‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 103 sur 264 · I. AMI DES ENFAX · texte numérisé non relu

I. AMI DES ENFAX

PJULIPPB. — A VOUS? C'est VOUS 1110-

i]iier do moi.

m. sage. — Je ne me moque point. Je vais te faire voir tout à l'heure que j'en dispose en maître.

Philippe. — Je serais charmé d'en être hien sûr.

m. sage. — Si tu avais tout ce pays, dis-moi qu'en ferais-tu?

Philippe. — Ce que l'on fait d'un bien qui est à soi.

m. sage. — Mais quoi encore? Philippe. — Je ferais abattre des arbres dans la forêt pour me chauffer cet hiver , j'irais h la chasse du chevreuil , je pécherais du poisson , j'élèverais des troupeaux de bœufs et de brebis, et je recueillerais les riches moissons qui couvrent ces campagnes.

m. sage. — Voilà un plan qui me paraît bien entendu ; et je me félicite de ce que nous nous rencontrons dans nos idées. Tout ce que tu voudrais faire , je le fais déjà , moi.

Philippe. — Comment cela donc?

m. sage. — D'abord, j'envoie couper <lans celte forêt tout le bois dont j'ai besoin.

Philippe. — Je ne vous ai jamais vu donner vos ordres.

M. sage. — C'est qu'on a l'avisement de les prévenir. Tu sais qu'il y a du feu toute l'année dans notre cuisine , et tout l'hiver dans nos appartenons. Eh bien ! c'est du bois que j'en tire.

Philippe. — Cela peut être ; mais il faut le payer.

m. sage. — Si j'étais celui que lu crois le véritable propriétaire de cett6 forêt , ne serais-je pas obligé de le payer tout de même?

Philippe. — Non , sans doute : on vous l'apporterait , sans que vous eussiez rien h débourser.

m. sage. — Tu crois cela ? Je pense , au contraire, qu'il me reviendrait peut-

être plus cher. Car, alors, u aurais-je pas à payer des gardes pour veiller à ma forêt , des maçons pour l'enclore de murs , des bûcherons pour y exploiter les arbres ?

Philippe. — Passe pour cela ; mais vous ne pouvez pas y aller chasser.

M. sage. — Et pourquoi veux-tu que -je chasse?

Philippe. — Pour avoir votre provision de gibier.

m. sage. — Est-ce que nous pourrions manger un cerf ou un chevreuil à nous deux ?

Philippe. — Il faudrait être de bon appétit.

m. sage. Ne pouvant aller moi-même a la chasse , j'y envoie des chasseurs pour moi. Je leur donne rendez -vous à la halle, où ils m'apportent tout ce qui m'est nécessaire.

Philippe. — Pour votre argent.

m. sage. — D'accord; mais c'est encore pour moi une bonne affaire, car je n'ai point de gages a leur payer, je n'ai besoin de leur fournir ni poudre , ni plomb , ni fusil. Tout ces furets, ces braques , ces chieus courans , Dieu merci , ce n'est pas mon pain qu'ils dévorent.

Philippe. — Sont-elles aussi à vous , ces vaches et ces brebis qui paissent làbas dans la prairie?

m. sage. — Vraiment oui : ne mangestu pas tous les jours du beurre et du fromage ? C'est elles qui me les fournissent.

Philippe. — Mais , mon papa , si tous ces troupeaux , si toutes ces petites rivières sont à vous , pourquoi n'avonsnous pas à noire table de grands plais de \ iandes et de poissons , comme les gens riches?

m. sage. — Est-ce qu'ils mangent tout ce qu'on leur sert?

Philippe. — Non, mais ils peuvent choisir sur la lubie

i. \M1 DES £>FA>».

m. sage. — Et moi , je fais mon choix avant de m'y mettre. Tout le nécessaire m'appartient. Le superflu , il est vrai , n'est pas à moi; mais qu'en ferais -je s'il m'appartenait? lime faudrait aussi un estomac superflu.

Philippe. — Les gens riches font bonne chère , et vous n'en faites pas.

m. sage. — Je la fais bien meilleure.

J'ai une sauce qui leur manque presque toujours dans leurs grands festins, c'est le bon appétit.

Philippe. — Et de l'argent pour satisfaire mille petites fantaisies, en avezvous autant qu'eux?

m. sage. — Bien davantage, car je n'ai pas de fantaisies.

