et court à l'église. Les prêtres achevaient les prières des morts. On descendait le cercueil eu silence. Un cri se fait entendre : Enterrez-moi avec mon papa. Abel s'était précipité dans la fosse.

Comme tout le monde fut effrayé !

On le retira pâle , défait, tout meurtri, et on l'emporta hors de l'église.

Il fut près de trois jours dans une défaillance eoutinuelle. Sa tante ne le faisait revenir à lui , par intervalles , qu'en lui parlant de son père. Enfin, sa première douleur se calma. 11 ne pleurait plus; mais il était encore bien chagrin.

M. Frémont , riche marchand de la ville , entendit parler de cette déplorable aventure. M. Duval ne lui avait pas été

inconnu. 11 alla chez sa sœur pour voir le petit orphelin. Il fut touché de sa tristesse , le prit dans sa maison , et lui tint lieu de père. Abel s'accoutuma bientôt à se regarder comme son fils ; et il gagnait tous les jours quelque chose dans sa tendresse. A l'âge de vingt ans, il gouvernait déjà tout le commerce de son bienfaiteur , et le faisait prospérer avec tant d'habileté, que M. Frémont crut devoir lui céder la moitié des profits , et lui donner sa fille en mariage. Abel avait toujours soutenu sa tante de ses économies ; eut le bonheur de la faire jouir d'une douce aisance dans sa vieillesse. Jamais le premier jour de l'an n'approchait, qu'il ne fût saisi d'une espèce de fièvre , en se rappelant ce qu'il avait une fois éprouvé à cette époque. Et il avouait que c'était aux sensations dont il était alors affecté , qu'il devait les principes de courage , d'honneur et de droiture qu'il suivit dans le long cours de sa vie.

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