‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 104 sur 264 · LE VIEILLARD MENDIANT · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD MENDIANT

m. d'arcy, à un domestique. — Que ue faisiez-vous entrer ce bon vieillard?

le vieillard. — Monsieur , on me l'a proposé , c'est moi qui ne l'ai pas voulu.

m. d'arcy. — Et pourquoi donc?

le vieillard. — Je rougis de le dire.

Je fais une chose à laquelle je ne suis pas

accoutumé ; je viens pour demander

l'aumône.

m. d'arcy. — Vous me paraissez honnête : pourquoi rougiriez-vous d'être pauvre? J'ai des amis qui le sont . soyez de ce nombre.

le vieillard. — Pardonnez-moi, monsieur, je n'ai pas le temps.

m. d'arcy — Qu'avez-vous donc h faire?

le vieillard. -^Ce qu'il y a de plus important ici-bas :àmourir. Je peux vous le dire, puisque nous voilà seuls. Je n'ai plus que huit jours a vivre.

m. d'arcy. — Comment savcz-vous cela?

le vieillard. — Comment je le sais?

Je ne peux guère vous l'expliquer. Mais je le sais, parce que je le sens ; et cela est sûr. Heureusement personne ne perd à

IGS

L AMI DES ENFASS.

ma mort : ma lille et mon gendre me nourrissent depuis deux ans.

m. d'arcy. — Ils n'ont fait que leur devoir.

le vieillard. — J'étais assez riche pour n'avoir pas à craindre d être à chargea personne. Je prêtai mon argent a un gentilhomme qui se disait mon ami. 11 mena joyeuse vie . jusqu'à ce qu'il m'eût réduit au besoin. Pardonnez-moi, monsieur : vous êtes aussi gentilhomme ; mais je dis la vérité.

M. d'arcy. — J'ai autant de plaisir à l'entendre que vous en avez à la dire , même quand elle parlerait contre moi.

le vieillard. — J'aurais été plus sage de travailler jusqu'à la mort. Mais j'étais deveuu pâle et blême ; et je regardai ce changement comme un signe que me faisait Dieu de me reposer. Monsieur, je n'ai jamais fui le travail. Quand j'étais jeune , c'est lui qui soutenait ma santé : je n'ai pas eu d'autre médecin. Mais ce qui fortifie dans la jeunesse, épuise dans les vieux ans. Je ne pouvais plus travailler. Lorsque j'eus perdu ma fortune , je voulus reprendre mon travail ; je le voulais de tout mon cœur. Je cherchai mes bras, je ne les trouvai plus. Pardonnezmoi ces larmes de souvenir. Je n'ai jamais eu de moment plus triste que celai où je me sentis si faible.

m. d'arcy. — Vous eûtes alors recours a vos enfans?

le vieillakd. — Non , monsieur, ils \ huent au-devant de moi. Je n'avais plus qu'une fille; mais je trouvai un fils dans son mari. Tout ce qu'ils avaient semblait m'appartenîr. ils eurenl soin de moi, quoi juc je n'eusse pas un écu a leur laisser. Qui1 Dieu les fasse asseoir à sa table

céleste; comme ilô m'ont fait as ir à

leur table en ce inonde.

M. d'arcy. — Kst-ce qu'ils sent devenus aujourd'hui plus froids euvers vous ?

le vieillard. — Non , monsieur ; mais ils sont devenus pauvres eux-mêmes. Le torrent de la montagne a noyé leurs récoltes et renversé leur maison. Ils ont emprunté pour me faire vivre avec aisance jusqu'à la mort ; c'est la seule chose en laquelle ils m'aient désobéi. Je veux qu'ils trouvent au moins l'argent de mes funérailles tout prêt, pour ne pas leur jêlre à charge au-delà de ma vie. C'est pour cela que je viens demander l'aumône. Je suis un vieux homme , mais un jeune mendiant.

m. d'arcy. — Et où demeurez-vous?

le vieillard. — Pardonnez , monsieur; mais je ne le dis pas, soit pour moi, soit pour mes enfans.

m. d'arcy. — Excusez mon indiscrète curiosité. Que Dieu me punisse, si je cherche à la satisfaire !

le vieillard. — J'y compte , monsieur. Dans huit jours , regardez le ciel , vous y verrez , je l'espère , m'a demeure, qui ne sera plus secrète.