Philippe. — Il y a pourtant du plaisir a les contenter.

m. sage. — Cent fois plus encore à être content : et je le suis.

Philippe. — Mais enfin le bon Dieu les aime plus que vous , puisqu'il leur a donné de grands trésors d'or et d'argent ?

m. sage. — Philippe , te souviens-tu de cette bouteille de vin muscat que nous bûmes l'autre jour que nous avions prié ton oncle à dîner ?

Philippe. — Oui , mon papa , vous eûtes la bonté de m'en donner un petit verre presque tout plein.

m. sage. — Tu vins m'en demander une seconde fois. J'aurais bien pu t'en donner, puisqu'il en restait encore. Pourquoi ne t'en donnai-je pas?

Philippe. — C'est que vous aviez peur que cela ne me fit mal.

m. sage. — Je me souviens de te l'avoir dit. Penses-tu que j'eusse raison?

Philippe — Oui, mon papa; je sais que vous m'aimez . et que vous ne cherchez que mon bonheur. Ainsi , vous ne m'auriez pas refusé un peu de vin muscat si vous aviez pensé que cela pût me faire du plaisir sans m'incommoder.

il. sage. — Et crois-tu que le bon Dieu ait moins de tendresse pour toi que moimôme?

Philippe. — Non, mon papa, je ne puis le croire; vous m'avez raconté tant de merveilles de sa bonté !

m. sage. — D'un autre côté , crois-tu qu'il lui fût difficile de te donner de grandes richesses ?

Philippe. — Oh ! non ; pas plus qu'à moi de faire présent à quelqu'un d'une poignée de sable.

m. sage. — Eh bien ! si, pouvant t'en donner, il ne t'en donne pas , et que cependant il t'aime , que dois-tu penser de son refus?

Philippe. — Que les richesses que je lui demande pourraient m'être dangereuses.

m. sage. — Cela te paraît-il assez clair ?

Philippe. — Oui, mon papa, je n'y vois rien à dire: cependant....

m. sage. — Pourquoi secoues-tu la tête ? Tu as certainement encore quelque poids sur le cœur , dis-le-moi.

Philippe. — Je pense que , malgré vos raisons, il n'est pas à vous , tout ce pays-là.

m. sage. — Et pourquoi le penses-tu?

Philippe. — Parce que vous ne pouvez pas en jouir comme vous le voulez.

m. sage. — Connais-tu M. Richard?

Philippe. — Si je le connais? Oh dame ! c'est lui qui a de beaux jardins!

m. sage. — Et peut-il en jouir comme il veut?

Philippe. — Ah ! le pauvre homme!

il ne le peut guère; il n'ose pas manger seulement une grappe de chasselas.

m. sage. — 11 en a cependant dans son jardin des treilles superbes.

Philippe. — Oui, vraiment ; mais cela l'incommode.

m. sage. — Tu vois donc qu'on peut posséder beaucoup de choses , et cepeu-

in;

il.mt n'oser en jouir comme on veut. Je n'ose jouir de mon jardin comme je le voudrais, parce que ma fortune ne me le permet pas : et M. Richard n'ose jouir a son gré du sien . parce cpje sa santé le ,ui défend. Je suis encore le plus heureux.

Philippe. — Mon papa, vous aimez à monter à cheval , n'est-il pas vrai ?

m. sage. — Oui , cet exercice me fait beaucoup de bien , lorsque j'ai le temps de le prendre.

Philippe. — Ëh bien ! si cette prairie est a vous , pourquoi n'en récoltez-vous pas le foin pour en nourrir un cheval?

m. sage. — C'est ce que je fais. Celte meule de foin que tu vois la-bas est peutêtre pour celui que je monte.

Philippe. — Vous n'en avez pourtant pas dans votre écnrie.

m. sage. — Dieu me préserve de cet embarras !

Philippe. — Oui , mais aussi vous ne le montez pas lorsque vous voulez !

m. sage. — Tu le trompes : car je suis assez sage pour ne le vouloir que lorsque j'en ai besoin ; et alors, je me le procure pour un écu. Dieu merci, je peux en faire la dépense.

Philippe. — Croyez-vous qu'il ne vous serait pas bien plus commode d'avoir deux beaux chevaux gris pommelés pour vous traîner dans un bon carrosse ?

m. sage. — Cela serait assez doux.

