‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 102 sur 264 · LE GRAND JARDIN · texte numérisé non relu

LE GRAND JARDIN

Monsieur Sage n'avait reçu de ses pvres qu'une fortune bornée, mais à laquelle il avait su toujours conformer ses goûts et ses désirs ; et quoiqu'il fût obligé de se priver de bien des choses dont il voyait les autres jouir en abondance, jamais un senlimeut jaloux n'avait troublé l'égalité de son humeur et la paix de son ame.

Le seul regret qu'il eût éprouvé dans le cours de sa vie, était celui d'une épouse vertueuse que la mort avait frappée dans ses bras. Un fils , tout jeune encore , restait seul pour le consoler ; et le bonheur de cet enfant devint l'objet de tous ses soins.

Philippe tenait de la nature une imagination très sensible , par laquelle son père avait trouvé le secret de former de bonne heure sa raison. C'était en lui montrant tous les objets sous leur vrai point de vue. qu'il lui en avait donné les premières idées. Par une suite d'images fortes, présentées avec ordre, et dans un moment choisi pour leur effet , il avait déjà fait prendre a ses réflexions un caractère de justesse et de profondeur.

Satisfait de son sort . ce père tendre voulait surfout inspirera son fils les principes auxquels il devait le calme de sa vie et la sérénité de son cœur. Oui, se

L AMI DES BMFANS.

disait-il à lui-même , si je puis l'accoutumer à être content de ce qu'il possède, et à ne pas attacher un grand prix à ce qu'il ne peut obtenir , j'aurai travaillé plus utilement pour sa félicité que si je lui laissais un immense trésor.

Occupé sans cesse de celte importante leçon , il mena un jour son fils , pour la première fois , dans un magnifique jardin ouvert au public. Philippe, dès l'entrée , fut saisi d'un sentiment de surprise et d'admiration. L'éclat et le parfum des fleurs, la profusion des statues, la largeur imposante des allées , l'affluence d'hommes et de femmes qui se promenaient , superbement vêtus , sous des voûtes de verdure, les mouvemens confus de cette foule empressée, le murmure de leurs discours , le bruit des jets d'eau et des cascades, tout plongeait ses esprits dans une rêverie profonde. Il promenait ses yeux d'un air égare, et frappait dans ses mains. Son père , le voyant bien pénétré de toutes ces impressions, l'emmena dans un bosquet plus solitaire, pour rendre un peu de repos à ses sens trop vivement émus. Il lui proposa ensuite dp prendre quelques rafraîchissemens. Philippe y consentit avec joie; et, lorsqu'il eut satisfait son appétit : Mon papa , dit-il , comme on est bien ici I Ah ! si nous avions un aussi beau jardin !

Àvez-vous fait attention au nombre de voitures qu'il y avait à la porte ? Et tous ces gens qui se promènent là-bas, comme ils sont richement habillés) Je voudrais bien savoir pourquoi nous sommes obligés de vivre avec tant d'épargne, lorsque les autres ne se refusent rien? Je commence à voir que nous sommes pauvres. Mais pourquoi les autres sont-ils riches? Ils ne sont certainement pas plus honnêtes gens que nous deux.

Tu parles comme un enfant, lui répondit son père : je suis très - riche , moi.

Philippe. — Où sont donc vos richesses ?

M. sage. — J'ai un jardin beaucoup plus grand que celui-ci.

Philippe. — Vous, mon papa? Oii !

je voudrais bien le voir.

m. sage. — Suis-moi , je vais te le montrer.

Il prit sou fils par la maiu , et le conduisit dans la campagne. Us montèrent sur une colline du haut de laquelle s'étendait une perspective admirable. A droite , on découvrait une vaste forêt dont les extrémités se perdaient dans l'horizon. A gauche, on voyait s'entrecouper, dans un agréable mélange, de rians jardins, de vertes prairies, et des champs couverts de moissons dorées. Au pied de la colline serpentait un vallon , arrosé dans toute sa longueur par mille petits ruisseaux. Tout ce paysage était animé. Dans son immense étendue , on distinguait des pêcheurs qui jetaient leurs filets, des chasseurs qui poursuivaient des ce;fs fugitifs avec leurs meutes aboyantes, des jardiniers qui remplissaient leurs corbeilles d'herbages et de fruits, des bergers qui conduisaient leurs troupeaux au son des musettes, des moissonneurs qui chargeaient des chariots de leurs dernières gerbes , et les précédaient en dansant autour de leurs bœufs. Ce tableau délicieux captiva lung-temps , dans une extase muette , les regards de M. Sage et de son fils. Celui-ci, rompant enfin le silence , dit à son père :

Mon papa, arriverons-nous bientôt a notre jardiu?

M. sage. — Nous y sommes, mon ami.

Philippe. — Mais ceci n'est pas un jardin , mon papa , c'est une colline.

m. sage. — Regarde aussi loin que tu pourras voir autour de toi , voilà mon jardin. Cette forêt , ces champs , ces prairies , tout cela m'appartient.

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