m. d'arcy, lui présentant uni poignée d'ecu*. — Prenez ceci, bon vieillard . et que Dieu soit avec vous.

le vieillard. — Tout cela . monsieur? non , ce n'était pas ma pensée Jl ne me faut qu'un écu. Le reste m'est inutile; on n'a besoin de rien dans le ciel.

m. d'arcy. — Vous donnerez le surplus à vos enfans.

le vieillard. — Que Dieu m'en préservel Mes enfans peuvent travailler; ils n'ont besoin de rieo.

m. d'arcy. — Adieu, bon vieillard :

allez vous reposer.

le vieillard, lui rendant tout .<»<»// argent , excepté un écu. — Reprenez ceci , monsieur.

m. d'arcv. — Mon ami, vous me fatttt rougir.

le vieillard. — Je rougis bien aussi, moi ! C'est déjà trop de prendre un éca.

L'AMI DES- ENFASS.

Cardez le reste pour ceux qui ont a mendier plus long-temps que moi.

m. d'arcy. — Votre situation me touche.

le vieillard. — J'espère qu'elle aura touché Dieu. Votre générosité le touche aussi , monsieur ; et il vous en tiendra compte.

m. d'arcy. — Voulez-vous prendre quelque nourriture?

le vieillard. — J'ai déjà pris du pain et du lait.

m. d'arcy. — Emportez du moins quelque chose avec vous.

le vieillard. — Non, monsieur , je ne ferai pas cet affront a la Providence. Cependant un verre de vin , un seul.

m. d:arcy. — Plus , si vous voulez , mon ami.

le vieillard. — Non , monsieur, un seul : je n'en porte pas davantage. Vous méritez que je boive chez vous la dernière goutte de vin que j'avalerai sur la terre , et je dirai dans le ciel chez qui je ai bue. Grand Dieu ! un verre même l'eau ne demeure pas sans récompense tuprès de toi. (M. d'Arcy va chercher lui-même une bouteille. Le vieillard, se voyant seul, élève ses mains vers le ciel.) Mon dernier coup de vin ! Dieu de justice , je te prie de le rendre un jour toimême à celui qui me le donne.

M. d'arcy , portant une bouteille et deux verres. — Prenez ce verre , bon vieillard. J'en ai apporté aussi un pour moi. Noos boirons ensemble.

le vieillard, regardant le ciel. — Je te remercie , mon Dieu , pour tout le bien que tu me fais dans ce monde. (Il boit un peu , et s'arrête. A M. d'Arcy ,

en trinquant avec lui.) Que Dieu vous donne une fin aussi heureuse qu'à moi !

m. d'arcy. — Bon vieillard, passez ici cette nuit. Personne ne vous verra, si vous le désirez.

le vieillard. — Non , monsieur , je ne le peux pas. Mon temps est précieux.

m. d'arcy. — Pourrais-je vous être bon encore à quelque chose ?

le vieillard. — Je le voudrais, monsieur , par rapport à vous ; mais je n'ai plus besoin de rien dans ce monde (// regarde sur lui.) rien que d'un gant, toutefois : j'ai perdu le mien.

m. d'arcy, fouillant dans sa poche et lui en présentant une paire. — Tenez, mon ami.

le vieillard. — Gardez celui-là. Je n'en ai demandé qu'un.

m. d'arcy. — Et pourquoi ne prenezvous pas l'autre?

le vieillard. — Cette main sait résister à l'air. 11 n'y a que la gauche qui ne peut le supporter. Elle est refroidie depuis deux ans. (Il gante sa main gauche, et présente la droite nue à M. d'Arcy). Je penserai à vous, monsieur.

m. d'arcy. — Et moi aussi à vous.

0 mon ami! laissez-moi vous suivre. 11 m'en coûte de garder la parole que je vous ai donnée.

le vieillard. — Aussi, tant mieux pour vous, monsieur, si vous la gardez. (Il dégage sa main, et veut s'en aller.)

m. d'arcy. — Donnez-moi encore vo tre main , bon vieillard ; elle est pleine des bénédictions de Dieu.

le vieillard. — Je lui présenterai la vôtre dans le paradis. (// s'en va.)

L AMI DLS KNFAJfS.

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