Mais quand je pense a tous les inconvéniens d'une voiture, au besoin que l'on a sans cesse du sellier , du charron et du maréchal , à la dépendance où l'on vit de li gantées ses chevaux, et de l'exactitude <|r son cocher, aux risques infinis dont on est menacé a chaque pas . aux suites tiinestes de la mollesse, dont on prend le goûl , en vérité je n'ai pas de regret de ne faire usage que de mes jambe». Elles m'en dureront plus long-temps. Mais

L AMI DES EXFANS.

voilà le soleil qui se couche; il est temps de nous retirer. Allons, mon ami, n'estu pas content d'avoir vu mon domaine ?

Philippe. — Ah ! m.">n papa . je le serais bien davantage si tout cela était réellement à vous.

M. Sage sourit a son fils ; et, le prenant ,par la main , il descendit avec lui de la colline. Ils passaient auprès d'une prairie , qu'ils avaient prise d'en haut pour un étang parce qu'elle était couverte d'eau. Ah! mon Dieu, s'écria AI. Sage; vois-tu ce pré qui ne fait plus qu'une mare? 11 faut que le ruisseau voisin se soit débordé avant la fenaison. Toute la récolte de foin est perdue pour cette anuée.

Philippe. — Celui à qui appartient cette prairie sera , je crois , bien triste quand il verra tout son foin gâté.

m. sage. — Encore s'il en était quitte pour cela! Mais il faudra faire des réparations aux digues du ruisseau, construire peut-être une nouvelle écluse. Il sera bien heureux s'il n'y dépense pas le produit de dix années de sa prairie.

Philippe. — C'est un drôle de bonheur que celui-là 1

m. sa(;e. — Il me semble qu'il y avait ici près un moulin.

Philippe. — Il y est aussi toujours , mon papa. Tenez, le voyez-vous?

m. sage. — Tu as raison , je le vois h présent. C'est que je ne l'entendais pas aller. 0 mon Dieu! je parie que l'inondation en a emporté les rouages. Voyons. Justement, le voilà tout délabré. Que deviendra le malheureux propriétaire? Il faut qu'il soit bien riche pour résister à toutes ces pertes.

Philippe. — Je le plains de tout mon ■BOT. Mais, mon papa, la journée des ouvriers est finie . potir<|iioi les maçons de meurenl-ils encore à I ouvrage?

m. sAci.. — Je n'en sais rien. Il n'y a

L AMI DES ENFAXS.

qu'à le leur demander. Mon ami, voudriez-vous bien nous dire pourquoi vous •estez si tard au travail ?

le maçon. — Monsieur , nous y passerons encore toute la nuit. Hier , dans l'obscurité , des voleurs vinrent abattre ce pan de muraille pour entrer dans le parc , et voler les meubles d'un pavillon qu'on venait de faire construire. Ou ne s'en est aperçu que ce matin ; et il est fort heureux qu'on ne les ait pas pris sur le fait.

si. sage. — Et comment donc cela?

le maçon. — C'est qu'on a trouvé dans le parc des mèches qu'ils y avaient répandues , apparemment pour mettre le feu à la forêt, si on était venu les surprendre, afin de se sauver à la faveur du tumulte et de la confusion de l'incendie. Le propriétaire de cette terre est encore, comme vous voyez , fort heureux dans son malheur, car il aurait pu perdre toute sa forêt, au lieu qu'il ne lui en coûtera que les réparations de sa muraille , la dépense d'un garde de plus pour veiller la nuit , et la perte des meubles de son pavillon , qui , à la vérité , étaient fort précieux.

Mon fils, dit M. Sage a Philippe, après avoir fait quelques pas en silence , que dis-tu de tous ces malheurs ? Te causentils beaucoup de chagrins?

Philippe. — Pourquoi m'en chagriner, mon papa ? Je ne souffre en rien de ces pertes.

m. sage. — Mais si cette terre t'appartenait de la même manière que les jardins de M. Richard lui appartiennent, et qu'en te promenant aujourd'hui, tu eusses vu tes prairies inondées, ton moulin emporté, un pan de la muraille de ton parc démoli , et ton pavillon mis au pillage , t'en retournerais-tu à la maison aussi tranquille que tu me parais l'être?

Philippe. — Mon Dieu, non ! .léserais

au contraire bien triste d'essuyer de si grandes disgrâces en un jour.

m sage. — Et si tu avais tous les jouis de semblables disgrâces a souffrir ou à craindre, serais-tu alors plus heureux que tu ne l'es à présent ?

