LE FORGERON
Monsieur de Cremy passant vers minuit devant l'atelier d'un pauvre forgeron , entendit les coups redoublés de son marteau. Il voulut savoir ce qui le retenait si tard à l'ouvrage, et s'il ne pouvait gagner sa vie du labeur de la journée , sans le prolonger si avant dans la nuit.
Ce n'est pas pour moi que je travaille, répondit le forgeron , c'est pour un de
mes voisins qui a eu le malheur d'être incendié. Je me lève deux heures plutôt, et je me couche deux heures plus tard tous les jours , afin de donner à ce pauvre malheureux de faibles marques de mon attachement. Si je possédais quelque chose , je le partagerais avec lui ; mais je n'ai que mon enclume , et je ne puis pas îa vendre , car c'est elle qui me fait vivre. En la frappant chaque jour
L AMI DES E.NFANS.
qualre heures de plus qu'a l'ordinaire , cela fait par semaine la valeur de deux journées dont je puis céder le produit. Dieu merci , la besogne ne manque pas dans cette saison ; et quand on a des bras, il faut bien les faire servir à secourir son prochain.
Voi^à qui est fort généreux de votre part , mon enfant , lui dit M. de Cremy ; car , selon toute apparence , votre voisin ' ne pourra jamais vous rendre ce que vous lui donnez.
Hélas ! monsieur , je le crains pour lui plus que pour moi ; mais je suis bien sûr qu'il en ferait autant, si j'étais a sa place.
M. de Cremy ne voulut pas le détourner plus long-temps de ses occupations ; et lui ayant souhaité une bonne nuit, il le quitta. Le lendemain , ayant tiré de ses épargnes une somme de six cents livres , il la porta chez le forgeron , dont il voulait récompenser la bienfaisance , afin qu'il pu t tirer son fer de la première main , entreprendre de plus grands ouvrages , et mettre ainsi en réserve quelques de-
niers du fruit de son travail pour les jours de sa vieillesse
Mais quelle fut sa surprise , lorsque le Forgeron lui dit: Reprenez votre argent, monsieur. Je n'en ai pas besoin, puisque je ne l'ai pas gagné. Je suis en état de payer le fer que j'emploie ; et s'il m'en faut davantage , le marchand me le donnera bien sur mon billet. Ce serait, de ma part , une grande ingratitude, de vouloir le priver du gain qu'il doit faire sur sa marchandise , lorsqu'il n'a pas craint de m'en avancer pour cent écus, dans le temps où je ne possédais que l'habit que j'ai sur le corps. Vous avez un meilleur usage a faire de cette somme , en la prêtant sans intérêt au pauvre incendié. Il pourra , par ce moyen , rétablir ses affaires ; et moi , je pourrai dormir alors tout mon saoul.
M. de Cremy n'ayant pu , malgré les plus vives instances , le faire revenir de son refus , suivit le conseil qu'il lui avait donné ; et il eut le plaisir de faire le honneur d'une personne de plus que dans le premier projet de son cœur généreux.