LES CAQUETS
Aurélie, quoique d'un naturel assez doux , avait contracté un défaut bien cruel : c'était de rapporter publiquement tout ce qu'elle croyait remarquer de mauvais dans les autres. L'inexpérience de son âge lui faisait souvent interprêter d'une manière fâcheuse les actions les plus innocentes. Un seul mot, une apparence légère lui suffisaient pour former d'injustes soupçons; et à peine venaientils de s'établir dans son esprit, qu'elle courait les répandre comme des faits avérés. Elle y ajoutait même quelquefois les circonstances que lui avait prêtées son imagination , pour se rendre la chose vraisemblable à elle-même. Vous devez penser aisément combien de maux furent
produits par ses récits indiscrets. D'abord toutes les familles de son quartier furent brouillées ensemble. La division se répandit ensuite dans chacune d'elles en particulier. Les maris et les femmes , les frères et les sœurs , les maîtres et les domestiques étaient dans un état de guerre continuel. La confiance était soudain bannie des sociétés où la petite fille entrait avec sa mère. On n'osait plus se permettre devant elle le moindre épanchement. Les personnes d'un caractère faible tremblaient en sa présence, et n'en étaient pas plus disposées à l'aimer. Celles qui avaient plus de fermeté dans l'esprit , lui adressaient des reproches terribles. On en vint bientôt à lui fermer
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L AMI DES EXFAXS.
loutes les maisons do la ville , comme à une malheureuse créature atteinte de la peste. Mais ni la haine, ni les humiliations ne pouvaient la corriger d'un défaut dont l'habitude s'était déjà profondément enracinée dans son esprit. J
Celte gloire était réservée à Dorothée, sa cousine , la seule qui voulût encore recevoir ses visites , ou répondre à ses invitations , dans l'espérance de leur ramener d'un penchant qui l'entraînait au malheur de sa vie entière.
Aurélie était allée un jour la voir, et avait passé une heure ou deux à lui raconter des histoires malignes de toutes les jeunes demoiselles de sa connaissance, malgré le dégoût que Dorothée témoignait à l'écouter. Maintenant , ma petite cousine, lui dit-elle, lorsqu'elle eut fini faute de respiration , fais-moi aussi des histoires à ton tour. Tu vois une compagnie assez ridicule pour être en fonds d'anecdotes plaisantes.
Ma chère Aurélie, lui répondit Dorothée, lorsque je vois mes amies, je me livre toute entière au plaisir de leur société , sans perdre ma joie à remarquer leurs défauts. J'en reconnais d'ailleurs un si grand nombre en moi-même , que je n'ai guère le temps de m' embarrasser de ceux des étrangers. Comme j'ai besoin de leur indulgence , je leur accorde toute la mienne. J'aime mieux fixer mon attention sur leurs bonnes qualités, afin de tâcher de les acquérir. Il me semble qu'il faut n'avoir rien à éclairer dans son propre cœur , pour porter le flambeau dans celui des autres. Je te félicite de cet état de perfection dont je suis malheureusement bien éloignée. Continue, ma chère cousine, ces nobles fonctions d'un censeur charitable, qui veut rappeler le genre humain à la vertu , en lui montrant la laideur du vice. Tune peux manquer de recueillir une bienveillance universelle pour des travaux si généreux.
Aurélie qui se voyait devenue l'objet de la haine publique, sentit aisément les railleries piquantes de sa cousine. Elle commença , d'ès ce moment , à faire des réflexions sérieuses sur le danger de ses indiscrétions. Elle frémit d'horreur sur elle-même , en retraçant devant ses yeux tous les maux qu'elle avait causés , et résolut d'en arrêter le cours. Elle eut bien de la peine à se défaire de la coutume qu'elle avait prise , d'envisager les choses du côté seul qui pouvait fournir matière à des interprétations défavorables. Mais quelles difficultés peuvent résister à une Terme et courageuse résolution ? Elle parvint enfin à ne tourner la pénétration de son esprit observateur , que vers les objets dignes de ses éloges; et les jouissances odieusesde la malignité furent remplacées par une satisfaction bien plus pureet bien plus flatteuse. Elle était la première à présenter toutes les actions équivoques sous un point de vue qui les fit excuser. Lorsqu'elle ne pouvait se les offrir 'a elle-même avec des couleurs favorables, peut-être , se disait-elle , ne sais-je pas loutes les circonstances de celte aventure. On a eu sansdoutedesmotifslouablesquej'ignore.
Enfin, s: le cas n'était susceptible d'aucune indulgence, elle plaignait le coupable, rejetait sa faute sur une trop grande précipitation, ou sur l'iguorance du mal qu'il pouvait commettre.
Cependant elle fut bien long-temps encore à regagner les cœurs qu'elle avait aliénés. Elle était déjà parvenue à l'âge de s'établir, et personne ne se présentait pour l'épouser. On l'avait évitée avec tant de soin pendant des années entières, qu'on avait insensiblement perdu son souvenir, comme si sa carrière eût été finie pour le monde.
Elle se croyait déjà abandonnée , et réduite à passer sa vie dans une triste solitude, privée des plaisirs d'un heureux Qiariage, <'t d'une société choisie d'amis;
L AMI DES ENFAXS.
lorsqu'un étranger fort riche , adressé à son père, l'ayant un jour entendue prendre le parti d'un absent qu'on accusait , fut si touché de la bonté d'un caractère qui sympathisait avec le sien , qu'il crut avoir trouvé la femme la plus propre à faire son bonheur. Il demanda sa main à ses parens, et mit à ses pieds la disposition de son cœur et de sa fortune.
Aurélie de plus en plus convaincue ,
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par une double expérience , des désagrémens attachés au penchant cruel de dévoiler les fautes de ses semblables , et de la joie délicieuse qu'on trouve dans sa propre estime et dans celle des gens de bien , en excusant , par une tendre in dulgence, les faiblesses de l'humanité , propose tous les jours son exemple à ses enfans, pour les garantir du malheur dont elle était prête à devenir la victime.
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