Philippe. — Je serais mille fois plus malheureux.

m. sage. — Eh bien! mon ami, tel est le sort de presque tous ceux qui possèdent de grands bieis. Sans parler des soucis qui les agitent, et des besoins sans nombre qui les tourmentent , l'éclat de leur fortune devieat souvent lui-même l'origine de sa décadence. 11 suffit d'une seule année stérile , ou d'une seule méprise dans leurs avides projets , pour en entraîner le bouleversement. Comme ils craindraient de perdre de leur considération imaginaire s'ils imposaient quelques sacrifices à l'orgueil de leur luxe , plus leurs revers sont frappans , plus ils croient devoir étaler de fjste et de somptuosité pour soutenir l'opiiron de leur opulence, et rétablir un crédit imposteur. Quel est donc l'effet de cet!e misérable vanité? Leurs domestiques , frustrés du prix de leurs services, introduisent un brigandage effréné dans toute la maison. La culture de leurs biens étant négligée , ainsi que l'éducation de leur famille , leurs terres tombent en friche , et ne produisent plus que des moissons avortées ; leurs enfans, abandonnés à tous les vices, commettent des actions déshonorantes, qu'ils sont forcés d'étouffer à prix d'argent. Toutes leurs vastespossessions, saisies par d'inexorables créanciers, achèvent de dépérir sous une administration de rapine. Le gouffre des procédures eu engloutit les derniers débris. Et ces favoris de la fortune, si fiers de leurs trésors, de leurs honneurs , et des jouissances de leur mollesse, tombent toulala fois dans l'indigence, l'opprobre et le désespoir.

Philippe. — Ah ! mon papa , quel tableau venez-vous de m'offrir !

m. sagl\ — Celui qui se présente a tout moment dans la société ; et n'imagine pas qu'il y ait rien d'exagéré dans cette peinture. Je te ferai voir chaque jour dans les papiers publics : l'histoire du renversement de quelque grande maison ; leçon frappante que la Providence expose sans cesse aux regards des riches, pour les avertir du sort qui menace leur folie et leur orgueil ! Nous irons demain devant ces superhes hôtels qui excitent ton envie, je t'y ferai lire la ruine des hôtels voisins, affichée sur toutes leurs colonnes, jusqu'à ce qu'elles soient elles-mêmes enveloppées du décret de leur propre ruine. Eh ! que ne puis-je épargner a tes oreilles sensibles les cris de mille familles désolées, qui n'attestent que trop par leur désespoir ces effrayantes révolutions !

Philippe. — Eh quoi! me faudrait-il donc regarder la médiocrité de notre fortune comme un bienfait du Ciel ?

m. sage. — Oui , mon fils, si tu ez économe et laborieux , si tu sens en toi le courage de vaincre l'ambition et la cupidité , d'enchaîner tes désirs et tes espérances aux bornes de l'état que tu dois remplir. Vois s'il manque quelque chose

L AMI UES ENFANS

à mon bonheur; et voudrais-tu donc être plus heureux que ton père? Regarde l'univers entier comme ton domaine, puisqu'il te fournit, pour prix de ton travail, une subsistance honnête, et les premières douceurs de la vie. Le Ciel a placé ton habitation terrestre sur le doux penchant d'une montagne dont le sommet est escarpé, et au pied de laquelle s'étendent des marais impurs entrecoupés de mille précipices. Elève quelquefois tes yeux vers les riches et les grands , non pour envier la hauteur de leur poste , mais pour observer les orages qui grondent autour d'eux. Abaisse aussi tes regards vers le pauvre qui rampe au-dessous de toi , uon pour insulter a sa misère, mais pour lui tendre la main. Si Dieu te donne un jour des enfans, répète-leur sans cesse la leçon que tu viens de recevoir , et surtout donne-leur-en l'exemple que je t'ai donné moi-même.

Ils se trouvèrent à ces mots à l'entrée de leur maison. M. Sage se hâta de monter dans son appartement ; et s'étant précipité à genoux , il rendit grâces au Ciel, et lui offrit sa vie. Que lui restait-il à faire sur la terre? Ses jours avaient été pleins de justice et d'honneur; et en inspirant la modération a son fils , il venait de lui transmettre un riche héritage.

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